Voyages
2 Vacances de Noël en
location
5 Un petit tour à Carpentras,
Printemps 2001
7 Micro voyage sur les
ailes d’un gros bourdon
10 On est venu en Corse,
Septembre 2002
C’est notre premier... Un heureux événement en somme. Un bébé voyage, quatre jours à Venise!
Il fait beau, les oiseaux chantent, nous laissons petite Galla, Léon le hamster et les 11 poissons, Moustique jouera l’indépendant. Les voisins ont la clé.
Rien que la voiture pour aller à Lyon est en soi un étonnement, nous partons...
Le parking, immense, de l’aéroport est en lui même un dépaysement total. Comme c’est beau, comme c’est grand, nous extasions-nous, notre valise à la main, éblouis par la splendeur du machin.
Les longs couloirs, les tapis roulants, les boutiques, ahh, ohhh, le bruit assourdi des avions, tous ces gens magnifiques avec leur air de voyage, ils sont certainement plus beau qu’ailleurs.
Nous prenons, nous aussi l’air dégagé, le sac à dos sur l’épaule, essayant de ne marquer aucune hésitation dans nos pérégrinations et formalités diverses, un air de froideur est de bon ton, pas question, allons les enfants!, de sourire béatement en admirant toutes ces choses; Notre regard passant sur les autres est comme une vitre froide, aucune expression …
Notre premier vol nous emmène à Munich dans un beau petit avion d’Air Littoral, tout coloré, c’est class affaire, ce qu’il y a de mieux, un steward est quasi à nos pieds, il nous chouchoute ,nous gâte, nous gave, enseveli les petits sous les offrandes diverses, bonbons, chocolat, casquettes aux couleurs de la Lufthansa, jouet, cahier de jeux, on est gênés.
On n’ose presque pas manger ce petit plateau mignon, avec des petits plats enveloppés sous Cellophane, ces petites gélatines, ces nourritures étrangères.
Je me souviens du survol d’un petit bout de paysage allemand dans l’encre du mauvais temps: quelques champs, un lacet clair qui conduit a de petites fermes bien lisses et bien rangées, quelques bosquets d’arbres, il ne semble y avoir personne, c’est beau et secret comme une image de conte.
On atterrit.
oooooo
Dans l’aéroport de Munich, une jeune femme blonde, parfaite, me laisse à surveiller quelques instants son bébé blond assis dans une poussette, tout n’est qu’ordre et beauté, les toilettes sont impeccables, tout est silencieux mis a part les appels impératifs et froids des hôtesses allemandes. Tout est gris clair ou gris foncé, l’espace est immense, on dirait qu’on est dans la chambre d’un enfant géant très soigneux qui a rangé comme il faut chaque chose. Par les baies, de bizarres véhicules jaunes aux allures de rhinocéros, se suivent également en ordre.
On embarque pour Venise.
Avec l’habitude, entendre les trains d’atterrissage rentrer ou sortir avec des bruits de baignoire qui se vident, ça ne me fait plus rien, presque.
Mon estomac qui se colle sur le fauteuil au décollage, ou descend dans mes chaussettes quand l’avion passe dans des bancs de petits nuages, faudra s’y faire aussi.
On feint de rire pour rassurer les enfants, qui n’ont pas peur.
Le paysage par le hublot n’est pas beau à tout coup, il ne sert à rien de passer son temps le nez à la vitre au risque de se flanquer une overdose de plaque de petits carrés pour les villes et de plaques de grands carrés pour les campagnes.
L’arrivée à Venise réserve lui aussi des surprises, le bord de la terre est un champs d’usines comme des cadavres de monstres aux os saillants.
L’aéroport est Italien, extrêmement bruyant et animé. C’est un long couloir bordé de bureaux d’enregistrement, de coups de coudes, de coups de chariot, de nationalités diverses, nous en sortons comme craché d’un boyau, munis du ticket magique qui nous conduira par la voie des eaux vers les milles délices.
Une mère de famille qui arrive au terme du voyage a une idée en tête: trouver le couchage et le gavage de ses enfants chéris. Elle n’a que peu de temps à accorder à la beauté du site, aux douces lumières de fin d’après-midi, aux premières surprises dépaysantes, vite, trouver l’albergo Corona, calle corona. Un père de famille qui se plombe la valise au bout du bras pour faire les petites ruelles deux fois chacune parce qu’on ne trouve pas tout de suite a à peu près la même motivation.
On n’a pas vu tout de suite où on était.
Les premières heures sont d’angoisse: aura-t-on un petit déjeuner, les douches marchent-elles, comment va-t-on trouver à dîner?
L’hôtel, finalement déniché au bout d’une ruelle après un petit pont plein de lâchers vertissimo de pigeons enragés, est une pension, la nuance est de taille, la porte d’en bas ne s’ouvre que s’il y a quelqu’un en haut, qui puisse répondre à l’interphone, puis il y a trois volées d’escaliers, puis une deuxième porte qui peut être ouverte, ou non, puis enfin après une dernière volée de marches, la réception.
Là, un sorte d’entrée entapissée, un petit chien ouahouah, un couloir sombre avec 3 ou 4 chambres, une salle de bain commune, tellement commune que dans la journée trempe les nuisettes de la signora dans la baignoire sabot.
Dès qu’il y a un minimum d’habitudes, tout se calme. Mais au début, le moindre manquement à l’ordre absolu provoque un désordre absolu: Comment!! Le store est cassé dans son dernier tiers, mais c’est épouvantable!! Il fait chaud mais on ne peut pas ouvrir les fenêtres pour l’instant car l’orage se prépare ?
Là, c’est carrément la cata.
Il faut savoir qu’un store, qui plus est s’il est déglingué, n’empêche pas un soleil un peu volontaire d’entrer et de vous réveiller au plus brèves heures de la matinée. Ce qui veut dire au bas mot 5 heures, libre à vous de vous rendormir après. C’est au choix.
Pour le premier soir, on peut dire qu’on a cumulé au niveau petits désagréments. On verra Venise beaucoup mieux demain. Il y a eu orage, on s’est quand même promené, on s’est perdu dans un genre No man’s land, on est rentré dans le premier restaurant mal venu, on a à peu près mal mangé, il y eu un verre et de la lasagne refroidie sur la nappe.
Mais après le soleil est revenu effleurer les premiers toits, les premiers coins de façade, on a commencé, le ventre mal plein, à faire ohh et ahhh.. à ralentir la démarche , à lâcher les mains poisseuses des enfants, qui ont commencé à gambader de ci de là.
A Venise, il n’y a pas de voiture. Il n’y a pas de bruits de voitures. Il n’y a pas de fumées de voitures, il n’y a pas de trottoirs, il n’y a pas de feux, il n’y a pas de passages piétons, il n’y a pas de Klaxons, de sifflets, il n’y a pas d’agents, ni de contractuelles dans les rues. Les rues ne sont pas des rues, ce sont des ruelles, des bords de canaux, des tortueuses, des sombres, des couvertes, des alambiquées, des secrètes, des qui sentent la mer, des qui sentent la pâte à pain, pas de carrefours, pas d’arrêts commandés, pas de vie d’enfant à surveiller.
Un piéton ne fait pas de bruit, ses pas sont silencieux, il y a des bruits de voix, des chants, des exercices très difficiles de piano qui sortent par une fenêtre, quelques cris de mouettes, des roucoulements de pigeons, des cloches, quelques radios bazar dans les bars, les appels des motoscafi, des vaporetti. Les appels des gondoliers qui en passant sous les ponts lèvent la tête, un gondolier connaît toujours quelqu’un qui passe là-haut, sur le pont. IL n’y a pas de gros chiens, presque pas de chats. Hormis le gros chat blanc qui habite près de l’albergo Corona.
oooooo
Dans Venise, les passants sont continuellement soumis au rythme des petits escaliers qui gravissent les ponts, et hop on monte, une petite station en haut puis, hop, on redescend. Les ponts sont tous adorables, arqués sur le courant qui sent la mer, travaillés, ciselés, de fer forgé ou de bois, ou de bronze avec un peu de béton pour que tout ça tienne, de la brique rose pâle aussi.
A chaque fois on soupire pour les pauvres traîneurs de chariots en tout genre. Venise est plein de ce genre de traîneurs de chariots en tout genre, des chariots de sacs de tout, poste, poubelles, victuailles, de choses qu’on ne voit pas dans les sacs blancs, et à chaque escalier, le pauvre traîneur s’arque boute sur son chariot, mais, à la réflexion, les ai-je vraiment vu s’arque bouter? Peut-être s’arrangent-ils pour ne pas passer par les ponts. Il y a déjà les poussettes pour se rendre compte comme Venise est uniquement pour les jambes. Il n’y a pas de vélos.
En dessous des ponts où l’on soupire, il y a des sortes de barques un peu plates qui passent avec encore toute sorte de choses intéressantes. C’est à dire, elles paraissent intéressantes parce qu’elles sont dans les barques, c’est original.
On verrait un tas de colis dans un camion sale et bruyant, ça ne ferait pas du tout le même effet, c’est sûr.
Quelques Italiens me bousculent, j’en deviens donc aussitôt une espèce de passante monolithe avec des coudes très durs, pour le cas où, mais après quelques temps, je me rends à l’évidence, cela ne sert que pour de très rares occasions, autant laisser tomber librement ses bras et ses mains, se détendre.
Il n’y a rien d’autre à faire que se détendre, tourner la tête en tout sens et s’exclamer. Il n’y a pas un joli porche médiéval avec blason et vieille colonnades vermoulues, pas une porte au bois ferré épaisse comme la main, noire comme l’enfer, pas une jolie façade délicatement rosée ou orangée par l’âge, il y en a mille, il y en a à chaque coin de ruelle.
Ce n’est pas un décor de théâtre, ce n’est pas une ville artificielle rongée par les marchands du temple, ce n’est pas un vestige de luxe, une vieille momie, une vieille poule ravagée aux ongles dorés.
Alors, bien sûr, on a regardé les étalages des restaurants en ricanant, ces pauvres homards, ces crabes vitreux a force d’avoir voulu rester vivants, avec le portier du restau qui vous fait la retape à l’entrée, large sourire et paroles incompréhensibles. Ai-je précisé qu’on parle en Italie, l’Italien.
Les prix en milliers de lires effraient notre sens aigu de l’économie, et de toute façons, ça nous parait toujours plus cher que chez nous. Nous trouvons bien plus malin et bien plus agréable d’aller manger nos sandwiches assis sur les marches conchiées de merdes de pigeons.
Elles sont vertes entourés d’un nuage de lait, parfois piquetées de noir, assez liquides, un peu diarrhéiques enfin. Elles ont un fumet inégalable. Mais on n’en veut pas à ces braves pigeons à qui nous distribuons pour qu’ils viennent chier un peu plus près les trois quarts du pain des sandwiches. Il y en a même un qui nous a bombardé sur un virage glissé, alors que nous étions benoîtement assis devant le spectacle de la place San Marco aux premières obscurités de la nuit.
Nous avons ricané aussi devant la file hébétée qui désirait pénétrer dans la cathédrale surdorée. Nous avons préféré le charme discret et les dédales de salles sans fin du palais des doges, prenant un malin plaisir à contredire le fléchage.
Petit mignon et grand chéri en avaient ras la casquette de toutes ces pièces où on n’arrête pas de vous faire chhhhht en roulant de gros yeux.
Y a même pas le droit de s’asseoir sur les drôles de chaises toutes vieilles, de tirer les stores, de caresser les barbiches peintes des doges, de faire tourner les vieux globes terrestres.
Y a même pas le droit de s’asseoir par terre dans la salle de ce vieux fou de Bosch qui devait avoir une araignée au plafond pour dessiner des trucs pires que dans Mars attack.
Si on ne vient pas à Venise pour voir Hyéronimus Bosch, ça vaut le coup de profiter d’être à Venise pour le voir. Ses tableaux ne ressemblent à rien de connu, même les peintres les plus modernes n’en ont pas fait autant dans le délirant, même les dessinateurs de BD, même les pokémons, ça n’a rien à voir...Ou il était complètement cinglé, ou il avait un humour d’un cynisme épatant (“c’est épatant”, comme dirait grand-père)
Là, dans le coin à gauche en bas, une petite tête de femme très bien, simplement elle est posée sur ses pieds, et elle a une chouette sur le haut du crâne.. Elle marche quand même.. C’est moins débile que du Magritte..
Sûrement, les doges s’étaient mis ça dans cette salle pour y passer de temps en temps, histoire de rigoler un bon coup et de retrouver l’inspiration pour annoncer les pires avanies aux truands qui venaient se faire juger.
On a vu les prisons, de l’autre côté du pont où on soupire. C’est assez confortable, vaste, bien tenu, avec de belles portes pleines de ferrures, de beaux cabinets comme des petits tonneaux, avec couvercle.
Non, bien sûr, il faut voir dans le contexte. Par contre c’est très labyrinthique, là dedans, on devait s’y perdre. Je plains le pauvre garçon qui devait se coltiner les chariots de bouffe dans les petits couloirs plein d’escaliers. Surtout que ça n’est pas très gratifiant comme travail, rien à voir avec le passage d’une hôtesse de l’air et son chariot de petits plateaux qu’elle vous tend avec un sourire joyeux.
oooooo
Le lendemain de notre arrivée, il fallut se poser la question angoissante du petit déjeuner, le prendre à l’hôtel, c’était risquer d’entretenir de mauvais rapports avec l’alberguière assez rapidement, vu que la veille...
...La veille, nous étions rentrés à 21h30 environ, notre chambre est située juste à côté de la réception, où il n’y a jamais de réceptionniste mais par contre un téléphone, et même deux.. Première sonnerie double, l’une traditionnelle, l’autre moderne, un bel ensemble, nous ne nous inquiétons pas. Mais personne, hélas, ne répond. Le téléphoniste est pugnace, d’une extrême pugnacité même. Mais il consent enfin à s’arrêter de sonner pour rien.. Nous procédons aux ablutions de toute la famille. Régulièrement, le même ou un autre téléphoniste très pugnace se manifeste.
Nous nous couchons...
Enfin, à 11h30 je suis allée décrocher le téléphone, mon tendre chéri s’est aussitôt levé pour aller le raccrocher, on sait jamais, on aurait pu nous mettre dehors pour moins que ça. A 11h45, ça s’est arrêté.
Bref, on préférait donner nos sous à quelqu’un d’autre pour mieux digérer le petit déj. Mais où? C’est fou comme le manque de monotonie dans une action quotidienne peut angoisser. On a vite créé une habitude : le campo Formosa, une chouette place pas trop fréquentée, enclose comme une cour de moines, avec, ça tombait bien, un caffé avec terrasse et un gentil albergier Italien comme on s’en doute.
On ne peut pas tout bien faire du premier coup, on s’était pris une table super bancale qui nous a mis la moitié du caffé, du tè con lattè, et des cioccolatè par terre, mais c’était quand même bien. On s’est senti vraiment fortiche en plus d’avoir trouvé des brioches aux raisins à 500l, des trucs en dessous du millier de lires, ça court pas les rues.. Et en plus, elles étaient bonnes, même s’il a fallut que je fasse plein de trous dans celle de Simon qui déteste les raisins. (Mais les brioches sans raisins étaient plus chères..)
Un doux soleil effleuraient les premiers touristes qui comme nous cherchaient à s’alimenter. Il y avait même pour faire la photo, deux stands de fruits et légumes très jolis tenus par de jeunes et bronzés indigènes.
On avait au moins trois guides et deux plans pour se sentir rassuré dans tout cet inconnu.
Comme on est des gens super malins, on a tout de suite compris, enfin, tendre chéri a tout de suite compris que le bateau, à Venise , c’est essentiel, et qu’il fallait pouvoir le prendre n’importe quand.
Il a donc déniché le ticket magique qui donnait accès a notre petite famille à tout le réseau pendant 24 heures.
Le luxe, quoi.
Le bateau, c’est facile à Venise, c’est comme le bus. Il y a des arrêts, couverts, comme des abris bus, sauf qu’ils flottent. On attend là le prochain qui aura le bon numéro, on laisse s’écouler le flot de gens descendant, et se laisse emporter par le flot montant. Il faut juste s’accrocher à quelque chose pour ne pas aller ou les autres on décidé d’aller.
Quand on croise un autre bateau, les autres gens qui sont sur l’autre bateau vous dévisagent comme si on arrivait de Mars, ça fait ça à chaque fois, jusqu’au moment où on s’aperçoit que quand on croise un autre bateau, on regarde les gens qui sont à l’intérieur avec le même air scrutateur. Il faut dire qu’on a que ça à faire, et si on se souvient bien, on fait la même chose dans les bus.
Dès qu’on a réussi à capter une place assise, on se vautre comme des vaches pour bien montrer aux gens encore debout comme c’est agréable d’être assis, et on grommelle dès qu’un malpoli ose se mettre dans le champ de vision.
oooooo
Le grand canal, c’est comme une vitrine de ce qui se fait de mieux comme vieux bâtiments. Et pour tous les goûts. Des classiques, des gothiques, des byzantins, des baroques.
Et c’est jamais moche, c’est jamais trop, ça fait jamais: “t’en a fait un comme ça, et ben moi, j’vais en faire un encore plus chouette!”.
Ils vont tous bien ensemble, c’est un lotissement de qualité. Il y a une espèce de teinte d’ensemble plutôt chaude qui baigne à merveille dans l’eau couleur de pâte de verre.
Ils sont décrépis, de travers, fendus, dépeuplés, aux volets crispés et fendillés, quelque uns resplendissent d’être habités comme il faut, et par des gens qui ont plein de sous : Ils sont repeints, éclairés le soir, meublés et lustrés de pendeloques, avec une vedette vernie postée comme un chien de garde dans l’entrée flottante.
On nous dit qu’il faut imaginer comme c’est humide, insalubre, peu pratique. A quoi ça sert puisqu’on n’y habitera jamais? Ca nous fait plaisir de penser qu’habiter là, c’est comme une histoire de princesse, où on se cognerait dans les lustres tellement ils sont énormes, où on passerait son temps à se regarder dans d’immenses glaces au tain cloqué, nimbé par la lumière provenant des dizaines loupiotes dispersées dans les coins pour faire plus mystérieux.
On aurait un gondolier perso, bien musclé dans son polo rayé, chantant si possible, et sa gondole, qui nous attendrait le soir au bas de l’escalier, il nous emmènerait dans des petits restau cachés auxquels on accède que par l’eau. On pourrait goûter à tout sans se demander combien de lires encore tout ça va coûter.
On parlerait italien brillamment, avec des voix suaves et on serait évidement
très bien habillés, monsieur en costume souple sur polo gris anthracite ou
noir, belles chaussures très brillantes, minuscule portable en pochette, moi,
altière dans un espèce de truc très classe, plein de sobriété.
Oooooo
Il y a deux moments extrêmement agréables dans la journée d’un touriste à Venise, le matin et le soir.
La lumière est belle, le fond de l’air est frais, le matin, on se sent vif, guilleret, on a envie de courir dans les ruelles, on a envie de visiter plein de trucs, la ville fait propre, peuplée juste ce qu’il faut. On ne fait la queue ni au campanile, ni pour le palais des doges. C’est là aussi que ça sent très fort la pâte à pain entre les murs, et très fort la mer dès qu’on débouche sur un petit pont. Le matin quelques mouettes se risquent jusque dans l’intérieur de la ville.
Le matin, les tireurs de chariots aussi sont frais, ils courent presque en disant très fort: “attendzioné”.
Le soir, la lumière a perdu le petit éclat du matin, mais elle est plus douce, plus suave, il faut alors se rapprocher de la Piazza San Marco, entendre les premières effluves de musique: de chaque côté de la place les cafés chics rivalisent d’orchestres au sirop, avec des violonistes qui font mousser leur musique comme de la chantilly.
Un peu plus loin plus vers le quai, un pianiste tout seul pianote, en attendant les autres musiciens. C’est très romantique.
Comme on sait que la journée est terminée, qu’on aura plus de galopades à faire pour tout voir, on peut laisser traîner ses pieds fatigués. On remarque alors que les enfants chéris qui il y a peu, étaient comme deux petites loques usées, ont retrouvé tout leur allant et poursuivent les pigeons en imitant le vrombissement d’un bimoteur enragé.
Il va falloir penser à rentrer, quitter ce coin là, et de loin on pensera que ce n’était pas une vraie ville, juste un mirage.
Habiter Venise, quelqu’un a-t-il imaginé une chose pareille, ou c’est comme dans les histoires, dès qu’on a tourné le dos, la ville disparaît, il ne reste plus que des roseaux sur un marais poussiéreux.
Habiter Venise...
2 Vacances de Noël en location
Il est difficile de s’imaginer avant de l’avoir vécu combien peuvent être déconcertants certains aspects des vacances.
De petits détails insignifiants, peut-être, mais qui font envisager avec acuité le dépaysement brutal dans lequel on est soudainement plongé.
La vaisselle, par exemple:
Dans une location, ce n’est jamais la même vaisselle qu’à la maison, c’est déroutant. On tâte chaque assiette, chaque bol comme s’ils étaient fait d’une matière inconnue, une méfiance animale s’empare de nous, nos narines vibrent et palpitent comme celles d’un petit opossum.
Il faut des bols pour le thé et le chocolat, mais également des bols pour les céréales.
C’est agaçant s’il n’y a pas assez de bols, ou, pire, si on est obligé de prendre nos breuvages respectifs du matin (un grand bol de café, un grand bol de thé) dans de minuscules tasses à café. (Si le sachet de thé dépasse exagérément de la tasse, c’est que celle ci ne convient pas.)
Le petit déjeuner s’en trouve tout chamboulé et très mutilé. En général, on est toujours obligé d’acheter quelques bols supplémentaires.
Il n’arrive pratiquement jamais que nous trouvions des bols à céréales différents de ceux pour les liquides; Et le fait de poser huit bols identiques sur la table le matin est une gêne visuelle. Sans compter qu’on ne sait pas, à priori, lequel est destiné au liquide, lequel est destiné aux céréales.
Il faudrait se passer de céréales le matin.. C’est une possibilité que nous ne préférons pas envisager pour l’instant.
Une certaine excitation naît de cette rupture d’habitudes, il peut même arriver qu’on se mette à rire sans raisons, ou qu’on apprécie tel ou tel met qui nous paraissait détestable dans le cadre habituel.
Bien sûr, les enfants font face à une salve de recommandations, plus, beaucoup plus encore qu’à la maison.
On ne dira pas seulement, « attention » mais « faites très, très, très attention!!!! » Chacun de leurs gestes est épié, le mouvement du bol vers la bouche, le retour de celui-ci sur la table, tout est source d’émotion.
Evidemment, puisque nous sommes en location. Pas question de rendre une moquette constellée de taches de chocolat.
Le premier repas est une épreuve, mais une aventure aussi. S’y retrouver dans les boutons des plaques électriques, (et non pas poser la casserole sur la plaque froide et la main sur la plaque chaude), constater l’étroitesse du réfrigérateur, s’extasier enfin sur l’ingéniosité de cette petite tablette en métal où l’on entreposera avec bonheur, la carafe d’eau, le pain, bref, un commencement d’habitudes charmantes.
L’esprit fureteur du trappeur se réveille en nous, à l’exploration des quelques placards et tiroirs divers.
Chaque découverte est une joie, le tire bouchon , l’ouvre boite qui est « comme chez nous », c’est à dire qu’il marche aussi mal.
Bon, bien sûr l’absence de four est handicapante, surtout quand on a prévu une pizza. Mais, une pizza à la poêle, c’est extraordinaire.
Pas dans le sens « bon ».
Plein de gens sont venus en même temps que nous, au même endroit que nous.
Ça, c’est agaçant.
C’est agaçant, parce qu’on se retrouve tous à faire la queue aux mêmes endroits au même moment;
Si on est la montagne, on est tous à la caisse des forfaits, puis, tous aux télécabines, puis tous au télésiège, puis tous sur la pente ce qui fait un bazar épouvantable.
Et le soir, on est tous au restaurant, vu qu’on n’a pas de four chez nous pour les pizzas.
Si on est à la mer, etc...Etc..
Il ne vaut mieux pas s’arrêter sur ce genre de constatation. C’est désastreux.
Une bonne fois pour toutes, on est en vacances pour se reposer. Pas pour constater que se reposer à quarante-douze au même endroit c’est très fatiguant.
Il faut planer au dessus de tout cela.
Heureusement, on a pris la télé. Et le chien. Comme ça, le chien a pu se coucher sous la petite table de la télé, comme on n’avait pas pris son panier, tout de même.
C’est une petite chienne très sensible. Elle apprécie de voir nos regards presque braqués sur elle toute une soirée; Il suffit de dire de temps en temps: « Alors, ma Galla! »
C’est sobre, mais, elle agite quand même le petit bout de queue qu’elle a, et elle fait « smiac » avec la bouche en sortant un tout petit peu la langue, ce qui signifie qu’elle est contente. Comme elle est toute noire, ce petit bout rose et les yeux qu’elle fait en les tournant un peu comme ça, suffisent à exprimer toute une gamme de sentiments très nuancés. Nous avons une chienne très nuancée.
Bref, quand on est tous les quatre vautrés devant « Les chevaliers de la table ronde » (Noël est l’occasion de revoir toute une gamme de films et de dessins animés sur les chevaliers, les rois, les reines, les magiciens. Les programmateurs sont de grands enfants nostalgiques) et que par la fenêtre s’étale une vue particulièrement magnifique et dénuée de neige comme il est logique pour une semaine de vacances à la neige, on se sent vraiment bien.
Et puis quand on vit dans une grande maison avec un jardin et une chouette véranda toute l’année, c’est quand même agréable de pouvoir profiter d’un petit appartement de 30m2 de temps en temps. Ça change..
Non, c’est vrai...
C’est très dépaysant pour nous, toute cette moquette, ce feutré, ce moelleux, ces 20° tout le temps, et comme il y a ces grandes baies vitrées, on a l’impression de rentrer dans une de ces boites pour les cobayes, toutes en plastique transparent, et qui ont l’air si confortable.
Nous y sommes des petites bêtes fragiles à la peau rose et fine comme des bébés hamsters, ce n’est pas totalement désagréable comme sensation.
A l’inverse, pour en sortir, il faut prendre mille précautions, forcément le froid parait plus froid, la pluie plus humide. Sous polaire, polaire, anorak, écharpe, bonnet ou casquette fourrée, gants ou moufles, lunettes de soleil, sans oublier quelque chose qu’on appelle écran total, et un truc pour protéger les lèvres aussi.
Comment ferait-on en Sibérie?
Il nous faudrait de boites individuelles hermétiques, en plastique transparent, peut-être.
Quand on sort, (mais j’ai regardé, les autres, c’est pareil), on ressemble à rien, des boudins colorés, il n’y a que le chien pour avoir l’air normal et gambader avec ses petites pattes comme des allumettes.
Revêtir un de ces trucs genre combinaison spatiale toute molletonnée, et bariolé comme un paquet de smarties, et penser qu’on est super chic à la mode des montagnes, c’est un des grands mensonges de notre époque.
Ça fait un gros derrière mou, des grosses jambes molles, ça fait gros poussin de cacatoès nourri aux oléagineux. Tout le monde fait semblant de l’ignorer avec naturel. Sinon ce ne serait pas vivable, si on se mettait à pouffer dès qu’on croise quelqu’un. Il y aurait des pugilats de gros poussins mous.
De toute façon, on a décidé qu’on était content d’être là. On ne va pas changer d’avis maintenant.
C’est vrai, c’est grisant, le Vercors en hiver, ses étendues sauvages, ses pentes caillouteuses au dessus desquelles se balancent mélancoliquement les tire-fesses sans fesses.
Il fait doux, on devrait être content, et ben non, on voudrait de la tempête de neige, madame, rien que ça. Des tonnes de neige, même, ça nous ferait plaisir, plutôt que d’avoir à dire en sortant chaque matin: « Il ne fait pas froid, c’est agréable.. »
Inutile d’aller vous précipiter vers les loueurs de skis pour leur faire part de vos commentaires sur le beau temps, une paire de Slaloms-tout-shuss en fibre de verre lancée avec force, ça fait mal.
Les stations de ski n’ont pas forcément été prévues pour la promenade contemplative. C’est tout tourné vers les cimes pas enneigées, des grands murs avec, pour faire façon chalet, du bois tout mangé par le froid et la neige (celle qu’il y a d’habitude), quelques loueurs de tout ce qui glisse à prix spécial vertige, des crêperies typiques du Vercors, et l’indispensable marchand de journaux-supérette-coiffeur-donneur de bons conseils qui se frotte toujours les mains avec la bouche coincée sous les zygomatiques, c’est un tic dans la profession.
Enfin lui, ça va toujours, vu qu’on n’arrête pas de manger quand on ne skie pas, ce serait même plutôt le contraire. Pour remplir les creux on se fait toutes les spécialités bien énergétiques de la région, histoire d’avoir plein de pêche pour lire le journal.
On ne s’est pas ennuyé.. Non, enfin pas plus que les vacances de Noël habituelles. Il est à remarquer que ce sont des vacances en général assez peu excitantes, plutôt grasses, plutôt statiques, et desquelles on ressort deux fois plus lourd qu’on y est entré.
Pour une fois qu’on voulait se la jouer sportive.
Enfin si, on est quand même allé faire de la luge sur le pré avec les espèces d’assiettes en plastique qu’on trouve à cet usage. On faisait beaucoup de bruit pour que les promeneurs qui avaient l’air de se faire encore plus suer que nous nous envie. Je sais, c’est mesquin.
N’empêche, je me gausse, mais ce coin là n’arrive pas à être moche et ennuyeux comme devrait l’être toute station plongée dans le marasme de la douceur hivernale;
Rien que de pouvoir laisser filer le regard à plusieurs dizaines de kilomètres au loin, d’apercevoir ces monstrueuses forêts noires qui grimpent sur les crêtes, de glisser sur ce plateau large comme le dos de la tortue qui porte l’univers, on en a comme une respiration toute neuve, une envie de ne rien dire de plus.
Il parait que Tchernobyl a poussé sa toux jusque là, je ne sais pas où c’est passé mais l’air est limpide comme une source.
Je m’y verrais bien, dans ce coin ci, l’espace à l’air aussi peu confiné qu’on peut le rêver, des étendues devant, des étendues derrière et sur les bords, de ces espèces de saillants par delà les quelles on devine le grand saut jusqu’aux vallées suivantes.
Une ferme? Avec du terrain? Dans ce petit hameau de quatre sous planté au dessus des Glovettes (les immeubles à skis), avec au dessus, rien d’autre que des prairies comme des langues soyeuses qui lèchent le sec et le rocailleux du massif, les premiers pins à crochets, les sous-bois bruns clair constellées d’énormes marmites de fourmis géantes. Aller, faut pas rêver.
Pourtant je l’ai vu, celle qui me plaît, elle est enfoncée dans l’herbe presque jusqu’au toit, ses fenêtres sont noires et vides, il n’y a personne dedans.
Je m’y vois bien, moi, dans cette maison là. J’imagine sa grande pièce centrale, assez basse de poutres noircies, grande cheminée comme une gueule de charbon, des carreaux tout fêlés au pied, j’en peindrais les murs de chaux blanche, ou juste passée avec la raclette pour faire comme des couches fromage frais sur le mur
Les portes qui donnent sur la pièce sont un peu inégales et ne cadrent pas tout à fait avec l’embrasure, quand on les pousse, ça résiste un peu et puis ça fuie sous le poids du corps avec un bâillement de grenouille, il y a un escalier tournant dans ce coin , une marche grande, l’autre petite, à ne pas grimper la jambe à l’équerre ou le compas dans l’oeil, faire au feeling, les yeux fermés, la rampe douce tourne elle aussi, sur son support de fonte qui tremblote. Les pièces du haut sentent l’abeille endormie, le foin, la mouche, l’araignée, le plancher fait poussière de tout bois, on sent la lumière qui perce dans les interstices du toit de tuiles plates, et dans les raies de soleil, la poussière danse.
Quand on sort on est dans l’herbe et sous deux noyers tordus. A trois quatre mètres, une murette délimite ce jardinet de la prairie qui monte doucement, c’est là qu’on aurait un de ces chevaux gris qui semblent blancs, l’encolure basse, la queue fouettant en rythme le flanc droit puis le flanc gauche, les yeux mi-clos.
On ne pourrait pas la laisser comme ça? Juste un coup de balai et puis basta. Pas de kilomètres de laine de verre , de placoplâtre trop poli, de doubles vitrages qui enferment le bruit du vent à l’extérieur..
Mais elle n’est pas pour moi, c’est une des centaines que j’ai déjà mentalement installé, puis abandonné à regrets..
Quand je reviendrai, dans un ou deux ans, il y aura des géraniums roses aux fenêtres du premier étage, auquel on aura rajouté deux ou trois chiens assis bien sages et quelques velux. En bas à l’entrée, une porte trois points en chêne clair, pour la sécurité, et un garage métallique dissimulé sous une glycine.
Une marmite en fonte contiendra une touffe de marguerites près de la cloche du portillon d’entrée....et peut-être, si je n’ai vraiment pas de chance, y aura-t-il une Herbe de la Pampa au milieu de la pelouse.
Avec un gros soupir, j’ai laissé la maison dans l’herbe jusqu’aux genoux et au chapeau bien enfoncé. On redescend vers notre mur de studios vitrés qui contemple les canons à neige muets.
Pour donner à tout ça un air de froidure, en marchant vers notre avale-troupeau, l’un faisait « frouzit-frouzit » l’autre « scruich-scruich », une assez bonne imitation, je trouve, du frottement de la combine de ski et des moon-boots qui écrasent la neige tendre. Ça nous mettait malgré tout dans l’ambiance..
Il faut savoir ruser....
On reviendra...au Printemps.
On est parti faire du camping,
dans un camping.
C’est la première fois, une
aventure humaine, en quelque sorte...
Ça nous fait drôle de découvrir un monde inconnu,
avec tout un tas de règles spéciales. Au niveau de l’habitat, par exemple, ce
n’est pas du tout la même chose que chez nous, dans le monde civilisé.
Par exemple, à côté, il y a
une caravane beige avec des liserés marron, posée sur ses petits pieds en fer
un peu ployés sous l’effort.
Devant, en
véranda-salon-salle à manger, ça fait comme un grand machin en tissu marron
avec des carrés en plastique transparent. « On aurait dit que ça serait
les fenêtres, et ça on aurait dit que ça ferait l’entrée ».
Des fauteuils pliants en tissu à fleur, une table pliante.
Un jerrycan de 200 litres, un seau de nuit mauve...
Je ne fais pas de commentaires, je regarde, c’est tout..
La corde à linge de 18 mètres de long avec de la lessive de
trois mois..
Le bateau gonflable, les vélos, les boules de pétanque..
Le fauteuil inclinable en moumoute marron avec sous nuque et
sous pied et aérodynamisation de la position plein-air.
Une petite guirlande de lampions pour donner un air de fête.
Ce n’est pas du camping sauvage.
Ce qu’il y a de bien dans ce camping, c’est qu’on est au milieu
et qu’on voit tout.
Enfin, on fait semblant de ne rien voir, on n’a pas l’habitude.
Plus tard, nous aussi, on mettra nos chaises pliantes tournées
vers les centres de haute activité: les sanitaires, la piscine...
Le campingueur, vu son dénuement ne peut se permettre de faire
la fine bouche, il doit laisser en arrivant son quant à soi tomber comme une
vieille chaussette, savoir qu’on le verra sortir des toilettes, et s’il va
ensuite se laver les mains ou pas.
Les rangées de cabinets ne permettront pas non plus le secret
dans lequel on aimerait tenir ses désordres intestinaux. Des dialogues de pets
s’instaurent dès le matin dans la plus grande convivialité.
On reste à cette occasion très étonné, soi-même posé sur le
trône, d’apprendre que chacun a, même dans ce domaine sa personnalité propre.
Pas une émanation ne se ressemble et il demeure très difficile d’attribuer les
effets sonores selon des critères d’âge, de sexe ou de nationalité.
C’est un concert divertissant et très inventif qui encourage le
nouvel arrivant à se joindre au choeur.
Il peut être également intéressant de venir au moment des
vaisselles dans le lieu prévu à cet
office. Un campingueur n’est pas macho, il fait la vaisselle aussi souvent que
sa dulcinée des toiles de tente, sinon plus.
L’autre jour, j’avais comme voisin d’évier un grand anglophone
mélancolique. Baraqué comme un gladiateur, la tête penchée, il faisait mousser sa petite éponge
avec douceur.
Comme je terminais la mienne vaisselle comme une torpédo, pour
bien montrer qu’étant femme, dans ce domaine, je ne craignais personne, il
avait à peine et mollement frottiné trois assiettes.
On oublie comme l’évier peut-être vécu comme un lieu de
méditation.
Sinon, pour rester traditionnel, le système efficace du trio féminin, la maman et les deux
filles, maman lave, fifille n°1
rince, fifille n°2
essuie. En camping, les femmes plus
encore qu’à la maison, se veulent terriblement efficaces.
C’est amusant également de croiser les chiffonnés du matin, la
serviette sur l’épaule, les pieds nus dans les tennis avec les lacets qui
traînent, on dirait qu’on fait tous partie d’une grande colo.
Il y a de toute évidence parmi tous ces gens des directeurs de
banques, des plombiers ,des vendeurs d’encyclopédie, des informaticiens qui n’imagineraient pas une seconde être vus
en caleçon froissé par leurs collègues.
Mais là comme par miracle, ça ne gêne personne, on feint de
trouver tout à fait normal de voir madame aller faire son pipi du matin en
savates, la nuisette au ras des fesses et le cheveu vilainement choucrouté,
avec encore des plis du drap sur le côté de la figure. Monsieur a quand à lui choisi un intermédiaire
à peine plus seyant, pull bleu marine du plus bel effet sur fond de slip blanc
flottant.
De toute façons au niveau vestimentaire, les critères ne sont de
toute évidence pas du tout les même qu’à la maison. Ici, le pire est normal et même bien venu si
vous ne voulez pas vous faire remarquer.
Arriver avec un bronzage impeccable et un superbe bikini au bord
de la piscine relèverait du manque de savoir vivre le plus élémentaire.
Un grand tee-shirt paisiblement douteux, avec les pans de
travers sur des cuisses marmoréennes et grumeleuses pour mesdames. Aux pieds,
des mules en plastique jaune de chez Banzaï .
Les enfants sont en Mickey avec des tortues ninjas gonflables
autour des bras et un ballon Pokémone , et papa arrive avec la glacière , le Paris Pêche, et un grand maillot de bain
pour trois qui lui remonte aux aisselles.
Le clan de ceux qui ont tout n’est pas forcément le plus envié,
par comparaison, les “routards”, avec leurs motos, leur toute petite tente avec
sûrement des matelas horriblement fins, leur combin’ de cuir qui sèchent, même
pas de table pliante, alimentent plus sûrement la gazette du camping.
Les plus hardis des ados viennent renifler de près l’odeur
terriblement bestiale qui émane de toute cette sauvagerie, et lorgner les gros
cubes posés sur leurs cales comme des scarabées.
Les propriétaires de ces machines diaboliques sont le plus souvent allemands, ou hollandais, grands, blonds, le
cuir rougi par la rudesse de leurs vacances, giflés par la brise
autoroutière. Ça fait comme une pub pour
l’après rasage.
Les autres, les installés, avec leur tout, leur douche perso,
leur fourniment tout éparpillé rangé autour de la cabane-caravane, les regardent comme Robinson Crusoé regardait
Vendredi.
Un monde d’incompréhension les sépare.
Le campingueur de base n’est pas un scout d’hier, il trouve
simplement plus amusant de se retrouver
au milieu de ses congénères, c’est comme les pingouins sur les glaciers de la
baltique, ensemble, on est bien.
On fait facilement des amis, on peut parler des vacances de
l’année dernière, -”Ahh, St jean de Luz, c’est maaagnifique. C’est simple,
c’est la montagne qui se jette dans la mer” murmure, évanescente, la madame du
112 en caleçon cycliste de chez Michelin à la madame du 113 en paréo moutarde.
C’est convivial, ça sent la saucisse grillée, “ça vient des
barbecues communs, faut réserver à l’avance” .
On colle à la vie du voisin, on sait tout ce qui se passe rien
qu’en regardant le fil à linge tout
garni de la vie interne d’à côté.
On n’imagine pas, mais ça ne doit pas être facile de préparer
des vacances en camping, vu la quantité de bazar. Il faut bien une charrette en
zinc pour mettre tout, si on n’a pas de caravane, surtout si manman a prévu
d’emmener les bocaux de coulis de tomate.
C’est un vrai boulot, toute l’année elle prépare des recettes en
disant à papa, tu verras, celle là, au camping!
S’ils sont du genre sportifs, il faut en plus embarquer les
vététés , mais ça , je conseille pas pour la tranquillité, parce qu’arrivé au
camping, pas question de laisser dormir les vélos sous la caravane, tout le
monde vous observe, il faudra au moins se payer un des cols des environs.
Et là, c’est pas pareil si on choisit Barcelonnette ou les monts
d’Arrée.
Tout ça pour dire que finalement c’est beaucoup plus drôle
d’être là qu’en gîte, où on est tout seul, comme à la maison, avec les mêmes
ustensiles, les même manies, et la poubelle à sortir avec le chien.
En camping, il y a le
bonheur de pouvoir zieuter à plein, on est là pour s’extraire de la masse en
disséquant les autres vies. On est toujours rassuré parce qu’on voit toujours
leurs mauvais côtés, sauf quand tendre chéri fait sa tête de guerrier Mowak et
qu’on ressemble au couple béton qui ne desserre pas les dents en mangeant ses
raviolis (pas facile!). Là, on fait vraiment mauvais élève mais en même temps
tout le monde se sent plus gentil autour de nous. A ce moment là on est plus entouré que par
des familles charmantes ... On a rendu service, quoi.
Il est inutile d’essayer de se sentir supérieur aux autres, on
est toujours rattrapé par la réalité. Si
ça se trouve dans la caravane jaune d’à côté, le petit maigrichon et sa femme
et demi en bermuda rose sont des scientifiques de haut vol dans la vie normale.
Et toc..
Les chinois envoyaient leurs intellectuels aux travaux des champs,
nous on va au camping, ça remet l’idéaliste d’aplomb dans le contexte, ça renvoie l’épileur d’oeufs et l’écarteleur
de mouches à des problèmes plus basiques. Quand aux mégalos, ici, y a pas bien
matière à mégaler..
Monter sa tente, par exemple. Rien de plus simple pour
chiffonner sa belle image tout de suite.
On vautre le beau nylon vert et violet dans la poussière.
Pas de bol, les emplacements des logettes correspondent pile
poil aux zones sinistrées, pas moyen de faire autrement, on dormira dans les
bosses.
On ne dirait pas du tout que ce coin a été pensé pour des
campeurs.
D’ailleurs, le sol se refuse totalement à la moindre intrusion,
les sardines prennent un air mélancolique, la tête penchée. On les achève d’un
coup de marteau.
Le plus subtil c’est de tirer comme une brute sur la petite
ficelle histoire que notre tente soit la plus tendue du camping, puis de
coincer la dite-ficelle avec une de nos petites sardines. L’angle est à trouver et judicieux sous peine
de se prendre en pleine tête la petite sardine qui rejaillit de terre avec vélocité..
Maintenant que le fragile
édifice est monté avec ses arceaux malingres arqués comme des baleines
de soutien gorge sous une poitrine trop forte, on joue la décontraction, on
ramasse les débris de sardines, les ficelles non utilisées dont on se demande
toujours à quoi elles peuvent bien servir.
On siffloterait presque en regardant les enfants barboter dans
la piscine.
C’est en rejetant un coup d’oeil à l’oeuvre d’art qu’on se rend
compte du petit oubli: cette zone chauve
là-haut! On a juste oublié de placer
le petit toit en pagode, le truc qui sert rien qu’à vous embêter parce qu’on
l’oubliera forcément à chaque fois, mais qui, si on l‘oublie, transforme assez
rapidement la tente en piscine .En cas de pluie, j‘entends.
Avec quelques gesticulations grotesques, et notre belle image de
super pro définitivement ternie, on a
réussi à remettre le machin en place.
Pour la mallette “table-et-bancs-pour-nains”, y a pas, faut de
la maîtrise, sinon, vous risquez de plier l’engin à l’envers. C’est du
plastique façon origami, joli, mais fragile.
C’est déjà bien de pouvoir s’asseoir, on ne va pas demander en plus à
mettre les deux fesses.
Alors, bien sûr, on a ricané tout à l’heure devant les jolis
fauteuils “mémère”, mais qui c’est qui doit être bien installé dans ses
coussins imprimés Bahia? Pas nous..
Non, nous, on a opté pour l’élégance spartiate, un plan de
travail qui permet juste de poser le réchaud à condition que personne ne tousse
ou ne s’approche du machin pendant toute la durée de l’opération-cuisine.
Aujourd’hui, on a choisi raviolis, comme hier, non,
avant-hier, puisque hier, c’était
cassoulet. Les tireloubettes de soles en
flutiaux de morilles panées, on verra ça à la maison, ça serait monotone si on
mangeait la même chose en camping. Ici,
il faut laisser parler sa nature sauvage, avide de nourritures simples et consistantes,
fi de ces élucubrations ampoulées, de cette cuisine alambiquée qui demande plus
de deux casseroles.
Les raviolis, c’est bon, si on se place dans le contexte.
Pour finir de bourrer le vide, on s’est proposé quelques chips,
avec un bout de pain.
Alors bien sûr, la grande narguerie, je la vois venir, le jeu
très drôle qui consiste d’après les parfums à deviner ce qui se mijote du côté
des fauteuils mémère. Parce que là, on a tout prévu, de la cocotte en fonte à
la sauteuse, en passant par la machine à raclette. C’est immonde. Une atroce odeur de
ratatouille finement huile d’olivée, juste parfumée d’origan, mitonnée trois
heures durant.
Je n’ai même pas besoin d’aller voir, pour deviner qu’on n’aura
pas oublié la petite tranchette de parme sur sa tartinette de pain de campagne
grillée, et pour aller avec tout ça, je vous mets un petit rosé tout embué de
frais. Lamentable.
Une mouche s’est engluée dans mon reste de raviolis, et la
gourde d’eau tiède est vide. Au secours...Mon chez moi!!!
On était quand même fiers d’être allés au bout de nous même.
Quand on est allés au bureau pour dire qu’on partait, on entendait à
l’intérieur de nous la musique des
“Aventuriers de l’Arche perdue”.
Oubliées, les nuits où on se pose LA question métaphysique: dois
je dormir sur le dos, mais je ne m’endormirai pas, je ne m’endors jamais sur le
dos, donc je vais me mettre sur le côté, oui, mais de ce côté j’ai une hanche, essayons l’autre côté, j’ai
également une hanche et en plus la pente du double toit vient se coller sur mon front moite.
Qu’est ce que c’est que ce bruit, ah, c’est juste le réveil à
dix francs, de voyage, mais il est extrêmement bruyant, c’est normal puisqu’il
est à dix francs, tiens on tousse dans la tente du 479, j’espère que c’est pas
une bronchite sinon, on va l’entendre toute la nuit, et ça, c’est quoi, des
gens qui rigolent dehors, à cette heure là! Oui, c’est vrai il n’est que 10
heures et demi, mais on est bien obligés de se coucher tôt puisqu’on peut rien
faire d’autre...Etc etc..
Oh, des pensées de nuit, j’en ai d’autres, plein, mais ça
risquerait de faire long.
On a sortit chacun notre tête de notre logette perso l’autre
nuit, pour voir si la tête de l’autre était bien comme on pensait être la
notre. C’était le cas, on s’est fait coucou avec les doigts et on est retourné
avec nous même.
Le lendemain on a pas dit: “oh j’ai mal dormi, je me suis
réveillé plusieurs fois”,
On a rien dit, vu que c’était plutôt, -j’ai pas réussi à veiller
toute la nuit, j’ai sombré au moins trois fois dix minutes..
On a fait Barcelonne