Voyages

 

1 Une virée à Venise  1

2 Vacances de Noël en location  12

3 Camping en famille. 20

4 Balade chronique, 2001  28

5 Un petit tour à Carpentras, Printemps 2001  44

6 Vacances musardes, été 2001  52

7  Micro voyage sur les ailes d’un gros bourdon  71

8  Montréal, juillet 2004  77

9   Rome, Automne 2005  82

10 On est venu en Corse, Septembre 2002  85

11 Vacances Eté 2006  98

A la plage : 102

A la montagne  104

J’aime le vert. 110

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                   

 

1 Une virée à Venise

 

 

 

 

C’est notre premier... Un heureux événement en somme.  Un bébé voyage, quatre jours à Venise!

Il fait beau, les oiseaux chantent, nous laissons petite Galla, Léon le hamster et les 11 poissons, Moustique jouera  l’indépendant. Les voisins ont la clé.

Rien que la voiture pour aller à Lyon est en soi un étonnement, nous partons...

 

 

Le parking, immense, de l’aéroport est en lui même un dépaysement total. Comme c’est beau, comme c’est grand, nous extasions-nous, notre valise à la main, éblouis par la splendeur du machin.

Les longs couloirs, les tapis roulants, les boutiques, ahh, ohhh, le bruit assourdi des avions, tous ces gens magnifiques avec leur air de voyage, ils sont certainement plus beau qu’ailleurs.

Nous prenons, nous aussi l’air dégagé, le sac à dos sur l’épaule, essayant de ne marquer aucune hésitation dans nos pérégrinations et formalités diverses, un air de froideur est de bon ton, pas question, allons les enfants!, de sourire béatement en admirant toutes ces choses; Notre regard passant sur les autres est comme une vitre froide, aucune expression …

Notre premier vol nous emmène à Munich dans un beau petit avion d’Air Littoral, tout coloré, c’est class affaire, ce qu’il y a de mieux,  un steward est quasi à nos pieds, il nous chouchoute ,nous gâte, nous gave, enseveli les petits sous les offrandes diverses, bonbons, chocolat, casquettes aux couleurs de la Lufthansa, jouet, cahier de jeux, on est gênés.

On n’ose presque pas manger ce petit plateau mignon, avec des petits plats enveloppés sous Cellophane, ces petites gélatines, ces nourritures étrangères.  

Je me souviens du survol d’un petit bout de paysage allemand dans l’encre du mauvais temps: quelques champs, un lacet clair qui conduit a de petites fermes bien lisses et bien rangées, quelques bosquets d’arbres, il ne semble y avoir personne, c’est beau et secret comme une image de conte.        

On atterrit.

 

oooooo

 

 

 

 

 

 

Dans l’aéroport de Munich, une jeune femme blonde, parfaite, me laisse à surveiller quelques instants son bébé blond assis dans une poussette, tout n’est qu’ordre et beauté, les toilettes sont impeccables, tout est silencieux mis a part les appels impératifs et froids des hôtesses allemandes. Tout est gris clair ou gris foncé, l’espace est immense, on dirait qu’on est dans la chambre d’un enfant géant très soigneux qui a rangé comme il faut chaque chose. Par les baies, de bizarres véhicules jaunes aux allures de rhinocéros, se suivent également en ordre.

On embarque pour Venise.                                                                                          

Avec l’habitude, entendre les trains d’atterrissage rentrer ou sortir avec des bruits de baignoire qui se vident, ça ne me fait plus rien, presque.

Mon estomac qui se colle sur le fauteuil au décollage, ou descend dans mes chaussettes quand l’avion passe dans des bancs de petits nuages, faudra s’y faire aussi.

On feint de rire pour rassurer les enfants, qui n’ont pas peur.

Le paysage par le hublot n’est pas beau à tout coup, il ne sert à rien de passer son temps le nez à la vitre au risque de se flanquer une overdose de plaque de petits carrés pour les villes et de plaques de grands carrés pour les campagnes.

 

L’arrivée à Venise réserve lui aussi des surprises, le bord de la terre est un champs d’usines comme des cadavres de monstres  aux os saillants.

L’aéroport est Italien, extrêmement bruyant et animé.  C’est un long couloir bordé  de bureaux d’enregistrement, de coups de coudes, de coups de chariot, de nationalités diverses, nous en sortons comme craché d’un boyau, munis du ticket magique qui nous conduira par la voie des eaux vers les milles délices.

                                                                                                                                           

 

 

 

 

 

 

Une mère de famille qui arrive au terme du voyage a une idée en tête: trouver le couchage et le gavage de ses enfants chéris. Elle n’a que peu de temps à accorder à la beauté du site, aux douces lumières de fin d’après-midi, aux premières surprises dépaysantes, vite, trouver l’albergo Corona, calle corona. Un père de famille qui se plombe la valise au bout du bras pour faire les petites ruelles deux fois chacune parce qu’on ne trouve pas tout de suite a à peu près la même motivation.

On n’a pas vu tout de suite où on était.

Les premières heures sont d’angoisse: aura-t-on un petit déjeuner, les douches marchent-elles, comment va-t-on trouver à dîner? 

L’hôtel, finalement déniché au bout d’une ruelle  après un petit pont plein de lâchers vertissimo de pigeons enragés, est une pension, la nuance est de taille, la porte d’en bas ne s’ouvre que s’il y a quelqu’un en haut, qui puisse répondre à l’interphone, puis il y a trois volées d’escaliers, puis une deuxième porte qui peut être ouverte, ou non, puis enfin après une dernière volée de marches, la réception.

Là, un sorte d’entrée entapissée, un petit chien ouahouah, un couloir sombre avec 3 ou 4 chambres, une salle de bain commune, tellement commune que dans la journée trempe les nuisettes de la signora  dans la baignoire sabot.

Dès qu’il y a un minimum d’habitudes, tout se calme. Mais au début, le moindre manquement à l’ordre absolu provoque un désordre absolu: Comment!! Le store est cassé dans son dernier tiers, mais c’est épouvantable!!  Il fait chaud mais on ne peut pas ouvrir les fenêtres pour l’instant car l’orage se prépare ?

Là, c’est carrément la cata.

Il faut savoir qu’un store, qui plus est s’il est déglingué, n’empêche pas un soleil un peu volontaire d’entrer et de vous réveiller au plus brèves heures de la matinée. Ce qui veut dire au bas mot 5 heures, libre à vous de vous rendormir après. C’est au choix.

                                                                                                                                           

                                                                                                                                           

 

 

 

Pour le premier soir, on peut dire qu’on a cumulé au niveau petits désagréments. On verra Venise beaucoup mieux demain.  Il y a eu orage,  on s’est quand même promené, on s’est perdu dans un genre No man’s land, on est rentré dans le premier restaurant mal venu, on a à peu près mal mangé, il y eu un verre et de la lasagne refroidie sur la nappe.

Mais après le soleil est revenu effleurer les premiers toits, les premiers coins de façade, on a commencé, le ventre mal plein, à faire ohh et ahhh.. à ralentir la démarche , à lâcher les mains poisseuses des enfants, qui ont commencé à gambader de ci de là.

A Venise, il n’y a pas de voiture. Il n’y a pas de bruits de voitures.  Il n’y a pas de fumées de voitures, il n’y a pas de trottoirs, il n’y a pas de feux, il n’y a pas de passages piétons, il n’y a pas de Klaxons, de sifflets, il n’y a pas d’agents, ni de contractuelles dans les rues. Les rues ne sont pas des rues, ce sont des ruelles, des bords de canaux, des tortueuses, des sombres, des couvertes, des alambiquées, des secrètes, des qui sentent la mer, des qui sentent la pâte à pain, pas de carrefours, pas d’arrêts commandés, pas de vie d’enfant à surveiller.

Un piéton ne fait pas de bruit, ses pas sont silencieux, il y a des bruits de voix, des chants, des exercices très difficiles de piano qui sortent par une fenêtre, quelques cris de mouettes, des roucoulements de pigeons, des cloches, quelques radios bazar dans les bars, les appels des motoscafi, des vaporetti.  Les appels des gondoliers qui en passant sous les ponts lèvent la tête, un gondolier connaît toujours quelqu’un qui passe là-haut, sur le pont.   IL n’y a pas de gros chiens, presque pas de chats.  Hormis le gros chat blanc qui habite près de l’albergo Corona.

oooooo

                                                                                                                                           

 

 

 

 

 

Dans Venise, les passants sont continuellement soumis au rythme des petits escaliers qui gravissent les ponts, et hop on monte, une petite station en haut puis, hop, on redescend. Les ponts sont tous adorables, arqués sur le courant qui sent la mer, travaillés, ciselés, de fer forgé ou de bois, ou de bronze avec un peu de béton pour que tout ça tienne,  de la brique rose pâle aussi.

A chaque fois on soupire pour les pauvres traîneurs de chariots en tout genre. Venise est plein de ce genre de traîneurs de chariots en tout genre, des chariots de sacs de tout, poste, poubelles, victuailles, de choses qu’on ne voit pas dans les sacs blancs,  et à chaque escalier, le pauvre traîneur s’arque boute sur son chariot, mais, à la réflexion, les ai-je vraiment vu s’arque bouter?  Peut-être s’arrangent-ils pour ne pas passer par les ponts.  Il y a déjà les poussettes pour se rendre compte comme Venise est uniquement pour les jambes.  Il n’y a pas de vélos.

En dessous des ponts où l’on soupire, il y a des sortes de barques un peu plates qui passent avec encore toute sorte de choses intéressantes. C’est à dire, elles paraissent intéressantes parce qu’elles sont dans les barques, c’est original.

On verrait un tas de colis dans un camion sale et bruyant, ça ne ferait pas du tout le même effet, c’est sûr.

Quelques Italiens me bousculent, j’en deviens donc aussitôt une espèce de passante monolithe avec des coudes très durs, pour le cas où, mais après quelques temps, je me rends à l’évidence, cela ne sert que pour de très rares occasions, autant laisser tomber librement ses bras et ses mains,  se détendre.

Il n’y a rien d’autre à faire que se détendre, tourner la tête en tout sens et s’exclamer. Il n’y a pas un joli porche médiéval avec blason et vieille colonnades vermoulues, pas une porte au bois ferré épaisse comme la main, noire comme l’enfer, pas une jolie façade délicatement rosée ou orangée  par l’âge, il y en a mille, il y en a à chaque coin de ruelle.

Ce n’est pas un décor de théâtre, ce n’est pas une ville artificielle rongée par les marchands du temple,  ce n’est pas un vestige de luxe, une vieille momie, une vieille poule ravagée aux ongles dorés.     

 

 

 

Alors, bien sûr, on a regardé les étalages des restaurants en ricanant, ces pauvres homards, ces crabes vitreux a force d’avoir voulu rester vivants, avec le portier du restau qui vous fait la retape à l’entrée, large sourire et paroles incompréhensibles. Ai-je précisé qu’on parle en Italie, l’Italien. 

Les prix en milliers de lires effraient notre sens aigu  de l’économie, et de toute façons, ça nous parait toujours plus cher que chez nous.  Nous trouvons bien plus malin et bien plus agréable d’aller manger nos sandwiches assis sur les marches conchiées de merdes de pigeons.

 Elles sont vertes entourés d’un nuage de lait, parfois piquetées de noir, assez liquides, un peu diarrhéiques enfin. Elles ont un fumet inégalable. Mais on n’en veut pas à ces braves pigeons à qui nous distribuons pour qu’ils viennent chier un peu plus près les trois quarts du pain des sandwiches.  Il y en a même un qui nous a bombardé sur un virage glissé, alors que nous étions benoîtement assis devant le spectacle  de la place San Marco aux premières obscurités de la nuit.

Nous avons ricané aussi devant la file hébétée qui désirait pénétrer dans la cathédrale surdorée. Nous avons préféré le charme discret et les dédales de salles sans fin du palais des doges, prenant un malin plaisir à contredire le fléchage.

Petit mignon et grand chéri en avaient ras la casquette de toutes ces pièces où on n’arrête pas de vous faire chhhhht en roulant de gros yeux.

Y a même pas le droit de s’asseoir sur les drôles de chaises toutes vieilles, de tirer les stores, de caresser les barbiches peintes des doges, de faire tourner les vieux globes terrestres.

Y a même pas le droit de s’asseoir par terre dans la salle de ce vieux fou de Bosch qui devait avoir une araignée au plafond pour dessiner des trucs pires que dans Mars attack.

 

 

 

 

 

Si on ne vient pas à Venise pour voir Hyéronimus Bosch, ça vaut le coup de profiter d’être à Venise pour le voir.  Ses tableaux ne ressemblent à rien de connu, même les peintres les plus modernes n’en ont pas fait autant dans le délirant, même les dessinateurs de BD, même les pokémons, ça n’a rien à voir...Ou il était complètement cinglé, ou il avait un humour d’un cynisme épatant (“c’est épatant”, comme dirait grand-père)

Là, dans le coin à gauche en bas, une petite tête de femme très bien, simplement elle est posée sur ses pieds, et elle a une chouette sur le haut du crâne.. Elle marche quand même..  C’est moins débile que du Magritte..

Sûrement, les doges s’étaient mis ça dans cette salle pour y passer de temps en temps, histoire de rigoler un bon coup et de retrouver l’inspiration pour annoncer les pires avanies aux truands qui venaient se faire juger.

On a vu les prisons, de l’autre côté du pont où on soupire. C’est assez confortable, vaste, bien tenu, avec de belles portes pleines de ferrures, de beaux cabinets comme des petits tonneaux, avec couvercle. 

Non, bien sûr, il faut voir dans le contexte. Par contre c’est très labyrinthique, là dedans, on devait s’y perdre. Je plains le pauvre garçon qui devait se coltiner les chariots de bouffe dans les petits couloirs plein d’escaliers. Surtout que ça n’est pas très gratifiant comme travail, rien à voir avec le passage d’une hôtesse de l’air et son chariot de petits plateaux qu’elle vous tend avec un sourire joyeux.

oooooo

 

Le lendemain de notre arrivée, il fallut se poser la question angoissante du petit déjeuner, le prendre à l’hôtel, c’était risquer d’entretenir de mauvais rapports avec l’alberguière assez rapidement, vu que la veille...

...La veille, nous étions rentrés à 21h30 environ, notre chambre est située juste à côté de la réception, où il n’y a jamais de réceptionniste mais par contre un téléphone, et même deux..  Première sonnerie double, l’une traditionnelle, l’autre moderne, un bel ensemble, nous ne nous inquiétons pas. Mais personne, hélas, ne répond. Le téléphoniste est pugnace, d’une extrême pugnacité même. Mais il consent enfin à s’arrêter de sonner pour rien.. Nous procédons aux ablutions de toute la famille. Régulièrement, le même ou un autre téléphoniste très pugnace se manifeste.

Nous nous couchons...

Enfin, à 11h30 je suis allée décrocher le téléphone, mon tendre chéri s’est aussitôt levé pour aller le raccrocher, on sait jamais, on aurait pu nous mettre dehors pour moins que ça. A 11h45, ça s’est  arrêté.

Bref, on préférait donner nos sous à quelqu’un d’autre pour mieux digérer le petit déj. Mais où?  C’est fou comme le manque de monotonie dans une action quotidienne peut angoisser.  On a vite créé une habitude : le campo Formosa, une chouette place pas trop fréquentée,  enclose comme une cour de moines, avec, ça tombait bien, un caffé avec terrasse et un gentil albergier Italien comme on s’en doute.

On ne peut pas tout bien faire du premier coup, on s’était pris une table super bancale qui nous a mis la moitié du caffé, du tè con lattè, et des cioccolatè par terre, mais c’était quand même bien. On s’est senti vraiment fortiche en plus d’avoir trouvé des brioches aux raisins à 500l, des trucs en dessous du millier de lires, ça court pas les rues.. Et en plus, elles étaient bonnes, même s’il a fallut que je fasse plein de trous dans celle de Simon qui déteste les raisins. (Mais les brioches sans raisins étaient plus chères..)

Un doux soleil effleuraient les premiers touristes qui comme nous cherchaient à s’alimenter.  Il y avait même pour faire la photo, deux stands de fruits et légumes très jolis tenus par de jeunes et bronzés indigènes.

On avait au moins trois guides et deux plans pour se sentir rassuré dans tout cet inconnu.

Comme on est des gens super malins, on a tout de suite compris, enfin, tendre chéri a tout de suite compris que le bateau, à Venise , c’est essentiel, et qu’il fallait pouvoir le prendre n’importe quand.

 Il a donc déniché le ticket magique qui donnait accès a notre petite famille à tout le réseau pendant 24 heures.

Le luxe, quoi.

Le bateau, c’est facile à Venise, c’est comme le bus. Il y a des arrêts, couverts, comme des abris bus, sauf qu’ils flottent.  On attend là le prochain qui aura le bon numéro, on laisse s’écouler le flot de gens descendant, et se laisse emporter par le flot montant. Il faut juste s’accrocher à quelque chose pour ne pas aller ou les autres on décidé d’aller.

   Quand on croise un autre bateau, les autres gens qui sont sur l’autre bateau vous dévisagent comme si on arrivait de Mars, ça fait ça à chaque fois, jusqu’au moment  où on s’aperçoit que quand on croise un autre bateau, on regarde les gens qui sont à l’intérieur avec  le même air scrutateur. Il faut dire qu’on a que ça à faire, et si on se souvient bien, on fait la même chose dans les bus.

Dès qu’on a réussi à capter une place assise, on se vautre comme des vaches pour bien montrer aux gens encore debout comme c’est agréable d’être assis, et on grommelle dès qu’un malpoli ose se mettre dans le champ de vision.

oooooo

 

Le grand canal, c’est comme une vitrine  de ce qui se fait de mieux comme vieux bâtiments. Et pour tous les goûts.  Des classiques, des gothiques, des byzantins, des baroques.

Et c’est jamais moche, c’est jamais trop, ça fait jamais: “t’en a fait un comme ça, et ben moi, j’vais en faire un encore plus chouette!”.

Ils vont tous bien ensemble, c’est un lotissement de qualité. Il y a une espèce de teinte d’ensemble plutôt chaude qui baigne à merveille dans l’eau couleur de pâte de verre.                 

Ils sont décrépis, de travers, fendus, dépeuplés, aux volets crispés et fendillés, quelque uns resplendissent d’être habités comme il faut, et par des gens qui ont plein de sous : Ils sont repeints,  éclairés le soir, meublés et lustrés de pendeloques, avec une vedette vernie postée comme un chien de garde dans l’entrée flottante.

On nous dit qu’il faut imaginer comme c’est humide, insalubre, peu pratique. A quoi ça sert puisqu’on n’y habitera jamais? Ca nous fait plaisir de penser qu’habiter là, c’est comme une histoire de princesse, où on se cognerait dans les lustres tellement ils sont énormes, où on passerait son temps à se regarder dans d’immenses glaces au tain cloqué, nimbé par la lumière provenant des dizaines loupiotes dispersées dans les coins pour faire plus mystérieux.

On aurait un gondolier perso, bien musclé dans son polo rayé, chantant si possible, et sa gondole, qui nous attendrait le soir au bas de l’escalier, il nous emmènerait dans des petits restau cachés auxquels on accède que par l’eau. On pourrait goûter à tout sans se demander combien de lires encore tout ça va coûter.

On parlerait italien brillamment,  avec des voix suaves et on serait évidement très bien habillés, monsieur en costume souple sur polo gris anthracite ou noir, belles chaussures très brillantes, minuscule portable en pochette, moi, altière dans un espèce de truc très classe, plein de sobriété.                                                                                                                                                       

Oooooo

 

Il y a deux moments extrêmement agréables dans la journée d’un touriste à Venise, le matin et le soir.

La lumière est belle, le fond de l’air est frais, le matin, on se sent vif, guilleret, on a envie de courir dans les ruelles, on a envie de visiter plein de trucs, la ville fait propre, peuplée juste ce qu’il faut.  On ne fait la queue ni au campanile, ni pour le palais des doges.  C’est là aussi que ça sent très fort la pâte à pain entre les murs, et très fort la mer dès qu’on débouche sur un petit pont. Le matin quelques mouettes se risquent jusque dans l’intérieur de la ville.

Le matin, les tireurs de chariots aussi sont frais, ils courent presque en disant très fort: “attendzioné”.

Le soir, la lumière a perdu le petit éclat du matin, mais elle est plus douce, plus suave, il faut alors se rapprocher de la Piazza San Marco, entendre les premières effluves de musique: de chaque côté de la place les cafés chics rivalisent d’orchestres au sirop, avec des violonistes qui font mousser leur musique comme de la chantilly.

Un peu plus loin plus vers le quai, un pianiste tout seul pianote, en attendant les autres musiciens. C’est très romantique.

Comme on sait que la journée est terminée, qu’on aura plus de galopades à faire pour tout voir, on peut laisser traîner ses pieds fatigués. On remarque alors que les enfants chéris qui il y a peu, étaient comme deux petites loques usées, ont retrouvé tout leur allant et poursuivent les pigeons en imitant le vrombissement d’un bimoteur enragé.

Il va falloir penser à rentrer, quitter ce coin là, et de loin on pensera que ce n’était pas une vraie ville, juste un mirage.

Habiter Venise,  quelqu’un a-t-il imaginé une chose pareille, ou c’est comme dans les histoires, dès qu’on a tourné le dos, la ville disparaît, il ne reste plus que des roseaux sur un marais poussiéreux.

 

Habiter Venise...

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

2 Vacances de Noël en location

 

 

 

 

Il est difficile de s’imaginer avant de l’avoir vécu combien peuvent être déconcertants certains aspects des vacances.

De petits détails insignifiants, peut-être, mais qui font envisager avec acuité le dépaysement brutal dans lequel on est soudainement plongé.

La vaisselle, par exemple:

Dans une location, ce n’est jamais la même vaisselle qu’à la maison, c’est déroutant.  On tâte chaque assiette, chaque bol comme s’ils étaient fait d’une matière inconnue, une méfiance animale s’empare de nous, nos narines vibrent et palpitent comme celles d’un petit opossum.

 

Il faut des bols pour le thé et le chocolat, mais également des bols pour les céréales.

C’est agaçant s’il n’y a pas assez de bols, ou, pire, si on est obligé de prendre nos breuvages respectifs du matin (un grand bol de café, un grand bol de thé) dans de minuscules tasses à café. (Si le sachet de thé dépasse exagérément de la tasse, c’est que celle ci ne convient pas.)

Le petit déjeuner s’en trouve tout chamboulé et très mutilé. En général, on est toujours obligé d’acheter quelques bols supplémentaires.

Il n’arrive pratiquement jamais que nous trouvions des bols à céréales différents de ceux pour les liquides;  Et le fait de poser huit bols identiques sur la table le matin est une gêne visuelle. Sans compter qu’on ne sait pas, à priori, lequel est destiné au liquide, lequel est destiné aux céréales.

Il faudrait se passer de céréales le matin.. C’est une possibilité que nous ne préférons pas envisager pour l’instant.

Une certaine excitation naît de cette rupture d’habitudes, il peut même arriver qu’on se mette à rire sans raisons, ou qu’on apprécie tel ou tel met qui nous paraissait détestable dans le cadre habituel.

Bien sûr, les enfants font face à une salve de recommandations, plus, beaucoup plus encore qu’à la maison.

On ne dira pas seulement, « attention » mais « faites très, très, très attention!!!! »  Chacun de leurs gestes est épié, le mouvement du bol vers la bouche, le retour de celui-ci sur la table, tout est source d’émotion.

Evidemment, puisque nous sommes en location. Pas question de rendre une moquette constellée de taches de chocolat.

 

Le premier repas est une épreuve, mais une aventure aussi.  S’y retrouver dans les boutons des plaques électriques, (et non pas poser la casserole sur la plaque froide et la main sur la plaque chaude), constater l’étroitesse du réfrigérateur, s’extasier enfin sur l’ingéniosité de cette petite tablette en métal où l’on entreposera avec bonheur, la carafe d’eau, le pain, bref, un commencement d’habitudes charmantes.

L’esprit fureteur du trappeur se réveille en nous, à l’exploration des quelques placards et tiroirs divers.

Chaque découverte est une joie, le tire bouchon , l’ouvre boite qui est « comme chez nous », c’est à dire qu’il marche aussi mal.

Bon, bien sûr l’absence de four est handicapante, surtout quand on a prévu une pizza. Mais, une pizza à la poêle, c’est extraordinaire.

Pas dans le sens « bon ».

Plein de gens sont venus en même temps que nous, au même endroit que nous.

Ça, c’est agaçant.

C’est agaçant, parce qu’on se retrouve tous à faire la queue aux mêmes endroits au même moment;

Si on est  la montagne, on est tous à la caisse des forfaits, puis, tous aux télécabines, puis tous au télésiège, puis tous sur la pente ce qui fait un bazar épouvantable.

Et le soir, on est tous au restaurant, vu qu’on n’a pas de four chez nous pour les pizzas.

Si on est à la mer, etc...Etc..

Il ne vaut mieux pas s’arrêter sur ce genre de constatation. C’est désastreux.

Une bonne fois pour toutes, on est en vacances pour se reposer.  Pas pour constater que se reposer à quarante-douze au même endroit c’est très fatiguant.

Il faut planer au dessus de tout cela.

Heureusement, on a pris la télé. Et le chien. Comme ça, le chien a pu se coucher sous la petite table de la télé, comme on n’avait pas pris son panier, tout de même. 

C’est une petite chienne très sensible. Elle apprécie de voir nos regards presque braqués sur elle toute une soirée; Il suffit de dire de temps en temps: « Alors, ma Galla! » 

C’est sobre, mais, elle agite quand même le petit bout de queue qu’elle a, et elle fait « smiac » avec la bouche en sortant un tout petit peu la langue, ce qui signifie qu’elle est contente.  Comme elle est toute noire, ce petit bout rose et les yeux qu’elle fait en les tournant un peu comme ça, suffisent à exprimer toute une gamme de sentiments très nuancés. Nous avons une chienne très nuancée.

Bref, quand on est tous les quatre vautrés devant « Les chevaliers de la table ronde » (Noël est l’occasion de revoir toute une gamme de films et de dessins animés sur les chevaliers, les rois, les reines, les magiciens. Les programmateurs sont de grands enfants nostalgiques) et que par la fenêtre s’étale une vue particulièrement magnifique et dénuée de neige comme il est logique pour une semaine de vacances à la neige, on se sent vraiment bien.

Et puis quand on vit dans une grande maison avec un jardin et une chouette véranda toute l’année, c’est quand même agréable de pouvoir profiter d’un petit appartement de 30m2 de temps en temps.     Ça change..

Non, c’est vrai...

 

C’est très dépaysant pour nous, toute cette moquette, ce feutré, ce moelleux, ces 20° tout le temps, et comme il y a ces grandes baies vitrées, on a l’impression de rentrer dans une de ces boites pour les cobayes, toutes en plastique transparent, et qui ont l’air si confortable.

 

Nous y sommes des petites bêtes fragiles à la peau rose et fine comme des bébés hamsters, ce n’est pas totalement désagréable comme sensation.

A l’inverse, pour en sortir, il faut prendre mille précautions, forcément le froid parait plus froid, la pluie plus humide. Sous polaire, polaire, anorak, écharpe, bonnet ou casquette fourrée, gants ou moufles, lunettes de soleil, sans oublier quelque chose qu’on appelle écran total, et un truc pour protéger les lèvres aussi.

Comment ferait-on en Sibérie?

Il nous faudrait de boites individuelles hermétiques, en plastique transparent, peut-être.

Quand on sort, (mais j’ai regardé, les autres, c’est pareil), on ressemble à rien, des boudins colorés,  il n’y a que le chien pour avoir l’air normal et gambader avec ses petites pattes comme des allumettes.

Revêtir un de ces trucs genre combinaison spatiale toute molletonnée, et bariolé comme un paquet de smarties, et penser qu’on est super chic à la mode des montagnes, c’est un des grands mensonges de notre époque.

Ça fait un gros derrière mou, des grosses jambes molles, ça fait gros poussin de cacatoès nourri aux oléagineux. Tout le monde fait semblant de l’ignorer avec naturel. Sinon ce ne serait pas vivable, si on se mettait à pouffer dès qu’on croise quelqu’un. Il y aurait des pugilats de gros poussins mous.

 

De toute façon, on a décidé qu’on était content d’être là. On ne va pas changer d’avis maintenant.

C’est vrai, c’est grisant, le Vercors en hiver, ses étendues sauvages, ses pentes caillouteuses au dessus desquelles se balancent mélancoliquement les tire-fesses sans fesses.

Il fait doux, on devrait être content, et ben non, on voudrait de la tempête de neige, madame, rien que ça. Des tonnes de neige, même, ça nous ferait plaisir, plutôt que d’avoir à dire en sortant chaque matin: « Il ne fait pas froid, c’est agréable.. »

 

Inutile d’aller vous précipiter vers les loueurs de skis pour leur faire part de vos commentaires sur le beau temps, une paire de Slaloms-tout-shuss en fibre de verre lancée avec force, ça fait mal.

Les stations de ski n’ont pas forcément été prévues pour la promenade contemplative. C’est tout tourné vers les cimes pas enneigées, des grands murs avec, pour faire façon chalet, du bois tout mangé par le froid et la neige (celle qu’il y a d’habitude), quelques loueurs de tout ce qui glisse à prix spécial vertige, des crêperies typiques du Vercors, et l’indispensable marchand de journaux-supérette-coiffeur-donneur de bons conseils qui se frotte toujours les mains avec la bouche coincée sous les zygomatiques, c’est un tic dans la profession.

Enfin lui, ça va toujours, vu qu’on n’arrête pas de manger quand on ne skie pas, ce serait même plutôt le contraire. Pour remplir les creux on se fait toutes les spécialités bien énergétiques de la région, histoire d’avoir plein de pêche pour lire le journal.

 

On ne s’est pas ennuyé.. Non, enfin pas plus que les vacances de Noël habituelles. Il est à remarquer que ce sont des vacances en général assez peu excitantes, plutôt grasses, plutôt statiques, et desquelles on ressort deux fois plus lourd qu’on y est entré.

 

Pour une fois qu’on voulait se la jouer sportive.

Enfin si, on est quand même allé faire de la luge sur le pré avec les espèces d’assiettes en plastique qu’on trouve à cet usage. On faisait beaucoup de bruit pour que les promeneurs qui avaient l’air de se faire encore plus suer que nous nous envie.  Je sais, c’est mesquin.

N’empêche, je me gausse, mais ce coin là n’arrive pas à être moche et ennuyeux comme devrait l’être toute station plongée dans le marasme de la douceur hivernale; 

Rien que de pouvoir laisser filer le regard à plusieurs dizaines de kilomètres au loin, d’apercevoir ces monstrueuses forêts noires qui grimpent sur les crêtes, de glisser sur ce plateau large comme le dos de la tortue qui porte l’univers, on en a comme une respiration toute neuve, une envie de ne rien dire de plus.

Il parait que Tchernobyl a poussé sa toux jusque là, je ne sais pas où c’est passé mais l’air est limpide comme une source.

 

Je m’y verrais bien, dans ce coin ci, l’espace à l’air aussi peu confiné qu’on peut le rêver, des étendues devant, des étendues derrière et sur les bords, de ces espèces de saillants par delà les quelles on devine le grand saut jusqu’aux vallées suivantes. 

Une ferme? Avec du terrain?  Dans ce petit hameau de quatre sous planté au dessus des Glovettes (les immeubles à skis), avec au dessus, rien d’autre que des prairies comme des langues soyeuses qui lèchent le sec et le rocailleux du massif, les premiers pins à crochets, les sous-bois bruns clair constellées d’énormes marmites de fourmis géantes.  Aller, faut pas rêver.

 

Pourtant je l’ai vu, celle qui me plaît, elle est enfoncée dans l’herbe presque jusqu’au toit, ses fenêtres sont noires et vides, il n’y a personne dedans.

Je m’y vois bien, moi, dans cette maison là. J’imagine sa grande pièce centrale, assez basse de poutres noircies, grande cheminée comme une gueule de charbon, des carreaux tout fêlés au pied, j’en peindrais les murs de chaux blanche, ou juste passée avec la raclette pour faire comme des couches fromage frais sur le mur

Les portes qui donnent sur la pièce sont un peu inégales et ne cadrent pas tout à fait avec l’embrasure, quand on les pousse, ça résiste un peu et puis ça fuie sous le poids du corps avec un bâillement de grenouille, il y a un escalier tournant dans ce coin , une marche grande, l’autre petite, à ne pas grimper la jambe à l’équerre ou le compas dans l’oeil, faire au feeling, les yeux fermés, la rampe douce tourne elle aussi, sur son support de fonte qui tremblote.  Les pièces du haut sentent l’abeille endormie, le foin, la mouche, l’araignée, le plancher fait poussière de tout bois, on sent la lumière qui perce dans les interstices du toit de tuiles plates, et dans les raies de soleil, la poussière danse.

Quand on sort on est dans l’herbe et sous deux noyers tordus. A trois quatre mètres, une murette délimite ce jardinet de la prairie qui monte doucement, c’est là qu’on aurait un de ces chevaux gris qui semblent blancs, l’encolure basse, la queue fouettant en rythme le flanc droit puis le flanc gauche, les yeux mi-clos.

 

 

On ne pourrait pas la laisser comme ça? Juste un coup de balai et puis basta. Pas de kilomètres de laine de verre , de placoplâtre trop poli, de doubles vitrages qui enferment le bruit du vent à l’extérieur..

Mais elle n’est pas pour moi, c’est une des centaines que j’ai déjà mentalement installé, puis abandonné à regrets..

Quand je reviendrai, dans un ou deux ans, il y aura des géraniums roses aux fenêtres du premier étage, auquel on aura rajouté deux ou trois chiens assis bien sages et quelques velux. En bas à l’entrée, une porte trois points en chêne clair, pour la sécurité, et un garage métallique dissimulé sous une glycine.

Une marmite en fonte contiendra une touffe de marguerites près de la cloche du portillon d’entrée....et peut-être, si je n’ai vraiment pas de chance, y aura-t-il une Herbe de la Pampa au milieu de la pelouse.

Avec un gros soupir, j’ai laissé la maison dans l’herbe jusqu’aux genoux et au chapeau bien enfoncé. On redescend vers notre mur de studios vitrés qui contemple les canons à neige muets.

Pour donner à tout ça un air de froidure, en marchant vers notre avale-troupeau, l’un faisait « frouzit-frouzit » l’autre « scruich-scruich », une assez bonne imitation, je trouve, du frottement de la combine de ski et des moon-boots qui écrasent la neige tendre. Ça nous mettait malgré tout dans l’ambiance..

Il faut savoir ruser....

 

 

On reviendra...au Printemps.

 

 

                                                                                                                                           

 

3 Camping en famille.

 

 

 

On est parti faire du camping, dans un camping.

C’est la première fois, une aventure humaine, en quelque sorte...

Ça nous  fait drôle de découvrir un monde inconnu, avec tout un tas de règles spéciales. Au niveau de l’habitat, par exemple, ce n’est pas du tout la même chose que chez nous, dans le monde civilisé.

Par exemple, à côté, il y a une caravane beige avec des liserés marron, posée sur ses petits pieds en fer un peu ployés sous l’effort.

Devant, en véranda-salon-salle à manger, ça fait comme un grand machin en tissu marron avec des carrés en plastique transparent. « On aurait dit que ça serait les fenêtres, et ça on aurait dit que ça ferait l’entrée ».

Des fauteuils pliants en tissu à fleur, une table pliante.

Un jerrycan de 200 litres, un seau de nuit mauve...

Je ne fais pas de commentaires, je regarde, c’est tout..

La corde à linge de 18 mètres de long avec de la lessive de trois mois..

Le bateau gonflable, les vélos, les boules de pétanque..

Le fauteuil inclinable en moumoute marron avec sous nuque et sous pied et aérodynamisation de la position plein-air.

Une petite guirlande de lampions pour donner un air de fête.

Ce n’est pas du camping sauvage.

Ce qu’il y a de bien dans ce camping, c’est qu’on est au milieu et qu’on voit tout.

Enfin, on fait semblant de ne rien voir, on n’a pas l’habitude.

Plus tard, nous aussi, on mettra nos chaises pliantes tournées vers les centres de haute activité: les sanitaires, la piscine...

Le campingueur, vu son dénuement ne peut se permettre de faire la fine bouche, il doit laisser en arrivant son quant à soi tomber comme une vieille chaussette, savoir qu’on le verra sortir des toilettes, et s’il va ensuite se laver les mains ou pas.

Les rangées de cabinets ne permettront pas non plus le secret dans lequel on aimerait tenir ses désordres intestinaux. Des dialogues de pets s’instaurent dès le matin dans la plus grande convivialité.

On reste à cette occasion très étonné, soi-même posé sur le trône, d’apprendre que chacun a, même dans ce domaine sa personnalité propre. Pas une émanation ne se ressemble et il demeure très difficile d’attribuer les effets sonores selon des critères d’âge, de sexe ou de nationalité.

C’est un concert divertissant et très inventif qui encourage le nouvel arrivant à se joindre au choeur.

Il peut être également intéressant de venir au moment des vaisselles  dans le lieu prévu à cet office. Un campingueur n’est pas macho, il fait la vaisselle aussi souvent que sa dulcinée des toiles de tente, sinon plus.

L’autre jour, j’avais comme voisin d’évier un grand anglophone mélancolique. Baraqué comme un gladiateur, la tête  penchée, il faisait mousser sa petite éponge avec douceur. 

Comme je terminais la mienne vaisselle comme une torpédo, pour bien montrer qu’étant femme, dans ce domaine, je ne craignais personne, il avait à peine et mollement frottiné trois assiettes.

On oublie comme l’évier peut-être vécu comme un lieu de méditation.

Sinon, pour rester traditionnel, le système efficace  du trio féminin, la maman et les deux filles,  maman lave, fifille n°1 rince, fifille n°2 essuie.   En camping, les femmes plus encore qu’à la maison, se veulent terriblement efficaces.

C’est amusant également de croiser les chiffonnés du matin, la serviette sur l’épaule, les pieds nus dans les tennis avec les lacets qui traînent, on dirait qu’on fait tous partie d’une grande colo.

Il y a de toute évidence parmi tous ces gens des directeurs de banques, des plombiers ,des vendeurs d’encyclopédie, des informaticiens  qui n’imagineraient pas une seconde être vus en caleçon froissé par leurs collègues.

Mais là comme par miracle, ça ne gêne personne, on feint de trouver tout à fait normal de voir madame aller faire son pipi du matin en savates, la nuisette au ras des fesses et le cheveu vilainement choucrouté, avec encore des plis du drap sur le côté de la figure.   Monsieur a quand à lui choisi un intermédiaire à peine plus seyant, pull bleu marine du plus bel effet sur fond de slip blanc flottant.

De toute façons au niveau vestimentaire, les critères ne sont de toute évidence pas du tout les même qu’à la maison.  Ici, le pire est normal et même bien venu si vous ne voulez pas vous faire remarquer.

Arriver avec un bronzage impeccable et un superbe bikini au bord de la piscine relèverait du manque de savoir vivre le plus élémentaire.

Un grand tee-shirt paisiblement douteux, avec les pans de travers sur des cuisses marmoréennes et grumeleuses pour mesdames. Aux pieds, des mules en plastique jaune de chez Banzaï .

Les enfants sont en Mickey avec des tortues ninjas gonflables autour des bras et un ballon Pokémone , et papa arrive avec la glacière  , le Paris Pêche, et un grand maillot de bain pour trois qui lui remonte aux aisselles.

Le clan de ceux qui ont tout n’est pas forcément le plus envié, par comparaison, les “routards”, avec leurs motos, leur toute petite tente avec sûrement des matelas horriblement fins, leur combin’ de cuir qui sèchent, même pas de table pliante, alimentent plus sûrement la gazette du camping.

Les plus hardis des ados viennent renifler de près l’odeur terriblement bestiale qui émane de toute cette sauvagerie, et lorgner les gros cubes posés sur leurs cales comme des  scarabées.

Les propriétaires de ces machines diaboliques  sont le plus souvent  allemands, ou hollandais, grands, blonds, le cuir rougi par la rudesse de leurs vacances, giflés par la brise autoroutière.  Ça fait comme une pub pour l’après rasage.

Les autres, les installés, avec leur tout, leur douche perso, leur fourniment tout éparpillé rangé autour de la cabane-caravane,  les regardent comme Robinson Crusoé regardait Vendredi.

Un monde d’incompréhension les sépare.

Le campingueur de base n’est pas un scout d’hier, il trouve simplement plus amusant  de se retrouver au milieu de ses congénères, c’est comme les pingouins sur les glaciers de la baltique, ensemble, on est bien.

On fait facilement des amis, on peut parler des vacances de l’année dernière, -”Ahh, St jean de Luz, c’est maaagnifique. C’est simple, c’est la montagne qui se jette dans la mer” murmure, évanescente, la madame du 112 en caleçon cycliste de chez Michelin à la madame du 113 en paréo moutarde.                                                                                                                                  

C’est convivial, ça sent la saucisse grillée, “ça vient des barbecues communs, faut réserver à l’avance” .

On colle à la vie du voisin, on sait tout ce qui se passe rien qu’en regardant  le fil à linge tout garni de la vie interne d’à côté.

On n’imagine pas, mais ça ne doit pas être facile de préparer des vacances en camping, vu la quantité de bazar. Il faut bien une charrette en zinc pour mettre tout, si on n’a pas de caravane, surtout si manman a prévu d’emmener les bocaux de coulis de tomate. 

C’est un vrai boulot, toute l’année elle prépare des recettes en disant à papa, tu verras, celle là, au camping!                                                                                                                                    

S’ils sont du genre sportifs, il faut en plus embarquer les vététés , mais ça , je conseille pas pour la tranquillité, parce qu’arrivé au camping, pas question de laisser dormir les vélos sous la caravane, tout le monde vous observe, il faudra au moins se payer un des cols des environs.

Et là, c’est pas pareil si on choisit Barcelonnette ou les monts d’Arrée.

Tout ça pour dire que finalement c’est beaucoup plus drôle d’être là qu’en gîte, où on est tout seul, comme à la maison, avec les mêmes ustensiles, les même manies, et la poubelle à sortir avec le chien.

En camping,  il y a le bonheur de pouvoir zieuter à plein, on est là pour s’extraire de la masse en disséquant les autres vies. On est toujours rassuré parce qu’on voit toujours leurs mauvais côtés, sauf quand tendre chéri fait sa tête de guerrier Mowak et qu’on ressemble au couple béton qui ne desserre pas les dents en mangeant ses raviolis (pas facile!). Là, on fait vraiment mauvais élève mais en même temps tout le monde se sent plus gentil autour de nous.  A ce moment là on est plus entouré que par des familles charmantes ... On a rendu service, quoi.

 

Il est inutile d’essayer de se sentir supérieur aux autres, on est toujours rattrapé par la réalité.  Si ça se trouve dans la caravane jaune d’à côté, le petit maigrichon et sa femme et demi en bermuda rose sont des scientifiques de haut vol dans la vie normale. Et toc..                                       

Les chinois envoyaient leurs intellectuels aux travaux des champs, nous on va au camping, ça remet l’idéaliste d’aplomb dans le contexte,  ça renvoie l’épileur d’oeufs et l’écarteleur de mouches à des problèmes plus basiques. Quand aux mégalos, ici, y a pas bien matière à mégaler..

Monter sa tente, par exemple. Rien de plus simple pour chiffonner sa belle image tout de suite.  On vautre le beau nylon vert et violet dans la poussière.

Pas de bol, les emplacements des logettes correspondent pile poil aux zones sinistrées, pas moyen de faire autrement, on dormira dans les bosses. 

On ne dirait pas du tout que ce coin a été pensé pour des campeurs.

D’ailleurs, le sol se refuse totalement à la moindre intrusion, les sardines prennent un air mélancolique, la tête penchée. On les achève d’un coup de marteau.

Le plus subtil c’est de tirer comme une brute sur la petite ficelle histoire que notre tente soit la plus tendue du camping, puis de coincer la dite-ficelle avec une de nos petites sardines.  L’angle est à trouver et judicieux sous peine de se prendre en pleine tête la petite sardine qui rejaillit de terre avec vélocité..

Maintenant que le fragile  édifice est monté avec ses arceaux malingres arqués comme des baleines de soutien gorge sous une poitrine trop forte, on joue la décontraction, on ramasse les débris de sardines, les ficelles non utilisées dont on se demande toujours à quoi elles peuvent bien servir.

On siffloterait presque en regardant les enfants barboter dans la piscine.    

C’est en rejetant un coup d’oeil à l’oeuvre d’art qu’on se rend compte du petit oubli: cette  zone chauve là-haut!    On a juste oublié de placer le petit toit en pagode, le truc qui sert rien qu’à vous embêter parce qu’on l’oubliera forcément à chaque fois, mais qui, si on l‘oublie, transforme assez rapidement la tente en piscine .En cas de pluie, j‘entends.

Avec quelques gesticulations grotesques, et notre belle image de super pro définitivement  ternie, on a réussi à remettre le machin en place.

Pour la mallette “table-et-bancs-pour-nains”, y a pas, faut de la maîtrise, sinon, vous risquez de plier l’engin à l’envers. C’est du plastique façon origami, joli, mais fragile.    C’est déjà bien de pouvoir s’asseoir, on ne va pas demander en plus à mettre les deux fesses.

Alors, bien sûr, on a ricané tout à l’heure devant les jolis fauteuils “mémère”, mais qui c’est qui doit être bien installé dans ses coussins imprimés Bahia? Pas nous..

Non, nous, on a opté pour l’élégance spartiate, un plan de travail qui permet juste de poser le réchaud à condition que personne ne tousse ou ne s’approche du machin pendant toute la durée de l’opération-cuisine.                                                                                                                  

Aujourd’hui, on a choisi raviolis, comme hier, non, avant-hier,  puisque hier, c’était cassoulet.  Les tireloubettes de soles en flutiaux de morilles panées, on verra ça à la maison, ça serait monotone si on mangeait la même chose en camping.   Ici, il faut laisser parler sa nature sauvage, avide de nourritures simples et consistantes, fi de ces élucubrations ampoulées, de cette cuisine alambiquée qui demande plus de deux casseroles.

Les raviolis, c’est bon, si on se place dans le contexte.

Pour finir de bourrer le vide, on s’est proposé quelques chips, avec un bout de pain.

Alors bien sûr, la grande narguerie, je la vois venir, le jeu très drôle qui consiste d’après les parfums à deviner ce qui se mijote du côté des fauteuils mémère. Parce que là, on a tout prévu, de la cocotte en fonte à la sauteuse, en passant par la machine à raclette.  C’est immonde. Une atroce odeur de ratatouille finement huile d’olivée, juste parfumée d’origan, mitonnée trois heures durant.

Je n’ai même pas besoin d’aller voir, pour deviner qu’on n’aura pas oublié la petite tranchette de parme sur sa tartinette de pain de campagne grillée, et pour aller avec tout ça, je vous mets un petit rosé tout embué de frais.  Lamentable.

Une mouche s’est engluée dans mon reste de raviolis, et la gourde d’eau tiède est vide. Au secours...Mon chez moi!!!

                                                                                                                                           

On était quand même fiers d’être allés au bout de nous même. Quand on est allés au bureau pour dire qu’on partait, on entendait à l’intérieur de nous  la musique des “Aventuriers de l’Arche perdue”.

Oubliées, les nuits où on se pose LA question métaphysique: dois je dormir sur le dos, mais je ne m’endormirai pas, je ne m’endors jamais sur le dos, donc je vais me mettre sur le côté, oui, mais de ce côté  j’ai une hanche, essayons l’autre côté, j’ai également une hanche et en plus la pente du double toit  vient se coller sur mon front moite.

Qu’est ce que c’est que ce bruit, ah, c’est juste le réveil à dix francs, de voyage, mais il est extrêmement bruyant, c’est normal puisqu’il est à dix francs, tiens on tousse dans la tente du 479, j’espère que c’est pas une bronchite sinon, on va l’entendre toute la nuit, et ça, c’est quoi, des gens qui rigolent dehors, à cette heure là! Oui, c’est vrai il n’est que 10 heures et demi, mais on est bien obligés de se coucher tôt puisqu’on peut rien faire d’autre...Etc etc.. 

Oh, des pensées de nuit, j’en ai d’autres, plein, mais ça risquerait de faire long.

On a sortit chacun notre tête de notre logette perso l’autre nuit, pour voir si la tête de l’autre était bien comme on pensait être la notre. C’était le cas, on s’est fait coucou avec les doigts et on est retourné avec nous même.

Le lendemain on a pas dit: “oh j’ai mal dormi, je me suis réveillé plusieurs fois”,

On a rien dit, vu que c’était plutôt, -j’ai pas réussi à veiller toute la nuit, j’ai sombré au moins trois fois dix minutes..

On a fait Barcelonnette le lendemain matin avec une seule idée en tête: trouver des matelas gonflables.

On en a trouvé un. C’est là qu’on expérimente la solidité d’un couple, le « c’est pour le meilleur ET pour le pire».

Vu que doudou chéri est beaucoup plus fragile que moi, je lui ai laissé le bon, moelleux, extraordinaire matelas gonflable.  

Mais en cumulant deux épaisseurs maigres on en fait une un peu moins pire,  et puis je suis plus rembourrée là, et là aussi.

Las, doudou chéri a pris froid malgré le moelleux, et quand on est rentré à la maison, en passant par le magnifique col du Lautaret et tout ce qui s’ensuit, j’avais beau faire: Ohhh et là! Ouahhh, Pfiouuu!! Géniaaaal!  Tout ça tout ça.

Peine perdue, ma moitié mâle était plié en deux à la « place du mort », le teint rubis, la paupière poussiéreuse et l’oeil larmoyant, un bon 40 de fièvre et des brouettes par là dedans et une angine grosse comme ma main.

Ce n’est pas gai.

On était néanmoins ENCHANTES par notre expérience, et tout prêt à recommencer. Enfin pas tout de suite.

 

 

 

4          Balade chronique, 2001

 

 

 

 

Rien de tel qu’un espèce de truc aménagé avec des roues en dessous et un moteur dedans pour se raconter des histoires.

On appelle ça un camping-car. Le notre, il est beige jaunasse, on dirait le camion du plombier, avec un petit nez façon bouledogue français, il est d’une extrême laideur, mais je l’aime. Dedans, on y tient à quatre, pas des gros quatre, il faut qu’au moins  deux sur les quatre soient plutôt menus, façon enfants, sinon, ça ne fait pas l’affaire. L’affaire est petite, l’espace est parcimonieux, l’ensemble est restreint.

Petites placards, petites banquettes, petit évier, petit frigo.  C’est au moins un...2 mètres  carrés et demi.  C’est pas fait pour vivre vraiment dedans, à moins d’y être contraint, auquel cas on se sent il est vrai extrêmement contraint.  C’est plus petit par exemple qu’une cellule de prisonnier, ou de moine Chartreux. (Quoique disposable en duplex comme les studettes des dits Chartreux.)

Comme quoi la liberté n’est pas forcément une histoire d’espace, un petit espace qui bouge par rapport à un vaste espace plutôt sédentaire, ce n’est pas du tout pareil.

Toujours est-il que de découvertes en découvertes, et après avoir goûté aux plaisirs masochistes du camping, on en est venu à choisir ce petit espace qui bouge.

Si vous imaginez un cinéma pour vous tout seul, où vous pouvez dormir, manger, jouer aux cartes, c’est à peu près ça. Sauf que les documentaires sont silencieux ce qui est un avantage, si ce n’est vos propres commentaires, qui peuvent être absolument insignifiants, ça n’a pas d’importance.

Donc, comme au cinéma, on est là, passif, assis, les yeux scrutant les multiples détails du diaporama.

On a  fait notre premier voyage à Pâques. En se disant qu’il ferait forcément froid, qu’il pleuvrait forcément pendant tout le voyage, on allait en Bretagne.  En plus.

On était content, avec un soupçon d’inquiétude dans le sourire. On s’imaginait bien, tous les quatre, derrière la vitre ruisselante, en train de contempler une mer grise et désespérée.

C’est à ça que je pensais en mettant les cartes, le jeu de dames, le papier et les crayons de couleur, et une montagne de livres. Les cirés, les bottes.. Le chauffage électrique. Décoder le fonctionnement du wc chimique en cas de tornade empêchant toute sortie.

On met beaucoup de choses, mine de rien. Moi, j’ai toujours adoré jouer aux cabanes. On aurait dit que là, c’était la cuisine, on aurait dit que ce serait le lit, que tu ferais le papa et moi la maman.

Des pulls, en laine, trois pantalons chacun parce qu’ils seront vite mouillés, deux parapluies...

J’ai rempli un carton de boites diverses, sans oublier la bouteille de whisky et le martini, le ketchup et la mayonnaise, l’huile et le vinaigre, le sel et le poivre...toutes ces choses vont forcément par deux.

J’ai pris mon plus gros pull en laine, celui que m’a offert maman pour mes 36 ans, le premier truc qui ressemble à ce que j’aime mettre ordinairement et pas ce qu’elle aimerait bien que je mette. Pour lui faire plaisir. Genre petit gilet en mailles fines fines, bleu marine avec des petits boutons noirs et brillants. Ça me rappelle les chaussures noires très vernies de quand j’avais 5 ans, pour aller avec la petite jupe écossaise et la chemisette blanche...et le petit gilet bleu-marine en mailles finesfines pour aller avec et faire chic-on habitait Rennes à l’époque...

Avec ça la température peut descendre à -10°, je pense.

 

Quand on part comme ça, on s’imagine qu’on va être quelqu’un d’autre. Par exemple, je n’écris jamais.

Jamais jamais.

Enfin pas à la main, ou alors juste pour ma grand-mère parce qu’au téléphone, ce n’est plus ce que c’était au niveau compréhension.

J’ai emmené au moins deux carnets de timbres et une douzaine d’enveloppes, plus le carnet d’adresses. On ne sait jamais, tout à coup, au milieu de nulle part aurait pu surgir l’envie furieuse de faire ce que je ne fais jamais : envoyer les cartes de voeux, les trucs pour les anniversaires, les « heureux jeunes mariés, les « alors bientôt la retraite », les hideuses cartes postales qui font douter de tout.

 

L’angoisse, c’est : qu’est-ce que je vais oublier ?

Pourtant on ne part pas dans des coins où il n’y aurait plus jamais de magasins.

Mais quand même, c’est rassurant de se dire qu’on va être pratiquement autonome pendant une semaine, on n’aura même pas besoin de sortir du camion.

J’ai pris les maillots de bain. Je sais, c’est présomptueux, mais on ne sait pas, une envie brutale de piscine. Ou la mer toute grise et glauque qui se la jouerai Côte d’Azur sur granit d’un coup.

Les brosses à dent, le sèche-cheveux, les coton-tiges..

On emmène Galla bien-sûr.

Mais pas son petit panier. Va-t-elle supporter?

On laisse Léon le hamster, Moustique le chat, les poissons rouges qui sont de plus en plus énormes.  Heureusement le nourrisseur automatique est assez radin, ils vont faire ceinture pendant dix jours...

On laisse les clés à la voisine.

On part..

 

 

On va en Bretagne.

La Bretagne, c’est un mythe. Une légende. On a des images de la Bretagne dans la tête, les menhirs, les dolmens, les petites maisons de granit, les calvaires, l’herbe bien verte, les petites haies sur les petits murets, le caractère rugueux mais franc des bretons, la mer, qui est si belle.

C’est sauvage et beau, la Bretagne.

On a des idées comme ça sur tout, c’est pratique. Tiens : on passe par Angers! Quand on dit Angers, on dit ?...La douceur angevine ? Oui...

Angers, son château. Une belle ville, tranquille. Les bords de Loire...

Avec un peu de chance, on a tout ça quand on dit juste: « Angers ». C’est comme pour la Bretagne.

Oui, c’est vrai, tout ça. Sauf que tous les noms autour Angers, enfin ceux qui se terminent en « é », me donnent le bourdon. Je ne peux pas expliquer pourquoi.

Comme les noms en « ac » des Charente. Tiens, rien que de prononcer le mot Charentes, je baille. Je n’ai rien contre les Charente. Ni rien pour.

Les noms en « é » et les noms en « ac » évoquent pour moi la lumière de cinq heures de l’après-midi, quand on traversait en voiture les villages somnolents, les volets fermés, le chat qui est presque allongé sur la route. Le soleil tape sur la vitre avec une morne persistance, j’ai huit ans, mal au coeur, je baille, mais plus je fais rentrer d’air plus je baille. Je m’imagine dans ces villages, dans ces maisons, sur cette chaise devant la porte à regarder la rue. C’est à mourir d’ennui.

Quand j’étais petite, je m’imaginais vivre dans toutes les jolies maisons que je voyais en voiture, durant les interminables voyages d’été.

Mais aussi dans les moches, malheureusement. Ça me rendait très ennuyée, mais cet état légèrement dépressif m’a quitté à mesure que je quittai l’enfance.

Maintenant, même quand je vois des endroits moches, ça ne me fait plus rien.

Les alentours d’Angers, ce n’est pas laid. Ce n’est pas extraordinaire; Mais l’architecture est très belle. C’est compris dans le tout.

Je ne sais pas qui a fait les plans, mais à chaque fois qu’on voyait un chouette paysage, les  villages étaient moches, et inversement. Une question de justice certainement.

On ne peut pas imaginer que certaines régions aient tout, et d’autres, rien.

Pourtant si, ça existe. C’est dégueulasse.  Mais on aurait tort d’imaginer que la nature fait forcément bien les choses. L’homme encore moins.

Il existe un nombre incalculable d’endroits où tout est moche : les maisons, les gens, la campagne. Mais il n’y a que quand on passe rapidement qu’on s’en aperçoit. Après on s’habitue.

Il existe aussi miraculeusement des endroits magnifiques avec des gens gentils.

 

C’est vrai qu’on partait optimiste, enfin moi, surtout. Or dans ces cas là, j’ai tendance à tout trouver parfait.

Après Angers, on est allés se fourrer dans Nantes, pour voir mon frère. Je sais bien qu’avec la rivière on devrait se repérer, mais je ne sais pas pourquoi, où que je me tourne, il n’y a que des maisons, et des rues, et des maisons, et des têtes de Nantais. Si si, les Nantais ont une tête de Nantais.

Ce n’est pas un jugement, c’est une constatation.

Le Nantais est aigu, mais moins rugueux que son cousin du Sud Bretagne.

On aurait dû se perdre avec toutes les indications qu’on a demandé et qu’on nous a donné, toutes contradictoires. A chaque fois, il fallait prendre tout droit tout droit puis tourner dans un sens ou l’autre.

Finalement, on a quand même trouvé. Il faut dire que pour ne pas tomber à un moment ou à un autre sur un quai de rivière, il aurait vraiment fallu y mettre de la mauvaise volonté.

J’ai cherché mon frère à la fenêtre de quelque chose d’ancien et de caractère; Je ne l’imagine pas autrement qu’à la fenêtre de quelque chose d’ancien et de caractère.

Pas du tout par exemple au balcon en fer forgé noir et luisant d’un pavillon années 70, rose avec une espèce d’arcade en fausses pierres au dessus de l’entrée.

Pas du tout non plus à la porte d’une chaumière reconstituée comme de l’ancien, poutres en polystyrène, chaume synthétique, meubles Atlas. Dans le salon, ce magnifique ensemble marron capitonné faux cuir avec clous en plastique plaqués laiton. Et cuisine aménagée. Non, pas là non plus.

Enfin bref, il était effectivement à la fenêtre légèrement torse aux carreaux inégaux d’une de ces hautes maisons d’armateurs qui bordent le quai, mélangées à d’atroces immeubles grisâtres. La cour est intérieure et laisse entrevoir les volées de marches de granit poli, l’appartement est tortueux et haut de plafond, austère à souhait, le feu crépite doucement, la blague à tabac et la pipe est bien sur la table ainsi que les livres d’art. Nous sommes chez Marc.

Après cet intermède calme et posé, nous sommes retournés dans notre petit camion jaune pour prendre la route de Bretagne, la route de Bénodet.

A la limite, si on veut garder une image complètement pure et magique de la Bretagne, il vaut mieux aller se promener sur la Côte d’Azur. Là-bas, on peut vraiment avoir la nostalgie de ce ciel barbouillé de blanc de gris et de bleu, de ces rafales parfois chargées de bruine, de ces champs verts arrosés de caca de cochon liquide. Mais nous n’avions pas peur de la réalité.

Il y deux façons d’aborder le problème : ou on est extrêmement défaitiste et méfiant d’avance, ce qui permet le moment venu de faire: « oui, finalement, ce n’est pas si atroce que ça. Ou on arrive en remuant la queue, trouvant tout merveilleux à tout prix, et là, on risque l’aigreur d’estomac à retardement à force d’avoir souri quand on avait envie de pleurer.

 

On était loin, on s’imaginait que malgré tout, elle avait ce goût salé, ce charme mélancolique.

Je n’ai pas tout retrouvé.

Je ne me souvenais plus de cet humour particulier du Breton qui sort de l’hiver et voit arriver les premiers touristes. Rugueux.

Je ne me souvenais plus de ces villages pourléchés du bord de mer, petites maisons blanches aux volets bleus, et tout ce granit.

Un village coquet, ici, on dirait la maison d’un plombier, d’un électricien, d’un gars qui sait faire plein de trucs de ses mains, mais pas forcément tout à fait l’oeil à la juste mesure. Les vieilles maisons sont tellement récurées qu’on dirait qu’elles sont neuves. Je sais, le granit à toujours l’air d’être posé de la veille. On a collé un peu le même genre de bleu partout puisque ça va bien. On a fait des places en granit, des murettes en granit, des bancs en granit.

J’ai traîné tendre chéri dans la baie d’Audierne, là ou papa avait une maison.

Il faut aller jusqu’à Plonéour Lanvern et piquer vers la mer.

Je me souvenais d’un paysage sourd, d’un ciel laiteux, du cri des vanneaux, cachant malgré lui ses trésors de petites chapelles miniatures posées sur le feutre de l’herbe. St Vio, Tréminou, Tronoën, des merveilles fermées au visiteur, on aperçoit juste un ex-voto, une splendide maquette de bateau dans l’ombre. C’est un pays pour les pugnaces.

On a trouvé à l’Ile Tudy un petit camping ouvert, le seul. A noter que dans des tas d’autre régions, il y a déjà plein de campings ouverts, mais pas ici.

Alors, on n’avait pas intérêt à se plaindre, hein!

Le camping de l’Ile Tudy est municipal, comme le terrain de foot. Je dis ça parce que les sanitaires sont à partager entre les deux.

Un bloc sanitaire de terrain de foot n’a pas grand chose à voir avec un bloc sanitaire de camping deux étoiles. Normalement.

Un bloc sanitaire de terrain de foot est vaste, solide, minimaliste : pas de portes aux douches, pas de lunette de cabinet et tout ce qui ne sert pas fermé à double tour. Il peut y avoir de l’eau chaude, comme il peut ne pas y en avoir.

Mais finalement le terrain de camping ressemblait lui aussi à un terrain de foot: petit, rectangulaire, plat, et c’est tout.

Sauf que. Sauf que...

Sauf qu’on étaient tous seuls ces trois jours là, avec la clé du dit bloc. Le soir venu, on allait fermer le portail comme chez nous, et surtout, surtout, on venait se garer tout contre la haie, la haie qui sépare ce petit camping de rien du tout de la mer.

Alors finalement avec notre ironie à deux sous, on était bien content, avec le bruit de la mer, le doré de la fin du jour, le sable doux qui file entre les doigts, les petits gars qui courent sur plage, et l’espèce de vent qui siffle en poussant doucement notre scarabée de camion.

C’est peut-être ça qui fait que malgré tout, quand on y repensera, à la Bretagne, au bout du bout de l’autre côté de la France, on y aura quand même droit, à la nostalgie.

Les Bretons d’ici, on dirait que c’est mon frère Franck qui les a dessiné. Ils ont la tête incurvée vers l’intérieur, longue, les joues à l’envers, l’oeil est bleu, certes, mais comme noyé. Madame, jeune, est alerte et vive, la peau bien serré sur un petit visage aux pommettes hautes, et comme une sorte de raideur entre les deux épaules.

Je parle de ce petit coin ci, bien sûr. Dans ce petit coin là, ce serait sans doute différent. Je ne me mouille pas..

Le pays Bigouden est bizarre. Voilà des gens qui devaient être singulièrement entêtés et orgueilleux pour adopter la coiffe la plus inadéquate possible au climat d’ici. Mais bon, c’est les femmes qui portaient ça. C’est bien pratique, les femmes, pour porter toutes sortes de symboles. Les négresses à plateaux, les femmes girafe, les Bigoudènes façon phare.

Donc les Bigoudènes devaient se taper cet espèce de tuyau de trois mètres de haut pour affirmer l’indépendance et la fierté des Bigoudens. Ben ...

Ou va se placer l’orgueil parfois..

 

On a trouvé plein de coquillages. La plage de l’Ile Tudy est une plage aux trésors, des petits bigorneaux, des pointus, des ronds, des minuscules tout jaunes, des grands blancs, je ne connais pas les noms, mais j’adore ramasser les coquillages, et aussi prendre dans ma main une poignée de cet espèce de sable épais fait de milliers de petits grains luisants et ronds.

Le sable est propre, un vrai miracle, une seule tache de goudron sur la chaussure. Alors ça, oui, c’est fortiche, rien à dire. Chapeau.

Je dis ça pour ceux qui feraient mine de ne pas se rappeler, mais on est en pleine zone sinistrée, ici, du goudron dont on fait les martyres.

 

 

 

Dans « petit camion jaune », c’est petit et grand à la fois. Pour une fois on a pu prendre tous les coquillages, et s’il y avait eu des cailloux, on les aurait pris aussi. Le bonheur.

Le soir quand on va s’installer pour la nuit, on dirait quatre hamsters qui font leur nid, papa hamster monte le toit qui se déplie miraculeusement, tapote le matelas, regonfle le traversin, on flatte le drap et on extirpe la couette 1 du coffre à couettes. Tout doit être fait dans l’ordre et la minutie.

Petite échelle pliante dépliée, posée contre l’armoirette  de toilette- y penser car celle-ci est maintenant inaccessible - les petits hamsters juniors ne sont admis dans le haut du nid qu’une fois récurés dans la douche de foot.

Petits pieds froids sur barreaux glacées, les marmousets s’installent avec des petits bruits animaux, se chamaillent le bout de couette, se griffouillent, se chatouillent, bisous sur les museaux et les petits loirs s’endorment en rond sous la couette à carreaux, non s’en s’être disputé le bout de drap qui fait pourtant deux fois la largeur exigée.

Papa hamster et maman hamster replie l’échelle et aménagent le bas du nid. Ça chuchote, ça se cogne, une fois le lit déplié, impossible de gambader, on file à notre tour dans la nuit froide vers les douches sportives.

 

On a quitté la côte sans se retourner, vers Quimper.

Se poser sur une petite place de parking au bord de la rivière et déplier la cantine au milieu du trafic de midi, c’est rigolo. On a l’impression de transgresser le rôle du touriste moyen qui consiste à aller se faire plumer dans le premier resto typique du coin.

On s’est payé le luxe d’une petite salade fraîcheur, tous les quatre dans notre nid, à regarder en mâchouillant gravement les piétons qui essayent de ne pas nous voir. C’est indécent ces gens qui mangent dans leur véhicule, des gens du voyage peut-être, il y a des terrains pour ça..

Puis flânerie obligatoire dans les vieilles rues bordées de vieilles bâtisses, les pavés, les maisons penchées à pans de bois, celles avec leurs gargouilles perso aux têtes toutes mangées d’âge, on est rentré en faisant chut avec les doigts dans la cathédrale.

Quand on est pas croyant, rentrer dans une église, c’est comme rentrer dans la maison de quelqu’un sans y être vraiment invité. On est tout pataud, tout timide, les codes, on les a pas, le bénitier (en granit) rempli d’eau, on le regarde avec envie, si nous aussi on pouvait trempatouiller nos mains là.

Alors on regarde les vitraux. Petit Mimi et grand Mimi ne sont pas dérangés, eux, par l’atmosphère un peu glauque. Ils regardent, ils commentent, comme dans une galerie de tableaux. Les vitraux, c’est des BD un peu spéciales, avec des gens à qui on coupe la tête ou qu’on enchaîne ou qu’on fouette, c’est selon. Ils ont des ronds sur la tête, il y a des dames à l’air penché. C’est assez violent mais les couleurs sont chaudes et lumineuses.  

Dehors, il y a un superbe manège à deux étages avec des vrais chevaux en bois, complètement emballés. On ne peut pas rater ça.

On ne sait pas ce qu’on va retenir, et ce n’est pas important. Peut-être que ce sera juste le manège, ou le thé à la bergamote dans le bar brasserie qui sent le cendrier.

J’ai ouvert avec délices la carte routière. Pour rejoindre Rennes, on passera par les montagnes noires. Ce sera forcément bien.

 

On n’avait peut-être pas envie d’être séduits, mais on n’a pas trouvé ça chouette. Si! Les genêts en fleur qui faisaient comme des gros paquets sur les bords des routes. On voyait bien que ce n’était pas arrangé exprès. Que la nature, malgré tout, n’en faisait qu’à sa tête à cet endroit là. Et qu’elle en aurait fait, des jolis coups, si on lui avait laissé aussi toutes ces terres ci et toutes ces terres là. Mais ici et là, les tracteurs ont la chiasse en cette saison, et crachouillent de bien vilaines choses sur les champs, soit disant pour qu’ils soient plus beaux. 

Les haies sont hérissées  de moignons, parce que les arbres des haies, ici, servent depuis des lustres à fournir des fagots. Ça fait des troncs à la Edgard Poe, des sinistrés , des amputés , qui vont encore , cette année, tenter de lancer quelques branches vers le ciel, histoire d’y mettre deux trois feuilles.

En arrivant dans le pays de Rennes, on a commencé à traverser des villages violets, c’est la pierre d’ici. Je ne peux pas vous dire ce que c’est, parce que quand j’étais petite et que j’avais posé la question à la maîtresse, elle m’avait dit que c’était de la pierre violette.

Tout est en pierre violette, donc, cernée de blanc, ça fait des villages sérieux, et en même temps on dirait qu’on les a découpé dans un livre de coloriage.

En tout cas, ce n’est pas dans ces coins ci qu’on trouvera du laisser-aller, des hangars qui pendent, des jardins en friche. Ici on n’est pas dans un coin pour les paresseux. Ici on ne pose pas sa chaise devant la porte pour regarder le rien. Ici on balaye, on nettoie, on époussette. On a toujours un truc à faire. Si je devais attribuer un signe astrologique à la Bretagne, je dirais qu’elle est à tendance capricorne. On n’est pas là pour rigoler.

On a trouvé le chemin du camping, près du lac de Trémelin, sous les pins. Il fait froid.

Le ciel de la côte qui est toujours hésitant entre le gris et le bleu, aurait l’air de quoi ici ? Non, non, on nous a mis un truc gris là-haut, qui n’est pas près de bouger, du sûr, de la qualité.

On navigue entre les pins avec une houle de terreau force cinq, le gardien nous a dit par là, oui, mais par là, on va dormir à l’envers , la gravitation étant ce qu’elle  est.   « Camion » se cale dans un trou avec un gros soupir. Il a choisit. Tant pis pour la pente.

Si on devait choisir le type de douche qu’on préfère, ce ne serait pas forcément celle de foot, mais en tout cas, ce ne serait pas celle de Trémelin. Elle a des façons télégraphistes qui rendent difficiles son exploitation. Ou alors si, pour les gens qui ont trois mains. 

Il en faut une pour appuyer en permanence sur le bouton, sinon, elle s’arrête tout de suite. Pas de risque de gaspillage, pour sûr. Mais avec une seule main comment faire pour déboucher le gel douche qui est particulièrement hermétique, puis s’en verser une petite quantité dans la paume, puis envisager le passage du dit gel sur la totalité de notre surface corporelle. Sans compter qu’il faudra reproduire ce geste encore au moins deux fois, parce que l’inconvénient du gel douche est qu’il se dépose où vous passez la main. Le savon est beaucoup plus pratique, mais ce gel douche  là a une odeur tellement, tellement propre..

J’adore ce nouveau moyen de voyager mais  je ne l’envisage qu’à une condition: trouver chaque soir de quoi me doucher, et si possible, confortablement. Sinon, je meurs.

Si je devais choisir une pièce entre toutes dans la maison, ce serait la salle de bain, j’aimerais une maison salle de bain, lumineuse, confortable, avec des fauteuils, de la lecture, des plantes vertes, oui j’avoue, c’est mon fantasme. 

Foin donc pour l’instant du raid sueur et puanteur de pieds des « vrais de vrais » du voyage. Ce n’est pas mon nirvana à moi.

Voilà pour la parenthèse.

Donc, on a bien pesté pour ces façons de douches radines et qui plus est écossaises, puisque dès qu’on arrête d’actionner le machin, la tuyauterie du bout du monde qui doit baigner dans la glace , sans doute, nous recrachouille deux minutes après une eau qui n’a jamais connu le chauffe-eau.

C’est moi qui ai fait office de troisième main pour les petits mimi, tant pis pour le pull qui redescend toujours sur le bras. Les pulls et l’eau, c’est à noter, font rarement bon ménage, qu’on essaye de se caler les manches en haut du bras avec le menton ou les dents quand on se lave les cheveux ou ceux des enfants ou qu’on se lave la figure au dessus du lavabo, l’eau a toujours raison et fini par s’infiltrer entre la laine et la peau, provoquant une gêne indéniable, et ce gratouillis particulier qu’occasionne la laine mouillée. Berk.

Bref on a été modérément satisfaits de cette petite halte même si ce n’était pas cher et quand même joli, avec le lac et tout, et un petit pinson près de l’eau sur une souche. On n’a même pas eu un regard pour le mini-golf en partant.

On a retrouvé quelques dizaines de kilomètres plus loin notre ancien terrier, notre zone, notre coin, le village le plus moche de France : Bruz.

Rien que son nom est une offense à l’oreille,  c’est à mon grand désespoir presque mon village de naissance, qu’on le prononce Brû  avec les lèvres toutes rapprochées et avancées, ou Bruzzz avec un soupçon d’ironie, c’est loin d’être gracieux.

Bruz, ses lotissements variés, ses ronds-points fleuris, son Intermarché, je sais que je suis injuste,  mais je peux tout me permettre, j’y suis née.

Les Bruzois , les joues écarlates, parlent avec l’accent d’ici, en vous projetant à la figure ce qu’ils ont à dire , une brusquerie maquignonne.

Il y avait deux jolies choses à Bruz, sa petite mairie de poupée, toute blanche avec son petit clocheton, plantée bien droite sur une placette à arbres maigres, et le coin où on habitait, touffu, presque sauvage, avec sa ruelle bordée de vieilles maisons paysannes en pierres rouge foncée, et sa majestueuse et secrète demeure des évêques de Rennes, le Manoir.

L’une a été rasée, l’autre se banalise sous l’assaut des lotissements, le Manoir a été remis à neuf. Tant pis, tant mieux, le voilà reparti encore pour deux  trois siècles.

                                                                                                                                           

Il y a des moments où il y a des blancs, blancs à l’estomac, à la cervelle, on est comme dans une espèce de fromage mou, on ne sait plus trop ce qu’on pense.

Ça m’a fait ça quand je suis descendu du camion, on l’avait garé sous l’énorme châtaignier de l’entrée. 

J’ai posé mes pas sur le pont au dessus des douves, j’ai légèrement incliné la tête en passant sous la monstrueuse porte en bois qui n’a plus l’air de tomber prochainement, j’ai longé le mur de l’ancienne étable et j’ai vu le Manoir, ma maison, le royaume magique.

Il a changé, pas assez, j’aurai voulu ne rien reconnaître. Les anciens garages voûtés sont devenus des appartements chics aux apparences d’orangerie.

Une méchante petite caméra me fixe, accrochée au mur, les visiteurs sont examinés à la loupe.

Je ne fais que lorgner sans oser rentrer plus, la cour a son laisser aller habituel, les herbes folles poussent dans les plates bandes de grand-père, la pelouse en forme de fesses avale le puits disparu sous le lierre,

La façade de ce côté a gardé son crépi écaillé, sa vigne vierge et ses trompettes de Jéricho, je ne sais plus s’il y a encore la petite bordure de buis où je trouvais des escargots jaunes et noirs.

Les hautes fenêtres me toisent, comme elles me toisaient déjà. Madame est occupée ailleurs, par d’autres gens, par d’autres vies.

Au fond, on a fait que passer, un peu plus d’un siècle, qu’est-ce que c’est dans la vie de cette demoiselle de bonne famille, qui fait avec l’âge un peu vieille fille.

De l’autre côté, elle fait sa gueule de majestueuse, on lui a mis une robe de mariée presque blanche et ses boiseries de céladon pâle  me rassurent. Je ne la reconnais pas bien, mais je ne la sens pas affublée, maquillée, trompée.  C’est un lifting de première classe, et de la voir retrouver sa jeunesse m’intimide, je l’ai connu vieille dame.

Elle est éclatante, dépouillée de ses haillons, de ses lambeaux, juste posée sur le vert, encadrée par du bien tenu, du taillé, on la voit comme si elle était nue.

Et nue, elle est bâtie comme une reine...

Le blanc dans ma tête se dissipe,  l’inconnue posée là ne me donne pas de regrets, on repart.

 

 

On est passé voir ma grand-mère, d’ordinaire je dis: ma grand-mère-de-presque-cent-ans..   Et c’est bientôt vrai, dans... quelques mois.

Mamie blue est passée de l’autre côté, elle a perdu son regard bleu de glace, ses yeux sont troubles et noyés de jaunâtre, elle me regarde sans me voir, son regard est en dedans, dans le monde en couleur qui reste dans sa tête, sa bouche est imprécise, ses mots comme des cailloux qui roulent dans l’humide, je pose mes mains rugueuses et dures sur les siennes douces, si douces, qu’on dirait qu’elles vont fondre entre mes doigts comme un savon.

L’âge la mange de l’intérieur, la peau semble un rideau de théâtre sur une scène vide, elle me donne des envies de la prendre comme un oisillon.

Il n’y a que les infirmières pour rire dans tout ce désastre, pour tancer ce vieux monsieur qui s’égare, cette demoiselle qui boit dans sa soucoupe, leurs voix pointues lancent dans le ténu de leurs vies des secousses électriques.

On recule à pas de loup, laissant mamie blue à ses brioches et à son thé.

 

 

 

On est redescendu vers nos montagnes, on n’était pas pressé, il fallait profiter des dernières heures perchées dans le camion brinquebalant, nous gaver les yeux de toutes ces terres, de ces bois, de ces villes, même les moches, même les tristes.

Les plaines du centre, les bords chahutés du massif central, Lyon, enfin on a reconnu le pétaradant de nos montagnes.

Ce n’est pas notre pays, mais quand on y revient, c’est comme si on mettait un manteau qu’on aime..

Moustique comme à son habitude nous attendait, assis à l’entrée, bien droit, les yeux plissés, ses pattes bien rangées.

Pendant notre absence, il a squatté la maison de poupée, dans la véranda, il en a chassé les habitants, les petits meubles en pot de yaourt, et a fini par virer le toit qui le rendait sans doute claustrophobe.

Il a aussi tenu à marquer son territoire sur le tapis.

Après tout, si ça lui a apporté du réconfort.

 

 

 

 

 

5 Un petit tour à Carpentras, Printemps 2001

 

 

                                                                                                                                             

Deux jours pour découvrir le Lubeûron, c’était court. La route des vins, les 50 plus beaux villages de France (qui disent), les collines, le mistral, les cyprès..

Mais c’était surtout le prétexte pour repartir, le petit camion jaune piaffait d’impatience, je l’ai entendu faire un clap de satisfaction quand je lui ai remplit la goule.  On  se réinstalle là-dedans sans façon, chacun son terrier, ses petites affaires, un peu moins qu’à Pâques parce qu’il y a moins de couches de pulls, de  manteaux, de couettes.

En grimpant dans la machine, le stress tombe comme un petit vent sournois qui s’arrête. C’est le syndrome de l’escargot, moi qui suis la gardienne du nid, le promener avec moi me libère. Aucune crainte aucune angoisse ne m’étreint, on a tout.

Un petit coup de froid? Les pulls sont dans l’armoirette. Un petit creux ? Saucisson et rillettes fraîchissent doucement dans le mini frigo. La pharmacie  nous garantit de tous les maux, on  a de quoi se laver, se shampouiner, faire tout comme à la maison. Jusqu’aux deux petits loups qui babillent à l’arrière avec sous la main les indispensables jeux de voyage et tout ce qu’il faut pour dessiner.

Le bonheur, quoi !

Je peux me laisser aller à contempler la belle route des noyers.

On a d’autant plus le loisir de les contempler qu’une bonne cinquantaine de ronds point vont jalonner le parcours puisque nous avons fuit avec dédain l’autoroute des pressés.  Or un rond point en camion est à prendre avec circonspection, voire méfiance. Le ballant occasionné peut fort bien, à l’occasion, provoquer de mini cataclysmes à l’intérieur du véhicule susdit.

Lorsqu’on est en camion de chevaux, il faut en arrivant sur le stratagème pervers siffloter trois fois de façon claire. Les quadrupèdes interpellés écartent leur deux latéraux de manière à contrecarrer la force centrifuge.

De la même façon nous avions entrepris de claironner un truc du style « tention, ça tourrrrrne! »  à l’attention de nos deux hamsters qui vivement alertés en pleine poursuite petit-chevalesque  plongeaient alors des deux bras sur la table pour ralentir la fuite des petits jetons.

L’habitat roulant nous préserve peu que peu des éternelles disputes et râleries  habituelles: « c’est long, j’ai chaud, j’ai soif, j’ai envie de faire pipi, y m’a poussé, Il a pris ma voiture. « 

On peut évidemment regretter qu’ils ne soient pas comme nous l’oeil aux aguets afin de capter toutes les bizarreries et curiosités du paysage, mais plutôt plongés dans la conception d’un Albator aux traits accusés et aux yeux roulants et verts de rage.

Alors d’une voix unanime, tendrechéri et moi clamons à tout instant:

regardez les enfants, une vache

regardez les enfants un mignon petit poulain

regardez les enfants, le train..

Pour ce qui est de tout ce qui me fait me tordre le cou et m’exclamer, je me suis résolue à ne point leur en faire part. Tendrechéri commence à connaître mes manies et  hoche la tête avec compréhension lorsque je lui désigne ce qui me fait baver d’envie d’admiration, de désespoir.

Lorsqu’on roule le long du Vercors, juste en dessous, par St Quentin, Izeron, et jusqu’à St Nazaires en Royan, c’est tout plein de fermes à faire rêver toutes les Pérettes du monde, et j’en suis une.

De massives  baraques de pierre  prolongées de séchoirs à noix ajourés  me narguent, parfois on ne fait que les deviner en baissant le regard sous le feuillage des noyers, à travers l’armée régulière de troncs , c’est encore plus frustrant.

On devine de la vie par là-bas, cette forme carrée, la pierre claire, le bois brun noir des ouvertures ,  la terre cuite des toits,  les proportions magnifiques..

 

Les noyers de Grenoble : cette vallée est particulière, ces arbres alignés et proprets posés sur un sol juste herbeux, on dirait un jardin permanent, un air de ne pas y toucher règne, rien  voir avec un « cent hectares de maïs ensilage » avec ses canalisations titanesque.

En continuant à descendre, on a quitté le vert franc et profond de l’humide, la moumoute avantageuse qui couvre les irrégularités de l’espèce de mur mastoc, sur notre gauche. La rupture se fait vers Romans. Le premier cyprès sur notre route est tellement notable que des gens ont construit une maison autour.

Un bout de nationale 7 nous fait renouer avec le bruyant cafouillage du tout mercantile: les bords sont couverts de placards divers  plus ignobles les uns que les autres, chacun a voulu se mettre au plus près de la route pour montrer son bout d’enseigne, son bout d’entreprise, on longe un immense terrain vague couverts d’autobus vautrés dans l’herbe folle, une rave party de pachydermes en tôle.  Ils nous regardent passer d’un air vitreux.

Grandmignon fait ce qu’il doit faire, il admire les voitures qui nous doublent et apprend les marques, il a déjà ses préférées, les plus grosses, les plus carrées, les plus chères.

Chers enfants, j’aime avoir su leur donner le goût de la simplicité.

On a posé Mimile (le camion) à Montélimar, le temps de lécher les vitrines de nougat, de vaquer parmi les arcades. Puis on est repartis vers le « vrai » Sud.

C’est après Bollène qu’on commence à sentir le « Lubeûron », les petits canaux sur pieds qui vous accompagnent. On sent au loin des crêtes qui ne sont pas les nôtres, des dents grises hérissées, des arbres qui se tordent, des pins qui s’accrochent , le pointu des cyprès , le feuillage blanchâtre des chênes verts , des amandiers  , des eucalyptus .

C’est des forêts pour de rire,  des forêts de nains, qui couvrent le rocher, avec, pour nous mettre un peu de jaune dans les yeux, des grosses touffes de genêt au bord des routes.

On s’arrêterait bien à toutes les caves en arrivant dans des noms de villages qui nous font claquer le bec comme des poissons échoués. Vacqueyras, Gigondas,  Baumes de Venise;

Comme d’habitude dans les crus « riches », les vignes d’ici sont traitées comme des princesses, on les habillent de panneaux pompeux, d’entrées royales, on les bichonnent de milles attentions, petites murettes, alignements syncopées de buissons morse: un grand ,  trois petits, un grand...

Des tracteurs araignées s’y baladent nonchalamment.

On passe dans des villages comme des oasis, sous des platanes géants où on ne connaît plus le soleil.

Ce pays m’est étranger, je ne frémis plus à la vue des bâtisses magnifiques, elles ne pourraient pas être miennes, je m’y sentirai comme un pommier en plein désert. Mais j’admire, j’admire.

Mais voilà qu’on approche de Carpentras et aussitôt on sent un frémissement dans l’habitacle, repérage des lieux, supputations, l’excitation d’un troupeau de bisons qui sent l’eau n’est pas plus grande que celle qui nous habite à l’instant de connaître notre futur camping.

On l’a imaginé plein de piscines comme c’était mentionné dans notre guide, mais il faudra faire presque sans, elle est à côté et fermée pratiquement tout le week-end pour cause de compétitions, alors on se contente d’admirer les quantités de lauriers-roses qui cantonnent chaque emplacement,  on a son petit terrain à soi, rien qu’à soi. On s’étonnerait presque de cette subite attention donnée dans un lieu comme celui-là à l’intimité. Le camping n’est-il pas le lieu de toutes les impudeurs?

Mais ce n’est pas contre les regards que sont dressées les buissons :   le mistral, ici, ça ne rigole pas, c’est pas un vent de péquenot.  Contre les petites résidences en Nylon, il se marre, alors le laurier rose, ça fait passoire à thé contre l’haleine fraîche du joufflu en question.

On a mis Mimile en position de guerre, le mufle dans les fleurettes de la haie, ça évite à peine aux verres en plastique de se la jouer montgolfières. Des verres de camping en dessous de trois kilos, ça reste fuyant.

Penser la prochaine fois à un nécessaire de camping en fonte.

Le mistral ces jours là, peut-être est-ce l’habitude mais je ne connais pas ses habitudes,  avait comme des sautes d’humeur. Le temps de tout installer sur la table  en origami, les petits sopalin, les petits gobelets les petites assiettes, les petites provisions, bien bien. Et pfout, il nous a crachoté un truc, le temps de se retourner, il avait tout débarrassé.

On avait fait essai pour ces deux jours ci, de partir en compagnie. Ma vigilance extrême m’avait fait redouter le pire, le compagnonnage excessif, la dépendance foireuse.  Jalouse de mon pouvoir décisionnaire, je me mangeais l’intérieur des joues de ne pas savoir ce qu’il adviendrait de nous en nous transformant en huit.

L’espace suivant le nôtre leur était donc attribué. J’imaginais sans y croire que chacun ferait popote de son côté, n’échangeant que le meilleur, à savoir le creux de nos conversations. Chacun ses raviolis et les grenouilles croasseront du bon côté.

Tout en enviant bêtement à chaque voyage précédent les clans bruissant de rire des familles pas-toutes seules.

Entre « François, Paul et les autres », et la vraie vie, me disais-je, y a un gouffre, un méat, une fosse, les histoires rigolotes avec plein de monde, c’est rien qu’à la télé.

Oui

Mais quand même, je mourrai pas idiote, et c’est pas parce qu’on a été élevée dans la méfiance de son prochain qu’on doit pour toujours ignorer les joies de la communauté.

Finalement, avec les deux tables origami, on a fait comme un chez soi, deux fois plus de gobelet ULM ont volé, quatre mignons ouvraient le bec pour qu’on leur donne à becqueter. On a plus poireauté, on a râlé, on a fait des casseroles pour huit.

Mais on a dit aussi deux fois plus de conneries,

On a peut-être bien rigolé quatre fois plus,

On a pu jouer à la reine de pique (à deux, c’est moins facile)

Les quatre mignons avaient toujours quelque chose de bien plus important à faire que de rester comme ça avec la joue sur notre genou, en faisant « pfouuu, kèskonfé ».

C’est donc à huit qu’on est parti le lendemain à la conquête de ces fameux « plus beaux villages de France ».

S’il y a une chose que je déconseille fortement, c’est d’aller faire un sympathique tour de  marché vite fait, à l’Isle sur la Sorgues, un dimanche matin en juin.

Ou alors, il faut apprécier à sa juste valeur, le lent cheminement des véhicules aux ventilateurs asphyxiés bloqués sur deux kilomètres à l’entrée du village, suivi d’une chasse sauvage à la place pas trop loin, puis d’un faufilement piéton en file indienne parmi les coudes et les pieds des autres, parmi les cabas aux coins durs des autres, parmi les parfums violents des autres, parmi les moites, les suants, les soufflants, les braillants, les autres quoi.

Tout cela pour admirer les typiques ivoires du Gabon, djambé et autres colifichets tout à fait méridionaux, mais alors bien plus méridional que le midi de chez nous. C’est comme les groupes folkloriques des Andes, tout marché typique a son groupe folklorique des Andes.

Mais, il n’y avait pas que des trucs d’ailleurs qu’on peut trouver partout. Il y avait aussi les trucs typiques provençaux qu’on trouve aussi partout; les fameuses Indiennes de Provence. Ah, les indiennes de Provence. On parle des indiens d’Amérique, mais à côté des indiennes de Provence, c’est de la gnognote. On ne revient pas de Provence sans son indienne, indienne-manique, indienne-torchon, indienne serviette ou nappe, indienne-PQ, il y en a pour tous les goûts, et c’est toujours cher, on ne peut pas se tromper.  Ou les petites terres cuites de Provence, jaunes, ou vert olive, ou jaune et vert olive, avec des dessins d’olive sur le flanc.

On a acheté des savons. C’est pas cher et ça sent bon, et c’est typique aussi, quand même.

Sauf que je suis allergique à une des dix sortes de savons qu’on a acheté...et que je ne sais pas laquelle.

On s’est sauvé de l’Isle sur la Sorgues, on reviendra en plein hiver, avec les kabigs bretons.

Fontaine de Vaucluse, ça avait l’air très joli aussi, vu les parkings payants à l’entrée. Mais pour la balade en groupe de mille, on avait déjà donné. On a grimpouillé dans les collines pour trouver un coin pique-nique. Comme pas mal d’autres.

On a posé le bazar dans un chemin blanc ; On était entouré de blocs de rochers gris tous troués, ça montait comme une garrigue, avec de quoi se mettre du vertige un peu partout et des soupçons de serpent dans les herbes filasses, c’était beau. Même sauvage et beau.  On s’est fait mistralé à coeur joie, les bras déployés on aurait pu faire parapente. Il ne manquait plus que le cri d’un busard.

Si les chèvres viennent par là, ça doit faire des petites crottes toutes parfumées, ça grouille des plantes à Ducros, romarin, serpolet, thym, mais on avait déjà mangé.

N’empêche, on peut railler, mais tout ça c’était du pur, du propre, pas de petites poubelles installées sur le bord du chemin, pas de petits bancs en plastiques, pas de pancartes: « ici, c’est joli » ou « par là aussi », pas de parking payant, on avait  même pas l’impression d’être du monde à se promener par là.

Et ça, c’est chouette.

Après, il y a eu Gordes.

On aimerait bien être les seuls à avoir découvert que c’était un super-giga village, tout accroché à son rocher, mais enfin..

C’est pour ça que la campagne a du bon, chaque mètre carré ne peut pas être colonisé, on peut se faufiler dans des gorges toutes lavés et suspendues, parmi des bosses et des creux, des mouvements de rocher poncés comme des dos de dinosaures, déboucher sur des vallées beiges et mauves, faire ahhh , seulement, et c’est rien que pour nous .

On est passé dans un creux avec tout ce qu’il faut, une petite route seulette, de chaque côté des prés doux et pâles, sur la gauche une belle ferme assise dans ses arbres, et sur les méplats tout autour, on voyait bien que c’était fréquenté par du galopant. D’ailleurs il y avait un van posé là quelque part à côté de ma future maison. 

La lumière rasante du soir met du mascara violet et du fond de teint doré à tout ce qu’elle touche, on a envie de se coucher là, avec juste un filet de sourire, sans rien de plus.

Une des maisons principales de Venasque est à vendre, c’est comme une grosse molaire, à elle seule elle doit bien tenir le quart du village qui est encore suspendu à du vertige. Je ne sais pas si je serais rassurée d’habiter là, quelle responsabilité, si ma maison s’effondre, c’est la moitié du village qui tombe. Il faut avoir une idée de capitaine pour s’installer là. Après c’est presque calme, la terre ne s’ébroue plus dans tous les sens, les quarantième rugissant de cailloux s’épuisent.  On rejoint Carpentras.

Ce soir, on a fait veillée près de Mimile qui contient nos deux endormis. C’est du courage de jouer aux cartes par un vent de force 5 à moitié dans le noir, sur une table origami, même s’il restait un nougat un quart chacun.  Quand on a été bien gelés partout, on était prêt pour aller au lit. Mais d’abord je voulais prendre ma douche..

On a bien saisi l’idée qu’ici, il doit faire chaud.  Sur ce principe, le bâtiment de douches n’a pas de porte et le vent rigole dans le plafond, j’étais toute seule d’ailleurs, à 11heures du soir à vouloir faire la maligne.

Je crois que je n’ai jamais tremblé aussi fort de ma vie. La douche me regardait de sont petit oeil étroit et cruel, et lorsque j’arrivais malgré les spasmes parkinsoniens à appuyer sur le petit poussoir, elle me crachotait à la figure un espèce de jet oblique propice à l’arrosage des chaussures.

Est-ce que quand on lave la chair de poule, ça nettoie moins bien, dans les creux, je veux dire.

On n’a pas encore trouvé la douche de camping idéale. Une sorte de quête du Graal, quelque part.

Le lendemain, c’était piscine, mais comme c’était Pentecôte, on a attendu que le maître nageur se réveille, il est arrivé à 10 heures et demi. Comme personne d’autre n’aurait eu l’idée de se baigner alors que le Mistral venait juste de tomber , laissant comme une atmosphère fraichouillette, on était tout seuls dans la piscine olympique, dans le toboggan olympique , dans le bassin d’entraînement olympique, chouette piscine, on reviendra quand il fera plus chaud.

On était pas venu en Provence pour grelotter, merde! La prochaine fois, on prendra les polaires.

Il fallait bien quitter Carpentras, mais pas sans faire semblant de l’avoir vue.

C’était férié, l’heure de midi à peine passée, les Carpentrasois devaient s’être enfermés à double tour, ou dormir, ou tous être morts, bref, le moment idéal pour se balader en ville.  Une équipe de tournage devait avoir pensé la même chose, ils sont malins.  Sauf que les quatre ou cinq uniques badauds du jour étaient collés là comme des mouches et feignaient de faire semblant de passer juste là ou non non, messieurs dames s’il vous plait, et pas de bruit. Enfin on a rien vu.

Carpentras, c’est une modeste, elle est pourrie de belles maisons, de ces hautes, franches, belles maisons carrées du 18ème, avec ces fenêtres immensément hautes, ces balcons de fer forgés comme des dentelles, ces persiennes rayées aux couleurs éteintes, on imagine l’intérieur, les parquets, les carrelages cuits, les plafonds trop hauts, parfois, la cour intérieur toute fraîche, encore plus belle de ne pas être vue.

Mais à l’extérieur, si on passe vite on ne les voit pas, on leur a laissé des couleurs sans couleur, des crépis qui se détachent, bouché des ouvertures, troué la façade magnifique par un vilain garage en tôle. C’est une belle qui s’ignore.

On reviendra.

 

 

 

 

 

6 Vacances musardes, été 2001

 

 

 

Cette fois, on part trois semaines, pas des vacances de rigolo, du hasard, du vrai, enfin, presque, puisque qu’on passera comme chaque année (ça c’est tendre chéri qui le dit), « une semaine chez ta mère », et aussi, ça c’est nouveau, « une semaine chez sa soeur ». 

Bon, ça nous laisse quand même une semaine de liberté, c’est sauvage et beau la liberté.  On a décidé de prendre la route buissonnière jusqu’à Mont de Marsan.

Rien que de pas prendre l’autoroute , celle qu’on dit du soleil , qui vient frôler la Méditerranée, passer en coup de vent sous Carcassonne et flirter avec Toulouse, on se sent déjà pousser des ailes.  On va traverser des tas de départements qu’on n’avait jamais connu, on aura l’impression de rentrer dans les pages d’un livre d’images.

Notre scarabée jaune ronronne de plaisir, en longeant l’Isère épaisse comme un cou de taureau, avec des éclats verdâtres de silex ou d’opale tranchante, on est encore dans la fameuse vallée des noyers.

Mais bientôt on obliquera vers la droite, vers l’Ardèche, bientôt nous surveilleront au bord des routes  des maisons de pierre  aimables comme des vieilles personnes assises, avec leur peau sèche et rugueuse, et leurs mains ouvertes sur leurs genoux. Les tournesols d’ici sont plus jaunes, plus crémeux, plus épais.  On traverse, on s’enfonce dans la vraie campagne, on va rejoindre Aubenas. Mais avant on escaladera des routes tortueuses, isolées , silencieuses, on atteindra des cols perdus avec juste une énorme bâtisse sur le coin, toute creuse comme une bogue, et personne , bien sûr pour habiter là.

A Privas, on a vu un chien tout plat et raide avec ses poils de fil de fer gris foncés, traverser la route avec beaucoup de sûreté et d’audace, cet air absorbé et tendu qu’ils ont ces chiens là pour aller quelque part.

Et un petit souriceau dans une ruelle en pente, chercher le chemin de sa maison par dessous un vieux volet rouillé. Les souriceaux ont de ces sursauts d’indignation lorsque vous les tripoter du bout du doigt, beaucoup de fierté sûrement. Il a finit par retrouver la petite passe dans la moitié de galet fendue, pour se glisser sous la barrière inexorable. On a eu des petits soupirs de regrets, qui sait, nous aurions pu devenir amis, nous, le souriceau, le chien raide. Mais Galla aurait pu devenir jalouse.

 

 

A l’arrivée au camping d’Aubenas, les rituels se mettent en place. L’arrivée est toujours critique, on ne peut voir que les mauvais côtés, c’est essentiel à la survie de l’humain dans un milieu hostile, il tourne d’abord en rond pour chasser les insectes et reptiles venimeux.

De la même façon, je regarde tout de suite les boulistes du milieu de l’allée d’un air à peine amène, je passerai plusieurs fois sur le territoire annexé par ces dangereux virtuoses de la boule en feignant de ne pas les voir, ce qui est du grand art quand on se sent frôlé par le météorite implacable. Mon air de grande dignité, malgré le rouleau de papier toilette rose à peine contenu par mes doigts recroquevillés, laisse planer comme un silence un peu lourd.

 

Si c’était des chasseurs, je serais déjà morte plusieurs fois, quelle impudence, traverser ainsi un terrain de tradition.

En arrivant on n’aime ni les voisins, ni l’accueil, ni la piscine, ni surtout les toilettes. Le manque d’habitude. Il faut risquer cette période de doute qui dure à peine 24 heures pour voir surgir l’embellie,  le moment ou le cheminement rituel vers le bloc sanitaire aura pris des airs de fête, ou le voisin vous fera en passant un léger signe de tête, ou la piscine sera devenue « votre » piscine, le transat en plastique blanc du coin droite, votre transat.

Le changement se fait rapidement, la prise d’habitudes est le premier souci du campeur velléitaire. 

Une fois que l’on a fait le tour du camping, comme le renard fait le tour du bois en urinant à chaque instant pour marquer son territoire, mais nous nous abstiendrons d’uriner, une respiration profonde et libératoire nous débloque, on peut redevenir à peu près objectif.

 

Malgré tout, nous ne feront pas partie des véritables élus de ce site, nous avons été rejetés près de l’entrée, presque bannis, comme des manants qui doivent rester par mesure de sécurité près de la fortification extérieure.

Nous passons avec un brin de jalousie auprès de montages savants , de mélanges exotiques de caravane , d’abris, de tentes, d’un zeste d’ingénieux étalages de voiles divers, de dépôts, d’empilements, pas de doute les naufragés qui se sont « crusoé » ici ont fait preuve d’intenses éclats d’ingéniosité . On se croirait à la maison, mais pour de faux. C’est le « pour de faux » qui fait toute la magie. Sinon, c’est tout pareil, les placards, le grille pain, la huche en métal peint en jaune poulette, le mixeur, la batterie complète de casseroles, de tuperwear, de chaudron, cocottes, poêles etc..., Les transats-relax, le panier du chien, la cage aux oiseaux, l’étendage de linge, la télé de foot bien fort.

Normal, ils sont là pour un mois.

Les voisins sont plus près, et puis, ce ne sont pas les même qu’à la maison, on copine avec du 29, du 57, du 59, ça dépayse. On les trouve gentils aussi, même s’ils ont de drôles d’accents, et surtout on les épie d’un air bonhomme, « tu as vu comment il parle à sa femme, et ses gosses, s’ils sont mal élevés, ça doit être comme ça par chez eux, pas comme par chez nous.. »

Nous, les manants, ceux qui ne font que passer, niveau zieutage, c’est plus limité puisque nous n’avons pas eu accès aux entrailles superbes, nous devons nous contenter d’un espace bien à nous, herbeux à souhaits et non souillé par de trop fréquents passages, ombragé, tranquille, presque sans voisinage, et quand même avec vue sur l’arrivée et le départ du camping, ce qui n’est pas une distraction négligeable.

Pour ne pas faire trop bleu, on a quand même pris soin d’accrocher le fil à linge sans lequel nous n’aurions de campeurs que le nom usurpé, mais, il manque les pinces à linge....Funeste oubli.

Malgré cela, nos serviettes, comme des bannières, y flottent de la bonne façon, nous ne sommes pas complètement irrécupérables.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            °°°°°°°

 

 

Le camping répond à une inspiration primale : faire des choses.

Quand on arrive dans un camping, inutile de penser pouvoir s’asseoir et se croiser les doigts, d’ailleurs, ce n’est pas pour ça qu’on vient.  Le but inconscient est de pouvoir s’affairer à mille petites occupations pratiques, le plus jubilatoire étant de faire preuve en cette occasion d’astuce et de sens pratique.  

En plus, il y a un public consentant.

 

Les questions les plus basiques et les plus essentielles se posent enfin à nous, comme c’est reposant. Il n’y a pas en cet instant de question plus importante que «  comment va-t-on manger, comment va-t-on dormir et où, de quelle façon installer le nid, quels sont les moyens à disposition pour se laver, faire ses besoins, s’éclairer.  C’est bon....

 

 

Il n’y a pas plus heureux qu’un campeur qui s’installe. Il n’y a pas plus démuni qu’un campeur qui a terminé son installation. Un flottement subit l’envahit avant même d’avoir pu profiter du transat relax positionné dos au vent muni de sa tablette rétractable de son repose pied, de son poste de télé miniature.

C’est pourquoi l’usage de la tente, qui en soit est un matériel complètement obsolète encombrant, peu pratique et éminemment inconfortable fait encore autant d’adeptes.

C’est qu’on va pouvoir passer au moins une bonne heure à l’installer, elle, ses multiples sardines amochées qu’il faut artistiquement redresser sur une pierre plate à l’aide du marteau emporté à cet usage, ses multiples ficelles pendantes, ses multiples voiles, arceaux, oeillets, élastiques pétants, ses piquets rétractables, ses tapis de sol attirant l’humidité comme des éponges, ses moustiquaires qui ont l’art d’enfermer le moustique à l’intérieur.  C’est une heure de béatitude.

Après, on déroule tendrement les carpettes always ultra (c’est comme s’il n’y en avait pas, dit la pub) vert pistache, les duvets sarcophages dans les quels on ne peut pas se retourner, dormir dans des camisoles de force, il fallait y penser, les oreillers gonflables qui vous soulèvent le crâne à 18 centimètres au dessus du sol, c’est vertigineux.

C’est cabane et dînette, on n’aurait jamais osé le faire la maison.

 

 

 

Au camping, on a le droit de tout, d’être moche, en savate molle et tee shirt avarié, de zieuter à tour de bras, de faire copain avec Mme Groseille et de lui parler aimablement du machin rapé qui lui sert de chien, on a le droit de parler fort dans les allées, de montrer à tout le monde comment on se lave les dents, d’aller karaoker Goldman sur de la musique midi.

Tous ces gens autour de nous, on a plus besoin de rien d’autre pour exister...

 

 

 

°°°°°

 

 

 

Auprès du camping coulait une rivière, un petit bras de l’Ardèche, peut-être, une rivière à galets.

 

Pour l’amateur de cailloux, la rivière à galets, c’est le bonheur à l’état pur.

Les oblongues, les lisses, les rugueuses, les ocres, les pierres noires et pleines de petits trous comme des pierres ponces, et toutes légères, les milliers de grises, les énormes rondes qu’on a envie de prendre tout de suite et d’emmener chez soi.

Moi, je pourrais rester à les contempler des heures, avec fixité, avec attention, plus on attend, plus on s’approche, plus elles sont intéressantes, attachantes, bouleversantes.

Et quand on marche là-dessus, ça fait comme des clochements clairs, on dirait qu’on entrechoque des pots de terre cuite, un bruit de cave fraîche.

L’eau n’est plus qu’un prétexte, d’ailleurs, c’est à peine si on là regarde, on l’entend pourtant, le friselis aiguë sur fond de mugissement sourd. Une rivière à galets fait sa gentille, sa limpide, sa loyale, il ne faut jamais la croire...

 

Le camping a débordé sur le lit de la rivière, y a crachoté quelques fauteuils bahia pliants et quelques tables en plastique,  certains ont voulu jouer la solitude, enfermés dans leur lecture, tournés vers le lit de l’eau, ignorants de l’agitation campingueuse, mais il est 5 heures, c’est l’heure de la crotte du chien, avant l’apéro, les lecteurs ennuyés replient leur fourniment devant l’invasion de toutous.

 

 

 

La caravane amarrée en face de nous, de l’autre côté du chemin est occupée par deux personnes dites âgées, le modèles de fauteuils est un peu plus sophistiqué, il y a parfois des reposes pieds, des reposes nuques, ils sont faces à la route, c’est à dire face à nous, c’est déconcertant à priori..

Mais leurs regards fait rapidement partie de notre décor, on sait que chaque geste perd de son anonymat donc de sa gratuité , quelque chose comme de la jubilation peut alors s’emparer de nous,  je joue à être la maman, tendre chéri fait le papa, les enfants font les enfants, on tâche vaillament de se comporter de façon relativement prévisible pour ne pas tourmenter les spectateurs, peut-être que par la suite avec un peu plus d’habitude, nous introduirons dans le spectacle des notes plus discordantes ou épicées, des rebondissements, du suspense, enfin.

De notre côté nous avons choisi comme film la caravane à notre gauche, entre elle et nous, un fil à linge garni de trois culottes, elles resteront pendues là jusqu’à notre départ, est-ce un signe, un message de l’autre monde?

Les habitants de cette planète en plastique ondulé vivent terrés et secrets, il y a pourtant une portée de jeunes en plus des éléments adultes, mais tout se passe comme s’ils ne communiquaient pas par sons, point de lumière non plus, ni le matin, ni le soir, ce qui complique l’observation. En revenant de ma toilette du soir, je n’ai pu qu’entr’apercevoir les 4 ou 5 silhouettes de la tribu, dans la pénombre, sous l’abri, ils semblaient absorber de la nourriture.

Leur étrangeté se manifeste également par la manière dont le mâle adulte range le chariot à moteur, il arrive à le caser exactement entre les deux arbres présents à cet endroit, ne laissant entre les troncs et les pare buffles avant et arrière de l’engin que deux ou trois centimètres.

 

°°°°°

 

 

 

 

Les enfants chantent aux cabinets,

Pas les adultes, les adultes au cabinet se comportent de façon crispée, et de cette crispation qui bloque les abdominaux ne pourrait découler qu’un chant larvé et disharmonieux.

Mais un enfant qui pousse peut dans le même instant laisser éclater sa joie de cette libération de son intestin, sa voix claire comme un ruisselet s’échappe par le haut de la porte, les paroles peuvent être en rapport avec l’action menée, ou pas.

Les enfants, les petits enfants, n’ont pas de relation honteuse avec leurs propres défécations. Ce qui permet au parent qui se dirige avec lui vers les blocs sanitaires de lui faire porter le précieux rouleau, qu’il brandit en l’air, une longue bannière de papier rose flottant derrière lui.  L’adulte fourbe lui reprendra dès que possible l’objet encombrant avant d’aller s’enfermer violemment dans sa tour d’ivoire.

C’est pourquoi on croise à cet endroit, des petits enfants chagrinés par l’entourloupe tambouriner aux fragiles portes en hurlant: « maman! T’as fini de faire caca? »

Une des leçons du camping est : » savoir rester naturel un rouleau de PQ à la main « .

 

 

 

 

 

Nous avons quitté Aubenas, longé maintes ruisseaux, ruisselets, torrents tous chargés de cailloux lisses et ronds , au pieds de murs de rocs de plus en plus hauts, de plus en plus près, tortillonnant au fond de ces rigoles superbes et inquiétantes, puis enfin on est monté, monté, monté de plus en plus haut, jusqu’à pousser la tête dans un bout de Haute-Loire, ses paysages immenses tachés de grandes flaques de fleurs violettes, des champs qui dévalent de chaque côté de la route vers l’infini, des forêts de sapins, le pays est grand , désert et magnifique, on croise de gigantesques camions chargés de troncs encore plus gigantesques,

C’est d’une beauté et d’un silence incroyable, d’une allégresse formidable, on remarque à peine qu’on n’a pas vu une seule maison de puis longtemps.

Le ciel se lave d’heure en heure de nuages frais sur du bleu pur.

On resterait bien là une vie de plus.

On a vu l’Aveyron, et ses moutons, puis on s’est enfoncé dans des kilomètres et des kilomètres de paysage serré comme au fond d’un lit, noyé de forêts pygmées, c’est dense et étouffant, presque hostile, là non plus pas une habitation, on est à ras du sol, perdu dans le sauvage du Lot.

Puis le sol devient plus sec, on commence à mieux percevoir les milliers de murettes qui courent entre les arbres fait de milliers de cailloux blancs, puis le rocher apparaît de part en part, on commence à y voir plus clair entre les troncs de chêne vert tordus et noirâtres, des mamelons s’élèvent comme des tumulus gaulois.

Des genévriers, des genêts, des chardons, toutes griffes dehors, mais ce sol sec et grisonnant est amical à l’instar des petites constructions comme des bonnets de pierre posées là.

Petit à petit chaque maison devient un trésor, la moindre masure de village a de la gueule, des allures  de princesse, la pierre est beige et blanche, les toits de tuiles canal inégales de tous les bruns possible,  l’entrée parfois protégée sur son escalier d’un petit bolet comme une main au dessus des yeux pour protéger de la lumière qui est si blanche ici en plein midi.

 

On traverse un village perdu, vide et calme, presque toutes les maisons sont à vendre, j’aimerais les acheter presque toutes, surtout la petite de guingois, ce devait être la boulangerie, on voit encore une vieille enseigne peinte au dessus de la porte, on est passés là, j’y ai laissé comme un déchirement, une plainte, et de m’avoir forcé le regard à avaler tout ça, je l’ai déjà presque oublié.

Ma mémoire fait exactement ce qui lui plaît, je ne sais jamais ce qu’elle retiendra, tendre chéri me susurre, « tu as parlé de l’anecdote du type qui... », non, non plus que de la magnifique abbaye qu’on a cru survoler en descendant de Cordes mais c’était dans une autre vie, ma mémoire aime les petites choses insignifiantes, les histoires de papillons, la grimace du joueur d’échec qui joue tout seul avec lui même , penché sur sa petite table en plastique dans la pénombre ondulante d’une bougie, au camping d’Aubenas.

Ils m’ont fait envie ces deux là, le joueur tout seul et sa femme aux longs cheveux qui fait cuire des pâtes à longueur de temps, ils ont sortis les beaux verres en verre pour boire le vin, le soir dans la lumière chancelante. Mais la petite fille crie...

                                                                                                                                           

 

J’ai de la sympathie pour ce pays le Lot, pas seulement parce que nous y avons vécu quand j’étais petite, enfin peut-être beaucoup pour ça, mais aussi parce que les maisons qu’on y trouve sont les plus belles du monde, les gens les plus aimables qui soient, que leur accent de cailloux me rappelle mon institutrice d’alors.

C’est un autre pays que ce pays là, un royaume qui ne ressemble pas à un pays normal de maintenant. On n’y trouve pas d’autoroute d’enfer, de placardage géant, de ville de tubulures grises et noires.

J’ai même retrouvé à Lauzerte la piscine rivière brunâtre où j’ai appris à nager.  Le camping qui l’accompagne est exactement le même depuis des millénaires, aussi simple et dénué de tout, sous ses peupliers.  En montant au village, on passe toujours devant le garage géant pour les autocars, la boutique de Mme Sautelacroupe existe toujours mais elle est fermée et la poussière englue la porte vitrée. Il n’y a que le haut du village qui s’est enfin aperçu de sa propre beauté, la place entourée d’arcades a été soignée pierre à pierre, mais juste assez pour ne pas faire trop, la place de pavés fait une nappe qui se soulève comme une feuille dans un coin, la maison qui fait le coin de la petite place du château est à vendre, avec ses trois étages pas larges, ses volets marrons, son toit ocre, au rez de chaussée on peut y ouvrir une boutique, et de la fenêtre de l’étage on doit pouvoir surveiller le bas de la colline.

Encouragée, j’ai poussé jusqu’à Gardes, on passe au choix par la montée de Granioulet  dans la forêt, ou par la montée qui passe devant chez les Torrent. On a pris la deuxième.

En passant  j’ai aperçu une jeune femme brune, je suis sûre que c’était Marielle, ici, on est sûr maintenant de tout retrouver. Le petit camion jaune a gravi la colline , on est passés devant l’école de St Urcisse, qui n’est plus une école mais y ressemble encore, il y avait dans la cour une tourelle de grillage au toit pointu qui abritait deux tourterelles turques et peut-être le lapin.

A la cantine on pouvait tremper le pain dans la soupe et les frites étaient succulentes. On faisait la gym dans la prairie derrière.

Je rentrais en vélo avec ma copine Marianne, on faisait les cinq kilomètres en avalant les petites côtes dures, la source, la ferme du copain Baussac, le soleil qui se baisse et on voit apparaître au bout de la dernière côte la plus longue, petit à petit les poteaux télégraphiques qui grandissent. On laissait à droite la route de Cazes Mondenard, 200m plus bas, dans le virage, il y avait une carrière ou on trouvait des cristaux de quartz, et aussi des serpents.

Je finissais seule la petite route de la crête, toute bleue.  Sur la gauche il y avait un carré de cerisiers, puis notre chemin, puis une bande de vigne, à l’entrée du chemin, un chêne vert tout tordu et une pancarte « entrée interdite », je descendais les cailloux blancs et m’enfonçait dans les taillis puis de plus en plus profond jusqu’aux deux garages écrasés comme des crapauds, je laissais sans doute mon vélo dans un des garages en évitant soigneusement de toucher les grosses pierres toutes feutrées de toiles d’araignées. Quand on regarde dans les trous on voit des tubes blancs tout soyeux et parfois deux ou trois pattes noires qui sont posées à l’entrée. Ensuite on passe entre les deux murs gris, à gauche le garage, à droite une espèce de maisonnette pleine d’obscurité et de fils d’araignées, et voici la maison : une partie haute avec un gentil petit toit comme une coiffure de fillette copine avec la partie basse et sa lourde frange de tuiles canals de toutes les couleurs, ces bouts effrangés qui dépassent du toit, ça fait des ombres en morse, une longue, une moyenne, deux courtes, sur le crépi grisonnant de mousse grillée.

Les volets sont verts sapin avec du grillage fin dessus, tiens pourquoi du grillage, il faut monter une dizaine de marches comme des molaires usées, bordées de chaque côté de murettes larges et râpeuses, quand on descend le derrière sur ces toboggans ça frotte comme le côté vert de l’éponge et même pire.

Il y a une petite terrasse qui fuit vers la colline par un bout et devant soi, la grosse porte qui veille comme une grosse brute de soldat, on lui cogne dessus avec une poigne de bronze et quand on en a marre de cogner on tourne cette grosse poigne d’un quart de tour vers la droite et on sent quelque chose qui cède, il ne reste plus qu’à balancer l’épaule et le reste contre le bois et la peinture qui s’écaille pour forcer le soldat à se pousser de là.

A l’intérieur, une haleine fraîche de source qui vous fait redresser les petits poils des bras, à droite la salle de bain minimaliste avec sa porte toute meurtrie et qui se plaint de se fermer. Je me souviens que les rideaux de douche et de W-C étaient tout mous de fatigue, que pour actionner la chasse d’eau il fallait pousser sur une manette au dessus de soi et sentir le lent déferlement se produire avant de relâcher l’engin, le placard de la salle de bain, c’était des boites en carton avec une rallonge de la table jaune dessus et un joli petit trompe couillon fleuri. La douche marchait sur le réchaud à gaz, la petite flamme se transformait à l’ouverture du robinet en une rangée de dents bleues implacables, un sourire de faussaire, parce qu’en fait le petit crachin qui sortait par le pommeau de la douche, c’était pas le top.

On sort de la salle de bain en enjambant une grosse poutre posée là, et on repousse la porte gémissante.

En face de la salle de bain, il y a la chambre des parents, ça sent pas pareil, et c’est toujours bizarre une chambre de parents, ça sent l’interdit. A droite au dessus d’un recoin comme une cheminée pleine de penderie une étagère gondole sous les reader-digest . La fenêtre est ouverte sur les bambous qui jouent aux ombres chinoises derrière les rideaux de voile blanc. C’est très silencieux et d’ailleurs on entre là que sur la pointe des pieds, si on marche normalement, c’est comme dans la grande salle, ça fait boum boum et ça résonne par en dessous.

Si on est d’humeur à s’inquiéter, on peut faire attention au crissement des bambous sur le grillage fin cloué sur le volet, c’est un bruit plein de personnalité, tellement intentionnel en fait , qu’on dirait qu’il y a quelqu’un derrière la fenêtre.

Ça et rien d’autre ou presque comme bruit dans la maison et dehors, et c’est pour ça qu’on fait attention aussi au frottement aigu du ventre du lézard qui traverse la murette sur la pierre grise.

Comme il fait plein soleil sur la terrasse et que ça fait comme un marteau d’ennui sur les épaules et sur les yeux, on rentre vite dans le frais du carrelage gris et lie de vin de l’entrée, il y a le grand fauteuil en osier ou personne ne s’assoie et à côté, ce doit être les bottes de papa et peut-être celles de maman que je prend parfois et qui sont trop grandes. Les noires dans lesquelles mes pieds s’aventurent avec nervosité, de peur de rencontrer de l’humide, du scabreux, de l’araignée toute en pattes sèches et qui craquent.

Je rentre dans la salle, le plancher est en bois clair, comme si on l’avait passé à la Javel, on entend très bien en marchant là-dessus, que sa solidité est provisoire et uniquement de bonne volonté, ça vibre et ça tremble, l’écho de nos pas en dessous, dans la cave toute noire.

A droite, la cheminée qui dort tout le long du mur avec sa frange de dentelle beigeasse. Sur la petite chaise, il y a un sèche cheveux mangé du bout  et devant les morceaux de bois tout noirs qui attendent, un grand pare feu maison fait du même grillage que celui des volets, on dirait une voile toute triste.

La table longue doit être en noyer, ou bien peut-être en châtaignier, ça ne fait rien, mais on voit bien que c’est du vrai de vrai bois, plein de noeuds qui tournent , d’escarres , de lambeaux et tout ça c’est luisant comme une bogue.

Pour tirer le tiroir du bout, celui où il y a le pain qui sent l’aigre, il faut se positionner bien carré devant, attraper la petite poignée en fer qui coince les doigts et donner une forte secousse, aussitôt qu’il a cédé d’un poil, le saisir des deux main et se jeter en arrière, il ouvre grand sa gueule en faisant un cri faux comme quand on fait un bruit avec sa gorge en inspirant.

Le matin, quand maman préparait le petit déjeuner, j’entendais le bruit sourd des quatre bols et surtout le tintement des petites cuillères dans le Pyrex jaune, le cri du tiroir, le ronronnement paresseux du couteau électrique, et puis ensuite, le clenche de la porte de la chambre qui saute, et ce barrissement qu’elle fait en s’ouvrant. Après, maman faisait semblant de ne pas vouloir faire de bruit en nous chuchotant qu’il était l’heure de se lever.

Franck avait jeté son oreiller et s’était battu avec son matelas pendant la nuit, Marc n’était pas là, et d ‘Yves, on ne voyait que les cheveux noirs sortir du couvre lit hawaïen, il y avait un petit trou dans les volets fermés qui envoyait des éclairs de lumière.

 

De l’autre côté de la maison c’est l’ombre, l’ombre de l’if, des buis, du bord de la colline qui monte comme une épaule. On déjeune parfois dans ce frais, le matin, sur la table en fer, ronde et blanche avec tous ses milliers de petits trous en forme de coeur, d’étoiles, de trèfle. La confiture de mûre tombe par les trous. Nos pieds nus frottent la dalle de ciment râpeuse.

On est tout seuls dans ce coin là, heureusement qu’on entend parfois le « wouallou » de Mme Lagarde qui parle à son chien. Ils habitent en dessous, une ferme complète avec les vaches, la vigne et les pruniers et aussi le cochon.

Comme chez tous les gens d’ici, on entre chez eux en faisant flic et flac avec les lanières de plastique de toues les couleurs qui pendouillent à l’entrée. C’est pour les mouches.

Mme Lagarde sait faire la tourtière et ça prend plus que toute la table, pour étaler cette pâte comme un voile de lin et fine, elle passe ses mains dessous, comme ça, très doucement pour l’étirer un peu plus et ça va se poser sur les dossiers des chaises, on peut découper les ronds. Il faut mettre des morceaux de sucre debout entre chaque couche et le pruneau, et l’alcool.

Mme Lagarde est en blouse grise sans manches, elle a les cheveux en paille de fer, et la mâchoire qui avance quand elle parle, ses yeux sont gris et plein de plis dessous, et même quand sa bouche va vers le bas, elle a son air qui rit. Dommage, je ne peux pas faire son rire avec des mots, un rire qui se retient, tout gloussant, et des « perdiou » et des « chavèche » qui s’échappent.

Même petit, on sent du bien qui vient de par là,  même si le fichu qu’elle vous colle sur le crâne vous désole dans la vigne, mais le soleil, perdiou..

Je monte la caissette en bois qu’elle m’a rempli de chasselas, de prunes Dante, de haricots. 

Et il y a aussi le vieux camion Citroën planté derrière la grange, chez eux, pour jouer à l’aventure.

Voilà...On tourne le dos aux deux crapauds, on remonte le chemin blanc cailloux, on quitte Gardes..

Puisque c’est tout pareil qu’avant, que le monsieur Anglais qui habite là est assez bien comme celui qui l’a précédé, large, bienveillant et sauvage, on peut s’en aller d’ici.

 

 

 

On quitte ce bout de pays  avec de la brume dans les yeux, c’est un pays de silencieux.

 

 

                                                                                                                                                                           °°°°°°°°

 

 

 

De toute façon, il pleut.

 

 

                                                                                                                                                                           °°°°°°°°

 

 

 

On est revenu s’amarrer à Mont de Marsan une grosse semaine, se tremper dans la soupe familiale, dans la maison qui se cache en tenant plein de plantes dans les mains devant ses yeux. Tout pousse, on ne s’y attendait pas, tout se pousse du tronc, de la branche, c’est à qui montera le plus haut. On ne voyait que sa laideur à cette maison là, avec son beige et son marron de mur, sa pauvre cour chauve, c’est devenu un royaume magique et hirsute, elle est blanche maintenant, à peine fardée de bleu pâle sur les paupières, avec ses tuiles oranges, elle aurait presque des airs de princesse. Elle trône sur les maïs, les pins ont reculés encore, lui laissant comme une traîne verte, une respiration.

Les Landes, c’est une plaine immense où on se sent comme une puce dans un tapis de laine géant,  tous ces arbres, au lieu d’apporter un sentiment de liberté, vous scotchent au sol, vous étouffent, vous écrasent bien pire qu’une montagne immense, une odeur de miel ensommeille, un silence fait de crissements, de grésillements, de craquements vous engloutit.

Le soir est acceptable, en glissant ses doigts frais entre les troncs.

Les villes du coin ont des airs de petites filles pauvres qui vont à l’école avec leurs tabliers et leurs galoches, des ronds rouges sur les joues. C’est des petites maisons blanches, basses, avec de ce rouge basque qui a coulé jusqu’ici, un air un peu négligé dans ses trottoirs, un air d’abandon, de fatalité. Bien sûr, il y a quelques belles orgueilleuses qui tiennent le haut du pavé avec leur air 19ème et leurs belles pierres grises, leur ferronnerie, leurs entrées hautaines, mais elles aussi, elles dorment.

 

Pendant les fêtes de la Madeleine, à Mont de Marsan, il y a dans les rues un remugle épais, un mélange qui envahit tout, fait de pisse et de vomi, mais il devient très difficile de distinguer l’un ou l’autre des composants, l’air est poisseux, le sol est collant et mauve et ça rigole le long des trottoirs, derrière les stands de tout.  Au milieu de  cette étouffance , des attelages magnifiques, des banda comiques, des mules royalement harnachées, des cavaliers distingués de cape noir ourlées d’or, la musique est cuivre et soleil, on dirait qu’ils ne savent pas sur quoi ils déambulent.

C’est peuplé de silhouettes hagardes avec au cou le foulard rouge de la fête, ils sont remplis de sangria, de bière et de tapage, on en trouve d’échoués sur tout ce qui ressemble à un trottoir, une marche, un espace pour dormir quelques minutes.

 

Alors on part faire un détour vers le Gers, vers la maison mirobolante de mon frère Franck.

Quand on passe l’Adour, on quitte les pins pour un pays de collines désertes, s’il y avait du monde par ici, on dirait  « tiens, ce coin est charmant », mais là, on est pris par le silence, on passe sous des façades magnifiques de maisons abandonnées, des châteaux de campagne campés sur des versants ombragés, il n’y a personne. 

Au milieu de nulle part, on emprunte une minuscule route musaraigne qui se glisse entre les berges de minuscules ruisseaux, elle serpente tout comme ceux là, et finit par les traverser d’un coup de pont invisible et sournois, puis on gravit une des milles collines, c’est sec et craquant, la route gravillonne, il faut s’y reprendre à deux fois, franchir les derniers virages à l’arraché.

En haut de ce monticule, une grosse mémère de bâtisse ocre est posée, les fesses bien à plat, avec devant les yeux un bouquet de chênes. Groupées autour,

Une porcherie décorée de dentelles de briques, et deux hangars comme des quatre-quarts, c’est posé dans l’herbe, et on devine aux ombres enchevêtrées, que c’est plein à craquer de multitudes de choses hétéroclites.

Une silhouette dense sur laquelle on a jeté un tee shirt et un vague pantalon est affalée dans un fauteuil bas, c’est Franck, le chapeau sur le front, qui contemple cet ici-bas d’un air fatal.

On trouve en entrant dans la maison une envie de pousser les murs, de retrouver des vastitudes, dans cette pièce ci, il n’y a plus de plafond, dans celle là, plus de murs ou presque, point de portes non plus, un sirocco à déposé à sa fantaisie des objets qui ne se détestent pas, et les mains de mon frère ont fait le reste.

Ça sent la maison de Gréoux, des effluves du Manoir, des reflets dans des miroirs anciens, des étains , ces carrelages qui tanguent de brun, de roux, c’est mélangé de sculptures malicieuses, démoniaques, d’énormes troncs barrent le plafond , une cheminée géante , un peu de la maison des trois ours.

Comme Boucle d’Or, on s’attarderait bien, on s’assoirait bien dans ce fauteuil à bascules près du feu, on mangerait bien sur cette table immense, mais comme quelque chose d’inquiétant  s’infiltre , et si le plus grand des trois ours revenait ?

On retrouve Franck dehors.

Il a quitté ses airs las pour une énergie de chaudronnier, de mineur de fond, de charron, il lui faut sentir au bout de ses bras le poids et la difficulté, sortir vivant et vainqueur dans la sueur, se battre avec le bois, le fer, jusqu’à vider son propre souffle, jusqu’à faire trembler ses jambes. Ne céder qu’à l’extrême fatigue, qui creuse le visage long  sous les pommettes de buis. Ses yeux gris n’ont d’éclat que quand le gigantisme est présent, ils se voilent sur les petites défaites journalières, les petites choses douces et sucrées, les petits soucis écailleux. Là, son grand corps s’affaisse d’ennui, les muscles et les os lourds.

 

 

 

                                                                                                                                           

 

 

 

 

7          Micro voyage sur les ailes d’un gros bourdon

 

 

 

 

Ça fait trois semaines qu’on est revenu, ça devrait aller, comme temps de gestation.     Digérer la Réunion, ce n’est pas rien, c’est épicé, on n’a pas l’habitude, sous nos frimas.

L’année dernière, (on y avait pas été) on se disait, aller vivre là-bas (c’est à dire, au soleil) non, non, c’est pas pour nous, on est trop, on est pas assez....Les saisons, tout ça, les changements d’heure, les soirs d’été qui n‘en finissent pas, les soirs d’hiver qui tombent à l’heure du goûter.

Mais bon, on vous offre quasiment la virée sur un plateau d’argent, on allait pas faire la fine bouche, on a fait un peu moins les dégoûtés en lorgnant les dépliants, les belles plages cocotiers, on s’est dit, finalement, c’est bien sympa de se faire une petite semaine là-bas.

C’est un gros bourdon qui nous emmène, un gros bleu bien lourd avec un gros nez rond, il a tellement du mal à quitter la piste, trop gras sûrement qu’on se lève un peu du siège, pour l’aider, on a les fesses un peu serrées, mais la piste est bien, quand-même, c’est pas une petite piste de rien du tout.  En face de nous sur chaque dossier, un mini écran qui nous remplit d’aise, on pianote comme des fous sur la télécommande, mais c’est toujours la même chose. Il faut un temps d’adaptation en toute chose. En copiant un peu par dessus les épaules des voisins, on a réussi à comprendre comment manipuler l’engin. Après une petite demi-heure d’échauffement, on fait les fiers, et on espère secrètement que les autres, ceux qui n’y arrivent toujours pas, regardent avec admiration vos performances en tétrix et en solitaire;

On a avalé béatement et pour la deuxième fois « le journal de Bridget Jones », le plateau repas, le petit verre de punch coco,  j’ai les genoux coincés contre le dossier en prévention d’un recul péremptoire opéré par le passager devant moi qui est forcément un ennemi en puissance.

Après avoir fait tout ça, et quarante douze mille parties de tétrix, un peu renversé le vin sur le pantalon propre , celui pour travailler, de tendre chéri, un peu dormi la bouche ouverte , que quand on se réveille, ça fait la langue carton , on a senti qu’on approchait . Le petit écran branché sur le canal infos, on voit, c’est dingue, le petit avion blanc qui traverse peu à peu la mer coloriée en bleu marine et qui s’approche d’un petit confetti jaune. C’est là. D’ailleurs, on voit, par le hublot, en bas c’est bleu, c’est sûrement chaud, c’est plein de soleil. Les habitués qui prennent cette ligne comme le bus ont viré la polaire et enfilé un coeur croisé en maille économique. Avec la clim dans l’avion, j’en ai froid pour eux.

On descend, je sent qu’on descend, d’ailleurs la ceinture en haut clignote et les hôtesses aussi.

La piste est toute petite, juste au bord de l’eau, si on a un accident maintenant, je lis déjà la mauvaise nouvelle: » l’avion s’est écrasé hors du lagon (oui, y’en a pas à cet endroit, c’est malin), on signale les requins. »

Le pilote a dû se réveiller juste avant l’atterrissage : on a fait un truc genre grosse oie saoule, on a posé une patte, puis l’autre, un petit bond et prouf par terre avec un vieux crissement de frein rouillé.

Y a pas d’élastiques pour arrêter ce gros machin? Parce qu’on va vite, je trouve, y  a bientôt plus beaucoup de bitume, presque les cailloux, je crois que j’entends le bruit du grillage au bout qui se déglingue. Sera-t-il assez fort pour nous arrêter.

Je crois que ça y est, c’est fini;

Heureusement que je n’ai pas peur dans les avions.

 

 

On est sorti. On y est. On fait semblant de rien. On a juste les yeux qui clignotent.

Y a que quand on se regardent, tendre chéri et moi, qu’on sait : on est vraiment étonné d’être surpris.

Le début a fait un peu cafouillage, mais on s’en fiche, personne ne nous connaît.

On a finit par sortir de l’aéroport au volant d’une petite voiture blanche, au milieu de plein d’autres petites voitures blanches. A mon avis le catalogue de voitures en Réunion doit être en noir et blanc. Et y avait plus de noir.

Là, on avait une idée en tête, arriver. C’était pas gagné, vu qu’on ne savait pas ou se trouvait l’hôtel.

Alors sur la route, on a pas vraiment scruté, on a juste pris en pleine poire les falaises toutes noires qui tombent sur la route. Et à droite l’eau bleue foncée avec un peu de chantilly, une plage de cendre toute nue.

Il y a une route qui fait le tour de l’île, comme un serpent bien sage, mais un seul serpent , avec tous les poux motorisés qu’on y trouve, et en plus ce n’est même pas un gros serpent, c’est vite rempli.

Prendre tout de suite un petit bain de gaz toxiques et de gros pets noirs sur la route, ça permettait de reléguer la jolie carte postale aux oubliettes, et ça tombait bien, puis que les cartes postales, c’est pas mon truc, (non plus que les cartes de voeux, les cartes d’anniversaires, les cartes de joyeuse retraite, etc etc.)

Ayant ainsi pu aiguiser à mort mon sens inné de la critique acerbe, je pouvais respirer.

L’essence  d’ici, elle vient de Bahreïn, qui normalement fournit les pays dits sous-développés (je trouve ce terme « sous-développé » discourtois, d’autant que se retrouver avec un gros baraqué à qui il faudrait dire qu’il est d’un pays sous-développé ne manquerait pas de piment.) Le raisonnement est donc apparemment qu’ils ont des poumons plus solides dans ces pays et qu’on peut polluer plus et raffiner moins. C’est top.

Mais nous, on ne savait pas, on s’est juste pensé qu’il y avait une grève illimité des contrôles techniques.

A gauche du serpent grouillant de poux motorisés, on a aperçu un bidonville, un vrai, non, je la refais: UN VRAI! S’est-on écriés tous deux dans l’habitacle, et de lécher la vitre  de gauche pour scruter la vraie pauvreté. 

Je la sens la vilaine pensée, et oui, on l’a eu aussi, c’est plus joli à la Réunion, la pauvreté, c’est plein de tôles colorées, de bananiers, et la plage est à côté.

Pour trouver l’hôtel, il fallait explorer Saint Gilles, LA station balnéaire de la Réunion ...et c’est là qu’on commence à tomber amoureux de cette île.

Saint Gilles, la fameuse, décrite dans les dépliants comme la plus touristique, on traduit « l’attrape z’oreille », forcément,  comment ne pas brûler du désir de plumer le touriste rougeaud qui vient tout cuit de la métropole.

C’est ça k’on’s’dit, en bon français moyen garant du respect du terroir.

Saint-Gilles, c’est un bouchon le matin, un en fin de matinée, un en début d’après-midi, un à cinq heures, enfin, un peu tout le temps, mais c’est pas grave, on fait au juger, si tu peux passer , tu passes, tu fais attention aux chien errants; Ils ont la classe , ici, les chiens errants, c’est pas du rien du tout, du ratapoil de mes deux, c’est du descendant de chien de luxe, du coton de Tuléar, s’il vous plaît, des gabarits bas sur pattes, avec un poil long méché de gris et de blond,  ou alors du mâtinée de chien d’Afrique, un peu lévrier, un peu coyote, l’air pointu, l’oeil effilé.

A deux à l’heure, tu en profites pour regarder les vitrines, le bazar du chinois qui vend des palmes et des maillots de bain, et des parapluies, le loueur de voitures...blanches,  les deux marchands de fruits et légumes à dix mètres l’un de l’autre. L’un sous son auvent de toile bleue, est juste un étal de marché, une créole un peu indienne est assise derrière, l’oeil vague, elle ne te voit même pas, elle a juste l’air de s’ennuyer. Pourtant ses fruits sont magnifiques, des grappes de mini bananes, des ananas à la chevelure iroquoise, les litchis qui viennent d’arriver et qu’il faut retourner pour voir s’ils sont bien rouges partout. Mais même quand ils ne sont pas bien mûrs ils sont super bons. Les combavas, les mangues, les goyaves, on a l’air bête devant ces trucs étranges, et la carambole, qui sait comment ça se mange! On donne les sous à la main ennuyée, on emmène son trésor, et juste histoire de voir, on file vers le deuxième marchand, celui là il rigole, il est jeune, et il en rajoute, mais ses fruits sont tous talés, et plus cher, même si le toit est en tôle et plus en toile.

Maintenant on marche avec le sac en plastique et l’ananas qui vient cogner contre la jambe, et qui pique. Il faut traverser pour aller chez Loulou, pour traverser, faire comme les chiens errants, faire semblant qu’il n’y a jamais eu de file de voiture, fermer les yeux, ça marche, et puis de toute façon ça ne roule pas vite.

Chez Loulou, il y a des bonbons piments, des samoussas au poulet, au crabe, au porc, au poisson, des beignets d’aubergine, des accras, enfin, il y a tellement de bonnes choses, mais attention, c’est gras, tout ça c’est de la friture, et les gâteaux, c’est pareil, gâteaux cravates, ou ceux au manioc, qui collent un peu aux dents. Il faut rincer avec la dodo, puisque la dodo lé la. C’est de la bière, normale.

Il y a bien trois ou quatre boutique à touristes, mais sûrement pas plus, et encore, elles ferment grassement entre midi et deux, ou plutôt deux et demi, ou plutôt trois, et ça ferme vers 18h30, alors il faut même forcer un peu pour acheter de quoi nous rappeler dans quelques mois qu’on est venu ici.

De toute façons, ça peut attendre, on vient juste d’arriver, je lorgne un coup les paréos, les colliers en bois de coco, moue dégoûtée sur les sculptures en boulons, j’ai vu les même à Carcassonne.

On ressort dans le soleil, on a oublié qu’ici il fait toujours beau, mais c’est vrai, c’est même tout à fait vrai, il fait vraiment toujours beau. C’est même le seul endroit de l’île comme ça. Et ça se voit, tout est grillé, mort, ce qu’il reste d’herbe après un hiver sans une goutte d’eau est jaune marron, le sol est roussi, dessous, c’est noir, noir de lave, bien sûr, puisqu’on danse sur le volcan.

C’est marrant, c’est le bazar, la rue est pleine, ça pétarade, ça pue le gaz oïl bon marché,  le poivrot de service s’agite, en imper noir, ses dreadlocks tout brinquebalants, mais le piéton est languide, nonchalant.

Sa maman n’arrache pas le bras de cette petite fille aux tresses moutonneuses pour traverser, ce petit garçon n’est pas replacé d’un revers sur le bord de la route, les papas sont là, mais pas des papas stressés, les mamans n’ont pas mille choses a réussir avant l’heure du dîner, et d’ailleurs, c’est bientôt l’heure d’aller à la plage.

A cinq heures, sur la plage aux filaos, on arrive par paquets, les créoles du beige au brun, la marmaille, les chiens, les serviettes de bain, les rires les éclaboussures, l’eau est bonne.

Ça commence tout juste à être la bonne saison pour se baigner, avant, l’eau est trop froide, elle est à 20°, bien sûr, c’est l’hiver. 

Dimanche on viendra avec le pique nique, si le soleil est de plomb, on s’abritera sous les filaos, par terre c’est tapissé de petites feuilles brunes, on regardera la mer.

La première fois qu’on a mis l’oeil sous l’eau, on croyait avoir mis la main sur un trésor, un lieu magique unique dans l’île: il y avait des poissons de toutes les couleurs. On était fier, on a fait semblant de rien. Maintenant, on sait que toutes les plages sont des trésors, et que même aux roches noires, la plage de St Gilles, on pourra se faire becqueter la plante des pieds par des balistes effrontées.

Il faut s’imaginer des gros corps blancs d’environ 1m75 avec des yeux globuleux en forme de lunettes de piscine et qui s’agitent lourdement pour comprendre le violent courage de ces poissons là, qui n’hésitent pas à faire des feintes attaques en votre direction, c’est très effrayant de se faire attaquer par un petit machin de 15 cm de long avec des yeux tout rond et jaunes, un air de « si tu t’approche, tu vas voir ce que tu vas voir ». Ils sont très convaincants.

                                                                                                                                           

 

      

8 Montréal, juillet 2004

 

Son chapeau est un énorme cylindre plat, ce pourrait être un gâteau, s’il n’était pas noir et velu, il est posé sur sa tête comme un ovni, de longues boucles noires se balancent librement devant ses oreilles, il est enveloppé d’un grand manteau noir, il fait environ 28° à l’ombre et  c’est l’été à Montréal, ça nous la coupe, ce genre de rencontre…

On est installé

677 avenue  Bloomfield, quartier Outremont. 

C’est, des trois portes de ce petit immeuble en briques, celle de droite, sous la galerie de bois, et ses trois marches.

Au pied de ces marches, (déjà ces marches en bois, c’est bucolique !)  du vert d’herbe, de l’ombre d’arbre, un peu de trottoir quand même pour rappeler qu’on est en ville quoi tout d’même, chacun y va de son petit carré d’herbes folles, de buissons éparses.

Et des écureuils gris comme c’est mentionné partout sur les guides, les fameux écureuils gris de Montréal, une vraie plaie s’il faut en croire les voisins, une sale petite vermine, bête et rapace, qui griffe et mord, et qu’on a pas intérêt à nourrir même dans son jardin perso sous peines d’invectives , ces petites bestioles tellement tellement mignonnes que j’adorerais moi, en avoir une comme ça dans mon jardin quitte à lui laisser utiliser mes poubelles comme garde manger, oui même ça je suis prête …

On arrive dans cette ville, et c’est tout de suite dépaysant, à chaque instant, on nous fait valoir comme il y a de la place ici, beaucoup de place…trop de place ?

Tout est grand, large, les rues sont des avenues, que dis-je, des boulevards, des Champs-Élysées, voilà, c’est des Champs-Élysées partout.

Ca fait très luxe, l’espace, mine de rien, dans une ville, tout partout, de la place même pour de l’herbe qui n’a rien d’économiquement porteur..

Ici, il y a tellement bien la place  que les arbres ont même une vie d’arbre, ce qui autorise  la présence de cette « racaille » d’écureuils gris, pouah, et même des moufettes et des ratons laveurs, (pas vu).

Derrière ces luxueux morceaux de verdure, on a placé, que c’est charmant, des façades comme il me semble les connaître déjà, façades anglaises, avec bow-windows (p… de bow-winmachin de mes fesses, impossibles à ouvrir pour des simples doigts humains) , escaliers qui grimpent au premier puis ailleurs, bicyclettes accrochées sur les rambardes comme des décorations de Noël, quelques fleurs, de la briques rouge, des couleurs bizarroïdes, des gens assis sur les terrasses en bois, sous les porches, en bois, sur les galeries qui ne tiennent que par des poutrelles épouvantablement minuscules.

Si l’œil opère un savant zoom sur ces façades adorables, une fine désagrégation devient visible, un élégant délabrement, des lambeaux de peinture, le bois qui s’effiloche, les morceaux de je-ne-sais-quoi pour réparer tout ça…ça participe assez bien du charme ambiant d’ailleurs.

Il ne doit pas être désagréable de vivre ici, rien à voir avec une « vraie » ville comme on l’entend chez nous : bruit, carambolages, crissements de pneus, fumées, ruelles étroites..

Ici on se voit bien avec ses « chums » baguenauder sur ses rollers, sur les pistes cyclables défoncées par le gel.

On a ici un goût très sensible pour le fil électrique, ça fait de gros paquets, un peu emmêlés sûrement, au-dessus de nos têtes. Il n’y a que les écureuils pour trouver ça pratique. C’est soutenu en vrac et un peu par hasard par d’énormes troncs de bois qui penchent un peu comme ça.

 

J’ai cherché avec un désespoir grandissant aujourd’hui de quoi nettoyer correctement notre maison d’emprunt, l’aspirateur a totalement usurpé son titre et serait tout juste bon à faire office de canne pour un aveugle, j’ai beau le pousser à avaler goulûment comme c’est son emploi, les petits moutons qui cavalent sur le parquet, il a l’air indigestionné en permanence. Faut-il que j’assomme le mouton avant qu’il ne consente à l’avaler ?...l’éponge n’éponge pas, le balai ne balaie que peu, je pleure…

(En fait j’ai trouvé le mal de l’aspi, il avait les bronches encombrées, on appelle ça la bronchite de l’aspirateur…)

 

 

Un mélange de parler Québécois et d’Anglais traverse l’espace au dessus de ma tête, j’envie à ces francophones leur excellent accent anglais, mais les entendre parler notre langue est un franc mystère, d’où viennent ces locutions, ces glissages, ces roulements, ces avalements, par quelle fantaisie cette langue me parait si exotique ?

C’est à peine si je comprends ce que murmure la vendeuse du 4 saisons, certaines syllabes à ce point gardées entre les incisives, et d’autres au contraire totalement abandonnées et élargies comme si on avait avalé au même moment un paquet d’eau de mer ou un hamburger géant.

Manger ici autre chose d’ailleurs que du pain autour de viande et de fromage doit participer d’une volonté assez intense, car quoiqu’il en soit, on en revient toujours à un bon bol de frites et quelque chose dans du pain. C’est vrai que c’est assez rassurant comme nourriture, on sait que ça cale, de toutes façons, et ça peut donner l’illusion que tout ce qu’il nous faut est contenu dedans. C’est comme une valise, en fait, ce repas. Pour un peu, on collerait bien le dessert dedans aussi. C’est du « raapid’ ».

Est-ce pour pouvoir fuir rapidement au cas où un ours, des indiens, un rapide, un couple de moufettes (rayer la mention inutile) viendraient à attaquer ??

 

Les maisons qui paraissent si respectables, si solides, sont parait-il un assemblage d’isolant, de feuilles plastiques et de bois, avec juste un petit parement de briques par-dessus pour le look. C’est comme des grosses boites à chaussures…

Quand j’entends les 2 mecs qui travaillent au dessus de ma tête sur la terrasse voisine, je n’ai pas de mal à le croire, puisqu’ils viennent de boucher un trou avec du papier avant de l’enduire

 

 

 

 

Mais pourquoi pas, j’aime bien ces maisons de Montréal, un peu défaites parfois, tout comme les jolies maisons de bois avec leurs galeries qu’on a croisé partout dans la campagne environnante.

Tant qu’on n’a pas un voisin colérique muni d’une bonne tronçonneuse.

 

Mais ce qui n’a rien de comparable avec ce que je connaissais, c’est l’étonnant village « playmobil » du Mont Tremblant.

De près ou de loin, ça fait tellement toc qu’on pourrait s’imaginer que c’était le but, finalement

C’est un peu Disney world au Québec, version station de ski, couleurs bleu électrique, violet, framboise, pour les toits peints, faux volets autour des faux murs en faux bois peints en faux blanc.

C’est lisse, propre, net comme la maison de poupée de Playmobil .

Alors pour le reste, comme a dit quelqu’un , le Québec, c’est …des forêts , des lacs, des forêts…C’est sûr, ça pourrait paraître monotone, dit comme ça…faut voir.

J‘attends les ratons laveurs, et glisser au fil de l’eau sur le lac Monroe, en observant un huard en train de plonger.

Je viens de rentrer de mon périple à vélo dans Montréal. Je me voyais déjà, extasiée par le musée d’art contemporain.

J’ai essayé de tenir plus longtemps que 20minutes en repassant soigneusement devant les même toiles pour voir si vraiment j’étais concernée…je l’étais pas, « faudra qu’on m’explique » est la phrase type dans cette situation..

Du coup, j’a i plutôt visité la galerie en plein air, Montréal lui-même est un musée de l’architecture transgressée : cubes de briques dont on a orné la façade de styles divers, factories fatiguées, grises et dépendues avec leurs fenêtres géantes, escaliers de secours qui se poursuivent sans relâche, en zigzags à travers les façades lambrusquinées ;

Et tout à coup au milieu de quelques splendides buildings (c’est vrai qu’ils sont très très beaux ces buildings de Montréal) une merveille de terrain vague mité et bouffé aux genoux, avec en son milieu un immeuble masure, une chose bien branlante, une dent cariée qui n’est ici absolument pas cachée à la vue. Je respire, je m’épanouis, je scrute la masure, je détaille les mille et unes flétrissures, les couleurs dégradées, les bruns rouille, les bruns violets du bois , de la briques vieillissante …

Montréal, soudain, m’a tapé dans l’œil. La simplicité avec laquelle elle admettait posséder et du très riche et du très délabré, je la retrouvais dans la façon dont chaque culture pouvait à son aise s’exprimer dans la ville, comme elle accueillait chacun avec un quartier pour lui réservé, un nid douillet à chaque communauté, ça c’était vraiment classe pour une ville de cette importance, avec les étasuniens comme voisins en plus, c’était pas gagné !

 

Au parc St Viateur, j’ai regardé trois écureuils qui se la donnait comme des fous, ça ressemblait à des chaises musicales avec arbres, et celui qui avait perdu son arbre partait à fond de train en rond comme les petits chiens énervés, en ramenant ses fesses sous lui à chaque foulée.

 

En vélo dans Montréal, on est roi, aucun sens unique aucun trottoir ne vous semble inaccessible, on roule partout si librement, nonchalamment et c’est un vrai régal, le trottoir s’abaisse gentiment pour nous laisser passer aux feux, et même si on se fait pouetpoueter aux fesses quelque fois, je pense que personne n’aurait l’affront de nous rouler dessus en peine ville.

 

 

 

 

9   Rome, Automne 2005

 

 

 

 

                                                                                                                                              Un petit voyage comme je les aime, notre nichée de quatre bien serrée, on va découvrir une ville dont tout le monde parle sans en savoir rien nous dire, Gala est de la partie, la pauvre , si elle savait en ce moment les mauvaises pensées que l’on nourrit à son encontre, être un vieux chien c’est pas toujours le top, on voit pas terrible, on entend encore moins, l’allure est parfois incertaine et engourdie, on attrape mal pour un rien, notre mini exemple de la vieillesse nous suit cahin-caha, bien obligée, comment se ferait-elle griller un steak en notre absence.

 Moustique pour être sûr que personne ne viendra lui chiper la bassine de croquettes prévue pour notre absence, en a mangé une partie avant notre départ, il arrive le bedon soyeux et distendu pour le petit câlin d’au revoir, les yeux berzilleux..

 

Traverser la campagne italienne, c’est loin d’être encore une habitude, on en a traversé des bouts bien moches, griffés d’usines ,de routes, d’immeubles cochons, vers en haut, Gênes et par là… Mais en dessous de Livourne, c’est bien plus aimable, même si cette ville portuaire, avec tous ses beaux restes dont elle ne sait pas quoi faire nous regarde passer d’un air désolé.

On longe la mer Thyrénienne, grise à cette heure, fouettée par une petite averse serrée, puis on rentre un peu dans les terres, le mauvais temps avec son charroi de nuages bien épais donne un air d’intimité à tout, comme un silence enveloppe les morceaux de campagne qui ont des teintes gouachées, on sent qu’on pourrait appeler quelqu’un là-bas, d’une voix nette, qu’on entendrait un chien japper, un bruit de porte, tout est proche.

Les petites bulles des pins maritimes flottent au dessus des crêtes à la queue leu leu, cédant parfois le pas à un alignement monolithique de cyprès, c’est dessiné pour le tableau, du prêt-à-peindre, composé avec harmonie, les collines, les lignes nettes des arbres, les fermes brunes monstrueusement belles et classiques sous leurs chapeaux plats de tuiles. La pluie a donné un vert tendre, alors que le doré des feuilles commence à peine. Les lignes d’arbres sont bleu de Prusse avec une pointe de terre de sienne brûlé pour le chaud.

Comme on se sent calme et bien à cette vue, dans ce statut de voyageur, ce paysage est un buffet, et je m’empiffre.

Rome nous accueille de sa circulaire vrombissante et  circulante, tellement circulante à cette heure , et pour un jour de signature de convention européenne, mazette, que nous y passons deux heures…deux heures à tuer, on s’y est mis à 4 pour ça, à rire des autres dans leurs autos, à chanter , à hurler, à faite la tête et à soupirer d’impatience, les deux lascars derrière ne se sont pas assommés de coups, ils avaient choisi d’en rire plutôt que d’en bagarrer….pour une fois .

On est arrivés à Tivoli finalement…et retrouvé nos esprits égarés dans la chambre d’une de ces énormes bâtisses carrées, oranges à force d’être ocres, plantées sur le bord de la colline à regarder Rome.

Tivoli ne se fait pas mousser, pêcherait même par un excès de modestie et n’hésite pas à affamer le visiteur,  quelques vagues petits bars dont la lueur verdâtre et le mobilier formica fait fuir même les mouches nous repoussent gentiment, on se bourrera donc pendant ce séjour, de pizzas avares et de sandwichs. .heureusement que nous avons rencontré la mamma et sa fille à la voix rauque, pour goûter  goulûment  à la pasta véritable, et ses fonghi porcini..

Le lendemain, puisque signature gnagnagna il y a, il nous est fortement déconseillé de traîner vers Rome, nous visiterons donc Tivoli,

Ça tombe bien, ça se visite très bien, Tivoli, avec un joli soleil d’automne, presque personne pour faire la même chose que nous, et une visite grandiosa à la villa d’Este.

Sérieusement je vais songer à peindre moi aussi les murs de ma maison, ça a l’air si simple, nous et les gars on s’y voyait bien, habiter là-dedans, ces grandes salles avec des grandes fenêtres sur un jardin assez royal, et toutes décorées de dedans avec des teintes comme j’aime (sauf certaines quasiment bariolées, limite kitch, trop récentes sûrement !)Brunes, vert sombre juste assez pour donner un air de confort vieillot et une lumière  vieux tabac dans ces pièces immenses.

Côté jardin, il était reproduit sur les murs d’autres scènes d’extérieur comme un reflet pâle et imaginaire de la réalité entrevue par les fenêtres. Dans un coin d’une pièce un homme en culottes bouffantes, l’air hésitant, se tient dans l’encadrement d’une porte, il a une barbe en pointe, de bas rouges et un gilet doré, il a fuit mon appareil et la photo est floue..

Il y a des histoires de chasse, de mangeailles et de bondieuseries là-dedans, quelques femmes nues avec des chiens maigres à leur côté, des angelots joufflus comme le veut la tradition.

Une dame docte explique à un groupe lancinant la signification cachée ou précieuse de tous ces décors..

 

 

 

10On est venu en Corse, Septembre 2002


        
        De la fenêtre, je vois les collines. En face, le ciel est en train de leur tomber dessus, c’est noir et gris là-dedans, il ne pleut plus mais le sol est luisant et le feuillage vert foncé, les voitures, feux allumés, avancent au pas. Tout à l’heure, nous étions, Simon et moi, accrochés au défilé de Lancone dans notre petite voiture grise, sous un déluge qui confondait la terre et le ciel, Simon m’a dit, « tu n’aurais peut-être pas dû nous emmener là, j’ai les boules ». J’étais un peu crispée aussi. Mon Klaxon faisait mollement pom pom dans les virages, nous longions la murette ruisselante et à gauche le rocher pesait de tout son poids.

 

Tout est bien, la nature est en place, de l’autre côté de la route on s’en va, par là-bas, et il n’y a plus personne, que les collines, les prairies, les chênes lièges. La seule maison est accrochée de biais, ses fenêtres sont trouées et elle attend le vide. J’aime. Je respire. Je n’ose y croire. C’est des rêves qu’on fait quand on est gosse, ou pire, quand on est grand, d’un endroit qui sent un peu la mer et la terre, sans le canevas serré des voitures rouges vertes et jaunes, des fumées, des pouêt pouêt, des lunettes de soleil, des bouées canard, de tout.

        C’est des souvenirs heureux qui remontent en boule, des chemins déserts, des traces de renard dans la neige, des arbres recroquevillés sous le soleil, des cailloux, des pierres, le visage des pierres. Ce n’était pas le même pays, non, c’était le Lot, mais quelle envie  de retrouver cette chose là, de la montrer à mes petits.

        On a trouvé un pays de mer, de collines et de montagne, de maquis serré comme une haie d’épines, de chemins raboteux qui reboulent sous les pas, avec un petit pêcher tout seul avec ses trois fruits, des vignes de part en part, des haies de pierre sèche, des petits mausolées beiges et roses calés entre les herbes..
Ici, les sangliers éventrent les chiens venus leur faire la cour de trop près pendant la nuit, les milans vous cernent de leur compas lancinant.

Les corbeaux en manteaux gris sont venus sur notre figuier, mais la deuxième tournée de fruits n’est pas encore à point, ils ont leur air sérieux de corbeaux en faction, un peu déçu, sûrement.

        
        On a appris depuis tout petit, à accepter que pour une chose bonne il faut en accepter plusieurs qui viennent gâcher ce bon, la gymnastique est bien apprise, à tel point que les lieux parfaits nous emmerdent, parce qu’on les soupçonnent de vouloir nous tromper à tout prix, juste pour la photo:
                                 

Les villages magnifiques du Périgord, ou du Pays Basque ou de Bretagne,   prêts à être consommés,  figés dans un apprêt comme des petites filles qui vont à la photo.



On arrive dans ces villages et les bras nous en tombent d’ennui, de lassitude, les maisons sont toutes rénovées dans le « bon » style, pas une fleur ne manque, les enseignes des commerçant  sont à l’avenant, et chacun est là, sur le pas de sa porte, et vous guette, car vous êtes la proie, le moyen de survie de ces villages. Pire, des parcs et des musées à thème garnissent les environs. Parc des lutins, parc ferroviaire, et j’en passe.
 Au franchissement des portillons de ces endroits magiques, je sens la dépression m’envahir, mes yeux crachent des larmes de désespoir et d’ennui insoutenable, je n’arrive même pas à donner le change à mes petits éblouis par les consternantes démonstrations..
De l’air, de l’air... On est presque heureux en ressortant de ce monde en toc de trouver sur le bord de la route une décharge sauvage, une voiture rouillée, quelque chose de vrai qui nous permet d’apprécier par contraste le sauvage des taillis qui ont commencé à les envahir.


        

Mais ici, pas un son de cloche, pas une rumeur, pas une histoire ne m’avait dit ce que j’allais trouver.

A deux kilomètres, par la petite route, nous arrivons à la plage de la Roya,
Elle a son lot de campings, et d’hôtels, mais une absence nous surprend au bout de quelques jours : La plage, intacte, avec ses taillis, quelques eucalyptus, la mer, transparente ou opaque suivant le temps et les algues, ses poissons, la plage, donc, n’a-t-elle rien pour attirer quinze vendeurs de frites, de barbe à papa, de beignets immondes ?

De la plage on a le port à contempler, il devient rosé dans le soir, vers sept heures et demi. Alors, il est tout illuminé de ce qui reste de soleil dans notre dos, derrière une échine des Agriates, les maisons roses et jaunes pâles bien alignées, les volets céladons, c’est vrai, on dirait que ça été fait pour faire joli, mais alors, il y a longtemps, ou en tout cas, ça ne vient pas te choper l’oeil pour t’obliger à apprécier la qualité de la camelote.

 
        
         Il règne dans Saint-Florent un désordre tranquille, les voitures se conduisent ici comme les vaches dans Calcutta, elles sont sacrées donc elles se promènent et s’arrêtent où elles veulent, pour brouter le bitume.

 
Pas qu’il y ai vraiment la place pour ça d’ailleurs, les rues sont plutôt petites et encombrées, et l’embouteillage veille, mais bon, il faut bien dire bonjour, papoter, aller chercher le journal, donc on se pose là, ou bien là, un peu n’importe où.
        Ce n’est pas pour ça que ceux qui attendent ou doivent faire des manoeuvres compliquées pour simplement passer sur la route s’impatientent, oh non, ce serait vraiment de mauvais goût, klaxonner ici, c’est une injure de pinzuti. Alors on s’arqueboute sur le volant quitte à frôler dangereusement les carrosseries, ou on contemple le port en attendant que ça se libère.

Les gros cars de tourisme qui traversent le village en plein été n’ont pas toujours de ces délicatesses, ils promènent leurs grosses fesses luisantes en force, quitte à emporter un pare choc, mais c’est sans gravité.

        D’ailleurs ici la rue n’est pas qu’aux voitures, elle appartient aussi à la pizzeria qui y installent ses tables et ses serveurs nonchalants, à la librairie qui y plantent ses présentoirs de Corse-matin tout frais, à l’épicerie, près de l’école, cageots de légumes, camion de livraison installé à vie. Entre tout ça les petits piétons comme dans une mégapole, s’insinuent, esquivent, rasent, mais au moment de traverser sont comme enveloppés d’une aura protectrice, le regard se fait transparent, on traverse ici comme si le temps s’arrêtait,  comme sur un nuage, et ça marche, les voitures-vaches s’arrêtent avec bonté.

        
.

             Je vogue entre deux eaux, pas encore plantée, mes petites racines sont à l’air et ne savent pas dans quel terreau se planter. Une certaine ivresse, une certaine liberté, qui, si elles demeurent deviendront de l’isolement. Mais rien ne presse, je suis amie avec la colline, ses petites vaches brunes flammées, ses guerriers de caillou crème ou je pose mes fesses pour contempler le paysage.

 
C’est l’Automne, les verts luisants et sombres ont laissé la place à des gris verts doux et pâles, le ciel est lourd de pluie et au loin on entend le ronflement des vagues qui viennent lécher la Roya.

 
     J’aime marcher sur le chemin en craignant un peu la pluie, c’est plus intime qu’au grand soleil, c’est secret, grand silence et petits bruits tout proches, un geai qui s’élève, des moineaux qui se battent dans le lentisque, le bruit de l’eau, ça y est il pleut. Ça fait des petits tapotis comme des pattes sur un tapis, je rentre le cou dans mon col pour éviter que s’y infiltrent les gouttes froides.

La campagne est ici un voyage à elle toute seule, on se retrouve comme parmi des vestiges, quelles sont ces murailles, ces escaliers demi enfouis sous les salsepareilles, ces trous, ces puits bordés de figuiers.

J’ai grimpé par ces murs, au dessus, dans le fouillis, j’ai contourné la pointe qui fait comme une visière au-dessus de la plaine de vignes, j’ai découvert un passage, un balcon, une terrasse secrète, où les éboulis ont des formes de borgborismes, de bubons, de boyaux. Des petits, et des géants, j’en ai volé un bébé. Le maquis m’a ensuite avalé, mille sentiers m’appelaient, et puis soudain plus rien, je me retrouvais noyée de buissons hautains qui m’accrochaient la veste. Prise au piège, je me suis ramassée comme un sanglier, j’ai rentré la tête dans les épaules et j’ai foncé dans les broussailles, me créant un goulet comme un cochon sauvage.  

 

 


                                        Pâques à Porto

 

 

On a posé notre petit campement, tente pour les deux gars, le fourgon toutes voiles dehors, et la voiture, grand luxe...on a l’impression d’être des campeurs « pro ».

Ici, les rochers sont vraiment roses-orangés avec des formes pas possible, des trous , des bosses, une sorte de crème durcie, des eucalyptus géants..


En venant, on est passé par la vallée du Niolu, désertique d’abord, avec des chaos de rochers et la rivière au fond, ensuite ça grimpe dans les pins laricio géants, grande forêt, cochons miniatures en petites troupes apeurées qui vaquent d’un côté à l’autre comme des bancs de poissons.


Je viens de voir une sorte de petite belette noire, gorge pâle, queue courte, sur les pierres, elle cherche les souris mais les souris l’ont vu et se sont enfuies.


Porto respire le creux, l’anfractuosité, l’éboulis, c’est beau mais oppressant, vite froid quand vient le soir, humide sûrement, loin du plein du soleil , quelle idée d’avoir fait un village là, mais il faut bien profiter des rares accalmies de cette côte en colère pour installer quelques bateaux, pêcher un peu.

Piana est bien plus accueillante , ensoleillée, ouvrant les bras, belle plage d’Arone comme un croissant de miel et de fleurs, les monts et vaux autour respirent la liberté, une Irlande de Corse, c’est vaste et reposant, la route court sur la crête, comme un chemin d’école buissonnière.


 
On a loué un petit bateau, genre Zodiaque, poupée gonflable de la mer, on se prenait pour des vrais de vrai.


La découverte de la réserve de Scandola: faune et végétation : que pouic, poissons: nada, tortues et dauphins: de chnouf, mais des rochers somptueux, de volcanique tout à fait mordorée, violette, grise, noire, gueules de sorcières béantes et crochues, viscosités, accrocs, gélatine momifiée, c’est retombé comme c’était parti, une pâte en fusion pleine de slop, de sproutch, qui s’est fixée là, sur la mer.

Une sacrée calamité si on y songe pour un Robinson qui serait passé par là, pas moyen de courir sur la plage, avec un parapluie en feuilles de palmier, et découvrir la trace de Vendredi? Ne pas y penser.


      Pas un centimètre de surface plane où poser un pied, même sauvage. Il faudrait être fou pour atterrir là. Et grimper, qui l’oserait, et quoi trouver là-haut? Encore plus désertique?

  
      Désespérant, vraiment, de quoi se rejeter à la flotte aussi sec, mais bon, pour  se retrouver noyé sous les méduses de toutes les couleurs, les petites bleues comme des bulles sans volume, posées sur l’eau, les petites violettes à pois, les jaunes, les orangées filamenteuses, les bulbes, les doigts, les OVNI en tout genre, tout ce que la nature peut inventer comme forme sans viande, façon gélatineux transparent, flottant comme de petites voiles, de petits parachutes.


      La réserve de Scandola est parsemée de larges taches de gasoil, laissées par les vaporettos pétaradants et ultra pressés, on entend de notre petite embarcation malmenée par les soubresauts de la mer, les commentaires aboyés, jetés en pâture aux badauds pressés comme des sardines, inaudibles pour la plupart  « EH AH, OU AE OA E AU IN » pour parler des  dauphins qui ne sont pas là..

La mer est un domaine étrange pour nous, piétons. On empiète sur une zone qui ne nous est pas réservée. Ca m’inquiète, de loin, les crêtes blanchies des vagues, la haute mer, n’est-ce pas.


 Et qu’est-ce qu’on irait faire dans ce vacarme, avec notre petit machin à boudins, et se rêver jetés dans la masse liquide et noire qui nous avalerait plus sûrement qu’un boa, comme un boyau, les vêtements comme des entraves lourdes, qui nous emmèneraient loin si loin de la surface encore claire. Quelle angoisse.


Depuis hier matin, nous sommes à Ajaccio, très différente de Bastia, vive, moderne, très méditerranéenne.

 
Partout, l’anse, immense, de turquoise et d’ocre, calme, médusée, d’énormes ferries  la traversent.


                On a trouvé LE camping sur la route des sanguinaires, en espalier, au dessus de l’anse.


 Il est baigné d’une végétation extraordinaire, une pépinière la jouxte. Vieillot, oui, c’est le mot, douche et wc, on dirait ceux d’une colonie de scouts. La familia habite la maison, au centre, avec le pépé, la mamie toute fuchsia, grosse baleine à la voix crissante, son mari doit regretter le bon vieux temps où y avait pas tous ces étrangers, les enfants, je ne les ai pas vu, ou alors était-ce le très gros morceau de lard à deux pattes, son fils lui ressemblera plus tard, il est déjà hargneux comme un crabe de roche.
Petit et grand doudou l’ont surnommé « tête de clou », ça ne lui a pas plu, lui qui est si fier de sa tenue de foutballeu si laide.


                Se baigner dans de l’eau si pâle, opalescente, ce vert céladon comme une pâte de verre, à la fois froide et attirante. Je suis la seule des 4 à me baigner, malgré la fraîcheur d’Avril, malgré les jolies méduses, malgré le vent qui frise sur les vaguelettes, mais étonnamment, je n’ai pas froid dans l’eau. Tout est si calme, si beau, la  végétation à elle seule est comme un soleil. La plage de la pointe est une Irlandaise qui aurait grillé au soleil d’Août, de vastes prairies rondes la surplombent, peuplées de moutons.

        


Octobre 2003:

 

J’ai enfin compris,

Il ne faut pas entrer dans l’eau à petits pas, comme une poule d’eau, comme un « chevalier Gambette », pas du tout.


Lorsqu’il fait froid et venteux, que s’amoncellent partout autour de gros paquets de noir et de gris, il faut courir du haut de la plage, les petits cailloux s’immiscent dans la plante de pied comme de petites hallebardes.

Mais au fur et à mesure des pas, de la foulée haletante, une espèce d’indifférence  à la douleur s’installe, le corps est devenu comme dur, comme armuré contre l’extérieur, il est à ce moment là facile  de franchir le mur d’effroi que cause une mer grise  et dure comme un morceau de silex.


Le choc est violent mais très court, il faut crier fort, se débattre, lutter et très vite c’est la délivrance, l’énergie déployée est si intense qu’elle crée comme une sorte de magnétisme autour, je nage...

 

Cela fait un an et deux mois, nous sommes là depuis tout ce temps, et j’ai déjà  failli la renier, cette île, quand l’été la brûle, que jour après jour, on ne sait plus que compter le ciel bleu, je rêvais d’Irlande, je me suis surprise à avoir la nostalgie de la Bretagne. Je rêvais d’eau, j’attendais.


      L’été, ici, écrase tout, heureusement que cela n’effleure pas la multitude de touristes venus la connaître, s’ils savaient, c’est comme de contempler un paillasson en lieu et place du diaporama ordinaire.   Alors, on fait quand même ‘oh » et « ah » devant les belles plages du Sud, devant les massifs violentés par le feu, parce que tous ceux qui sont venus voir le spectacle ne comprendraient pas.

Je savais que j’attendais l’Automne, et en deux coups de cuillère à pot, c’était fait, il a suffit d’un nuage, les couleurs sont toutes revenues, d’un seul coup, je m’en souviens, c’était pour l’anniversaire de grand doudou, début Septembre, une belle rincée qui avait tout secoué, l’eau du vieux port était comme une marmite noirâtre.. .

Depuis, j’en ai le souffle coupé.

Chaque fois que je passe là-haut, je frôle le débordement vertigineux, l’escapade meurtrière, ma petite auto  plante parfois sa roue dans le creux du virage, parce que je suis occupée ailleurs plutôt que de conduire: de regarder tout ce creux qui dévale, c’est pur, c’est net, les petites vignes propres, la colline aux phalanges de pierre adossée derrière st Florent.

Le moutonnement vert mauve pâle qui s’amuse, j’en ai des tremblements amoureux.  

Quand  je remonte par Lancone,  juste avant d’arriver à ce même rond point, je suis obligée de penser à ce petit endroit sur la gauche.

 Il me plaît, tout y est ordonné comme il faut, murette, parc en bois, et pailler de pierres.
Et ce gros Billy, le taureau  solitaire qui traîne son ennui, avec son air  de fumée noire, ses épaules de lutteur et son gros cou rentré, il a l’air placide, le gros Billy, et s’il ne l’était pas, sur sa moquette d’herbe usée .

 
Il n’a pas la chance des petites vaches du col de Teghime, qui ont le droit de batifoler sur la route comme des écolières.  Leur propriétaire a beau plantouiller quelques piquets d’un air las, l’herbe des bas côté sera toujours la plus belle pour les filles de l’air.

 

C’est juste des terres secouées , ébrouées, ébranlées, des vertiges, des repos, toutes les nuances que le vert et le gris veulent bien y mettre , et à petites touches fines, toutes les couleurs de l’arc en ciel

.
      Impossibles à peindre, tous ces coins, je n’en ferais que des clichés, le même arbre aux branches distordues, un chêne liège, je crois, il a le tronc noir, il est planté comme un gendarme quand je descend vers l’Ortale,  ses branches me font des signes  ....  
Et le clocher de Patrimonio, qui jaillit derrière la route, en contrebas. On ne l’attendait pas, il est miel et caramel, irréel il se détache sur le fond chocolat roux de l’Automne.

 

        Et puis il y a tous les morceaux que je n’ai pas encadré dans ma tête, les libertés partout autour, ces landes de chèvres et d’arbouse, ces combes marquées de murettes, ces canyons invisibles sous la mousse du maquis.

        


        Parfois, tout s’arrête,  un temps immobile de gris de pluie sans rien, pas une once de vent sur l’eau et là, il faut marcher tout doucement, pour ne pas provoquer de remous, la mer est plate  comme une flaque , un reflet d’étain,  et on voudrait attendre un peu, pour voir , dans ce silence.  On se croit dans une histoire.

Parfois au contraire,  ça rugit blanc fouetté sur plusieurs centaines de mètres de mer  épouvantée, elle voudrait se réfugier sur la plage, le vent la mord, bouscule tout sur son passage.

Un bruit inouï, pagaille dans les petits bateaux qui s’envolent, la mer court maintenant sur la route comme une femme qui a peur.

 
      Il faut aller sur le port pour profiter du mugissement des filins, ça occupe toute la place, on ne peut plus se parler, c’est aigu et transperce l’espace , un hurlement . On est là, avec le manteau rabattu et plaqué, giflé à deux mains, les mèches fouettent les yeux, c’est spectacle et on ne sait pas si ça finira bien.


        
        Quand l’été foudroie Saint-Florent, on observe les touristes. Ils sont là en masses compactes, avec des droits, beaucoup de droits, peu de devoirs.
Quand on est touriste quelque part, on est un peu comme dans un grand parc animalier, on observe la faune locale. J’imagine qu’ici, pour les continentaux, c’est encore plus marqué, on vient en visite dans la réserve de gens bizarres.

Du coup je crois qu’ils en rajoutent une bonne louchée, les visités. Mon voisin en tous les cas fait le Corse à merveille, celui qui convient, le fatigué, avec le parlé qui traîne, les histoires de fusils qu’on sort de la voiture, de famille qui ne se parle pas.

Il faut dire que dans le coin, on a des figures remarquables, les bergers jouent parfaitement les bergers, les chiens de bergers sont bien, les brebis font tout à fait corses elles aussi,  des noires, des  brunes, des beiges, avec les oreilles qui pendent et le bout de nez un peu louis XIII, une laine longue et filasse.
Les chèvres sont très chèvres, blanches éclatantes, ou bien pie, ou bien toutes flammechées de beige brun et bouquetines parfois.

Le pêcheur, en bleu comme il se doit, range ses filets rouges sur sa barque blanche à filets jaunes, c’est la photo de choix, je conseille,  parfois de grands cônes brodés de fines tigettes de bois taquinent la curiosité du visiteur, « magnifique » se dit-il en avalant la chose de son instamatic, « sûrement pour attraper les langoustes »...

Maintenant qu’on a appris qu’il fallait aimer tout le monde, enfin en tous les cas avoir de la compassion, oui ben ça revient au même, on est devenu salement hypocrite. Même les c… d’en face avec leur restaurant typique-pas-corse, (sont italiens, les gars eh !) je dois feindre de penser qu’ils ont mérité leur part de bonheur. Même s’ils mangent un peu la mienne au passage ? Ça, c’est pas précisé dans le livre.

Admettons, je ne leur voue plus une haine féroce, je leur souhaite juste un petit incendie de rien du tout. Non, faut être honnête, en ce moment j’entend moins le guitariste croisé avec un mouton des Pyrénées chanter dans ma chambre. C’est vrai, dans certaines de leurs soirées typiques, c’était tellement fort que je croyais qu’il était assis sur la commode.

Sinon, dans le quotidien, c’est justement vers minuit que je ne sais pas bien pourquoi, tout ce petit monde se met à brailler très très fort. Les enfants hurlent, la maman avec une voix-carabosse fait ses commentaires en s’époumonant. A force, ils sont tous devenus sourds, donc doivent hurler comme des fous pour se faire comprendre. Le père s’y met un peu plus tard, il fait le débriefing de la soirée. Quand il parle normalement on dirait qu’il va tuer quelqu’un. Au début je pensais qu’il y avait bagarre, mais non c’était une conversation normale.

Ils ont eu un petit roquet monté sur piles Wonder, personne n’avait trouvé le bouton du son sur ce chien là.  Il se promenait tout le temps sur la route. Qui sait, un automobiliste bienveillant…

Avant l’été, c’était plutôt le modèle jeune chien fou qu’on attache et qui pleure en s’étranglant, ne sais pas ce qu’il est devenu celui-là. Depuis ils aboient à la place du chien.

Quand on passe au village dans la portion de route transformée en bidonville par leur soins - pour le besoin d’un petit commerce de proximité - on se regarde au passage, chacun s’arrangeant pour dire des choses innommables rien qu’avec le noir des yeux..  Même  pas peur.


        

 

11 Vacances Eté 2006

 

Installés dans de profonds transats, tandis que nous voguons vers Toulon et de nouvelles aventures, nous avons tout loisir d’observer la population passant sur le pont devant nous, des groupes humains de différentes sortes, un jeu des 7 familles format  réel. C’est très amusant d’essayer de retrouver la grand-mère, le petit neveu, petite sœur qui geint, grand frère atone.

Les familles sont des bulles de ressemblance métaphysique. On ne sait pas d’où ça vient et évidemment nous-même sommes incapables de voir dans notre propre famille ce mimétisme incroyable, mais il est là, il existe sans aucun doute, quelle que soient les différences physiques entre les membres de la famille il y a la « bulle ».

Les jours et les nuits ont façonné une entité, les habitudes de vie, la façon de manger, les choix de loisirs et vestimentaires, le regard englobe ce tout, et reconnaît.

Il y a la famille qui se sent bien partout, on dirait qu’elle a fait la pub pour Ricoré, complètement à l’aise, de grands enfants gentils assez cools, le garçon a le jean en perdition sur le caleçon, la jeune fille a choisit ethnique, la maman et le papa sont enlacés avec de jolies rides au coin des yeux, des allures décontractées pour La Redoute et un petit troisième enniché entre leurs jambes. Je vais sûrement être un peu jalouse parce que la maman ne fait pas ses 40 ans, qu’elle a l’œil bleu et le teint bronze et des jolies jambes, accompagnée d’un grand échalas de mari qui fait un peu grand gosse, avec des pieds nus pas vilains dans des tongues, on a envie de leur faire un clin d’œil quand ils passent. C’est agaçant.

Tiens là,  un père et son fils, on dirait un copié collé  , le mimétisme est frappant, le papa est stressé serré, cheveux mal ficelés à la Gaston Lagaffe, noirs et un peu rares, des lunettes avec triples foyers. Derrière, les yeux ne sont pas deux lacs transparents dans lesquels on se noie, non non.  Le dos est un peu voûté et les mains, qu’est ce qu’elles font ces pauvres mains, elles s’agitent, elles sont nerveuses, elles ne savent pas où se mettre..

Le petit est pareil mais moitié moins grand. C’est de l’épanoui de chez épanoui tout ça madame, mais bon, il parait qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Voici venir la famille « bien polie »,  niveau éducation, on a du souci à se faire, et d’ailleurs comment ils font ces parents là pour avoir des enfants aussi propres nets pas un pli dit merci ? C’est juste parce que les parents sont des gens supra hyper calmes et sereins et droits dans leurs baskets et qu’ils n’ont que des bonnes pensées que leurs enfants sont comme ça, sans efforts ? Comme les énormes familles catho de chez catho, dans lesquelles on a l’impression qu’on ne  fait pousser que des anges qui ne crient jamais ne s’empoignent pas la tignasse ne foutent pas leur  jus d’orange par terre en vociférant ? C’est injuste, ça voudrait dire que nous on est pas si bien.

Pour nous venger on imagine que c’est une famille bien tenue mais ennuyeuse, qu’est ce qui m’empêcherait tiens pour fiche un peu le bazar d’entraîner le petit garçon avec ses pantacourts beiges et le pull bleu marine à courir jusqu’en haut des escaliers en ferraille ce qui fait un bruit d’enfer et à le redescendre sous les yeux stupéfiés de ses parents sur la rambade toute rouillée humide d’eau de mer et se saloper tout son propre, hein, oui, qu’est-ce qui pourrait bien m’en empêcher.

Non,  J’aurais trop honte, d’être une vilaine maman qui montre le mauvais exemple, déjà je le montre à mes propres enfants, ce n’est pas bien.

On regarde la famille polie passer lentement, on  ne dit rien on ne fait aucune remarque, on fait comme si on était comme eux.

Il n’y a pas que des familles sur le bateau, il y a d’autres sortes de groupes humains.

A côté de nous, trois femmes : une petite souris frêle et âgée, légèrement effarouchée, et deux femmes d’une quarantaine d’années, très différentes.  Elles ont organisé un petit pique-nique sur les chaises longues ce qui ne va pas sans occasionner quelques difficultés, une surface plane et stable aurait été largement préférable au déballage de choses humides et poisseuses.

Une des femmes est manifestement en permanence excédée par les deux autres, elle est brusque, un peu exubérante, se lève, marche de long en large en arrachant  voracement des lambeaux de sa proie, en l’occurrence un morceau de melon (comment sont-elles arrivées à découper du melon sur leur transat, j’ai dû rater un épisode ?)

Dès que l’une des deux autres manifeste une envie, une volonté, la première souffle, déjà épuisée nerveusement d’un tel manque de tact, elle a les yeux qui partent en haut aussi, ça veut dire qu’elle est d’une intense patience.

« Deuxième dame » découpe maintenant  ce qui semble être du saucisson et lui en propose, réponse de l’excédée: « pas trop épaisse, la tranche, tu sais je ne supporte pas quand c’est trop épais ».

« Deuxième dame » qui coupaille ça sur son genou avec un canif en plastique grommelle une chose inaudible du genre : c’est pas facile de couper du saucisson, déjà, alors…  On la sent elle aussi un peu agacée mais « en dessous » de l’autre, pas assez éclatante, mordante jubilante, on l’entendra juste marmonner.

                                                                                                                                           

Deux grands ado viennent de passer, ils sont trop mignons, un des deux à la tête toute moutonnée et ça gambade et sautille autour de sa figure, ils ont l’air comme il faut, c’est-à-dire surtout totalement désabusés, vitrer le regard,  busterkeatoniser le visage pour que aucune mais alors aucune expression  ne filtre.

Je sais qu’ils on le regard en double file pour scanner les cibles potentielles. Et là une débauche de moyens pour plaire : prendre une démarche d’ours polaire, parait que ça marche, ou ça marcherait ? Ou ça eut marché ?

L’avantage c’est que ces deux là on pourrait les placer n’importe où, ils ne sont pas typés : « voyageurs en ferry »,  je ne sais pas ce qu’ils fabriquent,  ils traversent rapidement les ponts de long en large, de la même démarche lourde, le regard sur les baskets, les épaules en avant. Des tas de trucs à faire sûrement.

 

Les stewards italiens de la corscica-ferry me font rire, très smarts dans leur vestons blancs, appliquées, l’œil bas sous le sourcil haut, on dirait des artistes de ballet, l’impatience est à fleur de manchette, faudrait pas trop tarder à annoncer le café ou le té con latte, il vous désigne le petit gâteau malingre de son doigt de gant blanc, le sourcil de plus en plus arqué, no ? No ?

Vous faites un geste désespéré pour dire que non non décidément, on ne va pas céder à l’horrible tentation de cette petite chose.

Devant moi, une petite femme un peu boulotte de profil approche tel le boa constrictor la victime de sa bouche, un énorme pain au chocolat, celle-ci s’ouvre alors comme la porte secrète  de l’île du professeur Torpille, et une langue rose blanchâtre apparaît et sort sur une bonne longueur pour accueillir le visiteur,

C’est fou comme ce petit geste si on l’observe bien peu devenir rapidement obscène .de la même façon que les gens qui mâchent non seulement la bouche ouverte mais en poussant de temps en temps la nourriture engouffrée avec la langue de façon à ce que tout le monde voit bien ce qui se passe pendant la mastication.

La dame boulotte mastique ;. Elle a l’œil bleu un peu porcin, le sein généreux, mais je subodore une âme gentille et confiante.

La mastication est de règle sur le bateau, ça doit permettre d’occuper le temps.

La femme  qui est assise un peu plus loin, a quand à elle une mastication un peu insolente et très marquée , la bouche reste entrouverte, le mouvement est latéral, saccadé, volontaire, comme le menton, porté bien en avant.

La mâchoire est large et carrée, carnassière, c’est ce qu’on dit. J’imagine une nature un peu brutale et peu encline à la négociation.

Une troisième masticatrice dans mon champ de vision,  un mouvement latéral, nerveux, bouche fermée, une coupe de cheveux antédiluvienne , Mireille mathieu-esque, la peau parait parcheminée, poches sous les yeux et pommettes marquées, c’est une anxieuse, à n’en pas douter.

Tiens, Jésus passe d’un pas lent et nonchalant, l’assurance tranquille de l’éternité sûrement.

La dame d’à côté parle depuis tout à l’heure comme une rivière qui coule, sans arrêt, d’un ton monocorde, de tout ce qui la concerne, de son accouchement, (c’est fou ce que les femmes aiment parler de leurs accouchements même avec des gens qu’elles ne connaissent pas très bien !!) de l’excellence de ses enfants qui font évidemment de brillantes études, etc.. Sa voix se casse à force, on dirait la voix de Bruni Tedeschi, le monsieur gentil en face d’elle survit avec un sourire douloureux.

 

 

 

 

 

A la plage :

 

Aller à la plage en été tient du masochisme, surtout sur une plage comme celle d’Hendaye. On s’est imaginé sardine à l’huile et on l’a fait : tourner pendant de longues minutes derrière une file de voitures surchauffées, l’œil lorgnant le moindre espace libre dans lequel on pourrait peut-être plier un peu la voiture pour qu’elle rentre, mais si on verra rien, et puis même si c’est un petit peu interdit pourvu qu’on s’arrête de tourner, noon, on est reparti vers le centre-ville, y a plein de bazar, ça s’arrête, évidemment, un bouchon, puis y a la fanfare, c’est les fêtes du 15 Août, qu’est-ce qui nous a pris, en plus on a deux voitures à garer, ça va être complètement impossible. On se re-écarte de la foule avec plein de « locaux » tout habillés en typique qui nous regardent d’un air  de bullmastiff en poussant à peine la fesse pour qu’on passe, et si des fois on allait les effleurer est-ce qu’ils nous sauteraient sur le capot en criant olé avec une banderille pour nous la fiche entre les deux yeux ?

On a trouvé une place. Là on est content, on prend tout notre temps, on regarde avec un tout petit peu de condescendance et de plaisir la file de voitures qui continue à déambuler, ils vont passer l’après-midi à ça les pauvres autres, mais pas nous.

Y avait même de la place, un petit peu, sur la plage.

Bon bien sûr c’est là que passait auparavant les égouts et on est même pas sûrs, qu’enterrés, ils ne débouchent pas, les salopards, un peu plus loin sous l’eau pour que personne ne les voit, mais on fait semblant de rien, on étale nos serviettes et on prend un air de circonstance quand on est sur la plage c’est-à-dire béat … Et on commence à mater.

Auparavant, on se sera éclipsé quelques minutes sous prétexte de goûter la fraîcheur de l’eau, jusqu’à la taille en prenant soin de ne pas se placer trop près du reste du monde pour accomplir notre petite tâche secrète qui rendait l’attente dans la voiture tellement intolérable.

Enfin on peut s’asseoir sur la serviette et mater. C’est la seule occupation sur la plage si on ne veut pas passer pour des sportifs à la petite semaine avec une raquette en plastique et une petite balle qui fait schpok. On a beau ricaner quand on joue à ça, on se sent néanmoins assez mal et on a tendance à tirer toute les 5 secondes sur l’élastique de maillot de bain.

Trois types descendent sur la plage, le look de Clavier dans les bronzés, avec le mini-slip de bain, ils s’arrêtent à mi-plage et se retournent en prenant l’air dégagé, en fait c’est un tour d’horizon façon laser pour repérer de la minette.

On dirait les garçons en CM2 qui reluquent les filles, le même air un peu pataud avec les bras qu’on sait pas quoi en faire: Je les croise, non, je les laisse pendre, ça fait cruche, je me gratte la tête, j’enlève et je remets mes lunettes, et hop je me remonte l’élastique du slip sur le haut de la cuisse.

Le festival du tiré d’élastique, c’est la sortie de l’eau, hommes ou femmes, tous égaux devant cette adversité. Le maillot à une nette tendance à se mettre pas du tout comme il faut quand on sort de l’eau. Madame replace ses avancées, et descend l’ourlet sur la fesse droite, on jette un petit coup d’œil vers le bas et enfin on relève la tête d’un air courageux. Il en faut pour remonter les 100 mètres de hauteur de plage devant tous ces regards acérés.

Monsieur sort du bain, pareil : on regarde si elles sont bien en place d’un petit coup d’œil,  on tire tout ça un peu vers le bas, et en général on se flatte les abdos d’un revers de main.

Lors de la descente vers l’eau, c’est plutôt sur la fesse, le petit effleurement, avec les doigts légèrement pliés, comme pour enlever quelques grains de sable.   Et surtout, après avoir baissé le nez pour la vérification, on dégage le menton et on regarde loin,  c’est pire que le « débarquement » au niveau mitraillage.

 

Au milieu de tout ça, un type, la cinquantaine légèrement bedonnante mais avec un semblant de carrure sportive, cheveux gris trop longs, le portable niché à l’oreille, déambule comme sur la croisette au milieu des carpettes.

Lui il est carrément tout much, ça ne le gène pas du tout de s’offrir en pâture aux regards, au contraire, il adore, doit être chef d’entreprise, gros 4X4 luisant, piscine, villa style mas provençal.

Pas gêné il s’installe face à un groupe de petites nanas, il se carre, les deux pieds un peu écartés dans le sable, et papote en libidinant sur les pré pubères toutes bronzées.

A la montagne

 

On a couru se réfugier dans les montagnes toutes vertes, où même on dit bonjour aux gens parce qu’il n’y en a pas encore trop. Vous imaginez, dire bonjour sur la plage comme on le fait en montagne ?

Remarquez en montagne on choisit aussi quand même. Moi, je ne dis pas bonjour à tout le monde et dans n’importe quelle situation. Quand la grimpette est cruelle et que je deviens boursouflée et rouge, en faisant « han » pour me hisser sur chaque caillou, je croise les « descendeurs » à hauteur des genoux, je ne dis pas bonjour aux genoux, de toute façon je ne peux plus parler, je fais semblant de pas les avoir remarqué. Ça passe très bien.

Par contre quand je descend, je dis bonjour aux crânes ruisselants qui montent, ils ne peuvent plus feindre de m’ignorer, je ricane bêtement en  entendant leurs plaintes à peine exhalées : « beuchuuur »….

Je ne dis pas bonjour quand la tête de monsieur ou de madame ne me revient pas. Ou alors si, exprès pour voir s’ils sont aussi désagréables qu’ils en ont l’air. Souvent, oui.

Parfois  je ne dis pas bonjour, parce que je regarde les vaches. Il faut dire que les vaches d’ici sont impressionnantes de santé.

Silvester Stallone à côté, c’est du pipi de marmotte.

Elles sont énormes. Avec des plaques de muscles sur les épaules, de la viande partout, bien répartie, la peau nette, le poil fin et doré, l’œil charmeur.

On sent qu’elles pourraient d’un coup balayer leur cantine de tous ces micros promeneurs qui marchent sur la nourriture sans faire gaffe. Il suffirait qu’elles se mettent un tout petit peu en colère, oh même pas, qu’elles soient légèrement courroucées, un trottinement un peu ferme dans notre direction, avec la tête là.

Les cornes sont appréciables aussi, la pointe après deux virages arrive bien comme il faut juste devant le front. Aucun véritable effort à faire pour en choper un par le bourrelet et oui on lui avait dit de maigrir un peu, il l’a pas fait tant pis, et hop secouer tout ça au dessus de la jolie vallée qui est bien plus bas, on en entendrait plus parler du gêneur tiens.

Heureusement que je ne suis pas vache….

 

Dans les montagnes pyrénéennes, on a le masochisme heureux, on en chie pour monter, on en chie encore plus pour descendre, et pour finir, on a l’impression d’avoir passé la plus merveilleuse des journées, c’est à n’y  rien comprendre. Le plus agréable n’est même pas de s’arrêter puisqu’on a hâte de repartir pour aller un peu plus haut là tu vois le petit rocher gris, on va jusque là dis aller, on y va, on va toucher la neige ?

On sent tous ses os remuer, y a des morceaux là-dedans dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Les cavernes bruyantes de nos poumons crient au scandale, nos orteils s’écrasent douloureusement contre le front buté de nos belles chaussures de montagne, celles qui sont rangées en haut de l’escalier de la cave et qui servent deux fois par an. 

Quand on s’envole au dessus de nos têtes et qu’on se regarde d’en haut, vraiment, y a de quoi rigoler. 

En toute logique, après une bonne grimpette pendant laquelle on a bien senti tous les effets du bon air et de l’exercice comme dans les livres, on se jette sur la pelouse bien coupée en sortant avidement un paquet de cigarettes.

Se remplir les poumons de fumée, quel bonheur au milieu de la limpidité ambiante.

De toute façon si on regarde bien, on aime rien tant que faire l’inverse exactement de tout ce qu’on devrait faire si on était logique avec nous-même et même on prend plaisir à se contredire tout le temps ! 

C’est peut-être pour voir si on serait des fois assez fort pour quand même y arriver, on compte sur  une super bonne étoile musclée comme les vaches des Pyrénées en quelques sorte, qui veillerait constamment et nous verrait faire nos grosses bêtises, comme papa-maman quand on était petit : alors quand est-ce qu’elle me relève mon étoile avant que je fasse trop pire ?

Avec tout ça, on a pas encore été voir le musée du béret.

 

Moi, ceux qui m’éclatent, ce sont les moutons de la vallée d’Ossau, c’est des machins genre « génie des alpages » avec des dreadlocks plus très clean.

Quand ils se parlent entre eux on dirait des voix humaines, pas très malines, un genre « beuhhh ? ». Ça ressemble à une voix d’ado qui vient de muer, et au niveau comportement, c’est bizarre, ça me dit quelque chose aussi.

Exemple : « Eh Manu, tu descends ? -Ben pourquoi ?  -Ben ch’sé pas, tu descend ? »  Etc… en langage mouton bien sûr.. 

En fait toute la bande est éparpillée sur le flanc d’une montagne et tout à coup on ne sait pas pourquoi y en a un qui lève la tête et qui donne le signal : « on rentre les mecs ! ».

Personne en vue. Un berger subliminal ? Des chiens fantômes ? Sais pas, je vois rien. Toujours est-il que le super-mouton qui s’est lui-même nommé chef commence à bêler comme une corne de brume, tout ça en commençant à descendre.

Et les petits tas éparpillées là-haut là-haut à flanc de valdingues pleines de caillasses répondent : « on arriiiive, on arriiive, pas de paniiiique ».

Et ils se mettent à dégringoler à tout va comme si on venait de sonner pour la cantine.             Alors ça ne parait pas comme ça, mais c’est très agile ces petits matelas de laine , avec leurs 4 petites allumettes.

Ils ont le temps de bêler consciencieusement tout le long du chemin, histoire qu’on ne les oublie pas et rassurer le chef de troupe, et ça dévale joyeusement des raideurs à faire frémir le marcheur, avec du branlant, du roulant sous les pattes, même pas peur, et on prend même le temps de chiper une petite broutée en passant : mèèèègroumphmèèèè, qu’ils font en marchant-mâchant-bêlant.

En tout cas, ils font bien comme si on n’existait pas, c’est tout juste s’ils ne nous prennent pas pour un bout du sentier.

 

 

 

 

On a essayé le petit train d’Artouste. On savait que ce serait un pari difficile, la dame des chalets nous avait même un peu tancé en fronçant légèrement les sourcils, comme ça, pour dire que vraiment on s’y prenait comme des manches, ces touristes tous pareils, ils pensent que le climat est à leur service mais ça se passe pas comme ça ici, non mais, faut nous écouter nous les locaux !

Quand on est partis y avait comme une faible promesse d’éclaircie mais alors vraiment un soupir.

Devant le guichet c’était soleil franchement radieux, alors ben zou on a demandé la totale, c’était pour dans deux heures.

Quand on est monté en haut de la station, on a senti comme un léger souffle, rien, une rumeur.

Déjà avant le pique-nique, on a commencé à réellement cailler, heureusement le marchand de polaires, quelle personne bienveillante , était là, tout prêt à nous vendre ses merveilleuses marchandises, on s’en mettrait bien une autour des jambes, c’est fou ce qu’un petit short là comme ça , c’est pas complètement adapté.. On est en été ?

On s’est trouvé un espèce de nid d’aigle dans de l’herbe piquante, pour dévorer le contenu des sac à dos, c’était déjà ça de pris.

Et tout d’un coup c’est arrivé sur nous, une espèce de rien géant qui nous a mangé notre horizon, notre vue, notre montagne, tout, on y voyait plus à 10m. C’est humide, le froid.

On riait plus fort pour être sûr de ne pas se cogner dans un grizzli, et chacun dans son soi-même on s’imaginait coincé près d’une heure dans le machin cahotant sur rails, sans pouvoir remuer même la jambe, c’est taille nain, ce truc, juste pour aller se planter devant rien où il y a normalement un superbe lac, et revenir encore plus gelé. On s’attendait à voir surgir le prochain train, comme celui de la mort, avec 50 péquins tout glacés-blancs dedans, les yeux grands ouverts et des stalactites sous le nez, comme dans « le jour d’après ».

Ça fichait limite la frousse. On n’a pas pris le petit train.

 

Maintenant qu’on a décidé que le camping pur et dur, c’était bien, mais pas pour nous, on profite avec bonheur de tout ce que le monde locatif met à la disposition du voyageur éreinté, mais néanmoins curieux.

La version  petits chalets disséminés dans une verte prairie, ça nous tentait bien.

Je pouvais espérer y exercer mon passe-temps favori : l’étude du voisin, « voisin » étant le terme générique pour désigner tout ce qui  passe sur deux pattes à proximité.

Bien sûr dans l’idée, on voyait quelques riantes maisonnettes sur plusieurs hectares d’herbe tendre avec dans la partie basse une grande piscine d’eau calme et à peine ridée par un brise légère, auprès de laquelle, belle-soeurette et moi aurions pu déguster quelque cocktail sur une chaise longue en regardant au loin, au loin, nos enfants gambader gaiement tels de petits moutons.

La réalité me force à dire que les dites-maisonnettes par ailleurs fort charmantes, étaient quasi collées les unes aux autres, et que la piscine était une grosse bouée. Mais qu’importe le flacon pourvu…

Cette proximité ne permet-elle pas un bien meilleur contact les uns avec les autres ?

La bienveillance de nos lectures spirituelles ne nous a pas empêché d’appeler très vite le modèle de droite « gros lard » ou même « gros con », suivant l’humeur.

Chef de tribu abondamment pourvu par la nature et qu’un petit séjour à Koh Lanta aurait pu utilement dégraisser, il est devenu tout de suite la cible rêvée.

C’est un clan de moyen-sapiens avec des yeux scrutateurs. Quand ils passent en file indienne le long de notre mini terrasse, l’œil de pro  se coule dans la porte ouverte, évalue l’ensemble de l’installation, regarde un peu ce qu’on est en train de boire ou de manger, tout ça accompagné d’un « ‘jour » terne auquel on se croit presque obligé de répondre, nous qui sommes pris sous les phares comme des lapins affolés.

On les soupçonne d’avoir subtilisé notre balle de baby-foot, le crime est odieux, si l’on songe qu’on va devoir aller trouver la chef des chalets, la mine dépitée, le regard bas, pour en quémander une autre ! On va envoyer les enfants.

Depuis on ne les regarde que d’un air hautement méfiant. Non mais.

Aujourd’hui c’était lessive, le blanc avec le blanc, et tout le reste en vrac. On met la machine géante en route comme si c’était la première fois qu’on voyait une chose électrique. Elle est très intimidante, y a des instructions, et faut pas se louper sinon elle nous mange le jeton. Peut-être qu’elle nous mettrait une claque si on appuyait sur le mauvais bouton.

On lui fait des compliments après : comme elle lave bien, et comme elle est rapide.

C’est une sorte de déesse dans son genre.

On étale ensuite notre intimité au grand jour, à l’aide d’une maigre provision de pinces à linge. N’y en aura pas pour tout le monde, d’ailleurs la tripotée de mini choses pour famille nombreuse à deux piquets de là s’est faite la malle tout partout.

L’ange me dit de ramasser, mais le diablotin gagne à tout les coup et je file, pffff, difficile de devenir pleine de compassion.

 

Entre deux lessives, balades en montagne, course, activité diverse et essoufflante, j’ai trouvé une activité épatante sur place : la quête de la balle perdue.

Près du cours de tennis, un beau roncier de 3 mètres de haut, suivi d’un contrebas de 2 mètres 50 sur une minuscule et adorable petite prairie vert tendre entourée de murettes.

Au fond du cours, un bois.

Rien que du bonheur.

Une balle qui part là-dedans c’est la promesse d’une recherche passionnante, pas trop facile, mais pas impossible non plus.

Le chemin est toujours le même : se glisser-couler dans le trou du grillage d’un mouvement souple, sans se plomber les ischions sur le bitume au passage et s’accrocher la dentelle dans la ferraille, puis affronter le vertigineux contrebas d’une technicité intéressante de niveau 3 : un glisser-lacher, avec frotter de short.

Se réceptionner souplement si on peut, et sans se tordre la cheville, et là le bonheur : essayer de repérer dans tout ce vert la petite tache jaune vif qui fera battre le cœur. C’est aussi jouissif que de chercher un beau cèpe.                                                                                                           

Avec un peu de chance le petit point jaune est repéré dans la hauteur, inaccessible, c’est le mieux, on profite à l’avance de la joie de la récupérer, mais il y a encore un léger suspense. Trouver un bâton, atteindre l’objet de convoitise, le faire bouger, tomber dans les ronces, etc.… Magnifique.

Je reviens vers la civilisation les poches gonflées de mes trouvailles. Fière, je suis !

 

 

J’aime le vert.

                                                                                                                                           

Et du vert, ici, y en a partout, des petits carreaux vert tendre entourés de chemins de pierre, ils montent doucement à l’assaut des pré-montagnes, font des rencontres avec des petits bois secrets, il y a des chemins appliqués, patients qui serpentent, un virage à gauche puis un virage à droite, un ligne de couture zigzag qui gravit la bosse de velours à peine râpée par l’été. Il y en a une qui s’appelle la montagne verte, quelle drôle d’idée : ici il n’y a que ça des montagnes vertes. Elles sont hautes mais douces, comme des crânes de géants avec des favoris  de noisetiers, de chênes, de charmes, les bois dissimules des sentiers creux comme des rides caillouteuses, ruinées de grosses pierres, quand on y marche on disparaît complètement du paysage, avalé par la montagne, ça permet de monter secret, sans tapage, sans doute pour ne pas déranger les habitants.

On  traverse un village, de grosses maisons endormies, les portes géants au linteau en forme d’accolade, la pierre grise, les petites fenêtres arquées, parfois une galerie de bois sous l’auvent d’ardoises. Un petit berger des Pyrénées pointe sa bouille hérissée de poils rêches, les yeux brillants, il ne sait pas s’approcher en confiance, c’est toujours hésitant, et prêt à bondir en arrière, deux ou trois petites boules soyeuses d’à peine 1 mois l’accompagnent en poussant des jappements aigues, il les gronde et les repousse du museau.