D'accord,
papa m'a grondé, hier, parce qu'il trouve que je ne fais pas mes
devoirs comme il faut. Je les fais, mes devoirs ! Avec Robin, dans la paille.
Je lui récite mes leçons.
J'ai
pleuré, évidemment, pour faire venir maman, mais depuis qu'il
y a le bébé, elle n'a jamais le temps de me consoler. Elle
me dit : "Tu es grand, maintenant ! Arrête de pleurnicher !".
Elle s'énerve plus vite, alors même si elle me fait mes
bisous, c'est moins doux.
Mais
ce n'est pas pour ça que je suis parti avec Robin. Enfin je ne crois
pas.
On est monté
tout en haut, on voyait la maison et les draps de toutes les couleurs que
maman a mis à sécher dehors. Mais c'était tout petit.
Il y avait un peu de vent, j'avais la tête qui tourne.
J'ai
montré la forêt à Robin. On n'a jamais le droit d'y
aller, c'est trop loin. Mais là, je n'avais pas eu d'interdiction
!
Le chemin qui rentre sous les sapins est marron clair
tout épais et tout doux, quand on marche, on dirait de la laine,
de chaque côté, il y a de la mousse super verte. On dirait
l'histoire du chaperon rouge.
Moi,
je n'ai pas peur, mais je mets la main sur Robin, pour le rassurer.
Plus on s'enfonce dans
la forêt, moins on sent l'air doux et le soleil. Le vent est plus
fort, ça fait frrr, frrr en haut des arbres.
Il
y a des copains qui ne comprennent pas pourquoi je ne monte pas Robin.
Mais c'est mon ami, je ne vais pas me faire porter par mon ami. Parfois
je pose un escargot sur son dos ou des coccinelles ou des feuilles. Ou je
dors contre lui. Il sent le foin.
On s'est arrêté
parce que je n'entends plus rien. Il y a un gros nuage au-dessus, un gris.
Je sens juste un boum boum dans mes dents. Je sais que c'est mon coeur qui
bat fort.
"REEEE,
REEEE" C'est une espèce d'oiseau qui vient de crier.
J'ai un peu peur. Je ne sais pas ce qu'il y a comme animaux dans cette
forêt. Peut-être des sangliers ou des ours. Pas de tigre, je
sais qu'il n'y en a pas, enfin je ne crois pas.
Un peu plus loin on
a trouvé un ruisseau. J'ai sorti ma carte, enfin celle de papa, c'est
plein de taches vertes et marrons et de petites lignes; Je ne comprends
pas très bien comment on s'en sert. On a bu de l'eau du ruisseau.
Maman ne veut pas que je boive l'eau du ruisseau.
Elle était
glacée. Après, j'ai fait pipi dedans.
On
vient de rencontrer le facteur, sur la route. Il s'est arrêté
et il m'a demandé ce que je faisais là, tout seul. J'ai
montré Robin. J'ai dit que la maîtresse était malade
et que maman m'avait dit d'aller me promener.
Il a plissé ses
yeux comme ça. Et il a dit : "Tu sais qu'il va pleuvoir ?"
Et puis aussi "Rentre vite chez toi."
Il
ne va pas pleuvoir. Zut ! Une goutte.
On est sorti de
la forêt, par la petite route, il pleut tellement maintenant que je
ne reconnais rien du tout. J'ai mis mon pull en laine, il me gratte, mais
c'est comme si ça faisait chaud. Peut-être que le facteur va
repasser. Il aurait de la place dans sa camionnette, pour nous deux. Enfin,
peut-être pas.
Les
copains doivent être à la cantine. Il y avait raviolis aujourd'hui.
J'adore les raviolis. J'ai fini le chocolat. J'ai un peu mal au coeur. Robin
ne me regarde pas, il a la tête baissée et la crinière
qui dégouline. Peut-être qu'il voudrait bien rentrer.
J'entends un gros
bruit de camion derrière moi, il va nous écraser, et comme
ça on sera mort et maman viendra. Elle ne dira pas : tu es grand
maintenant. Elle pleurera.
Le camion fait "ouiiiii" et splashhh".
J'entends la portière qui s'ouvre.
-"Petit
? Petit ? Viens par-là, petit, viens vite, va !"
C'est une mémé
qui me prend la main. Maman m'a dit de jamais parler à des étrangers.
Je la suis. Le pépé à ouvert l'arrière du camion,
je vois juste des fesses et de pattes de vache, Robin monte dans le camion,
il a l'air très content.
Elle
m'a frotté la tête avec son tablier et mis son châle
sur les épaules. Ca sent la bouse de vache dans le camion, ça
sent bon, la mémé me regarde, les essuie-glaces font "zui-zuuuu,
zui-zuuu". J'ai mal au coeur.
On
est arrivé dans une vraie ferme, dans l'étable il y avait
des poules, et Robin s'est mis à manger le foin de la vache qui le
regardait avec ses gros yeux. La mémé m'a essuyé
les cheveux avec une serviette de la même couleur que la couverture
qu'elle a mit sur Robin. Le pépé est venu nous chercher avec
le parapluie. Dehors c'était tout gris de pluie.
On
est rentré dans la maison. C'était tout vieux, ça sentait
la soupe et la cheminée. Et le chat. J'ai entendu le pépé
qui téléphonait. Moi, j'avais le nez au-dessus d'un café
au lait. Maman ne veut pas que je boive du café. J'avais de la buée
dans les yeux et la mémé me regardait avec les yeux tout pliés.
J'étais bien.
Sauf que j'avais
plein d'eau dans les chaussures. Maman va me gronder. Je n'ai pas
le droit de mouiller mes chaussures.
Ils vont venir me chercher. Ils
vont me gronder devant les gens. J'ai fait une bêtise. Robin va partir.
Ils ne m'aimeront plus.
"Il
ne faut pas pleurer, petit" dit la mémé avec une drôle
de voix qui roule dans le fond de sa gorge.
Quand maman est arrivée,
elle était toute seule, le bébé était chez une
voisine, elle avait les yeux bizarres, et la voix bizarre. Elle m'a dit
: "On ne dira rien à papa. " Elle a dit, "Tu sais
, j'ai eu tellement peur", elle a mis ma tête sur
son ventre avec ses mains chaudes sur ma figure, elle m'a fait des bisous
doux. Elle m'a appelé son bébé.
Alors j'ai
dit "Et Pauline, elle est où ?"
Pauline, c'est ma petite
soeur, elle a 1 mois. Quand elle sera plus grande, je l'emmènerai
en promenade avec moi et Robin.
Fin.