Les
joies du poney
Si
vous voulez avoir un jour un exemple de l'abnégation de nos moniteurs,
de leur patience infinie, de leurs innombrables et louables efforts, allez voir
une reprise "poussin", le mercredi matin, au centre équestre
le plus proche.
- Il est onze heures , les "grands" de huit-dix ans dessellent avec la nonchalance et l'aisance des vieux routards. Des mini poneys de toutes les couleurs emmènent d'autorité au manège des cavaliers qui ne toisent pas beaucoup plus que le mètre.
Les petits ont mis pour l'occasion
des bottes rouges, vertes, bleues, des bombes qui leur mangent la moitié
de la tête . Ca commence là:
-M'dame, m'dame! Il veut pas
avancer, il mange!
-Et, le mien! Il a marché
sur sa rêne!
-Mamannn! Il m'écrase
le pied! J'veux pas çui là! Il est méchant!
-Non, ne le lâche pas,
Antoine! Antoine? Va le chercher, maintenant, aller! Si si, aujourd'hui
tu prends celui là. Il est très gentil, mais il faut le tenir,
quand même.
Après avoir récupéré
tout son monde, la "monitrice-maîtresse-maman" , la seule du
club à laquelle on songe pour ce genre de performance (elle est si patiente)
s'enferme avec eux dans le manège partagé en deux pour l'occasion.
Les parents se postent anxieusement à l'entrée, provoquant l'inattention
générale des "poussins". Les caméscopes
sont prêts à bondir sur le scoop familial.
-Maman!
J'ai faim!
-Maman! J'veux pas en faire!
J'veux retourner à la maison!
-Papa, regardes ce que je sais
faire!
Et le petit Maxime d'essayer de grimper sur son tout poilu
poney.
La mono doit aussi faire preuve
d'un peu de condition physique, puisque pour finir, elle hisse cinq fois vingt
kilos gigotants sur leurs selles.
-"Charlotte!
Attend avant de partir, tes étriers sont trop longs!
Le temps que Charlotte reprenne ses rênes en se couchant sur la
crinière, qu'elle se les emmêle autour des poignets, qu'elle tire
sur l'une d'elle au hasard pour revenir se coller dans le petit groupe, chacun
est un peu parti à l'aventure, volontairement ou non.
Romain martèle le cuir
épais de la selle avec ses petites jambes comme des allumettes, son
Lulu serait tout à fait partant mais il a la tête complètement
tournée à droite par un ajustement de rêne impitoyablement
inégal .
-"Aller, trotte! Trotte!"
-"Non, Romain, reviens
te mettre au milieu, toi aussi, je vais régler tes étriers."
-"Mais, m'dame, c'est bien,
comme ça, j'suis bien! " dit Romain qui a les genoux au niveau
des mains.
Au
bout d'un petit moment, c'est magique mais les cinq poneys sont bien à
la queue leu leu. Un épisode a du vous échapper, mais ce sont
les secrets de la mono . Tout va bien, c'est leur troisième leçon.
Elle sait qu'il faut être zen.
Peut-être qu'on pourra même trotter, aujourd'hui.
Une
fois là-haut, Antoine a pris comme les autres fois sa tête de cosmonaute.
Il est en orbite autour de la mono, mais il ne regarde plus la terre, on appelle
ça l'ivresse de l'altitude. Il n'entend plus rien, ne dit plus rien,
ne fait plus rien.
Il regarde sa maman à chaque tour, et on sent que tout ce qui se passe dans le manège ne le concerne plus vraiment. Il sourit.
Maman
est contente, puisque son petit est bien là-haut. Pour les apprentissages,
on attendra un peu, il n'a que quatre ans et demi.
Il a pris ses rênes en
paquet, et tient la selle des deux mains, au pas, on ne sait jamais. Les pieds
sont enfoncés à fond dans les étriers, pointés vers
le bas, son derrière est repoussé sur le troussequin...Peut-être
qu'il faudrait essayer la télépathie pour lui parler.
Romain-la-terreur-des bacs-à-sable
essaye toujours de trotter, mais son Lulu a le nez dans les fesses de Petit
Tonnerre, qui lui, est au pas, alors pendant que la mono ne regarde pas, il
tire un grand coup sur la rêne gauche : inefficace, elle est dix fois
trop longue .
Alors sa main grignote la longueur de cuir à la vitesse de la souris
sur un morceau de gruyère. Ca y est , ça marche, il va doubler,
il double!
Mais Petit Tonnerre , tel le
véhicule moyen sur la rocade, ne SUPPorte pas d'être doublé.
Il accélère à son tour, il va doubler aussi! Il double...Oscar
..qui a son tour...
Et voilà, tout en désordre,
il va falloir re-ranger les poneys, tss tss tss. La mono, paisiblement , attend
la fin du conflit inter-poneys pour remettre en l'état.
Et
Antoine , le cosmonaute, au milieu de tout ça!. Heureusement, il avait
déjà cramponné la selle, tout son corps tressaute avec
le petit trot saccadé du poney, son regard se fait glauque, il
ouvre grand sa bouche, mais rien ne sort.
Son Petit Tonnerre , en colère,
fonce comme un mini bison trapu avec à son bord un petit martien recroquevillé
et complètement solidaire du mouvement.
Ensembles, ils prennent le virage...,
ils sont en tête! Ouf, la monitrice connaît le scénario
et les voit repasser au pas avec sérénité: -"Tout
va bien Antoine?"
Comme maman vibrillonne,
inquiète, Antoine assure, et en passant se fend d'un sourire horizontal,
juste pour dire. Sa bouche est en papier, sa langue en carton, pas moyen de
sortir une parole rassurante à l'auteur de ses jours . Mais il a trotté!
Rassurez vous, tout cela n'a
rien à voir avec : "attention des images peuvent heurter les personnes
sensibles".
Entre
les poneys, cela ne va jamais plus loin que des disputes sur "qui sera
devant ", la mono les a dressés au sucre et au bisou, ils savent
bien que s'ils font des bêtises, ils n'auront ni l'un ni l'autre
à la fin de la reprise. Du reste, si vous êtes resté jusqu'à
la fin, regardez bien:
-"Bon, maintenant vous
allez doubler individuellement et vous arrêter au milieu".
Les petits cavaliers ne savent
pas encore "doubler", encore moins individuellement. Pourtant les
cinq poneys sont venus sagement s'arrêter ...tout autour de la mono, le
bout de nez levé, les naseaux frémissants, pour un peu ils s'assiéraient!
Comme ils l'aiment à cet instant , la grande bipède
avec sa queue de cheval, quand elle gratouille les chanfreins après avoir
fait la distribution de
sucres.
Tout s'achète, même la sagesse des poneys.