Naissance d'une vocation
J'ai emmené ma première ballade Samedi dernier.
C'était
pas triste. Il faut dire que je suis en vacances depuis huit jours, et comme
je passe mes journées au club, j'ai un nouveau statut: aide-moniteur.
Super.
D'abord,
quand j'ai vu arriver les gens que je devais emmener, j'ai failli me planquer
dans le camion: c'était que des adultes, et en plus je les avais jamais
vu.
A chaque fois, c'est pareil, on se demande à quoi ils ont pensé en s'habillant pour venir. L'été, c'est pas rare d'en voir arriver en shorts, et même en jupe pour une ballade.
Là, il y avait le coup des sandalettes, et évidemment celui qui étrennait sa tenue "Clint Eastwood" pour l'occasion.
Ils étaient cinq.
La
monitrice m'a dit de faire preuve d'autorité, s'il le fallait. Moi, je
veux bien, mais j'ai que 17 ans.. Déjà, c'est à peine s'ils
ont remarqué que j'étais là, à les attendre au milieu
de la cour.
Moi et les chevaux, on étaient
prêts.
J'avais choisit Médrano , le grand steak mou, Fusée, qui fait semblant d'aller vite, et Santiago, le dormeur éveillé, plus deux inséparables, Hirondelle et Zéphir pour les cas d'incapacité totale. Et je m'étais préparé Consul.
Il
est tellement impressionnant vu de derrière qu'aucun cheval du club n'ose
le dépasser. Pour finir, comme je me sentais moyennement de taille, j'ai
demandé à Pascale, ma copine, de faire le cavalier-balai. C'était
pas gagné.
Après
les avoir aidés à monter, expliqué grosso-modo le mode
de fonctionnement des véhicules (bien-sûr, ils avaient tous "pas
mal d'expérience", mais ça remontait à quand?),
on est parti avec les dernières recommandations de la "mono"
:
-"Et si tu vois que ça
chauffe... et si ça tourne mal...et si tu as une chute..."
Le genre de commentaires qui donne pas mal la pêche à tout le monde..
J'avais
une heure pour aller jusqu'à l'étang, et en revenir sans dépasser
la limitation de vitesse sur sentier, et compte tenue de l'allure plutôt
cruciverbiste de la troupe , on allait pas franchir le mur du son.
Par pure bonté d'âme, j'avais trouvé une paire de bottes (du 40) à "sandalettes" (qui chausse du 36), et réparti les bombes en essayant de pas dépasser l'arête du nez niveau profondeur.
Il n'y avait
que "Clint Eastwood" avec son crâne de 60 , qui y voyait vraiment
clair, vu que je lui avais trouvé du 58. Il a été obligé
de laisser son grand chapeau, je ne rigole pas avec la sécurité.
J'avais
aussi prévu une provision de sucres pour si jamais on passait la nuit
dehors.
La
première partie, au pas, à l'ombre, dans un petit sentier qui
sent la noisette, c'était vraiment zen. Je papotais avec "sandalette"
qui était très chouette, et le reste de la troupe dodelinait gentiment.
Derrière, Zéphir et Hirondelle jouaient à qui marche le
plus lentement, et Pascale avait l'air un peu à bout de diplomatie pour
faire rattraper tout ça.
Alors j'ai annoncé le trot. J'avais pris "sandalettes" sous ma protection, je lui ai expliqué comment ne pas perdre ses bottes , ni son équilibre, et comme le reste de la bande était sensé savoir à peu près...J'ai crié -"AU TROOOOOT!"
"Sandalette", avec Médrano, ça allait comme sur des roulettes. Secouée, mais heureuse d'être ravie, elle arrivait même à me faire coucou avec une main.
Derrière, c'était la chevauchée sauvage.
Mes braves tontons que je croyais tout endormis ont humé le vent du large(qu'est pourtant à 600 km), dressé les oreilles, et vas-y que je te rentre les uns dans les autres. Ils me faisaient le coup de l'accordéon. Même les deux inséparables, derrière, avaient trouvé l'énergie de rattraper au galop.
Pascale
faisait le sémaphore pour implorer ma pitié mais j'essayais de
ne pas trop me retourner, pour ne pas céder à la compassion. La
vue d'ensemble était vraiment pas chic:
Clint Eastwood avait mal négocié
la prise de pommeau, du coup, il a attrapé le troussequin, du grand art.
Son copain en culottes de cheval bouffantes s'était jeté
plutôt sur l'encolure, mais à sa place, je ne l'aurais pas fait,
c'est nettement moins vivable.
Quand
aux deux dernières c'était carrément Waterloo: Les
étriers en vrac, les rênes tout partout, elles avaient reçu
sans avertissement la bombe sur le nez, on voyait plus que la bouche grande
ouverte et qui devait crier des choses..mais j'étais trop loin pour entendre.
Pascale,
plus sensible aux cris sans doute, m'a encore fait un grand signe, j'ai compris
qu'elle avait peur qu'on en perde un , j'ai crié "AU PAAAAS!"
Il n'y a pas eu de commentaires.
Peut-être qu'ils commençaient à avoir peur de moi...
-"Qui veut galoper?"
J'ai demandé avec mon air miel.
J'ai senti comme un remous,
derrière. "Sandalettes" m'a fait oui oui, avec un grand sourire.
Mais c'était bien la seule. On sentait le reste de la troupe nettement
moins enthousiaste. Je voyais bien qu'ils n'osaient pas dire non, question d'amour
propre, mais que le moral était en baisse.
-"Bon, on va faire une
petite pause, à l'étang"
Du coup,
la bonne humeur est presque revenue. C'est comme si on avait rebranché
le son, niveau causette. Du coup pour faire vacances cinq minutes, on a tous
mis pied à terre.
Le
problème, c'est qu'à l'étang, il y avait des travaux de
curage..Un énooorme truc orange vif qui faisait un bruit d'enfer et
qui prenait toute la place sur le bord, là où on vient frimer
devant les pêcheurs d'habitude.
Consul
s'est mis dans la position du setter Irlandais qui flaire le gros gibier:
-Encolure
à la verticale, nez à l'horizontale, et un antérieur paralysé
en l'air, plus les naseaux en ventilation maximum. Plus moyen de le faire
avancer.
Je le connaissais bien dans ces cas là: Si j'insistais, il allait faire un genre demi-pirouette sur les hanches, impeccable, et foncer dans le tas derrière moi..
Là, j'ai dégluti, et d'une
voix "Droopy", j'ai dit:
-" C'est rien, pas de problèmes,
on va juste faire demi-tour."
Je ne pense pas qu'ils se sont
aperçus que j'étais morte de trouille.
Le
plus drôle, c'est que pour eux, à ce moment là, y avait
vraiment pas de quoi s'en faire. Ils ont même sorti les cigarettes. Ils
devaient se sentir très "cow-boys dans la sierra" .
Les chevaux, eux, ils partageaient bien mon angoisse. Et ils étaient
drôlement d'accord pour s'en aller.
Ils nous ont un peu marché
dessus quand on a rebroussé chemin, histoire de se rassurer, et là,
j'ai pas eu de veine, une trentaine de vaches venaient de s'engouffrer
dans le raidillon , 50 mètres au dessus de nous.
Ces
quelques tonnes de laitières en vadrouille , ça m'a un peu mis
mon moral dans les chaussettes, vu qu'on pouvait pas vraiment passer à
travers ni par dessus, et puis c'est bien compact, comme viande, sans compter
les cornes..
Elles avaient l'air contentes
de nous voir, les vaches, question distraction . Nos chevaux étaient
nettement moins chauds pour la rencontre.
Comme
je me disais encore qu'on passerait coûte que coûte, j'ai
proposé à Consul d'aller faire "bout de nez contre bout de
nez" avec une de ces bestioles histoire de tester sa résistance
. Il a du détester le genre gluant colle-mouche qui caractérise
les naseaux de cette espèce là parce qu'il s'est mis à
trembler de partout, et en se reculant il m'a décollé du sol sur
trois mètres. Il est fort. J'ai pas tenté l'expérience
avec les autres
En
voyant la tête grisâtre de mes promeneurs, j'ai décidé
de prendre à gauche, par les orties.
On
s'en ai mangé 300 mètres, et ben, 300 mètres d'orties,
c'est long..Et puis c'est plein de petites bestioles répugnantes. Je
savais pas que c'étais la jungle, dans ce coin là.
Derrière, c'était
"Délivrance", même pas un soupir de protestation . Il
faut dire qu'on avait intérêt à garder la bouche fermée,
à cause des moustiques, et chacun essayait de marcher dans les fesses
du cheval de devant , ce qui est moins convivial pour discuter.
On a atterri dans un champ où on s'est remis à cheval comme on pouvait. J'ai pas eu d'injures ni de regards accusateurs: ils ont eu pitié de moi, parceque j'avais ouvert le chemin dans les orties, ça se voyait très bien, je suis pas rouge à pois comme ça, d'habitude.
"Sandalette"
a juste été obligé de retourner ses bottes qu'étaient
pleines de trucs innommables. Elle a même pas crié quand on lui
a enlevé la grosse araignée jaune et verte qu'elle avait dans
le dos. L'épuisement sans doute.
Après quelques détours, on a retrouvé des chemins connus et qui sentaient encore un peu la noisette. On a pas refait de trot. Je voulais quand même qu'ils gardent un peu d'estime pour moi.
Quand
, au bout de deux heures, je les ai ramenés dans la cour, couverts de
boutons rouges, en sueur, et plein de vert de bave, il était midi passé.
La monitrice avait mangé ses cigarettes, c'est une angoissée,
et envoyé Raymond, le paleu, faire les sentiers environnants en mobylette.
Mais les adultes sont pas rancuniers.
Quand la monitrice leur a expliqué qu'elle testait ma vocation, ils ont
rit jaune, mais ils m'ont invité à déjeuner...
J'ai pas de ballade de prévu pour Dimanche...