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- Des
nouvelles du Manoir
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- Les braises abandonnées, et dehors,
la transparence dorée des feuilles . Le chat est allé
s'étendre dans le bruissement des herbes roses pâles, en plein
soleil.
- S'allonger sur la pente, regarder la plaine, au loin, embrumée,
assourdie, les bruits de la vie ne sont qu'un murmure, un bourdonnement
lancinant.
- Tu
te souviens d'autres jours ou cette sorte d'attente était
la même, là bas, si loin. Les hautes fenêtres t'observent
,et tu ne sais pas si c'est bienveillant, ou non. Et ce serait
plutôt non. Le gravier crisse, luisant des dernières
flaques de pluie café au lait et immanquablement tes pas te conduisent
sur ce chemin d'herbe qui mène à la rivière.
Une fois arrivée au
bord des marches du lavoir, s'y asseoir, les fesses
se glaçant rapidement au contact de l'ardoise lilas...
En
tapant du talon des bottes sur la contre-marche, en farfouillant dans les
poches d'une vieille veste de chasse pour y trouver le tabac à
rouler, on peut avoir la sensation de s'installer là pour une
durée notable.
Mais la vue du courant lisse et brun entraînant
avec lui des débris innommables ne fait que renforcer
la mélancolie qui t'a gagné. Il te faut te remettre
sur tes pieds, lever une fois de plus le regard vers la route là
bas, et prolonger ce cheminement quotidien .
Les hautes ramures transpercées de soleil,
le mouvement incessant du feuillage t'accompagnent sur toute la longueur
de la prairie . Cette prairie ,toute encadrée de haies ,vaste sous
la lumière rasante, c'est comme une scène secrète,
un paysage caché au reste du monde.
L'arpenter en
solitaire comme une marcheuse au long cours, ces éboulis de mottes sous les semelles caoutchouteuses,
sentir l'odeur un peu rance et sauvage de la veste de chasse et le
poids de ses pans, laisser volontiers les mèches de cheveux te fouetter
le visage. - Arrivée au bout de la prairie,
refaire face à la maison. Tu ne sais pas si elle te regarde d'un
air de reproche, ou de dédaigneuse indifférence . Le résultat,
c'est que tu répugnes presque à l'envisager. De toute façons,
il n'y a personne. Personne dans la cour, ni dans les couloirs interminables.
D'ici, tu peux apercevoir le soleil s'infiltrer dans
le salon du haut par l'autre côté, mais le rez de chaussée
reste désespérément sombre. Prend-il cet air abandonné
juste pour toi? Mais toi, une fois
dedans, tu ne songes qu'à te réfugier près d'une
lampe, près d'un chauffage.
Arpenter les couloirs... Tu as l'impression de tanguer,
de zigzaguer d'un mur à l'autre. A chaque fois te frappe le même
pli de tapis épaissi de poussière, la toile de jute affadie
tendue sur les murs bombés, passant du jaune-brun au verdâtre,
avec toujours ce même ironique fasseyement au passage des énormes
tableaux, laissant deviner sous les cadres surchargés les monceaux
de toiles d'araignées. Le tapis étroit zigzague, lui aussi,
sur les carreaux de terre cuite. Et toujours ce même petit clochement
au même endroit, le pied chaque fois surpris du pavé qui se
dérobe .
Les clenches des hautes portes grises
font toutes le même bruit, un "clanguement" plutôt
qu'un claquement, il faut envoyer d'un coup sec l'index sous le petit
levier noir, pour faire sauter la lame de son logement , puis
tirer pesamment le battant vers soi. En général tu le
repousses ensuite violemment à sa place ce qui ébranle
toute la cloison.
En
arrivant dans le salon, tu ne peux t'empêcher de poser tes yeux
sur le gros globe de verre posé sur le piano-forte . Il contient
un univers grimaçant de vieilles momies d'oiseaux toutes desséchés.
Ton regard descend ensuite immanquablement sur les pieds en lyre du dit
piano, qui ont pris une inclinaison tout à fait admirable. D'autant
qu'à cet endroit, le plancher est légèrement
déprimé. .
Sur la gauche, entre le piano
et la fenêtre, une vitrine contenant des babioles d'un autre âge,
petits ivoires insignifiants, menues pièces de faïence, tabatières
curieuses, tu n'y poses jamais les yeux, sinon pour en examiner avec intérêt
les subtiles moirures de poussière.
De l'une des fenêtres, tu vois
le champ, et après le champ, la route, et la maison des Dupont. Elle était très agréable à regarder
, la maison des Dupont, si carrée . Et puis le soleil se couchait
derrière elle, ce n'est pas rien. - Faire un inventaire circulaire
, l'autre piano, faux comme une casserole également, et ses partitions
, les fauteuils raides et compassés réunis autour
de l'âtre froid, les trois immenses glaces piquetées...
Une table recouvert de tapisserie, de laquelle,
en forçant bien au delà du raisonnable, tu parviens à
extraire les deux tiroirs pour chaque fois en réexaminer les
trésors : vieux jeux de cartes, carnets de bridge, jetons divers.
Tu lorgnes enfin avec un brin d'ironie les deux mignardes choses
en bois doré et tapisserie sur lesquelles il était soi-disait
prévu de s'asseoir.
Vu le poids des gens dans nos
familles , imaginer les lourds derrières,
les gestes brusques, les voix sonores en compagnie de ces ravissantes chosuscules.
Ton dernier regard avant de quitter la pièce va
à l'homme du tableau, à son beau visage impassible à
l'imperceptible ironie . Sa bienveillance te souhaite bonne suite
à ton voyage intérieur, et si tu ne lui cligne pas de l'oeil,
c'est par respect.
Passant ensuite dans une sorte de sas, une
entraille noirâtre du Manoir, tu entres vivement dans la chambre
du coin.
Elle
aussi encore inondée de soleil, elle a subit l'affadissement
de ses couleurs initiales. Le papier pelucheux frappé de petits groupes
de fleurs roses pales ou de personnages. Le tissu de même
tabac flottant au mur comme un spi abandonné , la rituelle et immense
armoire inélégante cachant des ramassis de tissus moisis .
Pour ton caractère intrusif,
ce qui reste le plus intéressant dans cette pièce une fois
inventorié le contenu du petit buffet breton (des lettres de papa,
ses herbiers, des hameçons), de l'armoire, de la commode de la salle
de bain attenant et sa porte à glissière qui ne glisse pas,
c'est le placard dont la porte jumelle celle accédant à
un couloir "de service".
Effectivement
ce placard, à cet endroit, est un mystère . Pas du
tout ce à quoi on s'attend dans une chambre. Il est rempli
à craquer d'objets insolites dont l'usage t'échappe
absolument. Objets destinés à l'office,
pour des préparations culinaires compliquées, ou objets
de soins, de chirurgie, de torture? Ces pinces rouillées, ces entonnoirs,
ces grilles, ces serpentins, ces pots inviolables! Ils sont à
cette heure rongées de rouille ,de crasse, de poussière.
Mais la galopade d'une compagnie
de souris au travers des cloisons te fait sursauter, t'éveiller
d'une sorte de songe. Tu déplies tes genoux endoloris par les fantaisies
du parquet, remets en place les trésors et refermes la
grinçante porte jusqu'à la prochaine fois. - Tu t'installais parfois
dans cette chambre pour quelques temps, sans jamais avoir l'idée
d'en secouer la poussière , tout au plus avais-tu garni les murs
flous de dessins qui juraient par leur adolescence avec l'apathie
saturnienne du lieu. Toi même abandonnée semblait-il à
ce sentiment d'immobilisme désespérant que suggérait
l'immense carcasse désertée.
Désertée, vide,
sans échos, tout le contraire de ce qu'elle aurait du être.
Et comme un souffle permanent de reproche qui te laisse l'âme flottante,
aussi désemparée qu'elle.
Le pire, c'est que tu sais ce
qu'elle a dû être à d'autres époques: Pleine
de murmures, de paroles, d'histoires; Avec des claquements de semelle dévalant
les escaliers de schiste violâtre, les cris d'appel, les tintements
d'office, et tous le bruissement mêlant les soupirs du parquet , l'écrasement
des ressorts, des sangles, des matelas,le bourdonnement des conversations,
les échos rebondissant des portes, un chant , les multiples vacarmes
du dehors, moteurs divers, crissements, pétarades...Des rires, des
chuchotements, des galopades, une famille de trois, voire quatre générations
emplissant l'espace d'une moiteur rassurante.
. - En
continuant ta visite, c'est à dire en empruntant le petit couloir
venteux qui passe derrière la salle à manger "du haut",
tu as surpris des corneilles qui se battaient dans le fusain. Évidemment,
la porte ferme si mal, qui donne sur une squelettique passerelle, et de
là, dans la tourelle qui abrite la "chaise percée".
Bien que peu rassurante, elle te permet, à travers les feuilles
de toile cirée du buisson, d'épier le reste du monde, c'est
à dire les deux ou trois maisons du voisinage.
Cela te rappelle qu'il existe une vie après le manoir : le voisin
le plus récemment arrivé a étendu derrière son
"home" une impeccable pelouse vert-franc, d'où il
ôte avec impatience la moindre feuille intruse.
Quelques
promeneurs osent allonger leurs pas dans le secteur, lorgnant sans pudeur
les fenêtres des habitations. Comme d'habitude une soudaine rage te
prends, totalement injustifiable, et l'envie de bouter au loin ces indésirables.
Auront-ils le front de se présenter au portail, de glisser
un oeil en direction de la cour! Heureusement ton chien est là, qui
veille, et se précipite en gonflant son poil noir, un sourd grondement
dans la gorge.
Aussitôt, un regret: ils s'en vont, avec leurs
deux petits enfants sur des vélos bariolés.. Le Manoir t'a
une fois de plus fait subir sa loi, il est comme une personne malheureuse
,qui ne songe qu'à s'enfermer d'avantage, orgueilleusement.
Dans
le silence épais, avec juste l'agaçant petit cliquettement
du poêle à fuel inutilisé (une plaque en métal,
à l'intérieur, sans doute soulevée par l'air qui
s'engouffre dans la cheminée) tu pénètres enfin dans
la dernière "vraie" pièce de cette aile: la cuisine
"d'en haut".
Si c'est une période où tu habites en haut, il y aura
un demi camembert et trois oeufs dans l'antique frigidaire. Évidemment,
tu dépenses tout ton argent en essence, espérant fuir la solitude.
Si tu étais ton frère, tu aurais déjà
fait un gigantesque feu dans la gigantesque cheminée, faisant éclater
les bûches de sapin, embraser des monceaux de petit bois. Sa propre
démesure convient assez bien à ce genre d'endroit.
Il
y aurait sans doute dans la cocotte posée depuis l'aube sur le vieux
four à bois, quelque daube, ou lapin chassé de la veille.
Son fusil serait en cet instant posé sur la table , ouvert, nettoyé,
quelques cartouches négligemment disposées à
côté, et, sur un papier journal, un pigeon, au regard
extasié, demi plumé.
A lui seul, il aurait empli
de bruits et de mouvements les vastitudes : tronçonneuse, moto, éternelles
convalescences de voitures "à réparer". Odeurs
de sueur, de pipe, de poudre, il aurait rendu toute sa justification à
la virilité du lieu, grande silhouette pour grandes pièces...Mais
il n'aurait pas échappé lui non plus à la mélancolie
ambiante, surtout que son caractère s'y prête volontiers, sans
renâcler.
Toi,
tu n'es là que mesquinement, petitement, pas de courage
à consacrer au feu, au rangement, au nettoyage, tu n'es
là que comme souffre douleur de l'humeur maussade de la maison, sensée
peindre, travailler, ne faisant rien, qu'écouter les soubresauts
insensés de tes pensées, ou réexaminer pour la millième
fois le contenu de chaque malle du grenier. -
- On
t'a demandé de faire des ciels.... Bien sûr, des ciels,
c'est une belle idée. Mais toi, rien qu'à les regarder s'émouvoir
au dessus des peupliers de la berge, filant au dessus de l'espèce
de crête qui terminait ton horizon ,là-bas, au bout d'une autre
prairie, il t'en vient des soupirs d'inquiétude. Les masses ombrageuses
se découpent à la diable, s'étripant ,se chevauchant,
laissant apparaître des voiles bleuâtres, des transparences,
une chevelure de vapeurs opaques qui s'effilochent , indescriptibles.
Tu t'armes de ta gouache,
courageusement, de tes gros pinceaux plats, totalement inadaptés
à l'exercice, et couvres d'innombrables feuillets, cahiers, avec
déjà une amertume dans le pli de la bouche.
Puis ton regard
se tourne vers la masse violette et grise qui veille dans ton
dos. - Tes
amis sont passés, ce week-end, avec des cris d'étonnement,
d'admiration. Ta meilleure amie a découvert les entrebaillements
de porte sur des escaliers jaunes, des perspectives chaotiques qui l'ont
enthousiasmé: -"Comment? Tu n'as pas encore peint tout ça?
Mais tu as une mine d'or, ici, un terrain fantastique! Quelle chance tu
as!"
Elle parcoure
les étages, fascinée, passant la main sur les tissus, le
regard scrutant les lourds rideaux qui encadrent la lumière aveuglante.
Et effectivement je l'imagine bien, passant des jours sur un pan de mur
en mi-ombre, repassant couche sur couche jusqu'à découvrir
l'exacte lumière, l'exacte transparence.
Sur
le coup, toi aussi tu t'es senti portée par l'enthousiasme . Dès
qu'ils sont partis, tu t'es jeté sur tes plumes, as transporté
ta chaise en plein milieu d'un couloir, as commencé à griffonner.
Mais ce n'est pas suffisant, l'émulation s'émousse, tu écoutes
le lent souffle géant du monstre qui s'exhale par la porte du grenier,
celle là justement qui tant plaisait à Isabelle. Il y a toujours
du vent dans ce grenier, forcément, les petites lucarnes qui laissent
entrer les pigeons laissent aussi passer l'air, et les chouettes effraies,
qui effraient...et les hiboux moyens-duc, ou même grand-duc. Si !
Grand-père dit qu'il en a vu un , une fois.
Les
fouines, ou plutôt la fouine, car il parait qu'elles ne sont pas sociables,
n'est pas dérangée par ce va et vient de froissement d'ailes,
de toutes façons, elle habite encore plus haut, dans l'espèce
de double plafond qui parait-il cachait du monde en d'autres temps. Et en
dessous, c'était sensé être quoi, des vraies pièces
pour habiter? Mais les fenêtres sont trop hautes pour le moindre regard,
ou alors si ,pour voir le ciel, et le peindre.. D'ailleurs, ton ...voyons...arrière
grand-mère, Marguerite, peignait très bien, les ciels également,
mais souvent sur des paysages assez gais, des champs de pommiers, des sous
bois.
C'est que la maison
était plus gaie aussi sans doute, si l'époque ne l'était
pas. Il a une bonne tête, son mari, l'arrière grand-père,
sur les photos, avec sa tenue de chasse, sa grande barbe carrée,
toute noire, et son épagneul qui lui saute sur les jambes. L'air
d'un Tartarin de Bruz, avantageux et rieur, la bretelle du fusil qui lui
plisse l'épaule, les poings aux hanches.
On
imagine bien son caractère, surtout quand on voit sourire sa femme
toute svelte, à ses côtés. Il fait tout à fait
patriarche bonhomme, dévoué à son prochain, à
sa nation et aux multiples associations dont il assumait sans doute avec
délices les présidences.
Ces pensées
t'ont conduit tout naturellement jusqu'à l'armoire de la dernière
"chambre" du grenier, celle dont le mur est couvert d'inquiétantes
silhouettes de scorpions géants . Elle grince effroyablement, et
de surcroît, le battant supporte une glace brisée, funeste
présage. Cela ne t'empêches pas, dans la demi-clarté,
d'en forcer l'ouverture. Le résultat en vaut la peine: il y a là
des cartons à chapeaux, grands ,moyens, défoncés, ou
vides, et quelques casques , à pointe ou non. Tu essayeras rituellement
chacun de ces objets, devant la brisure du miroir. Ils avaient des têtes
plus petite que la tienne ! C'est dommage! Le canotier reste superbe,
les melons , hauts-de-forme, et même un "clac" te ravissent
également. Tout cela , bien protégé par les boites
rondes et le papier de soie est comme neuf, surtout le plus beau d'entre
tous, le haut-de-forme "d'enterrement" et son crêpe
noir autour du velours soyeux.
Replaçant tout ce beau monde,
il te reste à visiter le tiroir du bas, dont le contenu n'est guère
allègre. C'est un fouillis de chapelets, croix, petites
bibles en cuir sombre. Tu n'oses quasiment pas y promener les doigts,
et toi qui est sans religion, il te viens comme un respect docile
de ces objets .
**** -
- En
tout début d'après-midi, l'autre jour, j"ai vu
plusieurs sortes d'oiseaux. Ici, la nature est généreuse et
montre volontiers ses richesses, sans rechigner. Il y avait
un "gros-bec", je n'en avais jamais vu...Et aussi un bouvreuil,
frémissant de son plastron presque "corail", sa petite
casquette noire sur les yeux. C'est magnifique,
j'en tremblais presque , d'apercevoir ces petites beautés dans
les arbres, de la fenêtre. Aujourd'hui, c'est une mésange bleue,
et une sittelle torche-pot, presque dissimulée par le tronc d'un
merisier, que j'ai pu glaner de mes jumelles.
Parfois
un petit groupe de mésanges à longue queue volette de branche
en branche, comme plongé dans une partie de chaises musicales . Leur
vol bondissant, fait faire comme une trace d'écriture aux longues
plumes gris acier de leur queue. Elles ont toujours l'air de sortir du lit,
ces petites bêtes, avec leurs couleurs hésitantes de brun,
de blanc, de noir entremêlés. Rien à voir avec la netteté
de découpage de la mésange charbonnière, qui porte
son masque bien ajusté sur ses joues blanches. Je n'avais jamais
tant vu d'espèces différentes. Au Manoir, les fenêtres
de la maison étaient trop loin des arbres, même si on réussissait
à voir le pic-vert qui venait régulièrement sur la
pelouse et quelques geais qui passaient en râlant. -
*****
Quand
tu te tenais immobile dans le grenier, tu sentais comme un souffle qui traversait
les grandes pièces, pas de craquement pas de piétinement,
non non, c'était un peu caverneux, une respiration de fumeur de boyards,
impressionnant.
En plus, les murs avaient une telle inclinaison,
ils penchaient vers toi comme si tout allaient s'effondrer. D'ailleurs ton
frère le dit , à chaque fois qu'il passe ici: " Tout
est pourri , la charpente est naze, ça ne tiendra pas longtemps!"
Il adore prononcer ce genre
de commentaires épouvantables, on dirait que ça le rassure
de faire peur aux autres.
En
continuant ton inventaire, tu as relu pour la centième fois les quelques
lettres menues menues qui sont couchées dans le tiroir de cette
petite table blanche, une sorte de table de toilette. C'est écrit
tellement fin et devenu si pâle que tu devines plus que tu ne lis
: "Ma chère Henriette", des choses comme ça, des
lettres pas vraiment d'amour, plutôt de raison. Mais c'est encore
dans des rubans , comme il se doit. Il y a quelques cartes postales aussi,
dans le temps ,on écrivait pas mal sur cartes postales, mais le timbre
est collé sur l'image, dommage.
Voici la plage
de Dinard, et des dames à voilettes toutes en noir, une tenue appropriée
pour courir sur la plage. Des vues de Verdun, où d'autres lieus comme
on dit "si évocateurs". Tiens, et cette photo que
tu croises partout dans la maison: tes arrières grand-parents
en tenue de médecin et d'infirmière militaires, et leurs deux
fils en soldat. Il te semble que Camille a déjà
un bras fantôme, mais grand-père , lui, est encore bien planté
sur ses deux jambes, il doit avoir à peine 17 ans, et dans quelques
semaines, il va se faire descendre son avion et perdre à jamais la
liberté de courir sur les plages . Ils ont l'air assez contents,
cependant .
Tu passes en sortant près de la table d'accouchement,
sans y jeter un coup d'oeil, impossible, elle est trop laide, toute noire,
avec son espèce de cuir bouilli tout craquelé, petite et dure.
Difficile de s'imaginer là-dessus avec la sage-femme qui vous dirait
"poussez, madame, poussez!" .
Le couloir est
rose et beige, et gris, et les fenêtres si hautes qu'elles ne permettent
à personne de jeter un coup d'oeil dehors. En fait tout est voilé,
la lumière est voilé, le silence est voilé, les murs
sont voilés.
La
collection de coquillages est là pour rappeler qu"on" a
sans doute été dans les colonies, à l'époque
. Mais ils sont énormes ces coquillages, effrayants, avec leurs gros
ourlets roses libidineux.
Tu passes timidement sous les énormes
gravures rapportant le "retour du fils prodigue" et devant un
saint Joseph qui a perdu la main, la porte se laisse tirer à regrets
et se rabat violemment derrière ton dos.
A
gauche, avant l'escalier, c'est une petite chambre "de bonne",
minuscule . Elles étaient en effet bien bonnes pour vouloir vivre
là-dedans, mais à l'inverse du reste du grenier, elle est
assez aimable cette chambrette pour soubrette. La fenêtre au moins
est humaine, elle se laisse regarder à travers, et le fond du "L"
est en alcôve pour le lit qui devait être en fer. Et toujours
ces même carreaux de terre, roses pâles, beiges, qui "clonguent
"sous les pieds.
Pour
pénétrer dans l'autre grenier, il faut enjamber une poutre
qui court par terre, et franchir la porte ronde , c'est là qu'il
y a des fantômes, et des trous dans le sol pour vous faire trébucher.
A travers les poutres de la charpente, on aperçoit comme
au travers des arbres le grenier du coin, qui a lui seul est une cathédrale.
Mais on ne peut pas y accéder de cette partie là, il faut
tout redescendre et remonter par l'autre aile. Ou bien essayer de franchir
le muret mais pour cela il faut traverser le plancher qui vacille
et monter sur les piles de "Match" et de "Chasseur Français",
ça glisse. Et puis on risque de rencontrer le fantôme qui est
accroché dans le jeu de "miroir aux alouettes" , et puis
tu t'es collé de la poussière partout.
Dans
la "cathédrale", le silence est encore plus impressionnant
qu'ailleurs et comme tu lèveras le nez pour la millième fois,
tu te demanderas pour la millième fois comment grand-père
a pu attacher l'antenne de télé dans l'enchevêtrement
de poutres et à une telle hauteur. Mais il n'est pas à ça
près. Il a déjà fait pire, par exemple monter avec
son pilon (dont l'extrémité fait dans son diamètres
pas plus de 5 ou 6 centimètres!) tout en haut de l'échelle
double , histoire d'aller accrocher la vigne muscat. Et encore ,s'il n'y
avait pas de choses qui dépassent, mais sa jambe qui n'est pas perdue
, traîne partout derrière lui, cela occasionne des désagréments.. - Après,
ce n'est pas intéressant, sauf pour un charpentier, ou un historien,
mais tu n'es pas charpentière ni historienne , tu jettes à
peine un coup d'oeil sur le vieux landau, il parait qu'on t'y a promené
quand tu étais petite, et bien, ça devait être confortable
! Il est d'une laideur. Et le tub, en bois et en zinc, avec ses flancs raides
..
- Dépêches
toi de courir à la lucarne, celle qui restes toujours ouverte pour
que le linge sèche. D'ici, tu peux voir le voisinage, qui ne
peut pas te voir, c'est la meilleure place pour planter tes deux coudes.
Il y a juste assez d'espace.
C'est une fenêtre
d'espionnage, personne ne le sait ,que toi. Tu vois filer devant ton nez
les tuiles cahin-caha du porche d'entrée et au bout le petit jardin,
ainsi nommé pour ce qu'il est plus petit que le "grand jardin".
Le petit jardin a plusieurs
histoires, dont certaines secrètes .
la plus connue,
c'est qu'il y avait dans les temps immémoriaux une chapelle dans
ce jardin. C'est bien normal puisque des évêques ont séjournés
ici. Il était bon qu'ils puissent aller faire une petite prière
dans un endroit approprié. Comment se concentrer lorsqu'on entend
tinter les casseroles à la cuisine, le remuement des bûches
dans les cheminées, les bruits de voix, et les disputes, on oublie
trop souvent les bruits de disputes qui sont très déconcertants.
Alors il est probable qu'il y a aussi des gens dessous la terre à
cet endroit, c'est plus pratique , pour prier pour eux. Enfin c'est ce que
tu penses, mais toi, tu ne prie pas.
Maintenant,
il y a le poulailler et des "petits endroits", deux, très
sombres parce que le noisetier ébroue son éventail "sang
de boeuf" juste au dessus.
Il est souhaitable que les quelques
clapiers qui font le coin, gris-bleus contre le mur de pierre, ne souillent
pas la mémoire de quelque autel ancien , ce ne serait pas correct. - De l'autre côté
de ce petit jardin, il y avait une cabane , avant , ta cabane, bien carrée,
bien nette ,bien propre. Cet endroit est le plus solitaire que tu puisses
imaginer, tout cerné de son haut mur, et de toutes façons
s'il n'y a pas le mur, il y a la haie, et au milieu, juste cette petite
pelouse, sauvage, avec des essais mal aimés de rosiers qui ne survivront
pas, de mimosas frigorifiés par l'ombre du chêne.
L'herbe
est a ce point serrée qu'elle fait comme un feutre mou sous tes pas,
ça s'enfonce, c'est silencieux, la mousse gagne. Grand-père
aurait projeté des liqueurs assassines sur ces lichens grossiers
qui envahissent les brins . -
- ***
Une
touffe d'herbe c'est passionnant à dessiner, très compliqué.
Il ne faut pas s'y perdre dans tous ces brins, les tordus à droite,
les tordus à gauche, les petits malingres, et dedans tout ça
des petites choses qui ne ressemblent à rien, comme des petits fils,
des choses maronnasses.
L'important est de ne pas se soucier
de faire chaque brin, sinon, vous y passer la journée et le résultat
est cruel. Non, préférer entremêler en superposition
pour ne pas perdre le fil, garnir les interstices de sombrosités,
d'un va et vient serré de la pointe du crayon. Il est indispensable
de choisir des pointes sèches, au moins du 2H, sinon, la moiteur
de votre paume, si vous n'y prenez garde, donnera à toute votre composition
un feutrage dommageable. La netteté d'une touffe d'herbe en fait
toute sa beauté.
Bien sûr si vous désirez
faire toute la prairie de cette façon, il vous faudra plusieurs crayons.
*** - Quand
tu reviens vers le Manoir par le chemin tout doux, celui qui longe la haie
du "petit jardin", ça n'est pas désagréable.
Les cerisiers ont emplis l'espace au dessus de toi , ils sont fermes, assurés,
bien réguliers, même si un peu rugueux de prime abord, ce sont
trois ou quatre soldats de vieille garde, et d'ailleurs, il en est tombé
un, il est rangé tout en morceaux, une victime de l'hiver.
C'est
drôle comme les choses prennent rapidement un caractère immuable,
ici: ce tas de billots noirs d'humidité a l'air d'y avoir été
toujours, et l'effrayant poids que semblent avoir les bûches
les désigne à un séjour plus long encore.
L'herbe leur lèche les flancs comme un feu jaune pâle, elle
voudrait bien les engloutir complètement, on la connaît.
C'est le moment de traverser , de passer devant le porche . Tu ne peux empêcher
à tes yeux de filer à droite, cela ouvre sur le dehors, sur
le voisinage. Il vient de pleuvoir, et la route est toute noire, il
n'y a personne, apparemment, mais qui-sait, derrière les carreaux
indifférents là bas, peut-être quelqu'un, qui épie.
Heureusement tes bottes font ce petit écrasement joyeux sur
le gravier mouillé, à chaque pas: "gruik, gruik",
ou même parfois un long raclement , c'est le talon qui ,quand
la jambe revient d'arrière en avant, a frôlé le sol,
ça fait très solide, comme bruit. C'est assez rassurant.
Tu pousses la
lourde porte d'entrée dans l'aile Nord. Celle-là, elle fait
un bruit effrayant, très sombre, et tu entres dans un escalier plus
sombre encore, avec toujours ces gigantesques dalles de schistes pour gravir
l'escalier. Elles sont toutes humides, un peu poisseuses, et une odeur de
fioul ne te quittera qu'au demi palier, où il commence à
sourdre un peu de lumière des deux lucarnes hautes . Un peu seulement
puisqu'elles donnent sur la douve de l"autre côté où
des espèces de rhododendrons géants prolifèrent.
Après, l'escalier
est plus gai, jaune pâle ,beige rosé, éclairé
de plein fouet par un exemplaire de ces fenêtres démesurées
qu'on trouve partout ici. Combien y a-til de carreaux? Est-ce une question
intéressante? Bien sûr si l'on doit les dessiner. Mais quand
elles éclairent, on voit bien qu'il y en a beaucoup, de carreaux. - Il
y a comme un silence épaissi sur ce pallier, peut-être
à cause de l'amas de toiles d'araignées qui double les
carreaux. Les araignées en sont absentes, où simplement rangées
dans le fond des tubes soyeux qu'elles créent dans les interstices
de la fenêtre. Est-ce que ces animaux insipides regardent par les
fenêtres, est-ce pour cela qu'elles s'installent toujours en partie
dans ces coins là?
De toute façon c'est une compagnie vraiment silencieuse, pas dérangeante,
même si la précision hideuse de leur silhouette fait
pousser les hauts cris à plus d'une.
Sur ta gauche
une odeur de suint, de peau de mouton, est comme un chemin qui mène
à la chambre de ton frère.
Tu sais sans y
aller l'exacte disposition des choses : le lit dont le fond a été
démonté pour permettre le passage des pieds, la malle refermée
sur de splendides chemises, un costume aux teintes extravagantes de carnaval
brésilien, et comme un leitmotiv : quelques cartouches . Un chasseur
tel que Franck ne sait pas combien il ressemble aux animaux qu'il traque,
déposant en petits tas les objets fétiches qui jalonnent
son temps : outre les cartouches, de petites plaquettes de bois
d'essences diverses , rappel de sa passion pour les arbres; un pot rempli
de crayons à papier: le lien entre l'arbre et le dessin, l'arbre
et le papier, ses pipes. - Une
collection plus importante pourra être celle des chaussures, pièces
toujours de qualité, choisies pour leur forme originale et
souple , leur cuir épais, le plaisir qu'elles procureront à
nettoyer et à cirer. Les armes , à feu, ou blanches, ont bien
sûr leur place dans cet espace réduit comme une alcôve,
comme un nid.
Ton frère
habite un nid, où ,comme une pie, il rapporte les objets dont
la forme, la couleur, l'ont séduit. C''est une pièce petite
pour son grand corps, c'est un nid et un affût, d'où il veille
à travers les branchages, sur les horizons environnants.
Sans
doute, s'il avait pu trouver sa chambre tout en haut des charpentes l'aurait-il
fait, la commodité d'accès n'étant pas l'important,
mais le sentiment de protection, et le balayement que l'esprit peut
faire sur l'univers qui se trouve en dessous. Une façon de
se mettre à part, d'être spectateur, sans feindre la non-appartenance. - L'heure
a passé, la lumière est grise et opaque quand
en retraversant les pièces en hâte, tu déclenches de
mini-séïsmes à chaque franchissement de porte. PLANG!
PLANG! font les grandes portes brunes de ce côté ci .
Chaque fois, ton mouvement est le même pour les esquiver: tu pares
le mouvement menaçant qui arrives vers toi, le fuis, habilement
le contournes et sans te retourner, ramènes brutalement le
battant derrière toi, et il s'abat lourdement, comme empêché
de te poursuivre.
Il faut fermer les portes. Il fait déjà
si froid et même s'il n'y a pas de chauffage, ce cloisonnement te
donnes l'illusion de tronçonner les courants d'air.
C'est
exactement l'inverse qui se produit d'ailleurs : l'air , violemment, percute
le panneau de bois, cherche la faille, la trouve sans difficulté
par dessous, par côté, par dessus, et la rage de
la poursuite le fait siffler hargneusement dans ton dos.
On
voit qu'à chaque génération s'est reposé le
problème : sous les portes s'effrangent des superpositions
agrafées de tissus incolores , mais la puissance du vent qui joue
avec tant de jubilation le long des corridors rend vaine toute obstination.
Il est tout aussi vain comme l'a fait ton père d'apposer du
film plastique sur les carreaux des fenêtres, cette opacité
est d'une tristesse indicible, et le froid n'est pas dehors, il est dedans,
comme l'attestent parfois les portes grandes ouvertes sur la cour
en plein Octobre. - Le
propre de cette grande bâtisse est de se révéler aussi
invivable que possible lorsqu'elle est victime de désertion.
Ses atouts en période d'occupation maximale se muent en armes féroces
au visiteur solitaire : les multiples cheminées, par exemple
, qui suffisent à réchauffer abondamment l'atmosphère
pourvu qu'on veille à leur activité, sont autant d'invitations
sournoises aux courants d'air. Leurs âtres noirs outre leur aspect
sinistre, sont des bouches dont l'haleine poussiéreuse vous
glace.
Vous êtes seul et n'avez jamais l'impression de
l'être . Parmi tant d'espace inutilisé, il vous revient toujours
des échos non-identifiables, sont-ce des voix, des bruits de
pas, des musiques? Vous restez là, le poumon bloqué,
le flux sanguin qui tape dans les dents, figé dans ce que vous étiez
en train de faire. les yeux s'écarquillent pour mieux écouter.
la pénombre est partout autour du petit et misérable halo
de lumière que votre lampe dépose sur votre ouvrage.
C'est
l'heure ou le noir envahit la cour. Dans le salon du bas, où
tu t'es réfugié , les rideaux révèlent leur
impuissance à couvrir l'espace inquiétant de la fenêtre.
On voit que cette maison a longtemps été considérée
comme une simple résidence d'été. Point de voluptueuses
tentures pour masquer les vides créés pas la nuit, pour confiner
les volumes, pour doubler les portes insuffisantes. Les
meubles sont eux mêmes sévères et froids. Rien qu'ici,
dans ce salon, ce bureau, cette pièce masculine, tout révèle
l'activité antérieure de ton grand-père, les immenses
bibliothèques noires, comblées d'ouvrages indéchiffrables
au commun, le bureau sans fantaisie, recouvert de velours rouge , les meubles
de salon inconfortables et mesquins, tendus, eux, de tissu pois cassé.
C'est un bureau de médecin, de chercheur, et sa salle d'attente,
anonyme . Il n'y manque que le porte -revues et quelques "Jours de
France". - Encore
n'y a t-il plus au dessus de la porte de communication le casque et les
sabres de guerre de ton grand-père, sa gourde recouverte de
matière pelucheuse à côté du divan, ses portraits
de jeune homme sur l'un et l'autre des murs.
Il n'y
a plus non plus l'imposante panoplie au dessus du radiateur, toute
tendue de velours rouge ,elle aussi, avec les lames luisantes de chaque
côté de l'armure de corps et du casque à crinière
.
Pour
adoucir et pacifier ce coin du salon où l'emplacement plus coloré
de l'attirail disparu a créé sur le mur une absence , il y
a ce petit cheval de bois, perché sur ses roues de fer ; Son oeil
est rouge sanguinolent (sans doute grand-père, à sa réfection,
n'avait-il plus de peinture noire ou brune?) sa crinière est de ces
brosses blanches dont on récure les cuisines. Il a la bouche ouverte
sur un halètement de course sans fin, mais quand on lui imprime
un mouvement, il grince comme un vieux vélo. Un petit porte-carte
glissé sous la légère bardette dont il est harnaché
démontre que ce noble animal était le compagnon de jeu
de Camille et René, à l'âge où ceux-ci
portaient encore des robes et des "Anglaises" de petite fille.
Sur la photo, l'un d"eux, l'oeil sombre, pose pour le photographe avec
une gravité hors d'âge. - Cette
silhouette gracile sur le fond jaune clair du papier peint, les rideaux
jaunes d'or, la grande fenêtre qui donne sur le pré de derrière,
et les carreaux de terre lie de vin, fait un tableau frémissant et
bucolique. On en oublierait presque le reste du décor , qui est à
fuir.
C'est à
peine si tu prends le temps et le plaisir de feuilleter les quelques
pesants ouvrages qui te soient accessibles : les beaux "Jules
Verne " rouges à lettres dorées, les "Orléanais
pittoresque", "Histoire du costume au moyen âge"
etc... Avec un vil sourire de moquerie, tu constates la permanence
des piles d'ouvrages identiques sur les doryphores, essai sans doute assez
malheureux de publication .
Il
est de règle que l'on essaie d'éditer quelque chose à
chaque génération, dans cette famille, "j'édite
,donc je suis " pourrait être sa devise... Ouvrages scientifiques,
zoologiques, physiques, ou même épidémiologiques. Quand
donc passeras-t-on à des publications lisibles pour le reste
de la famille? De la poésie, du théâtre, des romans
?
En songeant à
tout cela , tu as traversé le couloir d'entrée, ancien
passage pavé lui encore de dalles de schiste. Il servait autrefois
au voisinage pour rejoindre le coeur du village sans détour.
Il n'y avait pas à l'époque les deux grandes portes
vitrées qui en closent les extrémités. Voilà
bien la preuve que tes ancêtres étaient moins sauvages que
vous, qui ne tolèreriez même pas qu'un curieux mette le nez
dans la cour pour admirer la façade.
Où
peut-être était-ce plutôt que contraint d'accepter la
servitude, les anciens apprenaient à vivre sans clôture
. La tentation est grande quand on y est pas obligé d'éviter
tout contact et de se cloîtrer au sein de ces hauts murs.
Ce
sentiment est tel qu'il te pousse à te dissimuler derrière
le rideau lorsque le facteur arrive.
- Mais
pour être réellement présent dans ce lieu, il faut être
plusieurs.
Sinon, la maison oublie que vous êtes là
, elle ne vous sent même pas dans ses murs, à peine un petit
pou qui chatouille les couloirs, un va et vient de petits pas discrets.
Une insignifiance.
C'est ainsi qu'elle considère votre présence:
incongrue, et insignifiante. Quand les voitures arrivent dans la cour, les
portières claquent , les voix, elle prend tout à coup un éclat,
une lumière, une chaleur. Elle se ranime, se rassemble, comme une
femme seule devant son miroir et qui entend des pas, perd son air d"abandon,
sa pâleur, sa fixité, elle sort d'elle-même. Tu ne la
reconnais pas, et , outrée, observe sa trahison : ce n'est
plus la même, on te l'a changé. D'ailleurs elle ne te regarde
même pas, elle t'ignore, elle est toute à son accueil, joue
de ses charmes.
Elle
le sait, elle les fait tous craquer, avec son air de noblesse campagnarde,
ses proportions distinguées, son demi-flou de vieille dame.
Elle ne se prend pas pour Chambord, elle au moins. Elle n'est pas comme
ces castels prétentieux, grotesquement ajourées, compliqués
de mille fantaisies hasardeuses.
Point de tourelle inexacte, de meneaux rajoutés, de raideurs dans
les encoignures. On sent chez elle une tranquille assurance , un laisser
aller qui ne ternit en rien son harmonieuse ligne. Elle est posée
là avec une telle maîtrise, une telle fermeté , on sent
bien à son air que son passé fut généreux, mais
sans ostentation. Elle a, disposés autour d'elle de la meilleure
façon : ses grands arbres: cèdres du Liban, chênes immémoriaux,
robiniers splendides et fracassés , ses pelouses et verdures diverses,
ses chemins, rondis, veloutés aux destinations inspirées,
son puit, très important, ainsi que l'abreuvoir de granit qui lui
est adjoint, et plus loin, un mystérieux bénitier posé
près d'un banc de schiste. La rivière lui consacre plusieurs
de ses méandres, afin de mieux embrasser l'écrin qui
la porte.
Ensuite,
il faudrait l'imaginer dans un pays de forêts et de prés,
dans lequel il n'existerait pas de ces villages qui bégaient leurs
maisons neuves comme des petites crottes de chèvre, un pays
qui ignorerait les ronds-points, les supermarchés, les panneaux publicitaires,
les mobylettes qui se surpassent, les couples du dimanche qui arpentent
les trottoirs, à cinq heures du soir, le nez pris dans leurs manteaux,
les enfants maintenus fermement à leurs côtés.
Un pays où l'on entendrait
au loin un martèlement sur la route pavée, annonciateur d'une
charrette, le bruit de sonnaille produit par le harnais, le ronflement énergique
des chevaux qui se sont bien dépensés, et mouchent leurs
naseaux dans l'air frais .
On
entendrait un mélange de patois gallo, d'exclamations: "haaa!
Justine! Te v'là, Guillou, t'es bien beau" . Les bêtes
seraient dételées dans la nuit qui tombe. On sent le
froid qui enserre les épaules, les doigts sont gourds pour défaire
les boucles de gros cuir, humide de la sueur des bêtes. Le poil se
relève, frise, la vapeur monte au dessus d'elles, on repousse la
charrette qui sera rangée contre le mur. Et les lourds postiers,
chevaux de trait et d'attelage sont menés doucement à l'étable
qu'ils partagent avec les vaches.
A
l'aube, tu es sorti pour aller guetter les lapins , du côté
de Bel air. Il faisait un froid sec qui te faisait pleurer, tu as enfilé
deux pulls, une grosse veste, tes bottes courtes, et refermé avec
un sourd grincement la porte du bas. Tes pas faisaient des traces sombres
dans l'herbe givrée, un très léger craquellement accompagnait
chacun d'eux.
Tu te noies dans les attouchements humides et collants
des toiles d'araignées toutes étincelantes , tendues en piège
amoureux entre les buissons que tu traverses. Tes mains qui se balancent
en rythme sont frôlées elles aussi par les mille et une petites
feuilles discrètes et veloutées, les tiges ployantes, l"aigreur
d'une caresse de ronce ou d'ortie. Ta respiration devient oppresssante,
tu sens le sang battre dans ton cou, tes oreilles rougissent et souffrent
des pinçons aiguës du froid, les branchages se font de plus
en plus difficiles à franchir de plus en plus sourds à tes
pressions, tu agrippes ta chevelure dans les griffes noirâtres d"un
arbre inconnu et déserté.
L'oeil fixé
sur la trace de chemin, ancienne, mal connue, devant toi, sous les feuilles
collées en plaques pourrissantes, jaunes ,oranges, brunes. Ton pied
trébuche dans un terrier à moitié enseveli , camouflé
par ce tapis mouvant.
Mais voici l'orée, tu t'es collée
derrière le tronc froid et râpeux d'un des derniers pins
, la bouche ouverte, exhalant à petits coups une vapeur blanche,
les doigts enfoncés dans les soudures profondes qui unissent les
plaques d'écorce avec le tronc. Tes yeux sont fixés
sur l'arrondi que forme la lisière du bois avec le pré. Une
vaste zone d'ombre s'y est attardée . L'herbe et les tiges guillotinées
du blé qui poussait là sont encore pris dans la gelée
blanche. Les crevasses de la terre argileuse vues de la vue d'un lapin
, doivent être autant de cratères et de pics, autant de canyons,
une étendue infinie de monticules insipides, parmi lesquels ils viendront
pourtant, histoire de se dégourdir les pattes avant de passer la
journée au fond du terrier, histoire aussi de croquer ces semblants
de végétaux, il faudrait plutôt les chiquer.
Et toi tu es là pour les voir, ils savent que tu viens les voir.
Malgré tes milles précautions, ils t'ont bien vu, bien entendu,
depuis belle lurette. Mais ils ont vu également que tu n'es pas le
"porteur de fusil", tu n'es qu'une "deux pattes" sans
importance. Qu'est-ce qui t'émeut à la vue des petites
boules grises aux oreilles frileusement couchées, qui soudain partent
en cabrioles désordonnées? L'idée qu'une simple pression
de la main suffirait à les étouffer, l'idée de ta propre
géantitude par rapport à leur apparente fragilité?
Serait-tu capable ,toi, de vivre par ce froid au fond de boyaux obscurs,
tenaillée par la crainte d'être surpris au fond par un
furet, ou dehors par un chien? - Tu
trébuches sur les mottes de terre gelée, sans plus de précaution,
"ils" t'ont vu, ils sont repartis sous le couvert immobile et
et sombre du bois. Le soleil vient à cette heure éclabousser
la prairie qui s'étend face à la maison.
L'éblouissement
est tel qu'il t'oblige à te parer les yeux de ta main, à t'enfoncer
au plus vite dans le "petit bois", celui de charmes et d'ifs,
traversé de fossés aux destinations mystérieuses. Son
sol est mat et doux, secret et profond comme un matelas de laine, recouvert
des aiguilles des ifs, qui lui donne cette couleur brunâtre, presque
rousse, la densité d'arbustes enlève à toute
végétation rampante la possibilité d'éclore.
Il te semble que dans ce bois, on peut y voir sans être vu, on peut
s'y mouvoir sans bruits, on peut y percevoir l'extérieur, étant
soi même dans le silence, se confondant avec les troncs. C'est une
cachette, un affût, ce bois tout entier est un habit de camouflage,
traversé seulement- et cela prouve bien que tu n'es pas invisible!-
par le cri rogue des geais qui te surveillent .
Un
mouvement de tissu, de jupons, de soieries : c'est l'envol de deux pigeons,
qui laissent s'exhaler dans leur peur un doux cri enroué, une plainte
. Ils iront s'installer pour un moment de l'autre côté du champ,
le temps que tu t'en aille , ils ont l'habitude, et si tu restes là,
sans bouger, afin de les surprendre lorsqu'ils reviendront, tu les verras
en effet, retraverser l'hectare à découvert, mais ils devineront
ta présence, tu verras leur tête se pencher, leurs yeux
scruter le bois, et d'un demi-tour élégant, ils rejoindront
un couvert plus rassurant, et plus désert. - En
repassant le chemin qui mène à la ferme, tu as toujours ce
même agacement devant les choses "à ranger": ce bout
de passage embourbé, bouleversé d'ornières, où
s'entassent à mi-fossé d'éternels moignons d'arbres
ensevelis sous les feuilles, des tronçons gluants de boue, attendant
le dégauchissement, le tronçonnage, la refente, c'est comme
une pièce à tapisser dont les murs plâtreux et livides
narguent le bricoleur découragé, un foutoir permanent , le
ménage n'a pas été fait depuis longtemps.
Ces manoeuvres
géantissimes qui permettraient l'éclaircissage du chemin,
tu n'as pas le moindre désir d'y songer, pas le moindre pouvoir d'y
changer quelque chose, pas plus que lorsque tu contemples la façade
ébouriffée du Manoir, ses jardins nonchalants , ses pelouses
redevenues prairies abondantes.
La démesure noie toute velléité,
il n'y a pas d'urgences de toute façons, le temps est ici un facteur
tout aussi vague que l'espace. Mais ce manque de précision
général est pesant , finalement. - Juste
avant le coin du petit jardin, là où le sentier effectue
une petite courbe, ton coeur s'émeut, dans quelques secondes tu vas
te retrouver, toujours camouflée par les derniers buissons, face
à la maison. Une voiture? cette 4l peut-être, bleue et blanche,
comme tu l'espère. Elle est garée devant la porte à
carreaux, l'ancien passage pavé, une silhouette longiligne y est
adossée, fumant, t'attendant ,sans doute, un amoureux...
N'y
songes plus, la vision s'est évanouie, la cour est déserte,
et ce n'est pas en la scrutant si violemment que cela y changera quelque
chose. Tu vas encore passer ta matinée en conjectures, en coups de
téléphones malhabiles et foutraques.
Tu serais héroïne
dans un film, passe encore. Les histoires d'amour alambiquées et
malheureuses dans un cadre aussi romantique, ce serait même un scénario
trop classique , mais qui va bien au teint! Tu te sens tout de suite
mieux en imaginant un regard qui te suis. Les sombres corridors sont
des décors tout à fait adaptés à l'expression:
"se taper la tête contre les murs", les planchers grinçants
qui mènent aux chambres de l'aile Sud sont propices aux fugues nocturnes
, la paire de chaussures dansant au bout des doigts, les grincements de
portes, la découpe majestueuse des toits sur la nuit claire, les
allées et venues des couples secrets dans la cour, ton imagination
peut se reposer, les faits sont là, le décor est tout bêtement
planté.
Bien sûr, dès que l'on franchit le porche,
le charme est rompu. Voir passer la famille Dupont en vélo, qui s'en
va au supermarket, le dentiste voisin et ses oreilles décollées,
les couples niou-louk qui longent la nationale en jogging orange,à
petites foulées, ne met pas l'ambiance, mais entre nous, c'est reposant..
Reposant de papoter de la
pluie et du beau temps avec la petite voisine qui a 90 ans, qui vit depuis
trente ans dans une maison en pente. Quand elle vous sert un guignolet,
il présente un angle surprenant avec le verre qui le contient, et
les boudoirs roulent sur la table jusqu'à vous si vous êtes
placé au bon endroit.
Madame Ledoux cultive ses carottes, et
sa bonne humeur est permanente depuis que il y a bientôt 20 ans, son
mari est "partit" avant elle. - Te
rendre jusqu'au village est un effort, mais une nécessité.
Pendant les quelques dizaines de minutes que tu vas passer là-haut,
ce sera comme de te déboucher les oreilles, d'en ôter les boules
quiès, les gens ouvrent la bouche et des paroles banales en sortent,
et même si tu gardes une physionomie revêche, des difficultés
à trouver les bons messages: "Une baguette s'il vous plait!",
une façon de marcher à grands pas pour passer inaperçue
, tu reviens à la maison légèrement apaisée,
comme lorsque tu n'arrives pas à dormir, mais que le simple fait
de te lever, d'aller faire pipi, boire un coup, te fait au retour sous la
couette moelleuse, retomber dans un sommeil tranquille.
- Pas
d'efforts à faire pour ne rien faire, c'est "faire" qui
est difficile, ici. La maison vous veut à sa botte, à chaque
instant. Pas question de penser à autre chose, de chanter à
tue-tête, de mettre en oeuvre des projets emballants, "elle"
vous aidera, oh oui, à "vous y mettre", mais seulement
si c'est dans son intérêt: il fallait être grand-père
pour le comprendre, qui dès qu'il est venu se retraiter là
, s'est laissé engloutir avec joie par les menus travaux. Menus ?
les gigantesques travaux devrait-on dire.
Grand-père au Manoir,
c'était Babar en son royaume, toujours chantonnant, toujours alerte
et plantant d'une rotation brusque du bassin son pilon plus avant: plom
poum, plom poum. Les yeux en ses pensées: "faut-il mieux une
rangée de pétunias à l'entrée, ou un rond de
tulipes, les poires sont bonnes à ensacher, et bientôt les
bouteilles de Gini à attacher dans les fruitiers pour assassiner
les guêpes dévoreuses."
"Et puis j'irai
d'un coup de motoculteur planter quelques vers de terre enduits de strychnine
dans les taupinières".
Grand-père,
l'ami du jardin et de ses habitants.
Il n'y a guère que
le rouge-gorge , à l'entrée de l'atelier qui trouvait grâce
à ses yeux, lorsque, calé dans son fauteuil de rotin, il laissait
pour un moment reposer sa jambe meurtrie . Le piaf sans conscience
allait picorer insolemment le manche de bois qui gisait à côté,
puis les quelques miettes que lui déposait le gardien de ces lieux.
- Grand-père,
le roi de la bricole, allait parfois en son bateau, l'"octo",
(pour ce qu'il l'avait construit à l'âge de 80 ans). Il aimait
y promener ses outils les plus lourds, les plus dangereux, un souvenir masochiste
de la guerre? et tâter du pilon les bois flottants qui parsemaient
la rivière aux méandres couleur chocolat.
Il
lui arriva de tomber à l'eau, soutenant de la main une tronçonneuse
crachotante . Sans le savoir, sans doute, grand-père avait des goûts
d'aventurier, installé dans sa barque qui promenait son mufle torve,
sa silhouette curviligne, parmi les derniers nénuphars.
Mamie
feignait de ne pas s'inquiéter, puis on entendait le claquement irrité
de ses semelles dévaler l'escalier, sa voix claironnante pousser
sur la deuxième syllabe du prénom de son époux: Renééééé!
Elle détestait se
faire du souci, c'est évident, cela la rendait impatiente comme une
mère qui gifle l'enfant qui vient de tomber dans les escaliers. Ses
yeux , de bleu-ciel, devenaient bleu-glace, ses bouclettes blanches comme
hermine frémissaient d'indignation: On l'avait dérangé
en pleine réussite, ou à mi-chemin d'un chapitre échevelé.
c'est
sans doute pour cela qu'elle fuyait autant que possible cet endroit,
n'ayant de cesse de trouver de nouvelles sorties, de nouveaux cercles, de
nouvelles parties de bridge, entrecoupées de séances de cinéma,
partant dès le repas de midi achevé, ne revenant qu'à
la nuit, pour bâcler d'une main preste un steak frites à l'amour
de sa vie....qui pensait à ses pommes de terre. - Grand-père
et mamie, c'était comme deux planètes aux orbites différentes,
elles ne se gênaient pas: elles ne se frôlaient même pas.
Grand-père sans y penser avait créé au Manoir une atmosphère
respirable par lui seul, il ne restait guère que la chambre de sa
femme qui renvoyât le caractère de celle ci: bleue et
jaune .
Si grand-père avait eu des habitudes à
cet endroit, cela se serait deviné à quelque effigie militaire
sur le mur, à un léger parfum de formol , celui qui accompagnait
le débandage de ses plaies chroniques.
La chambre de grand-père
se reconnaissait aux myriade de petites boites , de petits pots, de gélules,
de compresses, de bandes velpaux qui recouvraient le dessus de la commode,
et le premier tiroir, comme une couche de poussière.
Et poussière
il y avait également, en abondance, contenu dans la toile de jute
(avait-elle été verte, ou brune ou jaune d'or, elle était
tout cela à la fois) qui couvrait les murs, et dans les lourds rideaux
écossais rouges et noirs - Quand
sa femme depuis longtemps avait adopté des tenues aux teintes lumineuses,
et fraîches, à la coupe harmonieuse sans friser l'originalité,
René avait persisté dans le choix de tissus épais et
lourds, aux couleurs sombres, un respect de la tradition sans hésitation.
Il était ordinairement vêtu de noir, ou de bleu-marine,
très rarement d'un pull blanc dans les grandes occasions, parfois
de gris, et ses tenues de jardinage pendaient sur un flanc de l'armoire,
identiques salopettes et combinaisons de toile verte. Sans oublier le béret,
sans lequel grand-père eu perdu son identification.
- On
ne peut pas dire que tu ai un jour admiré tes grands-parents pour
leur physique, mais quelle importance. Simplement , c'est comme si une certaine
régularité de traits, une indéniable densité
des chairs, une vivacité d'expression que tu trouvait à l'observation
minutieuse des arrière-grand-parents, et que tu prétendais
retrouver à la génération de ton père, et chez
tes frères, avait déserté l'époque où
René et Henriette , jeunes gens, avaient eu à subir
une première guerre, puis une autre encore à l'âge de
parents, et que cela, indéniablement avait marqué à
jamais leurs silhouettes, leurs traits , et sans aucun doute leur rêves.
- Tu
songes avec remords n'avoir point écouter en leur temps les souvenirs
entêtants de René, ces images de viande hachée par les
obus, ces échos de souffrance. A l'époque cela te semblait
n'appartenir qu'aux nébulosités, ton cerveau de petite fille
ne pouvait considérer tant d'épouvante sans la reléguer
aussitôt dans le registre des histoires à dormir debout.
Et de fait, Grand-père
te les racontant , calé dans un des fauteuils pois-cassé du
bureau, avec son long bec de cigogne ou de pélican aux
narines largement découpées sur des transparences cireuses
, ses yeux agrandis pas la loupe des lunettes , la peau sèche
et piquante de ses joues inexistantes, avalées par les creux des
mâchoires, son menton revêche, et par dessus tout, son crâne
émouvant de solitude, où pas un poil ne poussait , son crâne
à la peau si douce et lisse, pour ainsi dire, son talon d"Achille,
le défaut de sa cuirasse, qu'il camouflait pour cette raison sous
le béret; oui, tout cela était bien impressionnant, pour une
benoîte telle que toi, et heureusement que tu savais qu'il était
ton grand-père, et qu'il ne te mangerait pas.
Tu
ne te serais pas plus fié à Mamie si tu ne la connaissait
comme ta grand-mère.
A
l'époque comme aujourd'hui , sa voix tenait plus du cacardage de
l'oie, de la trompette et du grincement de poulie que de la douce musique
. Ses yeux fixaient le monde en oscillant entre l'impatience et l'ironie
glacée. Incapable de gestes doux et caressants, elle vous offrait
avec violence des bouteilles de Gini ou de Canada-dry dont elle avait
pris soin de garnir le frigidaire avant votre venue.
Sa brusquerie même
était l'aveu d'impuissance que son besoin d'affection jetait comme
une bouteille à la mer. Il ne fallait jamais faire cas d'elle, jamais
prendre en compte ses désirs, ainsi pensait-elle se soustraire à
la difficulté de parler d'elle même . L'âge l'a bien-sûr
changé, elle paraîtrait presque égocentrique
aujourd'hui, et ne se fait toujours pas que des amis...Elle incarnerait
à la perfection le personnage de vieille dame insupportable si on
ne retrouvait à 94 ans la petite fille seule qu'elle n'a pas
cessé d'être pendant tout ce temps, victime de son caractère
insatisfait. - Tu
te moquais sans retenue de ses napperons que, sur la table de la cuisine,
tu pouvais ramasser rien qu'en appuyant le doigt dessus. La couche poisseuse
qui les recouvrait permettait ce miracle . Tu souriais également
du jaune qu'elle avait réussi, un jour d'inattention de son
mari, à badigeonner partout sur les murs de la cuisine , englobant
dans sa furie, les portes, et l'armoire, pourtant belle, en merisier mordoré.
Tu te gaussais des
éléments disparates et douteux qui lui servaient à
concocter ses quelques spécialités , ses coups de balais impétueux,
qui envoyait tout promener sur les dalles de l'entrée, entre les
buis nains et amoureusement taillés. Et encore de sa façon
de vous recevoir à déjeuner, vous envoyant les plats sans
élégance, dans des plats tous ébranlés par cette
violence, tous fêlés, et l'éternel vacherin des
nausées du dimanche.
Tout cela afin de dire: je suis comme
je suis, et comme telle, pas à ma place, ici. - Mais,
malgré sa propension à nous parler de nos cousines abhorrées
parcequ'apparement parfaites, ce qu'elle nous cuisinait était bien
bon, et de cette belle mère, il n'était pas à craindre
pour maman, de remarques fielleuses, de fausse gentillesse. L'une et l'autre
sans doute complices sans le savoir dans leurs difficultés
maritales puisque le père n'était pas plus facile à
vivre que le fils .
*** **** -
- La
neige s'est mise à tomber brusquement, et cela fait comme une cacophonie
de silence à travers la campagne, les épaisseurs blanches
succèdent aux épaisseurs blanches. C'est à peine si
les roues mordent dans cette moquette farineuse et glacée, et dans
le fond de la vallée , toute aplatie et confondue de ce manteau,
il est à craindre qu'en traversant les petites passerelles qui sautent
par dessus les chantournes, on ne s'abandonne au mol dérapage
qui décontrole le véhicule. Verser dans l'eau noire
et tourbeuse, c'est cela qui serait déconcertant.
La grosse
buse est toujours à sa place sur le piquet, son poitrail beige piqué
de plumes brunes frileusement gonflé, la nuque ronde, l'oeil inquisiteur,
à croire qu'elle passe sa vie là, comme Siméon
le Stylite. C'est une ermite philosophe qui veille comme un phare dans cette
plaine désertée.
Au
printemps chaque parcelle , petite ou grande, de cette vallée, fourmille
d'incessants va-et-vients, de papis à casquettes, de mamies en fichu,
de mobylettes surchargées de cageots de légumes. A l'été,
les dahlias géants, balancent leurs grosses têtes jaunes, oranges
et mauves vers la petites route communale, les maïs s'ébrouent
à la moindre brise.
Mais là, c'est le silence, un silence
de mort.
**** *****
-
- Il
t'es venu comme une habitude , à fréquenter ces demeures importantes,
un besoin d'inachevé, d'imprécis, de vaste. Quand
tu sortais de la chambre verte, celle du bout de l'aile Sud, celle aussi
dans laquelle on trouvera encore le bureau du jurisconsulte Toullier (petit
poste d'observation, comme un nid de pie, auquel on accède par trois
marches grinçantes), qu'il te fallait parcourir le long couloir bordé
de bibliothèques asphyxiées, glisser sur les lames jaunes
du parquet, puis descendre en sautillant les lourdes marches brun-violet,
courir à la cuisine pour boire un chocolat, tu savais qu'une journée
infinie t'attendait, une journée sans balcon ni courette, sans parking,
sans toutes les limites qu'impose à nos enfances le nouvel habitat.
Ici, nul besoin de remplir
chaque instant d'un contenu précis , si l'envie t'en prenait, tu
pouvais passer la matinée à fouiller les buis pour en surprendre
les escargots jaunes et noirs, tu les sentais, disais-tu, plongeant la tête
entre les myriades de petites feuilles vernissées. Ou bien pour faire
plaisir à ton grand-père, tu cueillais pour lui dans le vaste
bac d'eau croupie des minuscules bestioles que vous alliez tous deux examiner
sur la paillasse blanche de l'atelier, aidés du précieux microscope.
Ou
vous "partiez en bricolage", prenant comme prétexte l'habitude
que tu avais prise de lui seriner d'un air désolé "qu'est-ce
qu'on fait?";
Sa
patiente et laborieuse façon de manipuler chaque outil te remplissait
déjà d'impatience , toi qui ne supportes que d'aller vite.
Il était comme un bouddhiste en travail, se concentrant sur chaque
action, vivant avec autant d'intensité la mise en place d'une mèche
sur la perceuse qu'un moine sa méditation.
L'atelier était sombre, peuplé de matériaux insolites,
de débris, un immense débarras mouvant . Grand-père
, en partant, laissait comme la marée une traînée
de choses qui sans son aide retournaient à leur inutilité.
Les tournevis restaient englués dans la graisse rose ou dans la peinture
, les sièges bancroches attendaient la rémission de leurs
pieds bots . Les pots de mixtures diverses, (autant de poisons merveilleux
pour le jardin) se confondaient dans l'obscurité de l'armoire avec
des contenus plus bénins, ou même carrément bienveillants,
telle la liqueur de framboise. Les salopettes souillées de peinture
se raidissaient doucement , pendues , étranglées, sur le mur
, à côté d'un ramassis de rames, de pagaies diverses. -
Pour toutes ces présences, et d'autres raisons plus obscures, grand-père
ne dédaignait pas d'y revenir en soirée, quitte à y
affronter le froid, le peu de confort, assis dans son fauteuil de
rotin et attisant le feu. Il suffisait de prendre comme prétexte
les quelques châtaignes que l'on ferait griller dans la poêle
à trous, sur les braises.
Impressionnant,
le reflet rougeâtre des flammes sur le profil rapace de grand-père,
son béret collé au crâne, le cou vissé dans le
col roulé de son pull bleu marine.
Impressionnante aussi, sa
main comme une serre, décharnée, tendineuse, aux doigts déformés,
s'acharnant à dépiauter les petites boules noirâtres
et brûlantes, le geste rapide qui portait à sa
bouche sans lèvres la chair blanche, le mâchonnement besogneux
et chaotique qui s'ensuivait.
Une raison de plus d'apprécier
d'être là, dans cette atmosphère étrange , pelotonnée
à ses côtés, sans commentaires abusifs.
A
cet âge, heureusement , on ne fait pas de phrases, on essaye pas d'analyser
les impressions qui vous assaillent, si tu t'étais posé
trop de questions à cet instant, il eut été gâché.
Comme tu ne cherchais pas
non plus à savoir à cette époque ce qui te faisais
aimer le fait d'avoir à traverser la maison en chemise de nuit, pieds
nus, dans l'obscurité, lorsque tu voulais aller aux toilettes
en pleine nuit. Les grandes fenêtres du couloir éclairaient
parfois d'un peu de lune, en grands carreaux découpés, le
tapis râpeux où tu posais tes pieds. Le froid et la peur qui
comprimaient de plus belle ta vessie t'obligeaient à fuir, en courant,
les multitudes de monstres, de présences malignes que tu devinais
au long des couloirs.
Et
encore heureux que tu n'aies pas à utiliser la chaise
percée de la tourelle, qui donnait en plein vent, aux frôlements
de corneilles et de chats-huants. -
- Peut-être
pour tout cela que depuis tu cherches sans raisons raisonnables quelque
chose de cette imprécision , de ce flou, qui t'agaçait si
terriblement au Manoir. Les lignes nettes et définitives d'appartements
, de villas trop proprettes te terrifie, les maisons que tu visites n'ont
jamais assez de ces endroits inutiles, pas terminés, de ces espaces
perdus qui te donnerais l'impression de respirer plus à ton
aise, comme des soufflets à ton pardessus.
Peu
t'importerait, maintenant, à la limite , de laisser des pièces
vides et désolées, ce serait par choix, une trop grande maison,
un trop grand lieu qui te permettrais d'imaginer des installations futures
et tout un tas de dénominations magiques: atelier, fumoir, boudoir,
bureaux divers, lingerie, salle de jeux, une infinité de promesses,
pas d'astreinte en tous les cas au salle-à-manger-salon-cuisine intégrée
avec son bar luisant, ses tabourets ad hoc, l'espace à vivre promis
par nos architectes contemporains qui ne sert qu'à camoufler le manque
de souffle, la radinerie de la vie actuelle .
Suffirait-il
d'une toile abstraite dans un coin de ce bel appartement "design"
pour laisser au regard la liberté de chercher son propre univers,
alors qu'un vêtement vaste et usagé, une après-midi
sans horaires et les lézardes d'un mur vous emmènent si loin
. -
- **** *****
- Aujourd'hui,
la netteté du paysage est étonnante, et annonciatrice
de pluie. Les falaises brun-violet qui nous font face, pourtant, loin d'être
menaçantes, offrent quantité de petits tableaux d'une
extraordinaire beauté, la cascade qui tombe sous St Hilaire du Touvet
est figée comme un trait de craie blanche coupée brutalement
par le repli moutonneux du relief. On dirait qu'on a posé sur la
roche de ces moumoutes proches de l'astrakan que portaient nos grand-mères,
et ce couvrement tout doux est coupé de carreaux verts tendres en
velours rasé ou beiges ou bien oranges, bien propres.
Étrangement
, la proximité de ces quelques 1400 mètres de falaises calcaires
n'est pas pesante à ton horizon. Elles sont là, à
4 ou 5 kilomètres à vol d'oiseau. La rectitude de leur dévers
qui tombent comme les pans d'un rideau sur une vallée extraordinairement
plate a bien sûr une sévérité un peu glaçante,
mais aussitôt que le regard se porte sur la multitude de détails
révélés par la transparence de l'air à
ce moment, il découvre la minutie précautionneuse qui semble
avoir agencé cette sorte de maquette géante, avec ses
petits groupes de chalets fragiles, ses strates d'essences d'arbres diverses
.
Même
tempêtant, même humide et brouillé, le temps , ici, permet
à la lumière toutes les folies d'un éclairagiste de
théâtre, toutes les prouesses. Même à travers
les nuages de la plus épaisse gouache, vous verrez tout à
coup filtrer comme des rubans de lumière aveuglante et dorée.
Au bout de ces rubans, la moindre parcelle , le moindre bout de pré
,ses quatre arbres, les maisonnettes sont transformés en royaume
de conte de fée.
***** ****
On
t'avait parlé de Clémence , gouvernante au Manoir lorsque
ton père était petit garçon. Ce devait être ,
à en voir les quelques rares photos, à en écouter
les rares témoignages, de ces personnes dévouées, appelées
comme au couvent à ne vivre que pour les autres, à abandonner
toute idée de famille propre. L'idée de maternité ne
pouvait s'assouvir que dans la tendresse mutuelle que se portaient Clémence
et Philippe, du temps ou celui-ci, aîné de quatre, et déjà
bourru, ne cédait sans doute pas aux maladroits essais d'affection
de sa mère.
Entre ces deux là, ce devait
être comme une crainte , l'un intimidant l'autre et vice versa, la
mère effrayée de son fils , le fils se refusant aux mignardises
qui eussent attendrie la mère.
Deux caractères déjà prêts à s'affronter,
deux orgueilleux boutonnés jusqu'au col comme en fabriquaient ces
familles ankylosés dans leurs généalogies, dans leurs
bonnes tenues.
Dolto
n'avait encore rien écrit à ce sujet, et puisque de toutes
façons il était entendu que les enfants ne devaient pas parler
à table, ni s'adresser à leurs parents à tout propos
. Ceux-ci se devaient également d'éduquer leurs tendres bourgeons
à la dignité, au respect, et non à la débauche
de sentiments.
Toujours est-il que plus de soixante
années se sont écoulées sans que l'on puisse jamais
savoir ce qu'avait pensé de tout cela le petit garçon à
la mèche brune, en costume d'officier de marine, qui sourit au
photographe en 1932. Ce petit garçon étant devenu entre temps
un homme sans laisser aller de l'âme, stressé par le
vacarme de la vie quotidienne, malade chroniquement de vivre, tout simplement.
Contraint
d'assister aux déchiquetements de la guerre, ce même
pas adolescent se bardait d'amour propre, ce "solide aîné",
qui tant d'années plus tard ne supportait toujours pas la violence
télévisuelle, la violence tout court, quand bien même
son caractère à lui était violent..
Comme il s'est
penché doucement, ce soixantenaire acariâtre, sur la toute
petite enfance de ton premier fils, comme les photos qu'il a prises
de lui sont attentives , admiratives, comme il lui était difficile,
pour une fois , de cacher l'idéalisation qu'il faisait de l'enfance,
de la fragilité, de la douceur de l'enfance. -
- ***
***
Ce qui est le plus appréciable dans ces grandes demeures, c'est l'idée
qu'elles suscitent d'être soi-même à part - qui n'en
rêverait pas? - Dans leur enceinte, on entend plus les bruits de la
vie, ou si assourdis.. Ce n'est plus la même époque non plus.
Si on le désire, on peut se transporter au choix, au 18 ème,
ou au moyen âge, il suffit de choisir son étage.
Seule
dans un tel espace, rien ne te renvoyait l'image de cette jeune fille banale
que tu était à l'extérieur . - Tu
avais pu profiter de cet emballage romantique pour tes premiers flirts,
mais à la réflexion, ton visage, grave et pâle dans
ce décor parfois lugubre , cela eut raisonnablement dû faire
fuir les plus solides, comme une vague réminiscence de maladie incurable,
une aura de sinistrose, et sinistre, tu pouvais l'être , oh combien
. Même à cet âge incertain, un fond de raillerie te poussait
malgré tout à te vêtir de manière informe, de
ces culottes militaires en toile épaisse et noire, qui te remontais
jusqu'aux aisselles, en deux pointes , une patte et deux gros boutons dans
le dos, et dont le derrière était si vaste qu'il te fallait
le remonter en gros plis à la taille. Tu te laissais également
tenter, parfois, par les belles redingotes luisantes, dont les deux pans
battaient tes mollets lorsque tu enfourchais ton vélo, un chapeau
claque sur la tête.
Il y avait même au fond d'une
malle, une capote militaire souillée de taches brunes, sans nul doute
le sang vieilli de ton grand-père .
Celle là, tu n'avais
pas osé la sortir, on est toujours respectueux de quelque chose,
même du pire.
Tout cela est sans doute parti au feu, depuis. Qui
s'en soucie. Tu le regrettes et puis non, les souvenirs sont moins lourds
à porter, moins difficiles. Comment ne pas s'engluer dans le
passé en côtoyant ces vieilles malles, comment ne pas constater
comme il est désolé, éteint, dérisoire, comme
ces objets vous font pitié finalement..
Du reste, ton grand-père
n'aimait pas trop que tu ailles farfouiller dans le grenier. Savait-il déjà
avec quel irrespect on contemple ce qui a été l'intimité
de plusieurs générations.
Tu entendais le son sourd du
pilon martelant les dernières planches faisant office de marches
, puis les petits carreaux de terre sonner, enfin le souffle de grand-père
qui faisait comme une chanson , entre l'expiration , et l'inspiration, puis
il arrivait, l'oeil grossi par l'effet de loupe de ses lunettes, et
tu pouvais voir qu'en effet, au mouvement pointu des lèvres, il sifflotait
sans siffloter une éternelle ritournelle.
Il vérifiait
d'un coup d'oeil circulaire que son grenier fut intègre, puis vous
alliez pour la énième fois essayer les chapeaux de l'armoire. -
- Le
meilleur ami de grand-père était son motoculteur, un engin
diaboliquement résistant, au mufle rouge, court sur pattes, et dont
grand-père installé sur la remorque qui y était attelé
, tenait les antennes effilées qui lui servait de guidon. On
voyait , passant derrière les haies, le profil tranchant ,la
silhouette tressautante et impavide de l'octogénaire transporté
, et c'était bien le mot, vers des lointains délicieux, une
rivière pleine de troncs à scier, un verger plein de guêpes
à chasser...
Si tu participais au voyage, tu comprenais
bien vite les raisons de ces tressautements : grand-père fonçait,
sans discernement , à travers les irrégularités du
paysage, et l'absence de suspension rendait l'aventure à peine
soutenable à ton postérieur.
Mais c'était presque
grisant, finalement, ces pointes de 5, 6 kilomètres heure à
travers champ...
Ton
grand-père était comme un insecte caparaçonné,
une sorte de mante religieuse, avec des gestes lents , des pauses, des hésitations,
toujours rythmées par le souffle vaguement mélodique , ininterrompu,
entre l'expiration et l'inspiration. Rien d'étonnant à ce
que tu ne te rappelles pas avoir eu des élans d'affection envers
lui. Rien n'invitait à l'embrassement, chez ce morceau d'écorce
sèche, ce "Giacometti" anguleux .
Sa façon
de te "bien-aimer" , c'était de t'attraper le menton,
ou l'oreille, de te donner des surnoms, de t'offrir des pêches
au vin et de t'emmener les déguster à deux, comme des voleurs,
avec le motoculteur comme moyen de fuite, et la cabane du petit jardin comme
rendez vous secret.
Tu
avais le droit d'entrer dans sa chambre médicamenteuse, d'admirer
la voie lactée de poussière dansant dans le soleil d'après-midi,
d'attraper sur la pointe des pieds le cor de chasse miniature, vestige d'un
costume d'enfant, et d'y souffler deux notes. D'examiner
pour la énième fois la population lilliputienne disposée
sur la commode comme un village miniature: les petites boites de carton,
les flacons de gélules, les comprimés, les bandes velpau,
et entre tout cela des chemins moutonnants de poussière gris
bleu, comme un voile , qui permettait de retrouver l'emplacement exact du
médicament que l'on devait reposer.
Pendant
ce temps, grand-père t'observait, installé dans sa méridienne
entoilée de jute grenat, délassant pour quelques instants
son genou meurtri par le port du pilon de bois, posant sur le parquet jaune
la chaussure énorme et bossue , bien noire et cirée et camouflant
une douleur permanente . - Quand
il n'était par monts et par vaux, ou plutôt par jardins
et rivière, grand-père passait de longs moments à son
bureau, le gros bureau massif , recouvert de velours rasé rouge,
qui se tenait , comme un soldat en veille, au fond de la pièce
d'entrée.
Personne ne pouvait rentrer là sans jeter un
coup d'oeil au fauteuil arrondi, guetter la présence du patriarche
.C'était la guérite du Manoir. - D'ailleurs,
tu ne pouvais déceler sa présence qu'en constatant que
la lampe de son bureau était allumée. Elle projetait un halo
sur le rouge sang du bureau, et sur les mains de René, mais
tout le reste était dans l'ombre. A peine pouvait-on percevoir
le petit chuintement perpétuel qui s'échappait de la bouche
de l'octogénaire, sa petite soupape de cocotte minute, en quelque
sorte.
De
son écriture biscornue et irrégulière comme un électro
-cardiogramme malade, il ponctuait de bic rouge, de bic vert, des
plans , des recettes, des formules, qui, de produits radicaux contre
les taupes, qui, des prochains plans de poireaux qui naîtraient au
jardin. Une multitude de calepins, carnets, blocs servaient de
plans d'atterrissage aux idées qui fourmillaient sans cesse dans
le cerveau du vieux bricolo.
Impossible
de relire derrière lui cette espèce de ballade d'araignée
folle qui lui servait d'écriture, point besoin de code d'accès
sur ordinateur, de clé, de cachette, personne, sans doute,
personne n'aurait pu déchiffrer ses complots jardiniers.
Une
raison à cela: ses doigts raidis comme des gants qui auraient séjourné
trop longtemps dehors, secs et râpeux. Il ne pouvait , pour écrire,
qu'appuyer sur la pointe du stylo bille, qui, par ces pressions aux directions
approximatives, partait en raideurs et en pointes, dans une écriture
dont toute rondeur était bannie.
Grand-père vivait comme dans une sorte de scaphandre,
empesé dans toutes ses actions, reculé derrière
ses hublots , entendant mal, avec en doublage sonore continuel, le souvenir
des ritournelles du temps passé.
Cela ne l'empêchait pas
d'avoir accès en bonne intelligence aux modernes outils de
la décennie présente, même s'il en faisait parfois
un usage étrangement aventureux. La tronçonneuse en particulier
lui avait tout de suite donné l'impression d'un outil bon-enfant
et inoffensif que l'on pouvait trimballer à des hauteurs
incongrues, ou d'une main hasardeuse à travers des branchages .
Il en était de même avec l'effrayante dégauchisseuse,
dont tu ne t'approchais qu'avec méfiance, et sur laquelle visiblement,
il prenait plaisir à promener de fines planchettes, du bout de ses
doigts impassibles. - Parfois,
la douleur lancinante de ses névralgies, ou l'agacement, transformaient
l'exhalaison chuchotante en chansonnette ponctuée de "pom
pom pom", ou d'un "lalala" aigrelet, une voix qui venait
du nez, sans aucun doute, et comment aurait-il pu en être autrement
, avec un tel appendice .
Mais
si quelque-uns de tes frères passaient pas là, ils leur fallait
écouter pour la millième fois l'histoire du Sapeur Camembert
ou de la famille Fenouillard . Histoire de les retenir quelques instants
encore "à vue", car on sentait chez René l'inquiétude
sourdre lorsqu'il regardait partir, la démarche garnementesque, les
deux frères alliés, Franck et Marc, en quête de nouvelles
aventures. - L'expérience
lui avait appris ,sans doute, à se méfier de la voix enchanteresse
et fluttée du cadet, du regard fier de l'aîné . Pour
eux, le terrain de jeux du Manoir était sans limites aucune . Une
fois sorti des horaires de repas, bain, couchers qu'ils respectaient à
la lettre, rien pour leur rappeler les bonnes manières. Tout, au
contraire, dans ce domaine, leur donnait envie de franchir des frontières.
Et c'est sans doute le même sentiment
qui te poussait quelques années plus tard à te complaire
dans de vieilles vestes aux odeurs sûres, l'envie de se débarrasser
de la gomina de la ville, de ses souliers cirés, de cette façon
de se tenir, au bord de la chaise, genoux serrés.
L'envie de
voyouter, de jouer pour de vrai au trappeur, de jouer sans lois . Mais à
leur époque il y avait encore de vrais trésors dans le grenier,
telles ces armes que les deux garçonnets inconscients étaient
allés enterrer dans le bois de Bel air. - Grand-père
ne chantonnait pas sans raison le long des couloirs, posant en désespoir
de cause des cadenas dérisoires à la malignité des
deux frères.
Heureusement
pour la sécurité des vieilles pierres, vous n'étiez
pas tous comme ça dans la famille, tes deux autres frères
ne participaient pas à la sarabande, l'un , trop petit, l'autre ,
trop secret.
Éric,
de silhouette mélancolique et longue, voûtait déjà
les épaules aux menaces futures, aux complications de la vie, sa
susceptibilité de mimosa se frottait douloureusement à
la rudesse parentale.
Tout
au plus le voit-on, sur les photos, esquisser un sourire froissé,
la tête penchée. Il a trouvé un abri précoce
en ses lunettes et tout se passe dans sa tête. - Il accumulera au long
des années les pages des livres aux pages des livres, et le savoir
le plus abstrait, puis fleurira tout à coup, la trentaine passée,
en un tonitruant et original géant, aux éclats de rire comme
des tonnerres.
- Le
plus petit des quatre, qui sur les même photos , offre son front bombé
sous un casque de cheveux noirs, n'a pas non plus de goût pour les
enfances simples et douces, ou pas d'aptitude à ce jeu là.
Comme son aîné, il ferait bien son nid dans un endroit peinard,
et qu'on lui laisse le temps de réfléchir à sa vie.
Lui
aussi s'est aperçu, assez tard, qu'on est pas obligé de s'arrêter
aux désirs des autres. - Toi
, tu n'étais qu'un petit embryon, ou peut-être déjà
cet énorme bébé aux bajoues retombantes, à la
face clownesque. Puis, avec tes deux couettes dressées sur la tête,
on te promène sur un vieux kart à pédales, tu fais
un parfait joujou en viande pour tes frères, mais leurs gestes sont
plein de prévenance, car tu es aussi le joujou de ton père
, la seule fille..
Loin
de t'en donner la nostalgie, ce récit te rappelle les derniers flots
d'image que tu as du Manoir, et c'est comme de te souvenir du visage d'un
mort. Le fait que tu ait connu cette maison vivante et joyeuse sous le soleil
d'été ne t'empêche pas de frémir du goût
sombre et douçâtre que les derniers mois ont laissé
dans ta gorge . -
-
- *****
****** ****
-
- A
pas lents, tu voyais marcher ton père, sur le chemin qui va à
la rivière, toujours de la même façon, rognant son pouce,
les yeux perdus et soucieux, une main derrière le dos. Sur
le matelas moelleux et vert, il marchait comme en plein désert.
Il s'arrêtait au lavoir, mais sans s'asseoir, et contemplait le mouvant
serpent brun, la barque frémissante, retenue par ses chaînes.
Le pouce meurtri cognait contre les dents à petits coups, jusqu'à
ce que l'ongle soit rogné aux dernières extrémités,
et la peau, et la chair.
Il
devait avoir un regard pour la cabane démolie, sous les sapins, noircie
de lierre, laissée pour compte. C'était la cabane de son petit
frère lorsque celui-ci jouait au trappeur, frêle
et étincelant blondinet . Mais curieusement, elle n'avait que modérément
attiré la génération suivante, trop loin et trop proche,
trop bien faite et trop vieille. - De loin, la vision
du Manoir ne devait pas être plus rassurante. L'avantage, c'est qu'on
pouvait en contempler l'immense toiture, le nombre des fenêtres, bref,
tout ce qui tôt ou tard engloutirait les derniers ronds de la famille.
Ton père avait en prime un panoramique sur la route passant derrière,
et la menaçante proximité du village qui sourdement, doucement
s'essayait à couler un peu plus, maison par maison, son avantage
dans votre direction.
De ronds point en panneaux publicitaires
et pourquoi pas en zones d'activité, les Bruzois finiraient bien
par encercler la maison, leurs visages curieux et avides seraient -et ne
l'étaient-ils pas déjà?- le cauchemar permanent de
ton sauvage de père. -
- ****
****
Il
semblerait que cette maison ait forgé en moi les éléments
de l'optimisme le plus forcené, celui que l'on crée non pas
avec de bonnes raisons, mais avec une absence de raisons.