Bien
sûr, Maurice n'était sans doute pas le genre bûcheron
pour catalogue sport-wear, mais de toute façon, elle aurait été
gêné s'il avait été trop séduisant.
..Non,
décidément, elle sentait, là, dans cette arrivée,
un signe, une approbation du destin pour sa patience. Cet homme, seul, à
sa porte pour ainsi dire, comme un nourrisson, que l'on aurait abandonné
au seuil d'une maison accueillante, c'était même un devoir
pour elle de s'y intéresser.
Tiens
justement, n'était-ce pas lui, là-bas, dans le chemin qui
menait à l'étang sur son cheval?,..,non, une vache, peut-être,
elle attrapa impatiemment ses lunettes, oui,...,une vache, pff....
-Tiens! Et si je me faisait un petit thé! Aliénor, mon chat
chéri, descend, oui, je vais te donner ton goûter, là,
là, patience,...
Elle
posa précautionneusement ses pieds par terre, des élancements
la faisait grimacer, mais bon sang, elle n'était pas une mauviette,
ah! ah!, ouïe! Là!, voilà.., les chaussons..., heureusement
que personne ne la voyait, elle devait être ridicule, avec son châle,
ses lunettes, ses vieux chaussons, et pour couronner le tout, un gros matou
tigré qui suivait ses pas traînants en poussant de petits
miaulements !
Mais tout cela était
momentané. Bientôt ,elle retrouverait son énergie!,
ses travaux d'extérieurs, sa vaillance.
C'est
vrai qu'elle était vaillante, d'ordinaire. Ce mot "vaillante"
évoquait pour elle des femmes en sarrau bleu-gris, avec leur
regard bleu-gris, dans des photos fanées, penchées sur des
tâches titanesques.
Levée très tôt, elle faisait d'abord son yoga,
puis partait nourrir Zoé . Elle faisait ensuite sa promenade
matinale avec la ponette qui soit dit en passant, avait largement dépassé
les mensurations ventrales généralement admises pour ce genre
d'animal .
Ensuite
seulement , elle prenait une légère collation sur la véranda(elle
aimait beaucoup ce terme de collation) ,et enfin, elle se mettait à
sa peinture, qui la gardait devant son chevalet toute l'après-midi.
Sa
peinture! Mais au fait ,combien de tableaux avait-elle perdu dans l'accident?
Au moins cinq, oui, cinq, puisque c'était ceux qu'elle devait apporter
au "salon".
Bah, en tout cas, il n'y avait pas ses préférés,
car ceux là étaient exposés à la galerie, en
permanence. Le salon, c’était pour l’amusement, voir un peu
ce que faisaient les autres , boire un verre de blanc avec Elias et
sans doute , ne rien vendre!
Machinalement,
elle s'arrêta dans le couloir, devant la grande glace toute vert-de-grisée
, c'était celle qui lui allait le mieux, parce que peu éclairée:
ma foi, une tête assez intéressante, longue, un peu sévère,"
à l'ancienne" , sagement coiffée d'un chignon brun tirant
sur l'auburn.
Elle
ne savait pas trop ce qu'elle devait penser d'elle même, il lui semblait
qu'elle ne devait pas être si laide que ça, mais on ne peut
pas dire non plus qu'une nuée de beaux jeunes hommes campaient devant
sa porte.
Cela l'aurait épouvanté de toutes façons.
De
retour dans le salon, avec un plateau garni de mixtures étranges
pour un non initié, elle jeta de nouveau son regard myope par
la porte-fenêtre donnant sur le jardin..
Au bout d'une petite prairie
parsemée de pommiers, dans laquelle sa ponette grise se prélassait,
on apercevait le chemin communal qui conduisait à l'étang,
dit municipal, en égard à ses quelques aménagements:
une mini plage, un panneau interdisant les bateaux!
C'était
le rendez-vous dominical des familles du coin accompagnées de poussettes,
vélos, enfants hurlants . Françoise frémit .Elle chaussa
ses lunettes pour mieux examiner la jument.
Toi, ma grosse lolotte,
tu me verrais bien immobilisée encore un bout de temps! Les vacances
te profitent, voyez moi cette croupe! Et pas du genre à se faire
des complexes, ma Zoé!
Tiens
,je demanderais bien au petit voisin de te monter un peu, il est énergique.
Il te remuera sans doute plus que moi, et ne me regardes pas comme ça,
ça te fera du bien..
Elle lorgnait du même coup le chemin, espérant toujours y apercevoir
Maurice. Elle devait bien s'avouer pourtant qu'il n'avait pas encore cherché
à la rencontrer.
On
avait pourtant du lui parler d'elle, ils n'étaient pas si nombreux
à posséder cet animal ici, et puis quoi, elle était
"la peintre du village", presque une personnalité...
Non,
il devait être timide, ce qui était bien du reste, en tout
cas discret, ce qui est mieux encore. néanmoins, elle espérait
qu'il ne serait pas aussi discret qu'elle.
Seule, dans cette fin de journée mordorée, dégustant
son fenouil cru, elle se sentait l'âme romantique, et l'oeil vague,
allongée dans le vaste fauteuil de rotin installé sur la véranda,
elle se voyait accompagné du prometteur voisin, chevauchant tous
deux dans un soleil couchant qui avantagerait son teint, bavardant librement,
mais sans ,bien entendu, l'ombre d'une ambiguïté dans leurs
rapports.
Françoise avait, quand aux choses du sexe, une timidité
frôlant la pudibonderie, et bien que ses nuits ne soient pas avares
de fantasmes délicieusement inavouables, elle ne supportait aucun
laisser-allez verbal, aucune allusion graveleuse. C'est tout juste si Nath
pouvait lui raconter ses abondantes aventures.
Sa mère , se disait-elle,
n'était peut-être pas totalement vierge de responsabilité
dans cet espèce de "blocage" ..., cette façon qu'elle
avait,..,Françoise s'en souvenait avec acuité, ..de se promener
nue, à la maison , non seulement lorsqu'elle était jeune,
mais encore maintenant, c’était...proprement effrayant! Heureusement,
personne d'autre n'était au courant, du moins elle l'espérait,
car elle n'était pas absolument certaine que Juliette Bonafoux( elle
avait repris son nom de jeune fille!) ne cache pas derrière un faux
air de carte vermeille, un ou deux amants.
Pour en revenir à Maurice, il eut été bien
étonné d'apprendre qu'elle connaissait son prénom...
Mais, tout se sait vite dans un petit endroit comme Pazolle, et le
facteur était un intéressant , mais parfois un peu encombrant,
fournisseur de renseignements.
-
Ce brave facteur, se dit Françoise, il faut dire qu'il aime bien
parler celui-là! ...Il est un peu bizarre, ça, il n'y
a pas de doutes. Un peu "fou-fou"!( elle n'osait penser:
fou).
Je me souviens
qu'en arrivant ici, j'étais obligée de me cacher derrière
le rideau quand je l'entendais arriver, tellement il me faisait peur: il
faisait crisser ses pneus sur le gravier, il écrasait même
un peu la pelouse et mes premières fleurs en repartant..., et quand
il arrive à me voir, je ne comprends pas la moitié de ce qu'il
me dit, on dirait qu'il continue une conversation, qu'il a peut-être
commencé aux maisons précédentes, ou peut-être
qu'il parle tout seul , dans sa voiture..
Tout
à coup, elle se rendit compte qu'elle aussi parlait depuis un moment
à haute voix!
-Allons bon!, tu vois, Aliénor, ce n'est plus possible, à
vivre seule, je vais finir complètement radoteuse. Nathalie a raison,
c'est le bon âge, maintenant, il est temps que je me trouve quelqu'un
,si je ne veux pas finir comme un vieux trognon..
En
fait, il aurait bien arrangé Françoise qu'on prenne la décision
à sa place. Par exemple, elle aurait adoré qu'on l’enlève...
A condition qu'ensuite, elle puisse retourner à ses petites affaires,
bien-sûr. Mais que surtout elle n'ai pas à se poser de questions.
Et puis ça
l'ennuyait pour sa mère, d’être célibataire. Elle sentait
bien combien une fille si sage, si peu dans le vent, dans la "vie",
était pour Juliette un lourd fardeau ne serait-ce que par rapport
à ses amies(is)!
Il
lui restait une huitaine de jours à passer ainsi, quasi cloîtré,
dans sa petite maison toute empanachée de glycine , elle avait donc
tout le temps d'imaginer des procédés pour "trouver l'homme
de sa vie", oh, et puis, flûte, après tout, elle n'avait
de comptes à rendre à personne, elle suivrait son destin,
voilà tout.
La soirée
fut très calme, le soleil ambrait joliment la pièce carrelée
de rouge, frôlant la méridienne recouverte d'un plaid vert
bouteille, ainsi qu'un bouquet de monnaie du pape disposé sur la
table ronde, et Françoise contemplait ce spectacle avec ravissement.
Elle songeait en voyant toute cette magie de lumière,
qu'elle aurait toujours quelque chose à tenter en peinture, et qu'heureusement,
elle ne serait jamais satisfaite... Cela lui procurait une petite douleur
très douce, et une grande jubilation.
***
***
Et
que faisait le si précieux et convoité célibataire
pendant ce temps?
Si Maurice était venu s'installer
dans ce village si paisible, pour ne pas dire morne en toute saison, c'était
pour deux raisons.
D'abord il lui fallait un peu de terrain pour Ulysse, son cheval, et
puis la vie en ville lui paraissait désormais inconcevable depuis
qu'il se familiarisait à la vie campagnarde au rythme de ses ballades.
Il s'était inscrit un jour dans un centre équestre
par pur désoeuvrement..,et parce qu’on lui avait dit, non sans raison,
que la gente féminine fréquentait assidûment ce sport.
De ce coté ,il avait été relativement déçu,
non par la quantité, mais par le style.
Il
était issu d'une "bonne famille", de celles au sein desquelles
on apprend que la femme est un élément du foyer ayant pour
mission d'être à la fois un minimum décoratif et efficient
au niveau des taches ménagères, là s'arrêtant
normalement ses objectifs.
Il n'avait pas ,depuis ,révisé son jugement à ce sujet,
n'ayant, par son métier (il était professeur de droit) pas
l'occasion d'être véritablement détrompé par
le spectacle de la jeunesse estudiantine qui fréquentait ses cours.
En effet, la population féminine y était assez
conforme à ce qu'on lui avait inculqué dans son enfance, hormis
bien entendu quelques originales, qu'il n'eut pas hésité à
qualifier de "furies" en certaines occasions (d'aigres souvenirs
de manifestations lui remontaient en mémoire ).
Donc,
et pour en revenir à l'expérience du centre équestre,
s'il avait été très déçu par les jeunes
filles, il avait découvert qu'il adorait les chevaux.
Après
un apprentissage entrepris avec pugnacité et méthode, ponctué
d'escarres traitées au mitosyl, il avait passé honorablement
ses degrés et était arrivé au stade de l'éperon
d'argent, ce qui le mettait désormais dans le groupe "intéressant"
au sein du club,en tant qu'éventuel "futur acquéreur
de sa propre monture"!
On pouvait, dès lors que son choix se serait fixé, espérer
de lui qu'il devienne l'un des "propriétaires" qui
contribuaient essentiellement à faire tourner le centre.
Las, non seulement cet inique personnage avait trouvé l'animal de
ses rêves chez un concurrent, mais encore, sitôt propriétaire,
il avait décidé de devenir cavalier indépendant...monstruosité...aberration...que
pouvait-on espérer devenir, à monter seul, dans un vague pré.
Cavalier de promenade! Mon dieu! Pourquoi pas randonneur!...Enfin...
Ainsi, après que notre
célibataire eut goûté aux joies de la liberté,
qu'il se fut mis à l'épreuve par des curages de box matinaux,
même quand il fait chaud et que ça sent très mauvais,
même quand il pleut et que ça s'enfonce ; après
qu'il se fut astreint à brosser chaque jour son bel Ulysse, même
quand celui-ci venait de se rouler, enfin bref, quand il se fut révélé
un bon propriétaire indépendant, il décida de s'exiler
lui-même à la campagne.
Et cela allait bientôt faire deux mois qu'il s'était installé
à Pazolle, en bordure de cette modeste bourgade, dans une fermette
qu'un ami, agent immobilier, lui avait trouvé.
Ses
trajets pour rejoindre la faculté ne lui pesaient guère.
Il se disait avoir enfin trouvé une vie à sa convenance.
Il goûtait avec un
enfantin plaisir aux odeurs de fumier des fermes voisines, au bourdonnement
lancinant des tracteurs , et même aux sonores tintements des "corna
dis" de son plus proche voisin . C'est avec gratitude qu'il acceptait
de se faire réveiller à cinq heures du matin par le magnifique
coq du même voisin . Il riait de plaisir en découvrant chaque
jour une partie de ses provisions grignotées par les souris, l'autre
partie étant, elle , souillée part leurs petites crottes.
Il se disait que jamais
plus il ne pourrait comprendre l'acharnement de ses congénères
à s'entasser dans leurs boites de béton, environnés
du vacarme affolant des voitures, de leur pollution insoutenable.
Bref,
Maurice Genet redécouvrait, après une amnésie de trente
années, le plaisir de vivre de son enfance.
Il
n'avait guère eu le temps de se préoccuper d'autre chose que
de ce bien-être animal qui l'habitait depuis son arrivée, et
qu'à quelques centaines de mètres, une femme inconnue se préoccupa
à ce point de sa personne ne pouvait l’effleurer.
En fait, toute son attention et ses efforts étaient retenus en priorité
par le nettoyage du terrain qu'il destinait à son cheval. En effet
, Ulysse était pour l'instant cantonné au bout de jardin que
Maurice imaginait déjà regorger de légumes et de fleurs,
d'ici quelques mois.
Pour
l'heure, il s'était donc vêtu d'un vieux pantalon de velours
, et s'acharnait sur les débris de ferrailles, les morceaux de parpaings,
de tôles ondulées, qui ,dieu sait comment avaient atterris
dans son pré. Ce pré qui, une fois nettoyé, ne manquerait
à l'évidence pas de charme et d'avantages. Il était
en effet bordé en contre-bas d'un ruisselet du plus bel effet, et
abondamment fourni en arbustes de tous poils, dont une belle colonie
de noisetiers .
Allons! Dans quelques mois, ce petit bout
de campagne indiscipliné serait devenu quelque chose de tout à
fait convenable!
Maurice n'avait pas encore réfléchi au genre de rapports
qu'il souhaiterait entretenir avec ses voisins . Pour l'instant, il n'avait
été question que de quelques menus achats de produits locaux,
oeufs tachés de crotte de poule , lait frais qui lui restait sur
l'estomac, et dont, malgré sa répugnance, il s'efforçait
d'avaler à la régalade une ou deux gorgée, en revenant
de la ferme, alors qu'il était encore chaud et mousseux. Il
ne désespérait pas, en effet, devenir par l'observance obstinée
de ce qu'il pensait être les règles de la vie à la campagne,
un spécimen assez rarement réussi de l'"intégration
verte"!
Un visiteur impromptu aurait pu observer que ses placards et réserves
diverses contenaient en abondance légumes et fruits aux tendances
légèrement pourrissantes ....Que les fromages étaient
, quand à eux, remisés dans un garde-manger grillagé
prévu à cet effet, ce dont un brie coulant et un bleu desséché
ne se remettraient probablement pas.
Que saucisses et saucissons pendaient allègrement aux clous prévus
à cet effet, comme dans une pièce de "Maisons et jardins",
lesquelles indispensables revues trônaient sur la petite table de
la salle à manger salon bureau, rebaptisée "pièce
à vivre".
Maurice, donc, tout à son bonheur journellement renouvelé,
ne se doutait pas que dans un proche rayon, ses moindres faits et gestes
étaient commentés , racontés, pimentés par une
petite population curieuse, attentive, et presque attendrie, sans compter
l'imaginaire galopant de Françoise!
Au
physique, c'était un homme grand, plutôt maigre, ces deux faits
joints provoquant un léger ploiement au niveau des premières
vertèbres, et l'impression qu'il avait porté de lourds fardeaux
toute sa jeunesse. Il ne dégageait pas vraiment de lui une sensation
de force ni de bonne santé .
La
chair était sèche, tendue, les tendons très visibles,
les veines, saillantes, le cou long, portant une longue tête , la
chevelure peu fournie, châtain claire.
Son visage
n'était pas charmant, il faisait un peu "fin de race" avec
ses orbites profondes, des pommettes aiguës, son nez long et sec, des
yeux clairs.
Au point de vue de son caractère, on
pourrait résumer en disant, qu'il pouvait paraître, disons,
légèrement...démodé.
***
Cela
faisait maintenant cinq jours que Françoise était immobilisée,
quand la nouvelle lui tombât dessus avec l'acidité d'un jus
de citron: sa mère arrivait...
Qui
ne connaît pas ces deux personnalités ne comprendra qu'à
moitié l'angoisse qu'éprouvait à l'instant de cette
nouvelle, notre convalescente. Quoi de plus naturel, en effet, pour une
mère, que de courir au chevet de sa fille, même avec un temps
de retard? Elle n’était encore jamais venue.
Françoise,
sous le choc, ne songeait même plus à finir son pollen et sa
viande crue, qu'Aliénor ne put s'empêcher de goûter à
son tour, l'heure était grave. .
Gribiche, avec son tact habituel et sa discrétion, se tenait coite,
il faut dire qu'une tortue est rarement très exubérante, mais
Françoise appréciait beaucoup.
Des
visions d'horreur la submergèrent: Sa mère, dans ce village,
entreprenant les voisins, les commerçants, le facteur, la caissière
du Spar, sa mère bavardant à droite et à gauche, sur
quel sujet?, mais sur sa fille, bien-sûr!...Sa mère, enfin,
révolutionnant la vie de tous ceux qui ne se méfieraient pas,
et comment le pourraient-ils, ..,Françoise ne pouvait pourtant pas
lancer un avertissement à la population.
Et rien
qu'ici, dans sa propre maison, qu'allait-elle faire? A quoi ressemblerait
ce havre vieillot après son passage. La vision était terrible.
Françoise aux prises avec ses angoisses ne pouvait s'empêcher
de s'égratigner les quelques cicatrices qui ornaient encore son front.
Bien sûr, elle exagérait, et puis ça n'était
pas si clair que ça.
Les
façons de sa mère l'avaient toujours fascinées, son
aisance, sa liberté. Quand elle était bien, elle disait qu'elle
était bien, quand cela n'allait pas, elle pestait, tout était
simple pour elle.
Si
elle avait envie de dire quelque chose, de rencontrer quelqu'un, de faire
çi ou ça, elle le faisait, elle ne pouvait même pas
comprendre qu'on puisse ressentir de la gêne:
Tiens,
par exemple; une chose que Françoise redoutait énormément:
rentrer dans un magasin chic, essayer des chaussures, etc... Sa mère,
elle , adorait faire les magasins, et souvent pour ne rien acheter ! Faire
sortir des tas d'affaires, de chaussures, etc.. et partir, comme ça,
en laissant tout en plan.
Et puis, surtout, cette façon qu'elle avait de séduire tout
le monde, que ce soit le charcutier, la postière, ou même le
policier qui lui dressait un p.v. Il fallait que tout le monde l'aime, et
bien-sûr, ça marchait, à passer son temps à faire
du charme.
Françoise triturait de plus en plus nerveusement
ses croûtes, ...et la fois où elle lui avait amené un
ami, oh, juste une relation, sans conséquences, du moins ,...,pas
pour lui. Il riait aux éclats des réparties de Juliette, paraissait
s'amuser follement, n'était parti qu'à regrets, pour ensuite
lui parler toute la soirée de cette" sacrée bonne femme"
.
C'est
un fait, Françoise et Juliette avait un rapport avec le monde extérieur
radicalement opposé, mais était-ce une raison pour venir
lui souffler ses amis sous le nez, amis qu'elle mettait tant de temps ,
qu'elle avait tant de mal avoir.
Enfin,
tout cela n'était que pensées malfaisantes, et qui ne solutionnaient
pas son actuel problème. Dissuader sa mère? Trop tard!.
Et de toute façons, elle n'en ferait qu'à sa tête ,
or pouvait-elle lui dire que sa venue la dérangeait? Elle n'aurait
même pas voulut le croire.
Allons,
Juliette n'était pas hiroshima, on devait pouvoir d'une manière
ou d'une autre cohabiter au moins pendant quelques jours..
Mais
en tout cas, il fallait se préparer à cette tornade. Elle
devait arriver le lendemain, en taxi, faute de bus.
Et
les animaux? Zoé ne craignait rien, car Juliette avait peur
des chevaux , Gribiche fuirait probablement dans le jardin ou au fond du
cabanon, il avait le bruit en horreur, quand à Aliénor, il
allait prendre la vague de plein fouet, uniquement par fidélité
à sa maîtresse, brave matou.
Sa mère
était très désinvolte avec les animaux, sportive, même,
ne semblait pas trop fort, pour désigner la façon dont elle
traitait avec cette vulgaire sous-classe sur lequel son charme n'agissait
que médiocrement. C'est du moins ainsi que Françoise ressentait
les choses;
Allons, elle
compenserait par le double de câlins. Non, ce qui l'ennuyait plus,
c'était de trouver où loger sa mère: la deuxième
chambre de cette maison avait en effet subit quelques transformations, puisqu'elle
était devenue l'atelier de Françoise, or Juliette ne su-por-tait
pas l'odeur de la peinture à l'huile!
Lui
donner sa chambre? Ah non, par exemple! C'était son nid, sa tanière,
pas question d'y introduire une influence néfaste! En vérité,
elle eut été trop honteuse de l'offrir à sa mère.
Le ménage n'y étant fait qu'avec
une extrême réserve, elle offrait au regard un ensemble chargé
et hétéroclite : revues, livres ésotériques
mélangés à des piles de romans, linge empilé,
plateaux contenant des restes et miettes diverses, dus au tempérament
très "écureuil" de l'habitante de ces lieux.
Pour finir, elle décida de lui attribuer le petit salon attenant
à la grande pièce, il n'en était séparé
que par des rideaux, mais que diable, sa mère lui avait assez souvent
démontré que la promiscuité ne la gênait guère!
Comme
elle avait l'excuse de ses jambes encore meurtries, elle y fit un ménage
ultra rapide . Elle avait toujours détesté les travaux dits
ménagers. Passer ne serait-ce qu'une matinée à balayer,
faire la poussière, les carreaux la plongeait dans un ennui profond.
En temps normal, la
poussière ne la gênait guère, et elle ne faisait pas
de cuisine..Ainsi elle était libre pour les choses intéressantes.
Le petit salon-chambre offrait
encore un aspect hétéroclite lorsque Françoise eut
l'impression d'avoir fini. Un divan-lit, seul élément permettant
de désigner l'attribution du local, était coincé entre
la table à repasser, une vieille machine à coudre, des piles
de "Femmes d'aujourd'hui" que sa mère lui avait donné
, ses vêtements d'hiver, diverses vestes, capes de pluie, étranges
combinaisons, dont, le mauvais temps revenu, elle se revêtait avec
délices.
Cela fait, elle se prépara
un thé, le rituel lui apportant calme et sérénité.
***** ******
Juliette
avait soixante ans... pile. Cette rondeur dans le nombre, lui convenait
tout à fait, au physique comme au moral, et loin de s'en cacher,
elle avait organisé lors de son anniversaire ,une fiesta de tous
les diables. Tout était éclatant chez elle, la santé,
les dents, la joie de vivre, et tout devait se montrer, foin d'une discrétion
dont sa tranche d'âge s’accommodait si tristement!
Du reste, elle pouvait
parler d'elle-même mieux que quiconque, sans se vanter, sans s'amoindrir
non plus..
Compte tenu
de sa "science astrologique", il y avait belle lurette qu'elle
se suivait à la planète!
Pour elle, point de mystère
dans le destin des hommes, leur cartographie céleste ne laissait
pas de hasard. Du reste, ne pouvait-elle, elle-même, le grand livre
des éphémérides en main, déchiffrer ce que l'avenir
lui réserverait !
La
mort de son mari, survenue huit ans plus tôt: prévisible!,
Saturne était si proche!, ( l’hypertension également!) Mais
qu'elle s'en relèverait bravement, aucun doute la dessus non plus,
la force du Lion, associée à l'optimisme du Sagittaire!, elle
avait eu de quoi se battre contre le marasme.
Au fait, Juliette
avait presque pris l'habitude , lorsqu'elle se présentait à
quelqu'un, de décliner nom, prénom,...et signe astrologique,
avant de questionner également son interlocuteur à ce sujet.
Elle estimait qu'ainsi,
une bonne part de hasard était laissée de côté,
et qu'on ferait bon usage des précieux renseignements qu'apportait
cette forme particulière de ségrégation, quitte à
tourner le dos sans autre forme de procès à un représentant
d'un signe non-compatible.
Or donc, si ce genre de
caractère pouvait, à juste raison, effrayer, ou même
indisposer un certain nombre d'individus, on ne pouvait lui nier un certain
attrait, pour ne pas dire un charme certain, la vie semblant si fort s'épanouir
dans cette petite personne rondelette, électrisante, au dynamisme
inextinguible.
Mais
à cela se conjuguaient les quelques défauts qui se mêlent
en général à ce genre de caractère. On pouvait
en effet lui reprocher son manque de nuances .
Elle savait son caractère
"entier", et entendait donc le conserver ainsi, se souciant
peu d'apprendre à apprécier l'ambivalence, l'ambiguïté,
les choses inclassables.
Le silence faisant partie de ces notions de
bonheur impalpable l'indisposait tout autant... et bien sûr la solitude
qu'elle ne supportait pour ainsi dire pas.
La mort
de son mari n'avait fait que renforcer son appétit de vivre.
L'exemple donné par cet homme secret, et apparemment sans passions,
foudroyé par ce qui est souvent le résultat d'excès,
lui avait apporté la confirmation de l'ironie sarcastique qui règne
sur la terre.
Elle avait donc digéré cet évènement tragique
avec une remarquable énergie, redoublant d'activité, s'associant
à ceci, présidant cela, s'accolant l'amitié de toutes
sortes de gens attirés par cette luciole au milieu de la grisaille
environnante.
Elle habitait un petit appartement
sur sa place préférée, place encore ombragée
de tilleuls où, semblait-il, les voitures ne se garaient qu'à
regrets, comme respectueuses de ce lieu charmant.
Si
les vieux ne venaient pas y jouer aux boules, la maison de retraite les
ayant enfermé pour plus de sûreté dans un parc privé,
la jeune clientèle des bars environnants y allongeait des pas nonchalants,
s'y embrassait, s'y disputait, sous l'oeil attendri de Juliette, dont le
poste d'observation : son balcon, représentait l'atout majeur de
son appartement.
Celui-ci,
où elle restait rarement plus d'une demi-journée de
suite, fourmillait ,comme sa propriétaire, d'idées originales:
Une avalanche de grosses fleurs en papier en garnissait chaque recoin,
en fait pour camoufler les fissures du plâtre. Les murs était
recouverts de tissus d'origines variées, tous de couleurs vives.
Les étagères croulaient sous les objets de toute sorte, collections
diverses , pierres, coquillages, etc...
Juliette n'avait
pas particulièrement de goût, c'est à dire qu'elle n'en
avait ni un bon ni un mauvais, elle aimait se sentir entourée,
réchauffée par la multitude des couleurs et des formes, ce
qui, au final, donnait une relative cohérence à l'ensemble.
Un
observateur aurait pu déceler beaucoup de points communs entre
la mère et la fille, dans cette accumulation d'objets, cette "collectionnite
aiguë", ce goût de la profusion, même si les couleurs
, chez Françoise , était beaucoup plus sobres.
A
la vérité, si Juliette n'avait jamais mis les pieds à
Pazolles, Françoise n'était venue , elle-même, qu'à
reculons dans cet appartement, et ,ainsi n'en avait observé que succinctement
l'organisation.
En fait
la plupart du temps, les deux femmes prenaient pour se rencontrer des lieux
anodins, cafés, expositions (pas celles de Françoise qui était
persuadée que sa mère se fichait de sa peinture, ce qui était
faux!). Françoise parvenait même parfois à emmener sa
mère dans de longues promenades, le dimanche, malgré la répugnance
de celle-ci à quitter sa ville chérie.
Mais
alors, qu'est-ce qui avait pu décider Juliette, la tant citadine,
à venir emménager quelques jours chez sa fille?
D'abord,
son petit voisin, Philippe, ce jeune garçon si sympathique avait
déménagé brutalement, et des bruits couraient dans
cette copropriété de sexagénaires engoncés,
que cela était sans doute lié à une sordide histoire
de loyer.
Une histoire
d'argent! Et tout ça pour se priver d'une présence si
rafraîchissante parmi ces "vieux"! Si elle avait su cela,
elle lui aurait avancé, son loyer, et sans le dire à tous
ces grigous! Enfin, Juliette en avait été fort chagriné...
Et
puis, la curiosité la poussait depuis un certain temps à trouver
motif à une visite . Cet accident tombait bien, pauvre Françoise!
Elle n'avait jamais de chance, décidément.
Mais sa mère n'allait pas la laisser dans cet état,
seule, abandonnée, et ainsi elle allait enfin savoir comment sa fille
vivait, dans ce trou.
Peut-être qu'elle lui
cachait une liaison, un petit ami, qui sait, il fallait tout de même
bien qu'un jour , elle se décide. Elle ne pouvait pas rester
toute sa vie célibataire.
Quand
même, il était temps qu'elle, Juliette Bonafoux, s'occupe de
cette situation a-nor-ma-le. Après tout, sa fille n'était
pas si mature que cela, malgré ses trente-huit ans, elle devait
donc s'en occuper sérieusement avant qu'il fut "trop tard"...trop
tard pour quoi?
Oh
ce n'est pas qu'elle se soit jamais senti elle-même l'instinct très
maternel, mais enfin, elle avait l'impression (et puis le côté
"famille" du cancer, Françoise était Capricorne
ascendant Cancer!) que pour sa fille, ce manque de maternité
pouvait , un jour, éventuellement, peut-être....
Aussi,
le jour où elle prévint sa fille de son arrivée , elle
se sentait l'âme d'un saint-bernard, loin de se douter de la panique
qu'elle provoquait dans la petite maison .
La perspective
de se retrouver dans ce village qu'elle ne connaissait pas émoustillait
tout de même Juliette au plus haut point. N'aurait -on pas dit qu'elle
partait pour une terre étrangère!
Qui sait , n'allait-elle pas à la rencontre d'un beau paysan buriné
par le travail des champs, le maniement de la fourche, l'empoignade des
moutons d'un revers brusque de bras musculeux!
Allons!
La campagne pouvait lui réserver des surprises, et ... entreprendre
de charmer tout un village , n'était ce pas un pari digne d'elle?
Un enjeu de taille?
Elle qui ne quittait jamais les rues lisses
et les pavés de sa chère ville.
Le jour
dit, donc, elle s'en fut , royale , dans un manteau au pelage synthétique,
assise droite et fière à l'arrière d'un taxi, vers
sa fille , qui elle en était sûre, attendait, émue et
impatiente, la venue salvatrice de sa génitrice.
***
-"Ma
chérie, mon petit poulet! comme tu as mauvaise mine, heureusement,
je suis là!"
-Maman,
comment vas-tu?
Toi, au contraire ,tu resplendis ! Et tu t'es
habillée comme une reine pour notre humble campagne. C'est lui faire
beaucoup d'honneur! Entres ! Installes toi!
Ta venue est inespérée
, je croyais que tu détestais la campagne?
Mauvaise
mine, mauvaise mine, ça y est , ça commençait.
Françoise avait beau
se préparer , la première attaque la laissait toujours surprise,
voilà, il lui était annoncé qu'elle avait une mine
épouvantable; Ce sont des choses qui aident lorsqu'on est déjà
peu sûr de soi. Fallait-il mettre ce type de remarques dans le rayon
de choses anodines que l'on dit sans y penser? Sa mère continuait
à animer la conversation.
-Ecoute, je ne pouvais plus
rester comme ça, à ne rien faire, quand je te savais si seule,
si mal en point. J'imagine qu'ici, hum! Il n'y a personne qui viendrait
à ton secours s'il t'arrivait quelque chose..
-Mais...
Maman!! Ca fait déjà plusieurs jours que...
-Je
sais, je sais !! Je suis impardonnable de t'avoir laissé ainsi, mais
c'est que..je ne suis jamais vraiment sûre que tu désires ma
présence, tu pourrais... je ne sais pas , moi.. ta vie privée...
Cette
remarque, venant de Juliette, semblait pour le moins incongrue , mais Françoise
la connaissait suffisamment pour savoir ce que voulait dire sa mère.
-Nooon , tu ne me déranges
pas ,voyons, tu sais que cela me fait plaisir que tu décides enfin
de venir ici.
Pour ce
qui est de moi, ne t'inquiètes pas, tout va bien, les gens d'ici,
quoi que tu en penses, sont très civilisés.
Elle n'était
pas obligée de lui dire qu'elle ne connaissait personne ou presque.
Quand à
lui parler du nouvel arrivant, elle n'était pas suicidaire à
ce point là.
Révéler
à sa mère qu'elle en était à guetter les faits
et gestes d'un vague voisin , ce serait vraiment une grossière erreur
de sa part, le mieux était de ne parler de rien.
Juliette
faisait déjà le tour du propriétaire, l'oeil critique,
un peu plissé, histoire de juger de l'air d'ensemble que présentait
ce petit intérieur qui n'était pas le sien.
-Mmmmm, très joli, ton salon!
Un peu sombre, non? Tu as toujours été attirée par
les teintes sombres. Moi, je n'aurais pas mis ce vert bouteille, là,
sur ce canapé, mais c'est très joli quand même .., Aaaahhh!!mon
dieu, quelle horreur, qu’est c...!, Une tortue! Françoise!..C'e..
-Gribiche!! Zut, mon pauvre vieux, je t'avais prévenu,
pas la maison.. Maman, ce n'est que ma tortue, en principe, il devait rester
dehors, mais..
-Non, ce n'est rien , ne t'en fait
pas, ça ne fait rien , laisse-là ,cette bête, après
tout.. elle est chez elle, n'est ce pas. Juliette s'écarta néanmoins
lorsque Françoise passa , la tortue dans les mains pour la mettre
dehors.
Tu disais ?..Gribiche, c'est ça?, mais pourquoi dis-tu:
"il"?
-A vrai dire, je ne sais pas,
mais il m'a toujours semblé que Gribiche était un mâle.
-Ma foi! Si tu le dis,fit Juliette d'un ton indifférent.
Alors, où m'as tu installé ? Tu ne m'as pas donné ta
chambre, j'espère!
Françoise, aspirant une goulée
d'air, fit passer la petite couleuvre qu'elle soupçonnait tapie dans
cette phrase là.
-Non, rassure-toi, tu
ne dormiras pas dans mon petit foutoir... Viens ,je vais te montrer.
Françoise la guida avec un tant soit peu de vivacité (d'agacement?)
vers le petit salon.
-Mais c'est par-fait!
Je ne veux pas te donner de mal . Je suis venue pour t'aider, au contraire.
Ça m'ira très bien..Oh et puis tu sais , je ne reste pas longtemps.
Traduction, elle
ne trouve pas ça terrible, se dit Françoise.
Juliette
faillit même , perfidement sans doute, se prendre les pieds dans la
pile de vieux journaux.
Françoise,
magnanime, décida d'oublier cette nouvelle vexation:
-Ma petite maman, veux que je te fasses quelque chose de chaud, un thé
par exemple?
-Mais
non, toi, tu ne bouges pas, voyons! Dis-moi plutôt où sont
les affaires! Je m'o-ccu-pe de tout! La cuisine? par là? Au fait,
n'aurais-tu pas ,plutôt ,quelque chose d'un peu plus...
-Alcool
? Regardes dans le placard du bas, sous l'évier,..
-Avec
les détergents? Juliette criait, la tête en bas, scrutant l'obscurité
du placard, comme si Françoise se fut trouvé à 100
mètres de là.
-Oui,
c'est ça. Il en reste? Tu sais, je n'en bois pas souvent. Si tu cherche
bien, tu trouveras peut-être un fond de whisky.
-....
- "Si ça ne
t'ennuie pas de me faire chauffer un peu d'eau, je préfère
un thé. Tu trouveras normalement tout ce qu'il faut dans le placard
en haut à droite et le plateau est sur la table.
Elle entendait
sa mère fourrager furieusement dans les étagères ,
découvrir avec des petits cris d'exclamations les produits bio qu'affectionnait
sa fille , les commenter, les sentir,..bah, ne pas prêter attention
à de si petites choses.
Pourquoi ne pas voir
le côté positif ? N'était-ce pas agréable, cette
présence vive dans la maison.
Cela faisait longtemps que
personne ne s'était occupé d'elle. Pourquoi pas sa mère,
après tout ..Pour quelques jours...Combien? Jamais elle n'oserait
lui demander.
Elle
se renversa moelleusement dans la méridienne, posant ses jambes sur
le plaid à carreaux.
***
Dans
le village, on ne s'était pas fait faute d'observer tout le remue-ménage
que la venue de sa mère provoquait chez cette fille si sauvage mais
bien gentille, une artiste, n'est-ce-pas ,qui habitait la petite maison
cachée dans le feuillage.
"On"
savait, par le facteur, qu'il s'agissait de la mère, de toutes les
façons, "on" s'en serait douté, mais elle n'était
jamais venue, elle semblait du reste bien différente de sa fille...
bien aimable aussi, mais ..différente. "On" espérait
bien en savoir un peu plus les jours suivants, bien sûr, ce n'était
pas aussi intéressant qu'un petit couple, ou un jeune homme célibataire,
comme celui qui venait d'arriver, et puis elle ne resterait pas, mais, enfin,
..
Maurice, dans le même jour finissant, avait pris le parti de s'asperger
dans l'espèce d'évier en pierre devant sa maison. L'eau venait
du puits, elle était absolument glacée. Torse nu, sous
l'oeil indifférent de son cheval , il lui semblait que cet exercice
lui apporterait vigueur et résistance.
Mais
le soleil disparu, il faisait assez froid, et sa peau, à cet instant
ressemblait à s'y méprendre au granuleux épiderme
d’une poule privée de ses plumes.
Néanmoins,
bravement, il tint bon quelques minutes, produisant force "han!han!"
à chaque giclée d'eau glacée. Il se précipita
ensuite dans sa chambre, enfiler chemise, pull et veste d'intérieur,
tout cela en provenance directe d'Irlande, via les boutiques spécialisées.
Il se sentait si bien , si libre, si homme, enfin!
Il était heureux.
Le nez
dans sa cheminée, toussant, crachotant (elle venait pourtant d'être
ramonée, mais elle n'avait pas l'air de tirer très bien, à
moins que cela ne vienne de lui..) essayant de siffloter en même temps,
il s'escrima ensuite une bonne dizaine de minutes à force de Zip,
de Pschitt, de Pat, et autres expédients dont il se promettait de
se passer très vite, à la mise en route d'une "bonne
flambée"!
***
Le lendemain, Françoise sortait à peine de limbes délicieuses,
qu'elle entendit tout un remue ménage au rez de chaussée.
-Dieu du ciel! Maman! Que peut elle bien faire?
L'angoisse
l'étreignit d'un coup, irraisonnée: sa maison, son nid, son
repère! Elle savait parfaitement que sa peur était démesurée
par rapport à la cause. Encore que..
-
Maman? Maaaaman!!!
-Chérie??Ahhh,
tu es réveillée ?Enfin! Je te monte un petit déjeuner...J'en
ai pour cinq minutes!
-Non,
ce n'est pas l...
-Un
bon bol d'ovomaltine, j'ai apporté ça de la maison, tu vas
voir , ça donne un punch! Et une montagne de tartines.
Quand Juliette arriva avec le plateau, et un air radieux ,Françoise
se résigna, quoiqu'elle détesta "petit-déjeuner"
dans son lit, et qui plus est ,d'ovomaltine et de tartines.
Son
régime du matin se composait habituellement d'une tisane de tilleul,
d'un morceau de rayon de miel, parfois d'un peu de viande crue, quand elle
se préparait à une grande promenade avec Zoé.
Mais
Juliette , depuis une bonne heure, n'avait pas chômé . Il ne
lui venait pas une seconde à l'esprit que son geste plein d'attention
ne puisse être apprécié. Elle s'assit un peu sur le
lit de sa fille pour lui commenter ses travaux titanesques de la matinée.
Pour commencer, elle avait prestement fait filer
le chat dans le jardin d'un "pshitttt" très bien compris
par le pauvre Aliénor.
Puis, elle
s'en était pris à la cuisine, y faisant des découvertes
archéologiques du plus haut intérêt. Un vieux panier
de pommes de terre, abandonné sous la table, qui exhalait un
parfum indescriptible, des aliments divers destinés aux animaux qui
garnissaient abondamment étagères et frigidaire qui par ailleurs
ne contenait pas grand chose, hormis quelques bouteilles de cidre aux reflets
verdâtres.
Pour
ce qui était de toutes les sortes de graines et autres poudres qu'elle
avait découvert au hasard de ses recherches, elle avait préféré,
dans l'attente de plus amples informations, les grouper en un tas de pots
dans le fond d'une grande armoire, qui , si elle avait un tant soit
peu été cirée, aurait été du plus bel
effet.
Lorsqu'elle avait entendu sa fille se réveiller
, elle était en train de faire tomber dans la poubelle un mélange
de corps solides et liquides qu'elle venait de découvrir dans le
bac du réfrigérateur.
Françoise
l'écoutait, écoeurée par les tartines beurrées
et par le récit. Effectivement, elle ne faisait pas le tour de tout
ses placards tous les jours, elle n'en voyait d'ailleurs pas franchement
l'intérêt; Mais elle prit comme il convient l'air contrite
d'une petite fille qui n'a pas rangé sa chambre; Elle se dit néanmoins
que Juliette, de son côté n'eut pas supporté une minute
une telle incursion dans son propre univers .
-Bon,
c'est pas tout ça!, que vas-tu faire,ce matin, toi? Tu vas peindre?
Sans attendre la réponse, elle continua sur son élan, joyeusement:
-Moi, j'ai bien envie d'aller faire un tour dans ce "bled",
histoire de faire quelques courses..
Le mot "bled"
irrita légèrement Françoise, comme toutes les expressions
argotiques qu'utilisait sa mère, de plus en plus , lui semblait-il.
Y trouvait-elle un moyen de plus de se personnaliser?
Elle
avait, il est vrai, toujours tiré fierté de ne pas représenter
un exemplaire de "petite dame" aux ouvrages de canevas et aux
expressions pointues, genre qui sévissait abondamment
dans son quartier.
-Maman,..., puis-je
te demander quelque chose d'important?
-Mais
comment donc, ma fille, je suis là pour ça, qu'est-ce qui
te ferai plaisir?
-Non, ce n'est pas de cela
qu'il s'agit, ..., voilà, ...s'il te plait, ne ..ne racontes pas
ma vie à tout le village, ne..ne commences pas à ...à
poser trop de questions, enfin... tu vois ce que je veux dire, je vis ici
toute l'année, je ne tiens pas à me faire remarquer. Tu sais
comment sont les petits villages, cela deviendrait invivable...
Tu
n'es pas vexée, Je ne te traite pas de commère, simplement,
au fil des conversations..
-Mais Françoise,
il ne me serait jamais venu à l'idée de ..oh, vraiment ,tu
te fais une drôle d'idée de ta mère. D'abord, je ne
sais rien de ta vie ici.. Tu sais, tu me caches beaucoup de choses, j'en
suis sûre.
Elle la regarda malicieusement, puis prestement,
sortit de la chambre, emportant au passage un grand chapeau de paille posé
là.
-Je te l'emprunte, à tout
à l'heure!!!
***
Comme
après chaque apparition de sa mère, Françoise poussa
un grand soupir.
Au fond, elle s'imaginait le pire à tout propos
lorsque sa mère était dans les parages, et pourtant, elle
sentait en même temps, une certaine excitation la pousser. Elle
avait apporté sa fébrilité dans la maison, et
Françoise la ressentait comme un stress, mais aussi comme une
motivation.
Elle s'habilla
d'une vague tunique faisant penser à de la soie, et qu'elle mettait
pour travailler. Non pas qu'elle eu très envie de s'y mettre, mais
puisque sa mère l'avait dit, .. et puis cela faisait une bonne huitaine
de jours qu'elle n'avait pas touché à ses pinceaux.
Par
la fenêtre de sa chambre, elle vit le jeune Laurent, fils de son voisin,
s'escrimer sur Zoé, tentant de la faire galoper dans le petit terrain.
Elle se rappela qu'on était Samedi, et qu'elle avait demandé
au garçon de lui rendre ce service.
Elle
ouvrit la fenêtre: -AS-TU PRIS UNE CRAVACHE? OUIII? BONN,
ATTENTION QUAND MÊME, ELLE N'EST PLUS TRÈS JEUNE, ET SON DOS...
Elle n'entendit pas la réponse, mais la ponette
repassa au pas. Etait-ce sur la demande de son cavalier?
Pas sûr! Sacré Zoé!
Françoise
n'avait jamais le coeur de la pousser vraiment, s'arrêtant dès
que la ponette commençait à souffler un peu fort. Aussi, celle-ci
ne se privait-elle pas de mettre en avant ses limitations de vitesse à
tout velléitaire. Elle avait du reste, pour se prémunir de
toute exigence intolérable, un arsenal de mimiques et simulacres
de défenses: fausses ruades, mini-cabrés, demi-tours sur elle-même,
il lui était même arrivé, face à un adversaire
récalcitrant(le filleul de Françoise), de se coucher carrément.
Pour l'heure, elle pouvait être contente du résultat,
son cavalier était plus en sueur et plus essoufflé qu'elle,
dont les doux yeux, mi-clos, et ombragés de cils blancs, semblaient
ne refléter que la bonhomie.
Françoise,
après une bonne caresse au chat qui, en ce moment, se sentait un
peu déprimé, se décida à entrer dans la pièce
qui lui servait d'atelier.
Les volets en étaient
fermés. Cela sentait fort l'essence et le médium, elle s'empressa
d'aérer tout cela.
Un coup d'oeil sur la table lui
apprit avec douleur que l'avant veille, elle avait, une fois de plus, omit
de nettoyer ses pinceaux. Ceux-ci gisaient dans des poses affligées,
le poil collé, ou hérissé, englué de peinture
sèche...
Si un "pro" voyait ça! Elle avait vraiment
des façons peu orthodoxes avec son matériel...bah...les nettoyer
maintenant lui donnerait le répit nécessaire pour retrouver
l'inspiration.
En
frottant rudement ses brosses, leur arrachant pour l'occasion, quelques
poils supplémentaires, elle observait la toile posée sur un
chevalet....
Elle
avait voulu se lancer dans une composition imaginaire..
Le
problème était que d'un jour sur l'autre, les images qui lui
venaient à l'esprit changeaient du tout au tout. De plus, elle
sentait, à chaque fois qu'elle tentait de s'inspirer d'autre chose
que de la réalité, une angoisse l'étreindre, née
du doute: Pouvait-elle réellement
prétendre travailler "d'inspiration"?
Elle
ne se sentait pas du genre à se jouer la comédie de l'artiste
en transes, pris dans son délire, comme Elias adorait le faire.
Elle
avait ,quand à sa peinture, le sentiment du raisonnable. Elle pensait
même peut-être manquer d'imagination.
La réalité
lui paraissait déjà tellement impossible à capter,
tellement fugitive, tellement frustrante.
Après
être resté 20 minutes devant la toile commencée dans
l'attente de l'illumination, elle se décida à changer
de tactique. Elle posa celle-ci et prit un format moyen: un dix F, immaculé
par le Gesso .
Puis, elle s'assit, face à la
surface blanche....
Commencer
était toujours extrêmement pénible, non pas parcequ'elle
aurait préféré être ailleurs, mais elle était
envahie de sentiments contradictoires, l'impression d'avoir tout à
faire, doublée de la consternation de refaire à chaque fois
la même chose.
Ce qui n'arrangeait pas
ce sentiment, c'est que pour ne pas quitter son atelier, elle travaillait
le plus souvent sur des natures mortes, ou des vues du jardin.
Elle
n'eut jamais osé planter son chevalet dans la nature, pas du moins
dans les alentours du village ... Subir les regards des promeneurs! leurs
appréciations! Et pourquoi pas leurs jugements... Brrrr! Et
se frotter à la vrai "nature" qui plus est, avec son fourmillements
d'indications de pistes, ses changements d'humeur, de lumière, et
puis les chiens, les fourmis, les mouches qui viennent toujours se poser
où il ne faut pas...
Elle se rassurait en pensant
que son domaine d"'investigations, constitué par la maison et
le jardin, était déjà inépuisable...
Ce
sujet convenait sans doute très bien ,aussi, à sa clientèle
habituelle, puisque ses tableaux se vendaient régulièrement,
sans à coups, presque sans surprise!
Elle avait,
pour les faire, une gamme de tons vifs, ensoleillés, qui eussent
parfaitement convenus à sa mère, si celle-ci avait un temps
soit peu prêté attention aux réalisations de sa fille.
Il faut dire que Françoise ne montrait jamais rien à sa mère
sous prétexte que ça ne l'aurait sans doute pas intéressé.
Elle appliquait à
la brosse plate des touches plus ou moins régulières , d'une
manière que l'on pouvait qualifier d'impressionniste;
Mais de tout cela, Françoise
n'était pas satisfaite: faire de la peinture de cette façon
était presque trop simple, à la limite presqu'ennuyeux. Elle
avait acquis une "manière", et même une bonne "manière"!
Mais est-ce que ce n'était pas ça qu'elle reprochait aux autres?
A Elias, par exemple, qui lui aussi faisait toutes ses toiles dans le même
style.
Comme
beaucoup de peintres de sa catégorie, elle était quasiment
tenue de fournir son quota de toiles à la galerie qui l'exposait,
et de préférence, toutes de la même veine, pour ne pas
parler des gens qui demandaient la même toile que leurs amis "untel".
Et pourtant, comment s'en
plaindre. Elle peignait, elle avait du plaisir à peindre ce qu'elle
peignait, elle vendait ce qu'elle peignait! Ce n'était déjà
pas si courant après tout.
Plongée
dans ses réflexions, elle arrangeait en même temps ce qui composerait
le sujet de son prochain tableau: une porcelaine, un vieux grès,
des oignons gris et roses, que commençait à effleurer le soleil.
C'était comme cette
sacrée lumière du jour, quel bonheur ç'aurait été
de pouvoir la suivre seconde après seconde, de ne pas se priver des
merveilleux effets qu'elle produisait sur l'inertie des objets. Mais il
fallait toujours plus ou moins s'en passer, au bout du compte.
Du
reste sa pièce donnait au Nord-est, ainsi elle pouvait y travailler
l'après-midi et ne pas être le témoin de cette fulgurante
illumination dont l'atelier jouissait durant deux heures le matin, et qui
la laissait pantoise, impuissante à suivre les rebondissements et
péripéties de la lumière sur les objets disposés
.
C'était si
rapide, si frustrant, elle avait beau peindre avec une relative aisance,
sans croquis préalables, elle désespérait d'avoir un
jour le geste assez rapide pour figer l'apparition magique.
En
attendant, pour une fois qu'elle était là le matin, elle allait
tenter l'expérience.
Elle s'assit courageusement
,face à sa toile, la fenêtre ouverte à sa gauche, ainsi
que la nature morte qui prenait déjà vie, puis commença
à peindre...
Pendant
ce temps là, Juliette était tout au plaisir de ses découvertes.
Le boulanger lui avait déjà
confié les problèmes conjugaux du charcutier, celui-ci ,à
son tour, lui avait révélé la conduite désastreuse
du fils du maire: il "courait"..,.Quand aux petites dames du Spar,
elles s'étaient chargées de lui apprendre qu'au fond, si la
femme du facteur était partie chez sa mère, c'était
bien de sa faute, à cet homme, dont on se demandait certains jours
s'il n'allait pas mettre la voiture au fossé. Il buvait, alors..
Tous ces renseignements n'étant pas gratuits,
c'est à coup de "c'est comme moi", ou pire, "c'est
comme ma fille", que Juliette avait peu à peu oublié
les recommandations de celle ci pour ne songer qu'au bonheur de la conversation.
Mais, depuis les quelques trois années
que Françoise habitait Pazolles, il faut bien dire que peu de choses
avaient filtré de sa vie privée, ce qui ne lassait pas d'irriter
quelque peu les habitants qui déjà, avait, se disaient-ils,
fait l"effort" de l'accueillir parmi eux.
On
trouvait souvent, et "on" se le disait, qu'elle ne jouait pas
assez le jeu, et puis d'abord, qu'elle ne faisait pas tellement "artiste".
Et puis, quand on voulait entamer la conversation avec elle, histoire
d'être de bons voisins, elle s'arrangeait toujours pour s'éclipser
sans s'être mouillée d'avantage qu'une vague appréciation
sur le temps, avec , ça c'est vrai, un bien gentil sourire, ..et
puis, elle disait toujours "bonjour", quand même, mais enfin...
Juliette Bonnafoux ,qui, au fil des confidences
était devenue "Juliette" tout court, au moins, n'était
pas sauvage. Elle vous en donnait pour votre argent, et on ne se fit pas
faute de faire payer à la fille , grâce à la mère,
ses longues années de silence.
Par hasard, Maurice était présent quand le boucher et sa bouchère
attaquèrent Juliette sur le chapitre du célibat de Françoise,
denrée rare au village!
Juliette qui parlait
fort, enivrée par le succès, voulut bien raconter tout ce
qu'on voulait à ce sujet, mettant en valeur avec verve le coté
psychologique du problème, puisque sans aucun doute "problème"
il y avait. Elle fit une vive impression sur le "fils "qu'était
resté Maurice, esseulé dans une famille qui comptait trop
de garçons pour pouvoir lui accorder une attention particulière.
Par
solidarité, il sentit que cette mère accablait sa fille, qu'autant
elle était claironnante et commère, autant l'autre devait
être douce et calme, réservée sans doute, et eut désapprouvé
ces propos indiscrets. Il en voulut à la mère sans connaître
la fille, et pour punir Juliette de son impudeur criminelle, lui jeta un
regard furibond, avant de sortir dignement, son foie de veau sous le bras.
Pour l'heure, pourtant, son esprit était
préoccupé par bien autre chose que ce fait insignifiant. En
effet, Maurice venait de recevoir une lettre anonyme.
C'était
bien la première fois qu'une telle chose advenait,...d'autant que
cette lettre, pour ce qu'il avait pu en juger, était une lettre d'amour!
Sa première réaction avait été de rougir violemment,
de remettre la lettre dans son enveloppe, de regarder autour de lui, puis
de rentrer précipitamment se mettre à l'abri des regards indiscrets.
Là, dans la sérénité
de son salon , il en vérifia l'adresse, mais c'était bel et
bien à lui que ce pli était destiné. On avait
même poussé la précision jusqu'à mentionner son
prénom!
Puis, il la relu, assis plus confortablement
dans un fauteuil bas qu'il affectionnait, bien qu'il s'y retrouva les genoux
plus hauts que le buste.
Aucun doute possible, c'était
à lui que s'adressait cette missive, ces termes de vive prière,
ce vouvoiement de bon aloi marquant un certain respect...
Maurice
se trouvait physiquement très passable. Il faisait partie de ces
personnes qui détestent être jugés à première
vue, se disant qu'après, on pourrait éventuellement leur reconnaître
une personnalité intéressante. Aussi se dit-il que "celle"
qui lui écrivait ainsi devait être de ses connaissances. ...Ou
alors, pourquoi pas une de ses élèves, admirative jusqu'à
l’idolâtrie, ou travaillée par une fin de puberté inquiète.
En tout les cas, la lettre avait été postée
en ville, l'enveloppe en était banale, le long nez de Maurice n'y
avait décelé aucune odeur, aucun parfum susceptible de l'aiguiller.
Tout cela laissait l'objet de tant de passion un tantinet perplexe.
Il
eu brûlé de rencontrer l'auteur d'une telle missive, non pour
nouer une quelconque idylle (tomber sur sa demande dans les bras d'une femme!
Quel désordre!)mais pour comprendre les raisons qui avaient pu motiver
un tel acte.
Mais puisque anonymat il y avait,
il fallait se résigner à attendre la suite,probable.. La lettre
fut donc épinglée, avec une série de factures diverses,
au dessus de la cuisinière, sur une sorte de hotte préhistorique,
et qui ne servait plus qu'à cet usage. Autant dire que
ces papiers revêtaient à la longue une patine jaunâtre,
et sans doute graisseuse.
Ils baignaient à
l'instant même dans les effluves et fumées du foie de veau
en train de cuire, entouré de petits oignons.
Maurice
s'était préparé une petite table dehors, coté
prairie, laquelle, pratiquement aménagée, était devenue,
comme prévu, le territoire d'Ulysse.
C'est
donc sous le regard bonasse et ensommeillé de la grande bête,
qu'il posa, sur une nappe à carreaux, son unique couvert face à
la belle nature.
Puis enfin, il soupira
profondément...
***
*** ***
Deux
jours plus tard, Nathalie était attendue pour le déjeuner
chez Françoise.
Pour l'occasion, les deux femmes cohabitant l'endroit,
et qui, le reste du temps, ne se proposaient guère l'une à
l'autre, leurs menus respectifs, réunir leurs talents, l'une pour
préparer sa sempiternelle paella en boite, l'autre, la mère,
pour se fendre d'une splendide tarte aux fraises, ce qu'elle réussissait
tout particulièrement.
Comme il faisait beau
ce jour là, le couvert fut mis dans la véranda au plancher
de bois, un endroit qu'affectionnait particulièrement Françoise,
bien qu'elle eu dû supporter les réflexions de sa mère
sur le sol grossier et mal équarris qui vous faisait tordre les pieds.
-Ton
amie viens avec son ami?
-Jacquot?
Oh, non, je ne l'ai pas invité, c'est un repas entre femmes, d'ailleurs,
je ne le connais presque pas. Nathalie sort souvent sans lui, elle
m'a dit qu'ils formaient un couple libre. Françoise fronça
les sourcils. -Je ne sais pas vraiment ce qu'elle entendait par là.
Pourquoi, tu aurais voulu le rencontrer?
Elle
assista perfidement à la petite moue de déception que fit
Juliette. Évidemment, trois femmes, cela ne représentait rien
de bien palpitant... Sa fille, l'amie de sa fille....
Nathalie
arriva en retard, les deux femmes l'attendaient , l'estomac dans les talons
. Elle apportait, comme à son habitude, des choses étonnantes:
un camembert, du saucisson, comme si elle eu craint, chaque fois, de manquer
d'aliments normaux chez Françoise, que cela vexait un tantinet..
De son côté,
celle-ci, lorsqu'elle voyait arriver son amie, avait toujours un moment
d'inquiétude, elle qui avait une façon de se déplacer
un peu chinoise . Elle se sentait parcourue de frissons électriques
lorsqu'elle voyait Nathalie parler avec de grands gestes des bras, mimant
l'action, se tournant, marchant pour mieux expliquer.
De
plus, il fallait qu'elle vous attrape, vous presse ,vous embrasse, vous
bouscule même un peu pour vos prouver son affection. Françoise
supportait cela stoïquement, bien qu'elle eut horreur des effusions.
Nathalie alla droit surJuliette qui se tenait à côté.
-Bonjour, madame, alors
vous êtes venue au secours de votre fille! Je vois que Françoise
a la chance d'avoir une mère attentionnée, elle qui veut toujours
donner l'impression qu'elle est seule au monde..
-Enchanté,
Nathalie, de faire votre connaissance un peu mieux, mais...appelez moi Juliette,
je vous en prie. (Françoise! Seule au monde!.)
-Mmmm,
ça sent bon, qu'est-ce qui se mijote donc?( à dire vrai, Nathalie
s'en doutait: à chaque fois qu'elle venait chez Françoise,
elle y mangeait ces espèces de préparations en boite, paella
ou couscous!) Oh!! une paella, chouette!
Mais Nathalie avisa la tarte,
et son exclamation se fit plus joyeuse: "Magnifique! Une tarte! Qui...?"
Elle ne finit pas sa phrase et modéra son heureuse surprise, se rendant
compte que Fançoise pourrait s'en offusquer.
-"Ainsi,
vous vous prénommez Juliette? Comme c'est romantique, Françoise
ne me l'avait jamais dit.."
Juliette
et Nathalie se mirent à converser gaiement, reconnaissant l'une en
l'autre une interlocutrice de même poids. Elles finirent presque par
ignorer Françoise pour mieux se raconter les derniers potins de la
ville, où elles habitaient toutes les deux, et avec un égal
bonheur.
Françoise
les observait avec étonnement, comment ne s'était-elle pas
aperçu plus tôt combien ces deux femmes se ressemblaient. Elle
en ressentit un petit pincement de jalousie.
Elle
finit de siroter son verre de Bourgogne, trouvaille qu'avait fait Juliette
à force de mettre la tête sous l'évier.
Françoise,
dès qu'elle avait un peu bu, s'amollissait, ses yeux se plissaient
malicieusement, son visage prenait un rictus de rire permanent et silencieux:
on eu dit qu'enfin, elle prenait la vie à la légère.
Prenant son amie à parti, elle s'écria:
-Tu
sais que maman a déjà fait la conquête de Pazolle en
son entier, enfin , a ce qu'elle dit. Dire que moi, en trois ans , je n'ai
jamais su que le maire avait un fils, et le facteur ,une femme qui l'avait
quitté. (Elle n'ajouta pas combien ces informations lui paraissaient
inutiles.) Le problème, c'est que ma vie privée a du en prendre
un coup...n'est-ce pas,maman?
-Mais
non, non!, ma chérie, tu te trompe, je t'assure...enfin...si j'ai
parlé de toi, c'est fort discrètement, tu me connais!
Françoise fit une moue de désespoir comique, mais son inquiétude
était réelle:
-Tu
as du simplement leur dire que...que je cherchais un mari, non?
-Oh
non..voyons, ..seulement...la vérité, que tu te sentais bien
seule, parfois..
-Maman,
je t'avais demandé.. Françoise poussa un soupir d'exaspération,
je t'avais demandé d'être discrète à