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                                FRANÇOISE ET MAURICE
 
 

                        Françoise dormait encore,  sa mère s'en était aperçu en passant la tête dans la chambre aux effluves de nettoyant ménager.  Elle sortit prendre l'air dans le parc de l’hôpital. L'ambiance hospitalière la mettait mal à l'aise.
     
   Juliette se demanda si une surprise alimentaire quelconque  ferait plaisir à sa fille, mais décida finalement que non. Il n'aurait servi à rien par exemple de lui apporter des chocolats ou des pâtes de fruit. Sa fille était , comment dit-on?.instincto, enfin, elle mangeait de la viande crue, des graines, des choses répugnantes..
                Lorsqu'elle retourna auprès d'elle, celle-ci tentait de se lever:
        -C'est ridicule, voyons, tu ne sais même pas si le docteur te permet! Et si c'était plus grave , je ne sais pas, moi, un truc dans les intestins ou... quelque chose!
        -Tu adores voir des drames  partout . Je vais très bien..  J'ai juste, elle se vit dans la petite glace de la salle de bain et fit la grimace, "j'ai juste quelques écorchures!
                Évidemment, ils me conseillent de ne pas trop en faire pendant une dizaine de jours, à cause des hématomes sur les jambes.
        -Ma pauvre petite poulette, tu sais... Et bien.., que je pourrais te prendre à l'appartement si tu voulais. Je pourrais te faire ...des bons petits plats, mmm? Te faire la lecture!!..
        Comme le conditionnel convenait bien, maman aurait eu horreur de l’avoir elle, sa fille , en pension dans son petit appartement . Lui faire la lecture, encore moins!
         Mais cela faisait partie des choses qu'elle s’imaginait devoir dire;
        -Non,non maman, c'est très gentil de me le proposer, mais Gribiche, Zoé, Aliénor, que veux-tu, je ne peux pas les laisser seuls, ni aux mains de..de gens qui ne sauront pas s'y prendre avec eux, surtout Zoé, elle est tellement susceptible.
        Non,  J'aime mieux être auprès d'eux, ça ira très bien. Je demanderai à une voisine de me faire mes courses et un peu de ménage. (C'était pur mensonge, Françoise n'avait pas de voisine à qui elle aurait osé demander une telle chose.)

        -Alors tu ne veux pas,( elle fronça les sourcils  exagérément) ...je sens que je vais me faire du souci, je viendrai te voir.
Il y a bien quelques bus qui vont jusqu'à ce patelin!... Au fait ,comment rentres-tu?
        -J'ai pensé à Elias, tu sais , l' ami peintre avec qui j'ai exposé une fois,  sinon l’hôpital peut me ramener en ambulance, mais  ça ne me dit rien, si je peux éviter..
        -Ah, oui, Elias, bien sûr, il est charmant.. Juliette ne pouvait pas le souffrir, elle changea de sujet:
        -Tu sais pour tes cicatrices sur le front, bien sûr , c'est affreux pour l'instant, mais je suis sûre que d'ici quelques ..Elle allait dire "semaines" mais ce fut plus fort qu'elle: "D'ici quelques mois,  ça ne se verra plus du tout! tu peux toujours arranger tes cheveux par dessus. Ca serait charmant, une frange. Voyons ça...( elle lui tripotes les cheveux,plisse les yeux, s'éloigne ) non, c'est pas terrible..Enfin, tu verras!
        Françoise fit une moue agacée. Décidément, même sur un lit d'hôpital, elle se sentait la cible des petites piques de sa mère. Ce n'était certainement pas volontaire, se rassura-t-elle.
        -Bon ,il faut que je file ,mon poulet: J'ai rendez-vous à cinq heures avec Philippe. Tu sais? Mon jeune voisin! Il est adorable! Il m'a promis de me réparer l’électricité dans mon cagibi... Puis ,sur un ton badin:
  " Pas de petite amie, à ce que je sache, mais tu sais , c'est un Cancer, ils sont si sensibles , si secrets,...Bon,  ma bichette, à bientôt, je viens dès que tu seras rentré . Appelles moi pour me prévenir.
"Au fait ,ta voiture? Elle doit être dans un drôle d’ état! tu me diras, ce ne serait pas un mal d'en changer!
        -Le garagiste s'en occupe ! Elle est réparable, selon lui.  
        Elle fit un petit signe de la main à sa mère , la porte se referma.  
    
    
   
       Françoise, seule, se laissa aller sur son oreiller , poussant un grand soupir . Elle resterait presque avec plaisir dans cette chambre insipide . C'était agréable de n'être personne, rien qu'un petit peu, juste une malade qu'on bichonne.
   En plus ,les infirmières étaient adorables, il y en a même une qui connaissait ses tableaux:         -Alors c'est vous qui peignez? Oh, c'est merveilleux, moi je suis incapable de dessiner quoi que ce soit!             
        Elle souriait en pensant au spectacle qu'elle avait du offrir dans l'accident, la 4l toute enfoncée, et elle ,ensevelie sous ses tableaux, ensanglantée par les multiples entailles faites par le pare-brise éclaté .
   Sonnée sous le choc, elle avait été transportée inconsciente à l’hôpital.
  Cela la ravissait et l'inquiétait à la fois, elle doutait avoir été dans cette situation, aussi glamour  qu'on l'imagine, dans les bras d'un beau pompier .
        Normalement, et si tout se passait bien, on pouvait se retrouver avec  le visage renversé mais non tuméfié , les paupières closes, le chemisier légèrement déchiré .  
Mais sans doute ,le pompier sentait le vieux mégot et ne l’avait quasiment pas regardé.

                Interrompant sa rêverie, la porte s'ouvrit brusquement sur Nathalie, fraîche et essoufflée, une expression  d'inquiétude sur le visage:
        -Ma pauvre Françoise, quelle histoire! Mais quelle histoire!
Elias m'a téléphoné au bureau, je me suis sauvée, et me voilà!! Ca va? Qu'est-ce que tu as, on t'a dit?, c'est grave?
Quelle mine épouvantable, c'était quand exactement, oh la la ,racontes moi tout, je suis toute tourneboulée, je m'assois, hein?                 
        -Nathalie! Du calme! Tout va bien! je suis très contente de te voir ,mais tout va bien!
"Elias t'a prévenu? Mais comment est il au courant?
    Remarques ça tombe bien, je comptais sur lui pour rentrer. Il n'habite pas très loin de chez moi, contrairement à toi, ne prend pas cet air vexé, Nathalie !
 Par contre, comme je vais être un peu coincée à la maison pendant une dizaine de jours, si tu as le temps de passer me voir...
                
        
                Nathalie avait déposé sur la tablette les chocolats qu'elle avait apporté et commençait tout naturellement à les manger.
        Elle et Françoise se connaissaient depuis longtemps, les années de collèges, elles avaient été inséparables à l'époque. Leur fous rires communs pour des histoire invraisemblables, pour des inventions épiques, parfois pour rien..
        Françoise était la suiveuse, plus discrète, Nathalie et sa silhouette ronde était le boute en train, l'inventeuse de génie.
Elles occupaient leurs heures d'étude à fabriquer des objets qui ensuite les faisaient hurler de rire: la vache en tube d'aspirine et morceaux de crayons feutre, les lunettes en fil de fer dont elles avaient ensuite vanté les mérites devant un auditoire estomaqué, dans la cour de récréation.
         Françoise se redressa, il lui suffisait de voir son amie pour se sentir mieux.  Pour l'instant, tout en mâchant les chocolats, celle-ci visitait les lieux, les petits coins, les placards, elle jeta même un oeil dans le couloir... Tout en continuant à parler.
        -Dis donc , j‘ai croisé un interne, là, genre “Urgences”, fiuuu, siffla-t-elle entre ses dents,  mais bon, dans ton état...
        Françoise fit mine de lui envoyer un oreiller.  
                                                                
                                        
                                                ***
                                Elias venait de quitter Françoise, la laissant seule dans sa petite maison, et celle-ci, désoeuvrée, après tant d'agitation, feuilletait vaguement un vieux magasine , allongée sur la méridienne dans le salon un peu sombre.
        
        Elle s'en voulait maintenant des mauvaises pensées qui l'agitait quand elle voyait les peintures de son ami. Il était si gentil.
        Lors de l'accident, elle allait à une petite exposition à laquelle il participait. Ils s'étaient donné rendez vous le matin dans la salle pour préparer l'accrochage. bien entendu , ne la voyant pas arriver, il s'était inquiété.
        Il avait fait la route en sens inverse pour la trouver, imaginant qu'elle ait pu tomber en panne; C'est ainsi qu'il était tombé sur le spectacle de la voiture accidentée, de l'ambulance, des gendarmes..
        
        
        Bien sûr qu'il était original, dépenaillé, parfois sans gêne, bien sûr qu'il pouvait l'agacer terriblement, mais elle pouvait compter sur lui.  Il était venu la chercher comme promis à l'hopital, avec son break tout brinquebalant, il avait même pris l'initiative de s'arrêter au supermarché pour lui faire ses courses de la semaine;
bref, il était vraiment adorable;.
        -Dommage qu'il soit si laid, soupira Françoise, en revoyant la figure toute plissée , la moustache en brousaille, les cheveux trop longs.
        Elle  s'étira voluptueusement sur la méridienne...
" Et  ce petit côté "artiste" qu'il se donne, toujours en treillis tout taché, ses vieilles baskets..Oh! La dernière fois, quand il m'a dit qu'il allait faire des formats pour mettre au dessus des canapés, j'ai cru que j'allais m'étouffer avec ses biscuits!"
        Au fond, pourquoi est-ce qu'il m'agace? Certainement pas uniquement parce que je n'aime pas sa peinture. C'est  parce que je n'aime pas sa peinture et qu'il la vend si bien;..Voilà pourquoi il m'agace.. Et puis aussi parcequ'il ne sait pas combien je n'aime pas sa peinture.! Je ne suis  pas digne d'un ami aussi sincère..
        Elle se morigénait sans conviction, quand l'errance de ses pensées l'amena à un sujet bigrement plus excitant!
                Depuis quelques semaines , Pazolles pouvait s'enorgueillir d'un nouvel habitant, un dénommé Maurice, Maurice Genêt, ou quelque chose d'approchant. C'était le facteur qui le lui en avait parlé.
        -Un grand type maigre, célibataire, à ce qu'il parait, il a un cheval, comme vous..
        Le facteur, qui pour une fois avait trouvé en Françoise un auditoir attentif, alors qu'elle avait plutôt l'habitude d'éviter toute conversation , était tout aise de livrer ces informations capitales.         
        Pour une fois qu'il se passait quelque chose..  S'il avait un cheval, ce serait plus facile pour faire connaissance, s'en faire un ami, par exemple...Françoise sourit à cette idée.   Cela l'amusait de faire comme si elle avait été une personne normale, pouvant communiquer normalement avec le reste du monde, c'est à dire ne pas s'enfuir dès qu'on lui adressait la parole en prétextant diverses occupations, ne pas blêmir ou rougir selon les cas, ne pas balbutier, hésiter, rester coite devant les tentatives de conversation de son voisinage.
        Elle n'essayerait probablement rien du tout,  elle n'irait pas lui rendre visite sous prétexte de bienvenue, elle l'éviterait même si possible lorsqu'il s'aventurerait, et il s'aventurerait , dans les chemins creux du voisinage.
        Pourtant , c'était agréable d'imaginer que tout cela aurait pu se passer. Que tout cela aurait pu éventuellement déboucher sur une rencontre capitale, LA rencontre.
        Le grand amour!
        En fait, elle ne savait pas trop bien elle-même ce qu'elle voulait.
Penser  à "l’amour toujours", ça lui plaisait bien, en même temps, elle ne voyait pas qui aurait consenti à vivre à sa façon, et sans trop déranger ses habitudes .
 
        Sa petite maison, son petit jardin, sa tortue mâle, son chat, sa ponette, son horreur de la ville, du bruit, du monde.
  Elle était parfois assez lucide pour se demander si elle ne faisait pas exprès de vivre complètement à l'écart pour ne rencontrer personne. Mais elle se surprenait souvent à soupirer d'envie pour un bel homme grand et fort , qui casserait du bois à la hache devant la maison.
               Bien sûr, Maurice n'était  sans doute pas le genre bûcheron pour catalogue sport-wear, mais de toute façon, elle aurait été gêné s'il avait été trop séduisant.  
                
  
        ..Non, décidément, elle sentait, là, dans cette arrivée, un signe, une approbation du destin pour sa patience. Cet homme, seul, à sa porte pour ainsi dire, comme un nourrisson, que l'on aurait abandonné au seuil d'une maison accueillante, c'était même un devoir pour elle de s'y intéresser.
                Tiens justement, n'était-ce pas lui, là-bas, dans le chemin qui menait à l'étang sur son cheval?,..,non, une vache, peut-être, elle attrapa impatiemment ses lunettes, oui,...,une vache, pff....
                         -Tiens! Et si je me faisait un petit thé! Aliénor, mon chat chéri, descend, oui, je vais te donner ton goûter, là, là, patience,...
                        Elle posa précautionneusement ses pieds par terre, des élancements la faisait grimacer, mais bon sang, elle n'était pas une mauviette, ah! ah!, ouïe! Là!, voilà.., les chaussons..., heureusement que personne ne la voyait, elle devait être ridicule, avec son châle, ses lunettes, ses vieux chaussons, et pour couronner le tout, un gros matou tigré qui suivait ses pas traînants  en poussant de petits miaulements !
                
        Mais tout cela était momentané. Bientôt ,elle retrouverait son énergie!, ses travaux d'extérieurs, sa vaillance.
        C'est vrai qu'elle était vaillante, d'ordinaire. Ce mot "vaillante" évoquait pour elle  des femmes en sarrau bleu-gris, avec leur regard bleu-gris, dans des photos fanées, penchées sur des tâches titanesques.
         Levée très tôt,  elle faisait d'abord son yoga,  puis partait nourrir Zoé . Elle faisait ensuite sa promenade matinale avec la ponette qui soit dit en passant, avait largement dépassé les mensurations ventrales généralement admises pour ce genre d'animal .
        Ensuite seulement , elle prenait une légère collation sur la véranda(elle aimait beaucoup ce terme de collation) ,et enfin, elle se mettait à sa peinture, qui la gardait devant son chevalet toute l'après-midi.
        
        Sa peinture! Mais au fait ,combien de tableaux avait-elle perdu dans l'accident? Au moins cinq, oui, cinq, puisque c'était ceux qu'elle devait apporter au "salon".
                     Bah, en tout cas, il n'y avait pas ses préférés, car ceux là étaient exposés à la galerie, en permanence.  Le salon, c’était pour l’amusement, voir un peu  ce que faisaient les autres , boire un verre de blanc avec Elias et sans doute , ne rien vendre!
                        
                Machinalement, elle s'arrêta dans le couloir, devant la grande glace toute vert-de-grisée , c'était celle qui lui allait le mieux, parce que peu éclairée: ma foi, une tête assez intéressante, longue, un peu sévère," à l'ancienne" , sagement coiffée d'un chignon brun tirant sur l'auburn.        
        Elle ne savait pas trop ce qu'elle devait penser d'elle même, il lui semblait qu'elle ne devait pas être si laide que ça, mais on ne peut pas dire non plus qu'une nuée de beaux jeunes hommes campaient devant sa porte.
Cela l'aurait épouvanté de toutes façons.
                De retour dans le salon, avec un plateau garni de mixtures étranges pour un non initié, elle jeta de nouveau son regard  myope par la porte-fenêtre donnant sur le jardin..
        
         Au bout d'une petite prairie  parsemée de pommiers, dans laquelle sa ponette grise se prélassait, on apercevait le chemin communal qui conduisait à l'étang, dit municipal, en égard à ses quelques aménagements: une mini plage, un panneau interdisant les bateaux!
        C'était le rendez-vous dominical des familles du coin accompagnées de poussettes, vélos, enfants hurlants . Françoise frémit .Elle chaussa ses lunettes pour mieux examiner la jument.                          
        Toi, ma grosse lolotte, tu me verrais bien immobilisée encore un bout de temps! Les vacances te profitent, voyez moi cette croupe! Et pas du genre à se faire des complexes, ma Zoé!
        Tiens ,je demanderais bien au petit voisin de te monter un peu, il est énergique. Il te remuera sans doute plus que moi, et ne me regardes pas comme ça, ça te fera du bien..
                                 Elle lorgnait du même coup le chemin, espérant toujours y apercevoir Maurice. Elle devait bien s'avouer pourtant qu'il n'avait pas encore cherché à la rencontrer.
        On avait pourtant du lui parler d'elle, ils n'étaient pas si nombreux à posséder cet animal ici, et puis quoi, elle était "la peintre du village", presque une personnalité...
                Non, il devait être timide, ce qui était bien du reste, en tout cas discret, ce qui est mieux encore. néanmoins, elle espérait qu'il ne serait pas aussi discret qu'elle.
                  Seule, dans cette fin de journée mordorée, dégustant son fenouil cru, elle se sentait l'âme romantique, et l'oeil vague, allongée dans le vaste fauteuil de rotin installé sur la véranda, elle se voyait accompagné du prometteur voisin, chevauchant tous deux dans un soleil couchant qui avantagerait son teint, bavardant librement, mais sans ,bien entendu, l'ombre d'une ambiguïté dans leurs rapports.
                          Françoise avait, quand aux choses du sexe, une timidité frôlant la pudibonderie, et bien que ses nuits ne soient pas avares de fantasmes délicieusement inavouables, elle ne supportait aucun laisser-allez verbal, aucune allusion graveleuse. C'est tout juste si Nath pouvait lui raconter ses abondantes aventures.       
         Sa mère , se disait-elle, n'était peut-être pas totalement vierge de responsabilité dans cet espèce de "blocage" ..., cette façon qu'elle avait,..,Françoise s'en souvenait avec acuité, ..de se promener nue, à la maison , non seulement lorsqu'elle était jeune, mais encore maintenant, c’était...proprement effrayant!    Heureusement, personne d'autre n'était au courant, du moins elle l'espérait, car elle n'était pas absolument certaine que Juliette Bonafoux( elle avait repris son nom de jeune fille!) ne cache pas derrière un faux air de carte vermeille, un ou deux amants.                                

                           Pour en revenir à Maurice, il eut été bien étonné d'apprendre qu'elle connaissait son prénom... Mais, tout se sait vite dans un petit endroit comme Pazolle,  et le facteur était un intéressant , mais parfois un peu encombrant, fournisseur de renseignements.
        - Ce brave facteur, se dit Françoise, il faut dire qu'il aime bien parler celui-là!  ...Il est un peu bizarre, ça, il n'y a pas de doutes. Un peu  "fou-fou"!( elle n'osait penser: fou).
        Je me souviens qu'en arrivant ici, j'étais obligée de me cacher derrière le rideau quand je l'entendais arriver, tellement il me faisait peur: il faisait crisser ses pneus sur le gravier, il écrasait même un peu la pelouse et mes premières fleurs en repartant..., et quand il arrive à me voir, je ne comprends pas la moitié de ce qu'il me dit, on dirait qu'il continue une conversation,  qu'il a peut-être commencé aux  maisons précédentes, ou peut-être qu'il parle tout seul , dans sa voiture..
                        Tout à coup, elle se rendit compte qu'elle aussi parlait depuis un moment à haute voix!
                         -Allons bon!, tu vois, Aliénor, ce n'est plus possible, à vivre seule, je vais finir complètement radoteuse. Nathalie a raison, c'est le bon âge, maintenant, il est temps que je me trouve quelqu'un ,si je ne veux pas finir comme un vieux trognon..
        En fait, il aurait bien arrangé Françoise qu'on prenne la décision à sa place. Par exemple, elle aurait adoré qu'on l’enlève... A condition qu'ensuite, elle puisse retourner à ses petites affaires, bien-sûr. Mais que surtout elle n'ai pas à se poser de questions.  
        Et puis ça l'ennuyait pour sa mère, d’être célibataire. Elle sentait bien combien une fille si sage, si peu dans le vent, dans la "vie", était pour Juliette un lourd fardeau ne serait-ce que par rapport à ses amies(is)!
       Il lui restait une huitaine de jours à passer ainsi, quasi cloîtré, dans sa petite maison toute empanachée de glycine , elle avait donc tout le temps d'imaginer des procédés pour "trouver l'homme de sa vie", oh, et puis, flûte, après tout, elle n'avait de comptes à rendre à personne, elle suivrait son destin, voilà tout.            
           La soirée fut très calme, le soleil ambrait joliment la pièce carrelée de rouge, frôlant la méridienne recouverte d'un plaid vert bouteille, ainsi qu'un bouquet de monnaie du pape disposé sur la table ronde, et Françoise contemplait ce spectacle avec ravissement.
   Elle songeait en voyant toute cette magie de lumière, qu'elle aurait toujours quelque chose à tenter en peinture, et qu'heureusement, elle ne serait jamais satisfaite... Cela lui procurait une petite douleur très douce, et une grande jubilation.
                                        

                                                *** ***

        Et que faisait le si précieux et convoité célibataire pendant ce temps?
  Si Maurice était venu s'installer dans ce village si paisible, pour ne pas dire morne en toute saison, c'était pour deux raisons.
         D'abord il lui fallait un peu de terrain pour Ulysse, son cheval,  et puis la vie en ville lui paraissait désormais inconcevable depuis qu'il se familiarisait à la vie campagnarde au rythme de ses ballades.
   Il s'était inscrit un jour dans un centre équestre par pur désoeuvrement..,et parce qu’on lui avait dit, non sans raison, que la gente féminine fréquentait assidûment ce sport. De ce coté ,il avait été relativement déçu, non par la quantité, mais par le style.
              Il était issu d'une "bonne famille", de celles au sein desquelles on apprend que la femme est un élément du foyer ayant pour mission d'être à la fois un minimum décoratif et efficient au niveau des taches ménagères, là s'arrêtant normalement ses objectifs.  
         Il n'avait pas ,depuis ,révisé son jugement à ce sujet, n'ayant, par son métier (il était professeur de droit) pas l'occasion d'être véritablement détrompé par le spectacle de la jeunesse estudiantine qui fréquentait ses cours.
  En effet, la population féminine y était assez conforme à ce qu'on lui avait inculqué dans son enfance, hormis bien entendu quelques originales, qu'il n'eut pas hésité à qualifier de "furies"  en certaines occasions (d'aigres souvenirs de manifestations lui remontaient en mémoire ).
            Donc, et pour en revenir à l'expérience du centre équestre, s'il avait été très déçu par les jeunes filles, il avait découvert qu'il adorait les chevaux.
  Après un apprentissage entrepris avec pugnacité et méthode, ponctué d'escarres traitées au mitosyl, il avait passé honorablement ses degrés et était arrivé au stade de l'éperon d'argent, ce qui le mettait désormais dans le groupe "intéressant" au sein du club,en tant qu'éventuel "futur acquéreur de sa propre monture"!
 
         On pouvait, dès lors que son choix se serait fixé, espérer de lui qu'il devienne l'un des  "propriétaires" qui  contribuaient essentiellement à faire tourner le centre.
 
                                         Las, non seulement cet inique personnage avait trouvé l'animal de ses rêves chez un concurrent, mais encore, sitôt propriétaire, il avait décidé de devenir cavalier indépendant...monstruosité...aberration...que pouvait-on espérer devenir, à monter seul, dans un vague pré.  Cavalier de promenade!  Mon dieu! Pourquoi pas randonneur!...Enfin...
       Ainsi, après que notre célibataire eut goûté aux joies de la liberté, qu'il se fut mis à l'épreuve par des curages de box matinaux, même quand il fait chaud et que ça sent très mauvais, même quand il pleut et que ça s'enfonce  ; après qu'il se fut astreint à brosser chaque jour son bel Ulysse, même quand celui-ci venait de se rouler, enfin bref, quand il se fut révélé un bon propriétaire indépendant, il décida de s'exiler lui-même à la campagne.

                                 Et cela allait bientôt faire deux mois qu'il s'était installé à Pazolle, en bordure de cette modeste bourgade, dans une fermette qu'un ami, agent immobilier, lui avait trouvé.
       Ses trajets pour rejoindre la faculté ne lui pesaient guère.
  Il se disait avoir enfin trouvé une vie à sa convenance.
        Il goûtait avec un enfantin plaisir aux odeurs de fumier des fermes voisines, au bourdonnement lancinant des tracteurs , et même aux sonores tintements des "corna dis" de son plus proche voisin . C'est avec gratitude qu'il acceptait de se faire réveiller à cinq heures du matin par le magnifique coq du même voisin . Il riait de plaisir en découvrant chaque jour une partie de ses provisions grignotées par les souris, l'autre partie étant, elle , souillée part leurs petites crottes.
         Il se disait que jamais plus il ne pourrait comprendre l'acharnement de ses congénères à s'entasser dans leurs boites de béton, environnés du vacarme affolant des voitures, de leur pollution insoutenable.
Bref, Maurice Genet redécouvrait, après une amnésie de trente années, le plaisir de vivre de son enfance.
         Il n'avait guère eu le temps de se préoccuper d'autre chose que de ce bien-être animal qui l'habitait depuis son arrivée, et qu'à quelques centaines de mètres, une femme inconnue se préoccupa à ce point de sa personne  ne pouvait l’effleurer.
                 En fait, toute son attention et ses efforts étaient retenus en priorité par le nettoyage du terrain qu'il destinait à son cheval. En effet , Ulysse était pour l'instant cantonné au bout de jardin que Maurice imaginait déjà regorger de légumes et de fleurs, d'ici quelques mois.
       Pour l'heure, il s'était donc vêtu d'un vieux pantalon de velours , et s'acharnait sur les débris de ferrailles, les morceaux de parpaings, de tôles ondulées, qui ,dieu sait comment avaient atterris dans son pré. Ce pré qui, une fois nettoyé, ne manquerait à l'évidence pas de charme et d'avantages. Il était en effet bordé en contre-bas d'un ruisselet du plus bel effet, et abondamment fourni en  arbustes de tous poils, dont une belle colonie de noisetiers .
  Allons! Dans quelques mois, ce petit bout de campagne indiscipliné serait devenu quelque chose de tout à fait convenable!
                                  Maurice n'avait pas encore réfléchi au genre de rapports qu'il souhaiterait entretenir avec ses voisins . Pour l'instant, il n'avait été question que de quelques menus achats de produits locaux, oeufs tachés de crotte de poule , lait frais qui lui restait sur l'estomac, et dont, malgré sa répugnance, il s'efforçait d'avaler à la régalade une ou deux gorgée, en revenant de la ferme, alors qu'il était encore chaud et mousseux.  Il ne désespérait pas, en effet, devenir par l'observance obstinée de ce qu'il pensait être les règles de la vie à la campagne, un spécimen assez rarement réussi de l'"intégration verte"!
                                  Un visiteur impromptu aurait pu observer que ses placards et réserves diverses contenaient en abondance légumes et fruits aux tendances légèrement pourrissantes ....Que les fromages étaient , quand à eux, remisés dans un garde-manger grillagé prévu à cet effet, ce dont un brie coulant et un bleu desséché ne se remettraient probablement pas.
                         Que saucisses et saucissons pendaient allègrement aux clous prévus à cet effet, comme dans une pièce de "Maisons et jardins", lesquelles indispensables revues trônaient sur la petite table de la salle à manger salon bureau, rebaptisée "pièce à vivre".
                 Maurice, donc, tout à son bonheur journellement renouvelé, ne se doutait pas que dans un proche rayon, ses moindres faits et gestes étaient commentés , racontés, pimentés par une petite population curieuse, attentive, et presque attendrie, sans compter l'imaginaire galopant de Françoise!
  
                 Au physique, c'était un homme grand, plutôt maigre, ces deux faits joints provoquant un léger ploiement au niveau des premières vertèbres, et l'impression qu'il avait porté de lourds fardeaux toute sa jeunesse. Il ne dégageait pas vraiment de lui une sensation  de force ni de bonne santé .
        La chair était sèche, tendue,  les tendons très visibles, les veines, saillantes, le cou long, portant une longue tête , la chevelure peu fournie, châtain claire.
  Son visage n'était pas charmant, il faisait un peu "fin de race" avec ses orbites profondes, des pommettes aiguës, son nez long et sec, des yeux  clairs.
 Au point de vue de son caractère, on pourrait résumer en disant, qu'il pouvait paraître, disons, légèrement...démodé.
 

                                                ***
    
                                Cela faisait maintenant cinq jours que Françoise était immobilisée, quand la nouvelle lui tombât dessus avec l'acidité d'un jus de citron: sa mère arrivait...
        Qui ne connaît pas ces deux personnalités ne comprendra qu'à moitié l'angoisse qu'éprouvait à l'instant de cette nouvelle, notre convalescente. Quoi de plus naturel, en effet, pour une mère, que de courir au chevet de sa fille, même avec un temps de retard? Elle n’était encore jamais venue.
  Françoise, sous le choc, ne songeait même plus à finir son pollen et sa viande crue, qu'Aliénor ne put s'empêcher de goûter à son tour, l'heure était   grave.       .
Gribiche, avec son tact habituel et sa discrétion, se tenait coite, il faut dire qu'une tortue est rarement très exubérante, mais Françoise appréciait beaucoup.
        Des visions d'horreur la submergèrent: Sa mère, dans ce village, entreprenant les voisins, les commerçants, le facteur, la caissière du Spar, sa mère bavardant à droite et à gauche, sur quel sujet?, mais sur sa fille, bien-sûr!...Sa mère, enfin, révolutionnant la vie de tous ceux qui ne se méfieraient pas, et comment le pourraient-ils, ..,Françoise ne pouvait pourtant pas lancer un avertissement à la population.
  Et rien qu'ici, dans sa propre maison, qu'allait-elle faire? A quoi ressemblerait ce havre vieillot après son passage. La vision était terrible.
  Françoise aux prises avec ses angoisses ne pouvait s'empêcher de s'égratigner les quelques cicatrices qui ornaient encore son front.
  Bien sûr, elle exagérait, et puis ça n'était pas si clair que ça.
        Les façons de sa mère l'avaient toujours fascinées, son aisance, sa liberté. Quand elle était bien, elle disait qu'elle était bien, quand cela n'allait pas, elle pestait, tout était simple pour elle.
        Si elle avait envie de dire quelque chose, de rencontrer quelqu'un, de faire çi ou ça, elle le faisait, elle ne pouvait même pas comprendre qu'on puisse ressentir de la gêne:
        Tiens, par exemple; une chose que Françoise redoutait énormément:  rentrer dans un magasin chic, essayer des chaussures, etc... Sa mère, elle , adorait faire les magasins, et souvent pour ne rien acheter ! Faire sortir des tas d'affaires, de chaussures, etc.. et partir, comme ça, en laissant tout en plan.
         Et puis, surtout, cette façon qu'elle avait de séduire tout le monde, que ce soit le charcutier, la postière, ou même le policier qui lui dressait un p.v. Il fallait que tout le monde l'aime, et bien-sûr, ça marchait, à passer son temps à faire du charme.
  Françoise triturait de plus en plus nerveusement ses croûtes, ...et la fois où elle lui avait amené un ami, oh, juste une relation, sans conséquences, du moins ,...,pas pour lui. Il riait aux éclats des réparties de Juliette, paraissait s'amuser follement, n'était parti qu'à regrets, pour ensuite lui parler toute la soirée de cette" sacrée bonne femme" .
                C'est un fait, Françoise et Juliette avait un rapport avec le monde extérieur radicalement opposé,  mais était-ce une raison pour venir lui souffler ses amis sous le nez, amis qu'elle mettait tant de temps , qu'elle avait tant de mal avoir.
  Enfin, tout cela n'était que pensées malfaisantes, et qui ne solutionnaient pas son actuel problème.  Dissuader sa mère? Trop tard!. Et de toute façons, elle n'en ferait qu'à sa tête , or pouvait-elle lui dire que sa venue la dérangeait? Elle n'aurait même pas voulut le croire.
        Allons, Juliette n'était pas hiroshima, on devait pouvoir d'une manière ou d'une autre  cohabiter au moins pendant quelques jours..
        Mais en tout cas, il fallait se préparer à cette tornade. Elle devait arriver le lendemain, en taxi, faute de bus.
        Et les animaux? Zoé ne craignait rien, car Juliette  avait peur des chevaux , Gribiche fuirait probablement dans le jardin ou au fond du cabanon, il avait le bruit en horreur, quand à Aliénor, il allait prendre la vague de plein fouet, uniquement par fidélité à sa maîtresse, brave matou.
  Sa mère était très désinvolte avec les animaux, sportive, même, ne semblait pas trop fort, pour désigner la façon dont elle traitait avec cette vulgaire sous-classe sur lequel son charme n'agissait que médiocrement. C'est du moins ainsi que Françoise ressentait les choses;
 Allons, elle compenserait par le double de câlins. Non, ce qui l'ennuyait plus, c'était de trouver où loger sa mère: la deuxième chambre de cette maison avait en effet subit quelques transformations, puisqu'elle était devenue l'atelier de Françoise, or Juliette ne su-por-tait pas l'odeur de la peinture à l'huile!
        Lui donner sa chambre? Ah non, par exemple! C'était son nid, sa tanière, pas question d'y introduire une influence néfaste!  En vérité, elle eut été trop honteuse de l'offrir à sa mère.
    Le ménage n'y étant fait qu'avec une extrême réserve, elle offrait au regard un ensemble chargé et hétéroclite : revues, livres ésotériques mélangés à des piles de romans, linge empilé, plateaux contenant des restes et miettes diverses, dus au tempérament très "écureuil" de l'habitante de ces lieux.
 Pour finir, elle décida de lui attribuer le petit salon attenant à la grande pièce, il n'en était séparé que par des rideaux, mais que diable, sa mère lui avait assez souvent démontré que la promiscuité ne la gênait guère!
        
        Comme elle avait l'excuse de ses jambes encore meurtries, elle y fit un ménage ultra rapide . Elle avait toujours détesté les travaux dits ménagers. Passer ne serait-ce qu'une matinée à balayer, faire la poussière, les carreaux la plongeait dans un ennui profond.
        En temps normal, la poussière ne la gênait guère, et elle ne faisait pas de cuisine..Ainsi elle était libre pour les choses intéressantes.
        Le petit salon-chambre  offrait encore un aspect hétéroclite lorsque Françoise eut l'impression d'avoir fini. Un divan-lit, seul élément permettant de désigner l'attribution du local, était coincé entre la table à repasser, une vieille machine à coudre, des piles de "Femmes d'aujourd'hui" que sa mère lui avait donné , ses vêtements d'hiver, diverses vestes, capes de pluie, étranges combinaisons, dont, le mauvais temps revenu, elle se revêtait avec délices.
   Cela fait, elle se prépara un thé, le rituel lui apportant calme et sérénité.
  
                                        *****           ******
 
                                
                        Juliette  avait soixante ans... pile. Cette rondeur dans le nombre, lui convenait tout à fait, au physique comme au moral, et loin de s'en cacher, elle avait organisé lors de son anniversaire ,une fiesta de tous les diables.  Tout était éclatant chez elle, la santé, les dents, la joie de vivre, et tout devait se montrer, foin d'une discrétion dont sa tranche d'âge s’accommodait si tristement!
  
        Du reste, elle  pouvait parler d'elle-même mieux que quiconque, sans se vanter, sans s'amoindrir non plus..
        Compte tenu de sa "science astrologique", il y avait belle lurette qu'elle se suivait à la planète!
 Pour elle, point de mystère dans le destin des hommes, leur cartographie céleste ne laissait pas de hasard. Du reste, ne pouvait-elle, elle-même, le grand livre des éphémérides en main, déchiffrer ce que l'avenir lui réserverait !   
        La mort de son mari, survenue huit ans plus tôt: prévisible!, Saturne était si proche!, ( l’hypertension également!) Mais qu'elle s'en relèverait bravement, aucun doute la dessus non plus, la force du Lion, associée à l'optimisme du Sagittaire!, elle avait eu de quoi se battre contre le marasme.
  Au fait, Juliette avait presque pris l'habitude , lorsqu'elle se présentait à quelqu'un, de décliner nom, prénom,...et signe astrologique, avant de questionner également son interlocuteur à ce sujet.
        Elle estimait qu'ainsi, une bonne part de hasard était laissée de côté, et qu'on ferait bon usage des précieux renseignements qu'apportait cette forme particulière de ségrégation, quitte à tourner le dos sans autre forme de procès à un représentant d'un signe non-compatible.
   Or donc, si ce genre de caractère pouvait, à juste raison, effrayer, ou même indisposer un certain nombre d'individus, on ne pouvait lui nier un certain attrait, pour ne pas dire un charme certain, la vie semblant si fort s'épanouir dans cette petite personne rondelette, électrisante, au dynamisme inextinguible.
          Mais à cela se conjuguaient les quelques défauts qui se mêlent en général à ce genre de caractère. On pouvait en effet lui reprocher son manque de nuances .
Elle savait son caractère "entier", et entendait donc le conserver ainsi,  se souciant peu  d'apprendre à apprécier l'ambivalence, l'ambiguïté, les choses inclassables.
Le silence faisant partie de ces notions de bonheur impalpable l'indisposait tout autant... et bien sûr la solitude qu'elle ne supportait  pour ainsi dire pas.
  La mort de son mari n'avait fait que renforcer son appétit de vivre.
L'exemple donné par cet homme secret, et apparemment sans passions, foudroyé par ce qui est souvent le résultat d'excès, lui avait apporté la confirmation de l'ironie sarcastique qui règne sur la terre.
 
         Elle avait donc digéré cet évènement tragique avec une remarquable énergie, redoublant d'activité, s'associant à ceci, présidant cela, s'accolant l'amitié de toutes sortes de gens attirés par cette luciole au milieu de la grisaille environnante.
    Elle habitait un petit appartement sur sa place préférée, place encore ombragée de tilleuls où, semblait-il, les voitures ne se garaient qu'à regrets, comme respectueuses de ce lieu charmant.
     Si les vieux ne venaient pas y jouer aux boules, la maison de retraite les ayant enfermé pour plus de sûreté dans un parc privé, la jeune clientèle des bars environnants y allongeait des pas nonchalants, s'y embrassait, s'y disputait, sous l'oeil attendri de Juliette, dont le poste d'observation : son balcon, représentait l'atout majeur de son appartement.
        Celui-ci, où elle  restait rarement plus d'une demi-journée de suite, fourmillait ,comme sa propriétaire, d'idées originales:  Une avalanche de grosses fleurs en papier en garnissait chaque recoin, en fait pour camoufler les fissures du plâtre. Les murs était recouverts de tissus d'origines variées, tous de couleurs vives. Les étagères croulaient sous les objets de toute sorte, collections diverses , pierres, coquillages, etc...
  Juliette n'avait pas particulièrement de goût, c'est à dire qu'elle n'en avait ni un bon  ni un mauvais, elle aimait se sentir entourée, réchauffée par la multitude des couleurs et des formes, ce qui, au final, donnait une relative cohérence à  l'ensemble.
        Un observateur  aurait pu déceler beaucoup de points communs entre la mère et la fille, dans cette accumulation d'objets, cette "collectionnite aiguë", ce goût de la profusion, même si les couleurs , chez Françoise , était beaucoup plus sobres.
        A la vérité, si Juliette n'avait jamais mis les pieds à Pazolles, Françoise n'était venue , elle-même, qu'à reculons dans cet appartement, et ,ainsi n'en avait observé que succinctement l'organisation.
        En fait la plupart du temps, les deux femmes prenaient pour se rencontrer des lieux anodins, cafés, expositions (pas celles de Françoise qui était persuadée que sa mère se fichait de sa peinture, ce qui était faux!). Françoise parvenait même parfois à emmener sa mère dans de longues promenades, le dimanche, malgré la répugnance de celle-ci à quitter sa ville chérie.
    Mais alors, qu'est-ce qui avait pu décider Juliette, la tant citadine, à venir emménager quelques jours chez sa fille?
        D'abord, son petit voisin, Philippe, ce jeune garçon si sympathique avait déménagé brutalement, et des bruits couraient dans cette copropriété de sexagénaires engoncés, que cela était sans doute lié à une sordide histoire de loyer.
        Une histoire d'argent!  Et tout ça pour se priver d'une présence si rafraîchissante parmi ces "vieux"! Si elle avait su cela, elle lui aurait avancé, son loyer, et sans le dire à tous ces grigous! Enfin, Juliette en avait été fort chagriné...
                        Et puis, la curiosité la poussait depuis un certain temps à trouver  motif à une visite . Cet accident tombait bien, pauvre Françoise!
   Elle n'avait jamais de chance, décidément.  Mais sa mère n'allait pas la laisser dans cet état, seule, abandonnée, et ainsi elle allait enfin savoir comment sa fille vivait, dans ce trou.
   Peut-être qu'elle lui cachait une liaison, un petit ami, qui sait, il fallait tout de même bien qu'un jour , elle se décide.  Elle ne pouvait pas rester toute sa vie célibataire.
        Quand même, il était temps qu'elle, Juliette Bonafoux, s'occupe de cette situation a-nor-ma-le. Après tout, sa fille n'était pas si mature que cela, malgré ses trente-huit ans,  elle  devait donc  s'en occuper sérieusement avant qu'il fut "trop tard"...trop tard pour quoi?  
        Oh ce n'est pas qu'elle se soit jamais senti elle-même l'instinct très maternel, mais enfin, elle avait l'impression (et puis le côté "famille" du cancer, Françoise était Capricorne ascendant Cancer!) que pour sa fille,  ce manque de maternité pouvait , un jour, éventuellement, peut-être....
        Aussi, le jour où elle prévint sa fille de son arrivée , elle se sentait l'âme d'un saint-bernard, loin de se douter de la panique qu'elle provoquait dans la petite maison .
  La perspective de se retrouver dans ce village qu'elle ne connaissait pas émoustillait tout de même Juliette au plus haut point. N'aurait -on pas dit qu'elle partait pour une terre étrangère!
         Qui sait , n'allait-elle pas à la rencontre d'un beau paysan buriné par le travail des champs, le maniement de la fourche, l'empoignade des moutons d'un revers brusque de  bras musculeux!
        Allons! La campagne pouvait lui réserver des surprises, et ... entreprendre de charmer tout un village , n'était ce pas un pari digne d'elle? Un enjeu de taille?
 Elle qui ne quittait jamais les rues lisses et les pavés de sa chère ville.
   Le jour dit, donc, elle s'en fut , royale , dans un manteau au pelage synthétique, assise droite et fière à l'arrière d'un taxi, vers sa fille , qui elle en était sûre, attendait, émue et impatiente, la venue salvatrice de sa génitrice.

                                                ***
        -"Ma chérie, mon petit poulet! comme tu as mauvaise mine, heureusement, je suis là!"
        -Maman, comment vas-tu?
Toi, au contraire ,tu resplendis !  Et tu t'es habillée comme une reine pour notre humble campagne. C'est lui faire beaucoup d'honneur! Entres ! Installes toi!  
Ta venue est inespérée , je croyais que tu détestais la campagne?
        Mauvaise mine, mauvaise mine, ça y est , ça commençait.  
        Françoise avait beau se préparer , la première attaque la laissait toujours surprise, voilà, il lui était annoncé qu'elle avait une mine épouvantable; Ce sont des choses qui aident lorsqu'on est déjà peu sûr de soi. Fallait-il mettre ce type de remarques dans le rayon de choses anodines que l'on dit sans y penser? Sa mère continuait à animer la conversation.        
        -Ecoute, je ne pouvais plus rester comme ça, à ne rien faire, quand je te savais si seule, si mal en point. J'imagine qu'ici, hum!  Il n'y a personne qui viendrait à ton secours s'il t'arrivait quelque chose..
        -Mais... Maman!! Ca fait déjà plusieurs jours que...
        -Je sais, je sais !! Je suis impardonnable de t'avoir laissé ainsi, mais c'est que..je ne suis jamais vraiment sûre que tu désires ma présence, tu pourrais... je ne sais pas , moi.. ta vie privée...
                Cette remarque, venant de Juliette, semblait pour le moins incongrue , mais Françoise la connaissait suffisamment pour savoir ce que voulait dire sa mère.
         -Nooon , tu ne me déranges pas ,voyons, tu sais que cela me fait plaisir que tu décides enfin de venir ici.
        Pour ce qui est de moi, ne t'inquiètes pas, tout va bien, les gens d'ici, quoi que tu en penses, sont très civilisés.
Elle n'était pas obligée de lui dire qu'elle ne connaissait personne ou presque.

Quand à lui parler du nouvel arrivant, elle n'était pas suicidaire à ce point là.
        Révéler à sa mère qu'elle en était à guetter les faits et gestes d'un vague voisin , ce serait vraiment une grossière erreur de sa part, le mieux était de ne parler de rien.
     Juliette faisait déjà le tour du propriétaire, l'oeil critique, un peu plissé, histoire de juger de l'air d'ensemble que présentait ce petit intérieur qui n'était pas le sien.  
 
      -Mmmmm, très joli, ton salon! Un peu sombre, non? Tu as toujours été attirée par les teintes sombres. Moi, je n'aurais pas mis ce vert bouteille, là, sur ce canapé, mais c'est très joli quand même .., Aaaahhh!!mon dieu, quelle horreur, qu’est c...!, Une tortue! Françoise!..C'e..
    -Gribiche!! Zut, mon pauvre vieux, je t'avais prévenu, pas la maison.. Maman, ce n'est que ma tortue, en principe, il devait rester dehors, mais..
   -Non, ce n'est rien , ne t'en fait pas, ça ne fait rien , laisse-là ,cette bête, après tout.. elle est chez elle, n'est ce pas. Juliette s'écarta néanmoins lorsque Françoise passa , la tortue dans les mains pour la mettre dehors.
Tu disais ?..Gribiche, c'est ça?, mais pourquoi dis-tu: "il"?
    -A vrai dire, je ne sais pas, mais il m'a toujours semblé que Gribiche était un mâle.
   -Ma foi! Si tu le dis,fit Juliette d'un ton indifférent. Alors, où m'as tu installé ? Tu ne m'as pas donné ta chambre, j'espère!
Françoise, aspirant une goulée d'air, fit passer la petite couleuvre qu'elle soupçonnait tapie dans cette phrase là.
    -Non, rassure-toi, tu ne dormiras pas dans mon petit foutoir... Viens ,je vais te montrer.
Françoise la guida avec un tant soit peu de vivacité (d'agacement?) vers le petit salon.
     -Mais c'est par-fait! Je ne veux pas te donner de mal . Je suis venue pour t'aider, au contraire. Ça m'ira très bien..Oh et puis tu sais , je ne reste pas longtemps.
 
        Traduction, elle ne trouve pas ça terrible, se dit Françoise.
        Juliette faillit même , perfidement sans doute, se prendre les pieds dans la pile de vieux journaux.
        Françoise, magnanime, décida d'oublier cette nouvelle vexation:
         -Ma petite maman, veux que je te fasses quelque chose de chaud, un thé par exemple?
        -Mais non, toi, tu ne bouges pas, voyons! Dis-moi plutôt où sont les affaires! Je m'o-ccu-pe de tout! La cuisine? par là? Au fait, n'aurais-tu pas ,plutôt ,quelque chose d'un peu plus...
        -Alcool ? Regardes dans le placard du bas, sous l'évier,..
        -Avec les détergents? Juliette criait, la tête en bas, scrutant l'obscurité du placard, comme si Françoise se fut trouvé à 100 mètres de là.
        -Oui, c'est ça. Il en reste? Tu sais, je n'en bois pas souvent. Si tu cherche bien, tu trouveras peut-être un fond de whisky.
        -....
        - "Si ça ne t'ennuie pas de me faire chauffer un peu d'eau, je préfère un thé. Tu trouveras normalement tout ce qu'il faut dans le placard en haut à droite et le plateau est sur la table.
Elle entendait sa mère fourrager furieusement dans les étagères  , découvrir avec des petits cris d'exclamations les produits bio qu'affectionnait sa fille , les commenter, les sentir,..bah, ne pas prêter attention à de si petites choses.
        
        Pourquoi ne pas voir le côté positif ? N'était-ce pas agréable, cette présence vive dans la  maison.
Cela faisait longtemps que personne ne s'était occupé d'elle. Pourquoi pas sa mère, après tout ..Pour quelques jours...Combien?  Jamais elle n'oserait lui demander.
        Elle se renversa moelleusement dans la méridienne, posant ses jambes sur le plaid à carreaux.

                                                ***
    Dans le village, on ne s'était pas fait faute d'observer tout le remue-ménage que la venue de sa mère provoquait chez cette fille si sauvage mais bien gentille, une artiste, n'est-ce-pas ,qui habitait la petite maison cachée dans le feuillage.
        "On" savait, par le facteur, qu'il s'agissait de la mère, de toutes les façons, "on" s'en serait douté, mais elle n'était jamais venue, elle semblait du reste bien différente de sa fille... bien aimable aussi, mais ..différente. "On" espérait bien en savoir un peu plus les jours suivants, bien sûr, ce n'était pas aussi intéressant qu'un petit couple, ou un jeune homme célibataire, comme celui qui venait d'arriver, et puis elle ne resterait pas, mais, enfin, ..
  
         Maurice, dans le même jour finissant, avait pris le parti de s'asperger dans l'espèce d'évier en pierre devant sa maison. L'eau venait du puits, elle était absolument glacée.  Torse nu, sous l'oeil indifférent de son cheval , il lui semblait que cet exercice lui apporterait vigueur et résistance.
        Mais le soleil disparu, il faisait assez froid, et sa peau, à cet instant ressemblait à s'y méprendre  au granuleux épiderme d’une poule  privée de ses plumes.
        Néanmoins, bravement, il tint bon quelques minutes, produisant force "han!han!" à chaque giclée d'eau glacée.  Il se précipita ensuite dans sa chambre, enfiler chemise, pull et veste d'intérieur, tout cela en provenance directe d'Irlande, via  les boutiques spécialisées.  
  Il se sentait si bien , si libre, si homme, enfin! Il était heureux.
      Le nez dans sa cheminée, toussant, crachotant (elle venait pourtant d'être ramonée, mais elle n'avait pas l'air de tirer très bien, à moins que cela ne vienne de lui..) essayant de siffloter en même temps, il s'escrima ensuite une bonne dizaine de minutes à force de Zip, de Pschitt, de Pat, et autres expédients dont il se promettait de se passer très vite,  à la mise en route d'une "bonne flambée"!
                
                        ***
                  Le lendemain, Françoise sortait à peine de limbes délicieuses, qu'elle entendit tout un remue ménage au rez de chaussée.
   -Dieu du ciel! Maman! Que peut elle bien faire?
L'angoisse l'étreignit d'un coup, irraisonnée: sa maison, son nid, son repère! Elle savait parfaitement que sa peur était démesurée par rapport à la cause. Encore que..
        - Maman?   Maaaaman!!!
        -Chérie??Ahhh, tu es réveillée ?Enfin! Je te monte un petit déjeuner...J'en ai pour cinq minutes!
        -Non, ce n'est pas l...
        -Un bon bol d'ovomaltine, j'ai apporté ça de la maison, tu vas voir , ça donne un punch!  Et une montagne de tartines.
Quand Juliette arriva avec le plateau, et un air radieux ,Françoise se résigna, quoiqu'elle détesta "petit-déjeuner" dans son lit, et qui plus est ,d'ovomaltine et de tartines.
   Son régime du matin se composait habituellement d'une tisane de tilleul, d'un morceau de rayon de miel, parfois d'un peu de viande crue, quand elle se préparait à une grande promenade avec Zoé.
          Mais Juliette , depuis une bonne heure, n'avait pas chômé . Il ne lui venait pas  une seconde à l'esprit que son geste plein d'attention ne puisse être apprécié. Elle s'assit un peu sur le lit de sa fille pour lui commenter ses travaux titanesques de la matinée.
    Pour commencer, elle avait prestement fait filer le chat dans le jardin d'un "pshitttt" très bien compris par le pauvre Aliénor.
     Puis, elle s'en était pris à la cuisine, y faisant des découvertes archéologiques du plus haut intérêt. Un vieux panier de pommes de terre, abandonné sous la table,  qui exhalait un parfum indescriptible, des aliments divers destinés aux animaux qui garnissaient abondamment étagères et frigidaire qui par ailleurs ne contenait pas grand chose, hormis quelques bouteilles de cidre aux reflets verdâtres.
         Pour ce qui était de toutes les sortes de graines et autres poudres  qu'elle avait découvert au hasard de ses recherches, elle avait préféré, dans l'attente de plus amples informations, les grouper en un tas de pots dans le fond d'une grande armoire, qui ,  si elle avait un tant soit peu été cirée, aurait été du plus bel effet.
  Lorsqu'elle avait entendu sa fille se réveiller , elle était  en train de faire tomber dans la poubelle un mélange de corps solides et liquides qu'elle venait de découvrir dans le bac du réfrigérateur.
        Françoise l'écoutait, écoeurée par les tartines beurrées et par le récit. Effectivement, elle ne faisait pas le tour de tout ses placards tous les jours, elle n'en voyait d'ailleurs pas franchement l'intérêt; Mais elle prit comme il convient l'air contrite d'une petite fille qui n'a pas rangé sa chambre; Elle se dit néanmoins que Juliette, de son côté n'eut pas supporté une minute une telle incursion dans son propre univers .
  
      -Bon, c'est pas tout ça!, que vas-tu faire,ce matin, toi? Tu vas peindre?
Sans attendre la réponse, elle continua sur son élan, joyeusement:
   -Moi, j'ai bien envie d'aller faire un tour dans ce "bled", histoire de faire quelques courses..
   Le mot "bled" irrita légèrement Françoise, comme toutes les expressions argotiques qu'utilisait sa mère, de plus en plus , lui semblait-il.  Y trouvait-elle un moyen de plus de se personnaliser?
 Elle avait, il est vrai, toujours tiré fierté de ne pas représenter un exemplaire de "petite dame" aux ouvrages de canevas et aux expressions pointues,  genre qui sévissait  abondamment dans son quartier.
     -Maman,..., puis-je te demander quelque chose d'important?
    -Mais comment donc, ma fille, je suis là pour ça, qu'est-ce qui te ferai plaisir?
    -Non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, ..., voilà, ...s'il te plait, ne ..ne racontes pas ma vie à tout le village, ne..ne commences pas à ...à poser trop de questions, enfin... tu vois ce que je veux dire, je vis ici toute l'année, je ne tiens pas à me faire remarquer. Tu sais comment sont les petits villages, cela deviendrait invivable...
        Tu n'es pas vexée, Je ne te traite pas de commère, simplement, au fil des conversations..
   -Mais Françoise, il ne me serait jamais venu à l'idée de ..oh, vraiment ,tu te fais une drôle d'idée de ta mère. D'abord, je ne sais rien de ta vie ici.. Tu sais, tu me caches beaucoup de choses, j'en suis sûre.
  Elle la regarda malicieusement, puis prestement, sortit de la chambre, emportant au passage un grand chapeau de paille posé là.
    -Je te l'emprunte, à tout à l'heure!!!
                                                ***
        Comme après chaque apparition de sa mère, Françoise poussa un grand soupir.
Au fond, elle s'imaginait le pire à tout propos lorsque sa mère était dans les parages, et pourtant, elle sentait en même temps, une certaine excitation la pousser.  Elle avait apporté sa fébrilité  dans la maison, et  Françoise la ressentait comme un stress, mais aussi comme une motivation.
   
    Elle s'habilla d'une vague tunique faisant penser à de la soie, et qu'elle mettait pour travailler. Non pas qu'elle eu très envie de s'y mettre, mais puisque sa mère l'avait dit, .. et puis cela faisait une bonne huitaine de jours qu'elle n'avait pas touché à ses pinceaux.
    Par la fenêtre de sa chambre, elle vit le jeune Laurent, fils de son voisin, s'escrimer sur Zoé, tentant de la faire galoper dans le petit terrain.  Elle se rappela qu'on était Samedi, et qu'elle avait demandé au garçon de lui rendre ce service.
   Elle ouvrit la fenêtre: -AS-TU PRIS UNE CRAVACHE? OUIII? BONN,  
ATTENTION QUAND MÊME, ELLE N'EST PLUS TRÈS JEUNE, ET SON DOS...
   Elle n'entendit pas la réponse, mais la ponette repassa au pas.   Etait-ce  sur la demande de son cavalier? Pas sûr! Sacré Zoé!
        Françoise n'avait jamais le coeur de la pousser vraiment, s'arrêtant dès que la ponette commençait à souffler un peu fort. Aussi, celle-ci ne se privait-elle pas de mettre en avant ses limitations de vitesse à tout velléitaire. Elle avait du reste, pour se prémunir de toute exigence intolérable, un arsenal de mimiques et simulacres de défenses: fausses ruades, mini-cabrés, demi-tours sur elle-même, il lui était même arrivé, face à un adversaire récalcitrant(le filleul de Françoise), de se coucher carrément.
   Pour l'heure, elle pouvait être contente du résultat, son cavalier était plus en sueur et plus essoufflé qu'elle, dont les doux yeux, mi-clos, et ombragés de cils blancs, semblaient ne refléter que la bonhomie.
    Françoise, après une bonne caresse au chat qui, en ce moment, se sentait un peu déprimé, se décida à entrer dans la pièce qui lui servait d'atelier.
        
         Les volets en étaient fermés. Cela sentait fort l'essence et le médium, elle s'empressa d'aérer tout cela.
  Un coup d'oeil sur la table lui apprit avec douleur que l'avant veille, elle avait, une fois de plus, omit de nettoyer ses pinceaux. Ceux-ci gisaient dans des poses affligées, le poil collé, ou hérissé, englué de peinture sèche...
Si un "pro" voyait ça! Elle avait vraiment des façons peu orthodoxes avec son matériel...bah...les nettoyer maintenant lui donnerait le répit nécessaire pour retrouver l'inspiration.
    En frottant rudement ses brosses, leur arrachant pour l'occasion, quelques poils supplémentaires, elle observait la toile posée sur un chevalet....
        Elle avait voulu se lancer dans une composition  imaginaire..
    Le problème était que d'un jour sur l'autre, les images qui lui venaient à l'esprit changeaient du tout au tout.  De plus, elle sentait, à chaque fois qu'elle tentait de s'inspirer d'autre chose que de la réalité, une angoisse l'étreindre, née du doute:       Pouvait-elle réellement prétendre  travailler "d'inspiration"?
 Elle ne se sentait pas du genre à se jouer la comédie de l'artiste en transes, pris dans son délire, comme Elias adorait le faire.  
        Elle avait ,quand à sa peinture, le sentiment du raisonnable. Elle pensait même peut-être manquer d'imagination.        
        La réalité lui paraissait déjà tellement impossible à capter, tellement fugitive, tellement frustrante.
  
                Après être resté 20 minutes devant la toile commencée dans l'attente de l'illumination,  elle se décida à changer de tactique. Elle posa celle-ci et prit un format moyen: un dix F, immaculé par le Gesso .
   Puis, elle s'assit, face à la surface blanche....
  
        Commencer  était toujours extrêmement pénible, non pas parcequ'elle aurait préféré être ailleurs, mais elle était envahie de sentiments contradictoires, l'impression d'avoir tout à faire, doublée de la consternation de refaire à chaque fois la même chose.
    Ce qui n'arrangeait pas ce sentiment, c'est que pour ne pas quitter son atelier, elle travaillait le plus souvent sur des natures mortes, ou des vues du jardin.
   Elle n'eut jamais osé planter son chevalet dans la nature, pas du moins dans les alentours du village ... Subir les regards des promeneurs! leurs appréciations! Et pourquoi pas leurs jugements... Brrrr!   Et se frotter à la vrai "nature" qui plus est, avec son fourmillements d'indications de pistes, ses changements d'humeur, de lumière, et puis les chiens, les fourmis, les mouches qui viennent toujours se poser où il ne faut pas...
   Elle se rassurait en pensant que son domaine d"'investigations, constitué par la maison et le jardin, était déjà inépuisable...
   Ce sujet convenait sans doute très bien ,aussi, à sa clientèle habituelle, puisque ses tableaux se vendaient régulièrement, sans à coups, presque sans surprise!
   Elle avait, pour les faire, une gamme de tons vifs, ensoleillés, qui eussent parfaitement convenus à sa mère, si celle-ci avait un temps soit peu prêté attention aux réalisations de sa fille. Il faut dire que Françoise ne montrait jamais rien à sa mère sous prétexte que ça ne l'aurait sans doute pas intéressé.
        Elle  appliquait à la brosse plate des touches plus ou moins régulières , d'une manière que l'on pouvait qualifier d'impressionniste;
 
        Mais de tout cela, Françoise n'était pas satisfaite: faire de la peinture de cette façon était presque trop simple, à la limite presqu'ennuyeux. Elle avait acquis une "manière", et même une bonne "manière"! Mais est-ce que ce n'était pas ça qu'elle reprochait aux autres? A Elias, par exemple, qui lui aussi faisait toutes ses toiles dans le même style.
        Comme beaucoup de peintres de sa catégorie, elle était quasiment tenue  de fournir son quota de toiles à la galerie qui l'exposait, et de préférence, toutes de la même veine, pour ne pas parler des gens qui demandaient la même toile que leurs amis "untel".
        Et pourtant, comment s'en plaindre. Elle peignait, elle avait du plaisir à peindre ce qu'elle peignait, elle vendait ce qu'elle peignait! Ce n'était déjà pas si courant après tout.    
        Plongée dans ses réflexions, elle arrangeait en même temps ce qui composerait le sujet de son prochain tableau: une porcelaine, un vieux grès, des oignons gris et roses, que commençait à effleurer le soleil.
         C'était comme cette sacrée lumière du jour, quel bonheur ç'aurait été de pouvoir la suivre seconde après seconde, de ne pas se priver des merveilleux effets qu'elle produisait sur l'inertie des objets. Mais il fallait toujours plus ou moins s'en passer, au bout du compte.
        Du reste sa pièce donnait au Nord-est, ainsi elle pouvait y travailler l'après-midi et ne pas être le témoin de cette fulgurante illumination dont l'atelier jouissait durant deux heures le matin, et qui la laissait pantoise, impuissante à suivre les rebondissements et péripéties de la lumière sur les objets disposés .
        C'était si rapide, si frustrant, elle avait beau peindre avec une relative aisance, sans croquis préalables, elle désespérait d'avoir un jour le geste assez rapide pour figer l'apparition magique.
   En attendant, pour une fois qu'elle était là le matin, elle allait tenter l'expérience.
  Elle s'assit courageusement ,face à sa toile, la fenêtre ouverte à sa gauche, ainsi que la nature morte qui prenait déjà vie, puis commença à peindre...
 
 

                Pendant ce temps là, Juliette était tout au plaisir de ses découvertes.         Le boulanger lui avait déjà confié les problèmes conjugaux du charcutier, celui-ci ,à son tour, lui avait révélé la conduite désastreuse du fils du maire: il "courait"..,.Quand aux petites dames du Spar, elles s'étaient chargées de lui apprendre qu'au fond, si la femme du facteur était partie chez sa mère, c'était bien de sa faute, à cet homme, dont on se demandait certains jours s'il n'allait pas mettre la voiture au fossé. Il buvait, alors..
    Tous ces renseignements n'étant pas gratuits, c'est à coup de "c'est comme moi", ou pire, "c'est comme ma fille", que Juliette avait peu à peu oublié les recommandations de celle ci pour ne songer qu'au bonheur de la conversation.
      Mais, depuis les quelques trois années que Françoise habitait Pazolles, il faut bien dire que peu de choses avaient filtré de sa vie privée, ce qui ne lassait pas d'irriter quelque peu les habitants qui déjà, avait, se disaient-ils, fait l"effort" de l'accueillir parmi eux.
     On trouvait souvent, et "on" se le disait, qu'elle ne jouait pas assez le jeu, et puis d'abord, qu'elle ne faisait pas tellement "artiste".  Et puis, quand on voulait entamer la conversation avec elle, histoire d'être de bons voisins, elle s'arrangeait toujours pour s'éclipser sans s'être mouillée d'avantage qu'une vague appréciation sur le temps, avec , ça c'est vrai, un bien gentil sourire, ..et puis, elle disait toujours "bonjour", quand même, mais enfin...
    Juliette Bonnafoux ,qui, au fil des confidences était devenue "Juliette" tout court, au moins,  n'était pas sauvage. Elle vous en donnait pour votre argent, et on ne se fit pas faute de faire payer à la fille , grâce à la mère, ses longues années de silence.
 
         Par hasard, Maurice était présent quand le boucher et sa bouchère attaquèrent Juliette sur le chapitre du célibat de Françoise, denrée rare au village!              
          Juliette qui parlait fort, enivrée par le succès, voulut bien raconter tout ce qu'on voulait à ce sujet, mettant en valeur avec verve le coté psychologique du problème, puisque sans aucun doute "problème" il y avait. Elle fit une vive impression sur le "fils "qu'était resté Maurice, esseulé dans une famille qui comptait trop de garçons pour  pouvoir lui accorder une attention particulière.
                        Par solidarité, il sentit que cette mère accablait sa fille, qu'autant elle était claironnante et commère, autant l'autre devait être douce et calme, réservée sans doute, et eut désapprouvé ces propos indiscrets. Il en voulut à la mère sans connaître la fille, et pour punir Juliette de son impudeur criminelle, lui jeta un regard furibond, avant de sortir dignement, son foie de veau sous le bras.
    Pour l'heure, pourtant, son esprit était préoccupé par bien autre chose que ce fait insignifiant. En effet, Maurice venait de recevoir une lettre anonyme.
    C'était bien la première fois qu'une telle chose advenait,...d'autant que cette lettre, pour ce qu'il avait pu en juger, était une lettre d'amour!
Sa première réaction avait été de rougir violemment, de remettre la lettre dans son enveloppe, de regarder autour de lui, puis de rentrer précipitamment se mettre à l'abri des regards indiscrets.
    Là, dans la sérénité de son salon , il en vérifia l'adresse, mais c'était bel et bien à lui que ce pli était destiné.  On avait même poussé la précision jusqu'à mentionner son prénom!
   Puis, il la relu, assis plus confortablement dans un fauteuil bas qu'il affectionnait, bien qu'il s'y retrouva les genoux plus hauts que le buste.
   Aucun doute possible, c'était à lui que s'adressait cette missive, ces termes de vive prière, ce vouvoiement de bon aloi marquant un certain respect...
    Maurice se trouvait physiquement très passable. Il faisait partie de ces personnes qui détestent être jugés à première vue, se disant qu'après, on pourrait éventuellement leur reconnaître une personnalité intéressante. Aussi se dit-il que "celle" qui lui écrivait ainsi devait être de ses connaissances.   ...Ou alors, pourquoi pas une de ses élèves, admirative jusqu'à l’idolâtrie, ou travaillée par une fin de puberté inquiète.
   En tout les cas, la lettre avait été postée en ville, l'enveloppe en était banale, le long nez de Maurice n'y avait décelé aucune odeur, aucun parfum susceptible de l'aiguiller. Tout cela laissait l'objet de tant de passion un tantinet perplexe.
                Il eu brûlé de rencontrer l'auteur d'une telle missive, non pour nouer une quelconque idylle (tomber sur sa demande dans les bras d'une femme! Quel désordre!)mais pour comprendre les raisons qui avaient pu motiver un tel acte.
    Mais puisque anonymat il y avait, il fallait se résigner à attendre la suite,probable.. La lettre fut donc épinglée, avec une série de factures diverses, au dessus de la cuisinière, sur une sorte de hotte préhistorique, et qui ne servait plus qu'à cet usage.   Autant dire que ces papiers revêtaient à la longue une patine jaunâtre, et sans doute graisseuse.
    Ils baignaient à l'instant même dans les effluves et fumées du foie de veau en train de cuire, entouré de petits oignons.
       Maurice s'était préparé une petite table dehors, coté prairie, laquelle, pratiquement aménagée, était devenue, comme prévu, le territoire d'Ulysse.
   C'est donc sous le regard bonasse et ensommeillé de la grande bête, qu'il posa, sur une nappe à carreaux, son unique couvert face à la belle nature.
Puis enfin, il soupira profondément...
 
                                        *** *** ***
 
                Deux jours plus tard, Nathalie était attendue pour le déjeuner chez Françoise.
Pour l'occasion, les deux femmes cohabitant l'endroit, et qui, le reste du temps, ne se proposaient guère l'une à l'autre, leurs menus respectifs, réunir leurs talents, l'une pour préparer sa sempiternelle paella en boite, l'autre, la mère, pour se fendre d'une splendide tarte aux fraises, ce qu'elle réussissait tout particulièrement.
   Comme il faisait beau ce jour là, le couvert fut mis dans la véranda au plancher de bois, un endroit qu'affectionnait particulièrement Françoise, bien qu'elle eu dû supporter les réflexions de sa mère sur le sol grossier et mal équarris qui vous faisait tordre les pieds.
                -Ton amie viens avec son ami?
                -Jacquot? Oh, non, je ne l'ai pas invité, c'est un repas entre femmes, d'ailleurs, je ne le connais presque pas.  Nathalie sort souvent sans lui, elle m'a dit qu'ils formaient un couple libre. Françoise fronça les sourcils. -Je ne sais pas vraiment ce qu'elle entendait par là.  Pourquoi, tu aurais voulu le rencontrer?
   Elle assista perfidement à la petite moue de déception que fit Juliette. Évidemment, trois femmes, cela ne représentait rien de bien palpitant... Sa fille, l'amie de sa fille....
                Nathalie arriva en retard, les deux femmes l'attendaient , l'estomac dans les talons  . Elle apportait, comme à son habitude, des choses étonnantes: un camembert, du saucisson, comme si elle eu craint, chaque fois, de manquer d'aliments normaux chez Françoise, que cela vexait un tantinet..
        De son côté, celle-ci, lorsqu'elle voyait arriver son amie, avait toujours un moment d'inquiétude, elle qui avait une façon de se déplacer un peu chinoise  . Elle se sentait parcourue de frissons électriques lorsqu'elle voyait Nathalie parler avec de grands gestes des bras, mimant l'action, se tournant, marchant pour mieux expliquer.
  De plus, il fallait qu'elle vous attrape, vous presse ,vous embrasse, vous bouscule même un peu pour vos prouver son affection. Françoise supportait cela stoïquement, bien qu'elle eut horreur des effusions.
                 Nathalie alla droit surJuliette qui se tenait à côté.
        -Bonjour, madame, alors vous êtes venue au secours de votre fille! Je vois que Françoise a la chance d'avoir une mère attentionnée, elle qui veut toujours donner l'impression qu'elle est seule au monde..
        -Enchanté, Nathalie, de faire votre connaissance un peu mieux, mais...appelez moi Juliette, je vous en prie. (Françoise! Seule au monde!.)
        -Mmmm, ça sent bon, qu'est-ce qui se mijote donc?( à dire vrai, Nathalie s'en doutait: à chaque fois qu'elle venait chez Françoise, elle y mangeait ces espèces de préparations en boite, paella ou couscous!) Oh!! une paella, chouette!
Mais Nathalie avisa la tarte, et son exclamation se fit plus joyeuse: "Magnifique! Une tarte! Qui...?" Elle ne finit pas sa phrase et modéra son heureuse surprise, se rendant compte que Fançoise pourrait s'en offusquer.
        -"Ainsi, vous vous prénommez Juliette? Comme c'est romantique, Françoise ne me l'avait jamais dit.."
        Juliette et Nathalie se mirent à converser gaiement, reconnaissant l'une en l'autre une interlocutrice de même poids. Elles finirent presque par ignorer Françoise pour mieux se raconter les derniers potins de la ville, où elles habitaient toutes les deux, et avec un égal bonheur.
        Françoise les observait avec étonnement, comment ne s'était-elle pas aperçu plus tôt combien ces deux femmes se ressemblaient. Elle en ressentit un petit pincement de jalousie.
        Elle finit de siroter son verre de Bourgogne, trouvaille qu'avait fait Juliette à force de mettre la tête sous l'évier.
        Françoise, dès qu'elle avait un peu bu, s'amollissait, ses yeux se plissaient malicieusement, son visage prenait un rictus de rire permanent et silencieux: on eu dit qu'enfin, elle prenait la vie à la légère. Prenant son amie à parti, elle s'écria:
        -Tu sais que maman a déjà fait la conquête de Pazolle en son entier, enfin , a ce qu'elle dit. Dire que moi, en trois ans , je n'ai jamais su que le maire avait un fils, et le facteur ,une femme qui l'avait quitté. (Elle n'ajouta pas combien ces informations lui paraissaient inutiles.) Le problème, c'est que ma vie privée a du en prendre un coup...n'est-ce pas,maman?
        -Mais non, non!, ma chérie, tu te trompe, je t'assure...enfin...si j'ai parlé de toi, c'est fort discrètement, tu me connais!
Françoise fit une moue de désespoir comique, mais son inquiétude était réelle:
        -Tu as du simplement leur dire que...que je cherchais un mari, non?
        -Oh non..voyons, ..seulement...la vérité, que tu te sentais bien seule, parfois..
        -Maman, je t'avais demandé.. Françoise poussa un soupir d'exaspération, je t'avais demandé d'être discrète à