-Mais
au fait, toi aussi, si je ne m'abuses , tu avais des choses importantes
à me raconter!
Mais Françoise n'était plus si sûre
de ce qu'elle voulait raconter à Nathalie. Ça paraissait tellement
puéril à côté.
-Hum,
je ne sais pas si c'est très intéressant, après ce
que tu viens de m'annoncer..
-C'est
Maurice?
La question abrupte la prit de court,
-Oui...
-C'est bien, c'est pas bien?
C'est racontable?
-Oh!
Ecoutes! Qu'est ce que tu veux dire par là?
Françoise
se sentit rougir. Evidemment, avec Nathalie, ce genre de sous entendus,
elle aurait du s'y attendre, et elle avait horreur des sous entendus.
-Non, pas d'histoires salées.
-Pas encore?
-Bon!
c'est fini? Je ne raconte plus rien, si c'est comme ça...
Mais
Françoise ne put résister, et elle se confia longuement à
son amie, racontant surtout la fameuse soirée qui l'avait laissée
si perplexe.
Elle avait
eu tellement l'impression de s'être dépouillée, mise
à nu devant ce quasi-étranger. Et lui qu'apparemment cela
n'avait aucunement troublé, et qui, à la fin de la soirée,
lui avait dit tout à trac en réponse à sa remarque,
qu'en effet, il était temps d'aller se coucher!
Ce
qu'elle avait ressenti? elle ne le savait même pas réellement.
Lui plaisait-il? A vrai dire, elle ne s'était même pas posé
la question. Elle avait tellement honte surtout de lui en avoir tant dit,...
Oh, c'était affreux, jamais plus elle
ne pourrait lui adresser la parole, elle en mourrait de honte...
En
reparler ainsi lui fit l'effet attendu, cela lui paraissait déjà
moins grave...en effet, qu'avait- elle de si différent des autres,
après tout, son histoire était banale, pas de quoi en faire
un roman. Il l'avait écouté, d'accord. Mais n'était-ce
pas elle qui lui avait déversé tout cela sans se faire prier.
Bon, elle était
un peu pompette, c'est entendu, mais après tout, ce n'était
pas de sa faute, à lui. Et puis, elle n'avait rien dit de si extraordinaire,
allons..
Cela dit,
que fallait-il penser, maintenant, de cet homme ?
Après avoir
fait les questions et les réponses pendant un moment, elle fut interrompu
parNathalie qui s'intéressait surtout à un aspect bien
précis du sujet :
-Alors!,
c'est pas tout ça, tu as eu le temps de le regarder, tu le trouves
baisable, ou pas?!!
-
Voyons!! Nathalie!! Pourquoi toujours cette manière d'aborder les
choses! Je ne suis pas comme toi! Je ne pense pas à "ça"
à chaque fois que je rencontre un monsieur.
-Oh!
Eh! Dit! Honnêtement, si tu regardes le physique, est-ce que ça
ne revient pas un peu au même?
-Et
bien justement, le physique, ça n'est pas si important que ça...
-Ahh! Il est vilain...
-Mais, pas du tout, il est
très bien!! Nathalie, tu es insupportable!! je vais me baigner, tiens!
Pendant ce temps, cherches une autre façon de m'aider!
-Ok,ok...je
fais une petite sieste, les idées me viendront en dormant.
-...
-Françoise, Eh!,
Françoise! Ne vas pas trop loin, je serai obligée d'aller
te chercher!!
Mais Françoise s'éloignait déjà
rapidement, des mèches de ses cheveux trainant derrière elle
comme des franges luisantes et noires.
Il faisait si merveilleusement frais dans ce lac. De temps en temps, ses
jambes battaient dans un courant glacial qui devait remonter du fond invisible.
Sa
tête chauffait, car le soleil était puissant, mais elle répugnait
à la mettre sous l'eau.
De fait, elle avait une manière assez particulière de nager:
son cou, redressé et tendu comme celui d'une tortue, portait sa tête
bien au dessus de la surface opaque. Cela lui donnait une petite note guindée
et très légèrement ridicule.
S'approchant de la rive
opposée, elle aperçut un nid grossier et comme posé
sur l'eau, au milieu des ajoncs, ce devait être celui d'une grèbe
huppée. Elle savait qu'il y en avait dans le coin, mais n'en avais
jamais vu de près.
Tout à coup, un couac de trompette
éclata tout près d'elle, c'était justement l'oiseau,
qui, inquiet pour sa progéniture, montait la garde entre deux plongées.
Françoise, surprise, s'éloigna rapidement. Cette
bête ne serait elle pas capable de l'attaquer? Qui sait, de lui crever
les yeux? Un peu honteuse de l'avoir dérangé, elle fit demi-tour
vers la berge, essayant de calmer sa brasse nerveuse et désordonnée
.
Devant la mine écoeurée de Nathalie, elle sortit
de l'eau, teintée d'une mince pellicule rougeâtre qui s'accrochait
à chaque minuscule poil de son corps, ordinairement invisibles, lui
donnant un aspect de sorcière peu entretenue!
-C'est
tout simplement répugnant! Je me demandes ce qui te pousse à
te plonger dans cette horreur!
-En
tout les cas, ça fait un bien fou, je me sens complètement
détendue, à présent..
-Mmm,
pas moi...
-Allons bon,
qu'est ce qu'il t'arrive, tu n'es plus contente?
-Mais...c'est
pas si simple, je suis contente, et puis en même temps..
-En
même temps, tu regrettes d'avoir mis la machine en route, oh, j'imagine
ce que tu dois éprouver..
Nathalie la regarda avec
surprise,
-Mais oui,
qu'est ce que tu crois, je peux me mettre à ta place, ce n'est pas
difficile ;
Remarques, tu as de la chance , toi , tu réfléchis
après , et au fond, ça vaut beaucoup mieux . Sinon, tu ne
te serais peut-être jamais décidé. ..Moi, il faut toujours
que les choses se passent différemment. Mais je n'y suis pour rien,
déjà toute petite...
Il
y eu un temps de silence frémissant du bruit des insectes.
-Mais
alors, fit Françoise qui reprenait un sujet qui la tracassait...ça
ne marche pas...avec Jacquot?..Tu n'as pas de fourmies dans les jambes,
au moins?
-Ma Françoise!,
je t'adore! Tu voudrais toujours que tout se passe comme il
faut! Mais, la vie n'est pas comme ça, enfin, p as pour moi, tu le
sais bien!
Quand même, c'est drôle: toi qui ne peux rien
faire comme tout le monde, tu t'inquiètes toujours de savoir si chez
moi, rien ne manque, du bonheur conjugal à la cuillère à
confiture. Tu ne trouves pas ça étonnant?
-Mais moi, ...ce n'est pas
la même chose, ma mère te dira...
-Ca
c'est vrai! Aux yeux de ta mère, tu passes vraiment pour un drôle
de numéro... Ah!Ah! ta mère, elle me fait rire..
-Je
sais, elle fait rire tout le monde..on dirait qu'il n'y a que moi qui ne
goûte pas vraiment son genre d'humour.
-Sûrement
parceque c'est souvent toi qui en fait les frais...et puis...cette sorte
de gens sûrs d'eux, ça t'a toujours impressionné, pas
vrai?
Françoise
s'étonnait de l'intuition de son amie. Mais c'était un fait,
elle manquait de confiance en elle. Et les autres, ils avaient toujours
l'air si contents d'eux. Comment faisaient-ils? Elle les voyait, ces
"gens", pressés de se décrire, de se présenter
sur un plateau, pressés de plaire aussi: "Moi, voyez-vous, je
serais du genre...", "C'est comme moi, je suis si..., je suis
très..." et tati et tata, portant haut leurs petites faiblesses
,comme des flambeaux, complaisants, bavards...
Elle
avait l'occasion de côtoyer ce genre là dans les expositions
. Et à chaque fois, c'était comme si l'acheteur potentiel
éprouvait le besoin de lui expliquer qui il était pour choisir
tel ou tel tableau ... Tout leur était prétexte
à se livrer à elle, à travers ses couleurs à
elle, ses sujets à elle: "Voyez-vous, moi, j'aime celui-ci parce
que je suis ceci, cela..."
Elle
pensait réellement mépriser ce genre d'attitude, et pourtant,
comme elle les enviait ,aussi, comme ce devait être bon, et simple,
de parler de son nombril à tout le monde, recherchant la critique
ou l'approbation .
La
tête qu'elle faisait devait être surprenante pour que Nathalie
se mette à rire en la regardant:
-Si
tu te voyais! On dirai que tu es en train de faire un sermon à quelqu'un..
-Oui, exactement, et ce
quelqu'un , c'est moi... A vivre seule, tu sais...il faut se surveiller,
sinon, on finirait par devenir imbuvable..
-Mais
tu l'es déjà!
-Oh!
Nathalie, avec toi, c'est toujours comme ça, tu ne prends rien au
sérieux,..., bon, dis donc, tu ne voulais pas aller chez "Dupond"?
-On marche d'abord
? Qu'on ait au moins l'illusion d'arriver là-bas en ayant fait un
peu d'exercice.
***
Chez
Dupont, les deux amies se livrèrent à une de leur occupation
préférée: un monstrueux gouter fin: du chocolat chaud
et mousseux, des patisseries variées choisies avec délices
parmi la vingtaine de sortes présentées en vitrine..
Françoise
s'éprit particulièrement d'une part de tarte conçue
comme un florentin, plein de nougatine, d'amandes, de noix et de miel, nappée
de chocolat noir.
C'était tout à fait hors de son régime
habituel, mais c'était d'autant meilleur, elle qui mangeait si peu
sucré;
Nathalie, elle, c'était plutôt les pâtes
à choux qui l'attiraient, elle choisit donc en premier lieu une
majestueuse religieuse drapée de son mantelet de chocolat brillant
et lisse. Elle en admira particulièrement l'onctueuse crème
pâtissière, vanillée délicatement , et même,
soupçonna-t-elle, agrémentée d'une larme de Kirsch.
C'est une Françoise
nauséeuse et saoule de paroles que Nathalie déposa un peu
plus tard, chez elle, avec comme ultime recommandation ce conseil en forme
de menace:
-Ne te laisses
pas démonter par la grande asperge!!
C'est en effet ainsi qu'elle
avait décidé, au grand dam de Françoise, de surnommer
Maurice...
Malgré
elle, cela faisait encore rire Françoise lorsqu'elle entra dans sa
maison. Vraiment ! Elle n'avait aucun respect, cette future mère,
mais elle était si drôle , cela valait bien toute l'insolence
du monde!!
En allumant, elle découvrit qu'on avait glissé
un petit mot sous sa porte, cela la surprit tellement qu'elle resta à
le contempler, immobile , tenant encore dans ses bras les fleurs ramassées
dans la forêt, et le sac contenant cette chemise bariolée que
Nathalie l'avait poussé à acheter en sortant du salon de thé.
Elle feignit de
l'ignorer encore quelques instants, posant son sac sur la table de la cuisine,
puis se remplissant un grand verre d'eau fraiche.
Enfin, n'y tenant
plus, elle alla brusquement le ramasser...et si c'était un mot de
Maurice...qui sait...lui déclarant sa flamme en trois mots..Son coeur
battait fort mais en ouvrant le pli, elle reconnut l'écriture de
Tintin Perrault, qui tenait la galerie où elle exposait:
-"Chère
Françoise"
"Désolé
de ne pas t'avoir trouvé, mais comme nous nous promenions dans le
coin...
Voilà, un de nos amis, Paul Enguérand, qui vient
de réamménager sa maison, cherche quelqu'un pour lui faire
une fresque dans le "séjour", sur tout un mur..;Il aime
beaucoup ce que tu fais, et voudrait bien quelquechose dans ces tons là,
il nous a demandé si cela pouvait t'intéresser...Bien sûr,
tu ne l'a jamais fait, mais..nous ,on est sûr que tu en es capable...et
puis, c'est bien payé..alors, passe nous voir bientôt!"
ciao
Monique
et Tintin
Sa
première réaction fut de laisser tomber le papier sans y prêter
plus d'attention. Une fresque! Jamais elle n'avait fait cela! Et qui
plus est, c'était une technique qu'elle ignorait...Quelle drôle
d'idée ils avaient eu de lui proposer ça...mais c'était
gentil à eux d'y avoir pensé...
Tiens,
il fallait qu'elle aille les voir bientôt, elle avait trois ou quatre
toiles pour eux, dont une qui lui plaisait particulièrement.
Pour l'instant, et bien que la soirée ne fit que commencer,
elle n’avait qu’une envie, aller se coucher. Elles étaient rentrées
tard, et elle se sentait complètement exténuée, non
par la sortie, mais par le trop plein de sucreries, et puis elle adorait
se mettre au lit très tôt, avec une pile de vieux journaux,
ou un énorme roman à l'eau de rose, et quelque chose à
grignoter.
Là,
elle se sentait de réels besoins de verdure, de craquant, de frais,
elle emportât donc dans son antre un assortiment de légumes
coupés en morceaux.
***
Le
lendemain, brossant Zoé, elle pensait encore au petit mot, qu'elle
s'était pourtant promis d'oublier . Mais pendant la nuit, cette idée
de fresque était venu l'obséder à plusieurs reprises,
l'empêchant de dormir.
C'est
vrai qu'elle n'en avait jamais fait, mais il entendait probablement par
ce terme, une simple peinture murale, et non le travail très particulier
que cela voulait réellement signifier. Et puis ,il suffirait
de s'en assurer auprès des Perrault.
Non,
ce qui gênait surtout Françoise, c'est qu'il fallait pour ce
genre de travail, s'exposer à l'effectuer chez le commanditaire,
peut-être même en sa présence. Cela devait être
vraiment angoissant, elle qui ne peignait en toute sérénité
qu'entre les quatre murs de son atelier.
D'ailleurs, Monique
et Tintin le savaient bien, comment avaient-ils pu imaginer qu'elle accepterait,
connaissant son infirmité.
Et puis, peindre
sur des formats de 12, de 15, voire de 25 F, ce n'était pas du tout
la même chose que d'investir plusieurs mètres carrés...
Elle continuait à réfléchir à
tout cela en poussant la ponette à travers les chemins. Ayant rompu,
on sait pour quelle occasion, avec son habitude de monter "sans armes",
elle avait maintenant à chaque fois le réflexe d'attraper
une petite branche feuillue pour "motiver" la poussive Zoé.
Elle constatait avec plaisir qu'elle pouvait désormais obtenir
quelques temps d'un petit galop essouflé, mais fort agréable.
Cela pouvait laisser espérer que la grassouillette monture, petit
à petit, retrouverait un semblant de ligne!!
***
-Bon,
parlons sérieusement, si tu es décidée, je te donnes
ses coordonnées, et tu l'appelles de notre part. Tu verras, il est
très sympa.
C'est un ami, je le connais depuis plusieurs années,
on a fait du rugby ensemble, il est kiné. Vas-y, à mon avis,
c'est sans problèmes pour toi. Sinon, tu penses bien que je l'aurais
orienté sur quelqu'un d'autre.
Il
faisait frais dans la galerie située un peu en contre bas de la rue.
C'était une ancienne cave à vin, aux plafonds voutés,
aux sols de carrelages épais et sombres. Plusieurs petites salles
à différents niveaux la composait, pour le plus grand plaisir
des amateurs de "pittoresque" qui parcouraient en cette saison
les rues de la ville.
Mais Françoise s'essuyait le
front, d'un geste mécanique, y passant et repassant le bout de ses
doigts, comme pour le déplisser, tout en fixant les pastels d'un
"collègue" et cela trahissait la nervosité qui l'envahissait,
à ce moment.
-Allez,
Françoise!! quoi!!... C'est une super occasion de travail, c'est
nouveau, et tu t'obstines, là, à te contenter avec tes petits
formats, dans ton petit atelier...bouges, bon sang, bouges!! Tu verras,
ça te plaira, j'en suis sûr! Le plus dur , c'est le premier
pas, allez, je te l'appelle...
-Non!!...je
..je le ferai, promis, je l'appellerai, mais laisses moi encore le temps,...bon...dis
donc, qu'est ce que tu penses de mes derniers..ils te plaisent? tu ne m'as
pas dit...
-Mais tu
sais bien que je les adore, j'adore tout ce que tu fais, simplement , moi,
je vois ce que je vois, tu t'encroutes, Françoise, et ça,
...c'est pas bien..
-Mais..le
dernier...tu l'as regardé?...tu..tu ne le trouves pas..différent?..
Tintin repris la petite toile que Françoise chérissait particulièrement,
...c'est vrai, il n'y avait pas réellement prêté attention,
tant le travail de Françoise était égal, en général,
mais celui-là, oui...il était différent. Déjà
par le sujet . Si la gamme de tons était bien la même, ce qui
l'avait abusé au départ, le sujet, lui, était réellement
autre. D'abord, il ne s'agissait nullement d'une scène de campagne,
ni d'une nature morte, non, c'était...c'était un rêve,
mais un rêve de pleine journée, vibrant de petites touches
martelées, nerveuses, crissantes et grésillantes comme le
bruit des grillons. On y devinait simplement deux silhouettes mais baignées
d'une lumière presqu'aveuglante.
-Ah! Françoise! Alors
je retire ce que j'ai dit. Il y a quelquechose, là, qui n'est plus
de toi telle que je te connais. Tu nous montrerais donc enfin tes faces
cachées?...Ca m'intéresse, ça m'intéresse! Tu
en as fait d'autres, des comme celle là?
-Oh,
des essais. J'ai du mal, tu sais, il faut que je m'habitue..
-Mais
c'est bien ça le problème! Tu es peintre comme, ..comme on
est sabotier, fit Tintin sans se rendre compte qu'il retournait le couteau
dans une plaie que Françoise triturait bien assez comme ça.
"Tu ne te rends pas compte que c'est différent, pour toi,
pour lui, il désignait les pastels, pour elle, il montra les sculptures
de bois lisse...vous n'êtes pas des artisans, bon sang de bois ! Vous
me parlez d'habitudes..il en avait ,Picasso, des habitudes ?
Tintin était de mauvaise foi. Cela lui était bien agréable,
qu'on ait des habitudes..Est-ce qu'il ne s'attendait pas, lui, à
pouvoir accrocher sur ses murs, toujours le même style. C'est bien
comme ça qu'il arrivait à fidéliser les amateurs.
Et ça l'arrangeait
bien de pouvoir dire à ses clients: -"'Je n'ai plus de natures
mortes aux "pommes", mais j'en aurait bientôt", comme
il eut dit: "Je n'ai plus de tripes, mais j'en aurai demain..."
Malgré
tout, Françoise lui pardonnait. Il était galeriste, parce
que son père l'était avant lui...
Oh,
ce n'est pas qu'il n'ai pas de goût. Au contraire, il s'y entendait
même très bien, au fond, même s' il avait plutôt
des façons de représentant de commerce.
D'ailleurs, ça lui permettait de gérer son
affaire avec assez de brio, et sans y rajouter un atelier d'encadrement
, comme beaucoup de ses confrères avaient fini par le faire: il adorait
vendre, et y arrivait bien.
Et puis Françoise aimait chez lui
ses allures de gros chat gourmand, bon-vivant, chaleureux, franc avec ses
amis, parfois trop, se dit-elle . C'était presqu'un plaisir, pour
ses clients de lui acheter quelquechose, et on avait infailliblement l'envie
de revenir.
Monique,
c'était différent, on l'aurait bien plutôt vu en train
de dresser un cheval, ou de mater une meute de chiens, plutôt que
de vendre des tableaux. D'ailleurs,
elle était moins souvent là, et, effectivement, montait à
cheval régulièrement. C'est comme ça que Françoise
et elle avaient fait connaissance.
Elle était petite,
sèche et musclée, avec un mince et triangulaire visage de
gitane, et ses cheveux courts coiffés en arrière. Toujours
vêtue d'amples blouses de toile blanche, immaculées, et de
pantalons serrés, de cette toile épaisse dont on fait les
pantalons de gardians.
On eut été bien
en peine de lui donner un âge précis, elle avait l'air d'une
adolescente, ou d'une petite reine égyptienne, avec ses yeux noirs
et brillants, fendus comme ceux d'un renard. Aussi différente de
son mari qu'il était possible.
Pour le
moment, elle était là, assise sur un départ d'escalier
qui ne menait nulle part, et sur lequel étaient disposées
les sculptures sur bois.
Aussi
immobile que celles-ci, elle observait les deux autres, avec son mince sourire
et ses yeux plissés, sans rien dire.
A
vrai dire, on ne se sentait pas toujours à l'aise avec elle, car
elle parlait peu, et n'avait donc pas de ces conversations d'agréement_
que l'on trouve chez tous les gens sociables_ qui sont comme une poignée
de main ou une embrassade de bienvenue, vous entrainant et vous encourageant.
On ne savait même pas si on la dérangeait on non, parfois.
Et Françoise, qui pourtant la connaissait depuis plus longtemps que
son mari, n'arrivait pas toujours à dépasser cette sensation
de balourdise qu'elle lui faisait éprouver.
Monique
interrompit pourtant la conversation des deux autres d'une seule petite
phrase:
-"C'est
bien, Françoise, ce petit tableau, je l'aime beaucoup..."
Et ce fut tout, mais Françoise se sentit comblée et approuvée
comme une petite fille.
-...Bon,
et bien..en tout cas, merci à tous les deux. Pour le tuyau, je vais
voir, je vais...j'appellerai..votre ami, promis..
-Tiens!
Ne t'en vas pas sans ton chèque !
Tintin lui donna le résultat
de la vente de ses dernières toiles, amputé du pourcentage
habituel...
-Au fait,
ne m'en veux pas mais... tes encadrements... tu devrais les choisir mieux,..plus
originaux. C'est le genre de choses auquelles tu ne fais pas assez attention
. Chez qui les fais-tu? Chez Henri? Non ? Va chez lui, va! Il en fait
de très beaux maintenant, et puis, depuis qu'il s'est marié,
il est devenu beaucoup moins emmerdant, et moins bavard, tu verras, tu le
trouveras changé..
Henri ! L'encadreur situé deux rues
plus loin. Cela lui rappelait des souvenirs mi-figue, mi-raisin: il lui
avait fait ...des propositions,...un peu bizarres...et puis ,elle s'était
aperçu qu'il suivait un traitement, qu'il n'était pas toujours
très lucide,... elle avait cessé d'y aller encadrer ses tableaux,
plutôt déçue d'avoir a constater qu'elle n'était
sans doute pour pas grand chose dans ses curieux exercices de séduction.
Et maintenant, il était marié ! Y avait-il une
normale ? Et elle, était elle anormale ?
Sur la route, elle se remémorait des périodes de son enfance...comme
elle désirait, à l'époque, être pareille aux
autres, mais avec la sensation de ne jamais y parvenir, et de ne pas savoir
pourquoi...
Elle avait pourtant un papa et une maman, comme tout le
monde, qui se disputaient un peu aussi, mais justement, cela était
normal..
D'accord, elle
était fille unique, mais Myriam, sa meilleure amie, aussi, et plusieurs
autres.
Non, ça venait d'elle, elle en était
sûre, depuis le temps qu'elle y réfléchissait...A l'école,
elle les observait ,toutes, comme un petit bétail propre ,aux
nattes bien lisses et bien tirées, regardant la maîtresse.
Et elle , rien à
faire, elle se sentait "autre", spectatrice .
Les
récréations où tout ce petit monde s'assemblait dans
la cour, en courses, en rondes, en jeux d'équipe, elle détestait
ça, ou ça ne lui semblait jamais simple, ni amusant, ou elle
ne comprenait pas vraiment les règles, ou cela l'ennuyait,...alors..au
mieux, on la prenait comme arbitre, sinon, elle marchait dans la cour, ou,
tête baissée sur un livre, elle s'asseyait à la porte
de la classe. Et la maîtresse la trouvait là, au moment d'appeler
tout le monde, et elle haussait un peu les sourcils, ou parfois souriait,
ou lui disait: -"Alors, Françoise, tu n'aimes pas courir?"
Et
ces années de Beaux arts, ...elle sourit avec un rien d'amertume.
Cela non plus n'avait pas été simple. Elle croyait en
y entrant , que chacun devait y avoir sa place, que chacun, par définition,
pouvait y être différent, et réellement soi-même.
Elle n'y avait trouvé qu'une autre forme de troupeaux, aux
étiquette simplement plus étranges, aux rites embarrassés,
auquels, en tout cas, elle ne songeait pas à appartenir.
Cela
ne la rendait pas triste , seulement perplexe, et même un rien dédaigneuse
.
Elle décida,
pour se changer les idées , de passer voir Elias.
Elias
habitait une maisonnette biscornue dans un hameau à quelques
25 kilomètres de Pazolle. A vrai dire, elle n'était
pas vraiment flatteuse pour lui, cette maison...bien qu'il l'habite depuis
cinq ans et plus.
Elle
avait toujours cet air d'aménagement en cours, de "Faites-le-vous-même",
qui peut vite devenir un air d'abandon lorsqu'il se prolonge trop longtemps.
On voyait encore partout des plâtres non lissés, des prises
à nu, des fils électriques traversant les pièces, les
planchers non vernis étaient maculés de taches de peinture
blanche.
Cela
faisait sans doute partie de l'image de l'artiste qu'Elias aimait
à cultiver. Françoise la trouvait un peu artificielle, mais
c'était son point de vue, et elle s'efforçait de n'en rien
laisser paraitre.
Elias
lui-même était parfaitement adapté à ce cadre
: les cheveux moitié propres, frisottés, à la couleur
indéfinie, la figure plissée , des vêtements qui
n'avaient jamais l'air d'avoir été achetés dans un
lieu prévu à cet usage.
Le faisait-il
exprès, de même que ses vêtements et son plancher, il
était lui aussi la plupart du temps, ponctué de taches
de peinture et ne faisait pas du tout, à l'inverse de Françoise,
de grands "Ah!" de surprise et de confusion, en les découvrant
sur ses bras, ses mains, et même son visage.
Malgré
tout, Françoise aimait bien de temps à autre aller discuter
un peu avec lui, ne serait-ce que parcequ'elle le soupçonnait d'avoir
un petit sentiment à son égard, et que cela lui semblait agréable.
Pourtant,
depuis quelques temps, elle avait noté dans son comportement des
changements assez subtils. En effet, Elias, peu à peu, était
passé d'une gentillesse touchante, à une amabilité
beaucoup plus décontractée...Par exemple , il lui envoyait
dorénavant plus souvent des cartes d'invitation à ses vernissages
que de simples cartes postales . Au téléphone, il n'était
plus rare qu'il raccrocha après lui avoir exclusivement parlé
de lui et de sa peinture et omit singulièrement de lui demander
des nouvelles ne serait-ce que de sa santé. Bref, il était
de moins en moins l'ami gentil et attentionné qu'il avait toujours
été pour devenir un tantinet égocentrique...C'était
sans aucun doute agaçant, et ce qui avait un peu poussé
Françoise à aller le voir.
Pour
son anniversaire , en Décembre dernier, il lui avait même offert
un de ses tableaux!
Entre
peintres, c'était assez rare, d'autant plus que Françoise
n'avait jamais poussé d'exclamations de joie devant ses toiles. Elle
y voyait la preuve qu'il commençait à prendre la grosse tête.
Il aurait fallu l'en prévenir, avant qu'il ne soit trop tard, c'était
un service à lui rendre..
Sinon, il allait devenir insupportable!
Depuis
qu'il cultivait le genre "artiste", il ne s'embarrassait guère
plus de toutes ces façons qui font que la vie en société
est à peu près acceptable. Sans doute était-il
maintenant plus de rigueur pour lui d'affecter une certaine nonchalance,
que Françoise ,quand à elle , qualifiait de "sans-gêne"..
Son vieux break , qui avait comme d'habitude l'air de sortir d'une traversée
du désert avec son pare-chocs enfoncé et sa carrosserie maculée
de boue, était là ,bien sagement garée dans les herbes
hautes du "jardin".
Elle
vit en effet surgir Elias , torse-nu, par la porte de l'entrée ,
très basse . Cette maison avait, semble-t-il, été
destinée à des nains.
-Tiens , Fanchon!!
Françoise se crispa légèrement sous le surnom abhorré.
-Bonjour, Elias, je ne te
dérange pas ? Je venais voir un peu ce que tu devenais, et puis pour
te remercier encore de m'avoir ramené, l'autre jour.
-Penses-tu,
c'était normal, entre peintres, il faut s'entraider non? Alors comment
vas-tu depuis l'accident?
-Oh,
beaucoup mieux, je n'ai plus du tout mal aux genoux, et... me ramener la
voiture, c'était vraiment très gentil de ta part!
-N'en
parlons plus, entres donc! iI fait si chaud ... tu bois quelque chose?
-...
-Un
jus de pomme ? Il est tout frais! Et oui, le frigo marche maintenant, épatant
non?
-Ah, alors
d'accord pour un jus de pomme.
-Tu
veux voir ce que j'ai fait ces derniers temps?
Sans
attendre la réponse, Elias l'entraina dans son atelier, qui
lui servait également de cuisine. Il est vrai qu'Elias, sur le plan
alimentaire , faisait partie de ces gens qui ne s'embarrassent guère
de recettes tarabiscotées. Son ordinaire se suffisait de boites de
conserves et de surgelés. Du reste, il était manifeste
qu'une brusque fringale l'avait saisit quelques instants auparavant, car
une boite de raviolis béait au milieu des tubes de peinture, plantée
d'une fourchette.
Françoise se demanda s'il les avait absorbé froids, elle eu
un frisson de dégoût.
-Tu
vois, maintenant, je me lance dans les marines, ça marche très
fort! Celui-ci, justement, c'est un format pour mettre au dessus d'un canapé,
tu vois? Un peu long, comme ça! Je suis sûr de le voir partir
tout de suite au prochain "salon"!
Au
fait, c'est vrai , tu n'y était pas l'autre fois. Je ne t'ai
pas raconté..J'ai très bien vendu!
Il
y avait beaucoup de monde, c'était sympa. Le maire, comme d'habitude,
a fait son petit discours, on a bu un coup de blanc, petite remise des prix.
C'est notre copain, tu sais, l'aquarelliste, qui a raflé le premier
prix et le prix du public. c'était chouette ce qu'il avait amené;
Ce qu'Elias ne précisait pas, c'est qu'il considérait l'aquarelle
comme un art mineur;
Sans
doute parcequ'au poids, les siennes l'emportaient largement avec leurs grosses
épaisseurs d'acrylique. Françoise se mordit la langue pour
se punir de ses mauvaises pensées.
Mais Elias attendait un commentaire:
-Comment trouves-tu..?.
A
l'évidence, il était content de sa nouvelle production, et
de nouveau, Françoise ne put se résoudre à lui avouer
franchement son point de vue, elle émit donc un vague bruit, qui
pouvait passer pour une appréciation fort discrète, mais Elias
ne s'attardait jamais longtemps sur son avis ...
Ce
qui lui importait le plus , c'était de bien vendre. Et il vendait
bien, c'est à dire que le rapport entre le temps passé sur
chaque toile, et le prix qui en était retiré était
intéressant . Rien ne le satisfaisait plus que de pouvoir en
faire plus de deux par jour.
Françoise se demandait
toujours comment il faisait pour ne pas s'écoeurerà
la longue. Il passait ainsi ses journées comme des marathons
pour totaliser sa dizaine de toiles en fin de semaine.
Cela lui donnait un curieux
sentiment. De fierté d'abord, car du coup elle se jugeait plus
"authentique" que lui, ayant besoin d'un certain état d'esprit,
de calme, et d'inspiration, pour peindre. Mais aussi de culpabilité.
En effet, s'il pouvait, lui, travailler à cette cadence, c'est qu'elle
perdait son temps, qu'elle n'en faisait pas assez, bref, qu'elle était
peut-être paresseuse, ce qui l'épouvantait ...
Elle
l'écouta donc patiemment pérorer pendant un moment, se contentant
deci delà, d'une remarque dont, pensait-elle, la subtilité
lui échappait totalement..
Sirotant son jus
de pomme dans un verre en pyrex rendu opaque par les lavages
approximatifs, elle s'offrait l'indigne plaisir ,en regardant les toiles
qu'il lui montrait, de faire son propre commentaire intérieur: "tons
trop communs, surtout ce "corail", qui jurait avec les bleus
sombres, et ces silhouettes, on ne sait pas ce que ça représente,
c'est maladroit! " Ainsi, elle se sentait odieuse mais tout à
fait satisfaite en contre partie de son propre travail.
Elle
se remit en route deux heures plus tard, toute ragaillardie ...
****
Au
même moment, dans une des maisons du village de Pazolles , un jeune
garçon réunissait sur son bureau les lettres découpées
dont il avait besoin. Il s'amusait à en augmenter la grossièreté,
en groupant des lettres de formats différents, de typographies éloignées,
puis put enfin reconstituer le texte manuscrit qui lui servait d'exemple.
Joseph avait en effet pour objectif, à
ce moment, de composer sa deuxième lettre anonyme, mais cette fois
,il s'était imaginé la créer de cette façon,
et non en falsifiant simplement son écriture..
Du
reste, les précautions qu'il prenait étaient tout à
fait inutiles, personne au village ne connaissait son écriture...
Après
avoir collé soigneusement tous les petits morceaux, il se relit,
et se mit à rire doucement.
Joseph
venait à Pazolle chaque été, depuis quelques années,
en fait depuis que sa mère était morte, mais il ne tenait
pas à faire le compte du temps qui s'était écoulé
depuis. Le reste de l'année, il le passait avec son père,
en ville, mais celui-ci préférait le voir, les vacances venues,
"profiter" de la campagne. Il l'envoyait donc chez ses deux soeurs
aînées. Joseph acceptait cet état de choses comme
une fatalité, n'étant pas à même , à quinze
ans , de décider lui même du déroulement de ses vacances.
C'était
un mince garçon, assez brun de peau, aux cheveux noirs et raides,
qui, l'été finit, lui balayaient le cou. Il avait ,malgré
cela, les joues constellées de taches de rousseur, et des yeux verts
pâles. Ce mélange lui donnait une allure bien différente
des autres garçons de Pazolle, aux tête carrées, solides,
souvent un peu gras aux alentours de la puberté, mais qui se transformaient
ensuite en robustes adultes au teint brique.
Ne
tenant en rien à se mêler à cette population qui mettait
par trop en valeur son inaptitude aux travaux agricoles, il se tenait le
plus souvent à l'écart, et ignorait ses congénères
comme il en était ignoré.
Il y avait
dans ce phénomène une autre explication: les deux soeurs qui
l'accueillaient ainsi durant l'été, avaient à elles
deux une solide réputation de commères dans le canton, et
si on feignait de les respecter, il n'en demeurait pas moins que les habitants
un tant soit peu vigilants essayaient le plus possible de les éviter.
On se disait, derrière l'église, qu'il
n'y avait pire langues de vipères que ces deux là: Emelyne
et sa soeur Yvette. Elles s'y entendaient pour vous coller sur le
dos toutes sortes de vilaines histoires toutes droit issues , le plus souvent,
de leurs esprits mesquins et renfermés.
On
craignait donc, que par le truchement du neveu, ne soit transmis quelques
menues informations qui auraient pu mettre à mal l'un ou l'autre
des habitants du village, et comme chacun avait plus ou moins de petits
secrets à garder...
Joseph n'était pas
dupe de cette méfiance que le 6 ,rue des Eglantiers créait
comme une aura nauséabonde , mais cela l'arrangeait plutôt,
il eut détesté faire l'objet de sollicitudes trop appuyées,
vu la récente perte de sa mère.
A
l'inverse de ses deux tantes, il parlait peu, et d'une façon étonnamment
mesurée. A vrai dire, les exemples qu'il avait quotidiennement sous
les yeux l'avaient suffisamment mis en garde pour qu'il surveille ses propos.
Mais il était également extrêmement observateur
et attentif à la vie du village. Il faut dire que cela représentait
l'une des rares occupations à laquelle il pouvait s'adonner au cours
de ses longues journées.
Il avait donc
remarqué la récente apparition de Maurice, et le discret intérêt
que semblait lui vouer la non moins discrète Françoise. Oui,
depuis quinze jours qu'il était arrivé, rien de ce qui s'était
passé entre les deux maisonnettes ne lui avait échappé.
C'est là que l'idée lui était venue...
Françoise,
il la connaissait un peu, il l'aimait bien: elle titillait sa curiosité,
parce que personne, au village, ne pouvait se vanter de bien la connaître,
et puis...comment dire...il avait l'impression qu'ils s'entendraient bien,
tous les deux,...si seulement...ah,si seulement il osait l'aborder mais
c'est qu'il était fichtrement timide aussi...
Il
lui trouvait de l'allure, elle ne ressemblait pas aux autres. Elle ne devait
pas être du style à vous raconter n'importe quoi sur n'importe
qui, comme ses fichues tantes. Celles là...pas moyen de leur
faire confiance, un sourire par devant, une critique par derrière,
des vraies poisons...
Il aurait bien voulu...je ne
sais pas moi..trouver un moyen de...elle devait avoir envie de se trouver
un mari, elle aussi, toutes les femmes le voulaient... et si lui..comment
dire..sans se montrer, pouvait arranger..quelquechose...bref, cette histoire
de lettres , ça l'avait tenté, et puis...rien que pour voir
ce qui arriverait: Il ne se passait pas grand chose dans ce village,
l'été.
La
première avait été pour Maurice, rien de bien difficile
. Il suffisait de se mettre dans la peau d'une amoureuse éperdue.
Il n'avait eu qu'à se plonger dans le courrier du coeur d'un
magasine dont ses tantes étaient friandes, et puis ,être un
tout petit peu plus sobre.
Se mettant à la place de Françoise,
il s'était paré d'un peu plus de dignité, de réserve,
un certain quant-à-soi qui devait, lui semblait-il, lui correspondre.
La deuxième opération , cela avait été
de déposer un petit paquet devant sa porte . En fait, c'était
une voisine qui cherchait depuis longtemps par des moyens inutiles à
se mettre dans les bonnes grâces des deux soeurs, et qui l'avait déposé
le matin même à leur porte.
Mais ce geste,
Joseph en convenait, jamais Françoise ne songerait à l'attribuer
à Maurice...Cétait un petit plaisir gratuit..
Il avait
d'ailleurs attendu, caché derrière la haie, qu'elle le découvre,
mais elle était rentrée si tard, ce jour là, qu'il
avait du quitter les lieux sans l'avoir vu( les repas chez ses tantes étaient
programmés à la minute!)
Et
maintenant cette lettre là. Bon d'accord, cela devenait franchement
peu crédible : qu'un professeur de faculté s'adonne à
de tels enfantillages. Mais au fond, tout cela, c'était pour s'amuser,
on verrait bien..
Il en avait mis peu, parceque ça prenait du
temps ,et il savait que moins on en dit, plus l'imagination travaille...
Il
regardait, assez fier, son ouvrage:
"VOUS
ME TROUBLEZ TANT, QUAND VOUS REVERRAIS-JE?"
Et
c'était signé simplement :M
Il trouvait
ça mystérieux mais aussi poétique, cette expression,
ce "trouble". En tout cas, quand il serait amoureux, lui, c'est
le genre d'expression qu'il utiliserait, ça faisait plus chouette,
plus...romantique..
Il
ne savait pas encore s'il lui enverrait par la poste ou la mettrait directement
dans la boite au lettre. La deuxième méthode lui paraissait
plus adaptée, plus rapide en tout cas.
A
vrai dire, il n'était pas bien sûr que ses manigances aboutiraient
à quelque chose, il ne savait du reste pas non plus s'il désirait
vraiment que "cela" aboutisse.
Au fond, Françoise
, c'était un peu son domaine d'observation privilégié,
et son principal attrait résidait justement dans le fait qu'elle
vive seule. Qu'adviendrait-il, s'ils s'avisaient tous les deux de
vivre ensemble!! Cela serait probablement une catastrophe. En effet s'il
n'avait pas l'impression de commettre d'indiscrétions en lorgnant
les fenêtres de Françoise, il en serait tout autrement s'il
s'agissait d'un couple, cela deviendrait franchement ...inconvenant.
Il
opta finalement pour une expédition directe, ce qui lui évitait
de surcroît de passer par l'indiscret facteur.
Il
était l'heure de dîner maintenant, à entendre les bourdonnements
qui lui parvenaient de la cuisine. Les deux tantes devaient encore pérorer
sur dieu sait qui..
Il attendrait donc la nuit pour se glisser dehors.
Passer
un été avec ses tantes était pour Joseph une épreuve
qu'il avait, à force de volonté, transformé en pari.
On pourrait dire qu'il les utilisait pour se forger une sorte d'armure,
et cette idée lui permettait de se satisfaire finalement de cette
cohabitation forcée.
Les
deux premières années avaient été extrêmement
pénibles, car Joseph, trop jeune encore, et sous le coup brutal et
récent de la disparition de sa mère, était alors un
garçon révolté, ouvertement violent. Ce à quoi
les deux soeurs répondaient par une sorte de tyrannie
hypocrite et domestique, consistant à le nourrir de choses qu'il
abominait, lui faire faire la sieste l'après-midi, lui faire prendre
un bain chaque soir, et surtout ne jamais feindre d'entendre toutes les
horreurs qu'il proférait à leur endroit.
Puis
les vapeurs de l'adolescence venant calmer sa franche révolte, lui
donnant un aspect plus secret et plus ambiguë, il avait appris à
user envers elles d'une façade polie et compassée, un peu
trop silencieuse, s'amusant même parfois à se faire passer
pour un grand benêt maladroit, dont l'air naïf accueillait les
propos médisants des soeurs envers le voisinage avec une feinte crédulité.
Emelyne
et Yvette , touchées par tant d'apparente bonne volonté, s'efforcèrent
alors de le former à leur tournure d'esprit, ainsi qu'à la
technique particulière de la création du ragot. Mais
elles comprirent rapidement qu'un tel garçon était bien trop
gentil et surtout trop peu loquace pour suivre brillamment leur trace. Il
n'était même pas bon à leur rapporter les menus faits
et gestes de la population, trop occupé, semblait-il, à parcourir
la campagne ou à lire..;
Grâce
cette petite comédie quotidienne, Joseph, mis à part
les repas, avait toute liberté de vaquer à droite et à
gauche sans que personne ne lui demande de comptes.
Le
lendemain donc, il alla se poster en face de la porte d'entrée
de Françoise, dissimulé derrière un buisson, à
l'heure où d'ordinaire , celle-ci sortait prendre son courrier.
Elle apparut en effet, vers dix heures, revenant apparemment
d'une promenade avec Zoé, dont elle portait encore de grandes traces
vertes et baveuses sur le dos de sa chemise. Apercevant du courrier dans
la boite, elle s'essuya vivement les mains sur son pantalon pour le
prendre.
Joseph n'aurait pu dire si elle avait
émis un quelconque bruit, il la vit se figer soudain, retourner la
petite enveloppe en tout sens, regarder autour d'elle puis se diriger rapidement
vers la maison...Il se claqua la cuisse de dépit..
-Bon
sang, qu'est-ce qu'ils ont tous à se cacher pour lire mes lettres...
Il
ne s'agissait plus de se dissimuler la vérité, de toute évidence,
cette lettre provenait de Maurice....Oh, elle s'en était bien douté,
à voir comment il l'avait questionné, et depuis, elle
n'avait plus de nouvelle. C'était bien la preuve qu'il n'osait
l'aborder de nouveau...
Aucun doute n'effleurait Françoise
après avoir pris connaissance du contenu de la lettre, ce dont
on peut s'étonner, de la part d'une femme d'ordinaire si perspicace.
Mais que diable, si l'on ne pouvait de temps en temps se
prendre à rêver.
Françoise avait senti ces
derniers temps que quelque chose devait se passer dans sa vie, ne
fallait-il pas voir aujourd'hui la réponse à cette intuition?
Bien sûr, Maurice n'était pas un homme si
remarquable. Et puisqu'il s'offrait à elle si ingénument,
il paraissait tout à coup nettement moins séduisant. D'abord,
il était si maigre, et..ne perdait-il pas légèrement
ses cheveux ? Il fallait voir aussi, avec le temps, si son caractère
présentait suffisamment de points communs avec le sien, ce qui était
loin d'être prouvé...
Ce qu'il y avait
de sûr, c'est qu'il ne fallait en aucun cas lui donner l'impression
d'une conquête trop rapide, non...elle veillerait à lui montrer
que...bien sûr, elle avait apprécié son message, mais...qu'il
lui fallait...y réfléchir, c'est cela, y réfléchir.
Après tout, elle tenait tant
à sa tranquillité, elle était parvenue avec tant de
brio à se construire une vie pleine d'agréements...Il ne fallait
pas qu'il vienne lui bousculer sa vie comme un coup de sirocco, allons !
C'eut été trop facile...
Il
ne fallait pas qu'il s'attende à ce qu'elle lui tombe dans les bras.
L'esprit infiniment romanesque de Françoise s'enfiévrait,
à la pensée d'être soudain l'objet d'une quelconque
passion apparemment amoureuse.
Elle
se décida donc, et contre toute attente, à téléphoner
aussitôt à ce ...ce quoi déjà, ah oui, kiné,
qui désirait si ardemment, apparemment, qu'elle vint peindre chez
lui l'un de ses murs.
Lorsque,
quelques temps plus tard, et bien des crampes, Joseph vit sortir du jardin
la 4l de Françoise, il pensa immédiatement qu'elle allait
chez Maurice. Il en fut à la fois stupéfait et un peu triste,
jamais il ne s'était imaginé qu'une femme telle que celle-ci
agirait sous le coup d'une émotion, et irait se jeter dans les bras
d'un quasi inconnu.
Néanmoins, il établit
son programme de l'après-midi en fonction de ce nouvel évènement,
décidant que dans le moment présent ,il serait fort indiscret
d'aller roder aux alentours des "Jonquilles", la fermette de Maurice.
Il se résigna donc à quitter les lieux, un peu
triste, après tout , du tour que prenait les évènements.
Très
énervée, Françoise fit caler sa voiture devant
la vieille maison . Elle admira
sans s'en rendre vraiment
compte l'architecture du lieu. Ses pensées étaient brouillées.
Ce ...kiné avait
du goût, sans doute..Allons, elle devait rassembler son courage, et
puis, quoi, y aller, après tout, que craignait-elle ?
Comme
elle l'appréhendait , sa nervosité lui fit accumuler les maladresses.
Elle l'aperçut
sur le perron au moment où, sortant de la voiture, elle se cogna
la tête sur le montant de la portière . Puis elle dut
s'y reprendre à trois fois pour la fermer correctement , elle trébucha
ensuite sur le gravier. Ses jambes étaient en coton, sa cervelle
,une bouillie informe.
-Je
suis ravi que vous vous soyez décidée à venir..Madame
Gallien. J'avais peur que vous renonciez , les Perrault m'avaient prévenus,
que vous étiez assez sauvage !
Françoise les
maudit en passant.
- Oh, vous savez, Ils racontent
n'importe quoi ! Pour eux, un artiste est forcément associal! C'est
une manie de galeriste , peut-être un argument de vente!
Cette
tirade la laissa essouflée, regardant ses pieds, n'osant pas bouger.
Elle ne l'avait toujours pas vraiment regardé en face.
Il y eut
un petit silence, et Françoise se décida à lever les
yeux sur son interlocuteur .
Il la regardait sans dire un
mot, l'air amusé, mais..gentiment amusé. Non il ne se moquait
pas d'elle. Quelle idée ridicule !
Prise au jeu, elle ne dit
rien non plus, et , enhardie, se mit à le détailler:
Il
était grand, peut-être plus que Maurice, mais c'était
difficile à dire, il était...plus costaud ! Oui, c'est cela,
il avait l'air solide, avec une tête un peu carrée et des cheveux
très courts..
-Mais, nous n'allons pas rester
plantés là! Venez, je vais vous présenter la maison.
Il était en jean's. Décidément, cete mode,
enfin..ça ne lui allait pas mal.
Françoise le suivait,
admirant les épaules denses, la nuque brune.
Son cerveau bouillonnait
d'idées confuses, Maurice était loin, relégué
aux oubliettes. Elle avait l'impression d'être dans un roman !
-Voilà
la pièce, c'est ici que je voudrais avoir quelque chose, j'ai quelques
idées mais...Je vous laisse d'abord regarder.
Ils se trouvaient
dans une vaste pièce carrelée, toute nue, qui faisait un bruit
de cathédrale.
Sur
tout un pan du mur , il avait fait mettre une grande baie vitrée,
mais la lumière était assourdie par une masse d'arbres et
d'arbustes qui lui faisait écran.
Françoise se tenait
là, toute étourdie . il fallait qu'elle se remette rapidement
en tête qu'elle était là en professionnelle.
Extérieurement,
il lui semblait qu'elle faisait très maîtresse d'elle-même.
Elle tentait d' oublier son arrivée quelque peu maladroite.
Elle arpentait la pièce, sans accorder un regard au maître
des lieux, scrutant les murs, essayant de deviner ce qu'il était
en train de faire, il la regardait peut-être. De quoi avait-elle l'air
de dos?
Avait-elle eu
raison de choisir une de ses robes dites "ethniques" , avec des
motifs floraux , est-ce que ça ne faisait pas trop nostalgie des
années 68.
Enfin,
elle se retourna vers lui: -C'est une très belle pièce, mais
il faudrait que vous me disiez un peu ce que vous voulez..
-Bien
sûr, je comprend, j’ai quelques idées. Venez! Nous allons
en discuter ensemble, sur la terrasse, que désirez vous boire ? Un
scotch?
Un scotch ?
s'interrogea Françoise avec consternation . Est-ce que ce n'était
pas une sorte de whisky? Un truc tellement fort qu'il risquait de
la voir s'étrangler et devenir écarlate.. Il ne valait peut-être
mieux pas.
-Euh..non...enfin,
je veux dire...j'ai peur que ce soit..
-Trop
fort? Allons allons, les peintres boivent sec, non? En fin, j'ai aussi du
punch..
-C'est
ça, un punch, répéta-t-elle en appuyant sur le "tch",
ce sera très bien.
Un petit moment de silence passa...
-Vous
la trouver comment?
-Excusez-moi?!!
De quoi voulait-il bien parler, ah oui, sans doute de sa maison
-Euh,
très jolie, vraiment très jolie,je pense qu..
-..Oui,
évidemment, comme tout le monde!
-Pardon?
Ça commençait bien.. Drôle de type quand même..
Qu'est-ce qui lui prenait?
-Vous
comprenez, chaque fois que quelqu'un vient dans cette maison, c'est la même
chose, je vois bien qu'ils tombent sous le charme...et vous ne pouvez pas
savoir à quel point ça m'horripile.
Françoise ne sut
que dire. Elle ne pouvait quand même pas lui annoncer ,là,
de but en blanc,quelle sentait qu'il était l'homme de sa vie, que
bien sûr, sa maison lui plaisait également, mais que dans une
niche, dans un F2 en pleine ville, elle l'aurait suivit. Et puis ,
serait-ce vraiment honnête de sa part, tout de même, elle, en
appartement , peut-être pas.
-C'est
que..vous me prenez au dépourvu, bien sûr, je la trouve pleine
de charme, mais...comment dire, je.., ce n'est pas cela qui me vient à
l'esprit en ce moment..
Non, elle ne pouvait pas aller plus loin, elle
serait morte de honte s'il devinait..
-Vous
me soulagez, c'est vrai, vous ne me faites pas le coup d'être complètement
"emballée". C'est ce qu'une amie m'a déclaré
la dernière fois. Elle était tellement admirative de la maison
qu'elle m'a complètement oublié .
Françoise ne
put se retenir de froncer les sourcils à la mention de l'amie. Etait-ce
une allusion volontaire, pour la prévenir , pour mettre les points
sur les "i" dès le départ. Françoise fixait
le fond de son verre en se mordillant les lèvres. Non, mais qu'est-ce
qu'il croyait, qu'elle était venue pour lui?
-Excusez-moi,
vous m'avez demandé de venir au sujet de votre mur.
Il commençait
à l'agacer sérieusement, elle n'était pas là
pour écouter ses élucubrations, elle avait autre chose à
faire.
-Pardon,
c'est à moi de m'excuser, je me conduis comme un idiot. Je vous fait
perdre votre temps..
Oui,
j'ai une idée assez précise de ce que je voudrais sur ce mur.
Maintenant, vous allez me dire si c'est réalisable.
Voilà,
j'ai toujours rêvé d'avoir une maison en surplomb, en haut
d'une colline, ou d'une falaise, enfin vous voyez.. Or la mienne est presque
dans un creux, ça me gène beaucoup...
Serait-il
possible d'imaginer une sorte de véranda, en trompe l'oeil, donnant
sur un paysage lointain, situé en contre-bas...Dans les ocres, bruns
foncés, bleux pour la véranda, et des tons très lumineux,
très pâles pour le lointain? Je vois assez bien ce que je veux,
je ne sais pas si vous comprenez?
Elle voyait très bien, il parlait,
regardant au dessus d'elle, dans le vague, avec une sorte d'expression rêveuse,
il avait vraiment de très beaux yeux, gris verts..
-Oui,
je crois comprendre ce que vous voulez dire..mais, ça ne va pas être
simple. C'est que, je ne fais pas vraiment un travail très réaliste.
Je veux dire, pas au sens figuratif, précis, léché..
Il l'a regardait admirablement gentiment:
-C'est
tout à fait ce que j'aimerais. Vous savez, je ne vous ai pas choisi
par hasard..
-Ah,
oui?
Françoise sentit un frisson lui parcourir l'échine,mais
non, qu'est ce qu'elle allait imaginer..
-C'est
très aimable à vous d'apprécier ce que je fais.
***
Elle
entendit comme venant de très loin sa portière claquer, sa
voiture démarrer, ses oreilles bourdonnaient . Elle conduisait comme
un automate en perdition et manqua de peu le portail en fer forgé.
****
*** *** *** ***
-Madame!...Madame....MADAME!!!!
Françoise sortit le nez de sa tasse de thé. Apparemment quelqu'un
l'appelait , et avec une certaine insistance.
Elle trouva sur
le pas de sa porte un jeune garçon, l'air infiniment malheureux,
qui se tenait sans mot dire.
-Et
bien...Oui? qu'y a t-il? Quelqu'un est malade chez toi? Tu t'es blessé?
Dis moi? Que se passe-t-il?
Elle ne pouvait cacher son impatience, le
pauvre, il n'y était pour rien. Elle le fit entrer et s'assoir,
puis lui servit un bol de thé, en attendant qu'il veuille bien parler.
-Je
ne te connais pas, toi! Tu es du village?
-...Alors,
comme ça...vous y êtes allée?
Françoise était
interloquée, d’où sortait ce garçon ? Il y avait peut-être
un établissement spécialisé dans les environs, il s'était
sauvé. Il fallait prévenir la gendarmerie..
-Pardon?
Allée où? Tu me connais?
-Bien
sûr que je vous connais, depuis le temps que je vous surv...que je
viens ici en vacances. Vous savez, c'est moi qui vous l'ai envoyé..
-Mais
quoi?
C'était agaçant à la fin, ça devait
être un pari qu'il avait fait avec des copains..
-Bon,
c'est fini, les énigmes ? Si tu m'expliquais les choses calmement
, que je m'y retrouve.
-Ben
, le message, la lettre quoi! C'est moi! Mais c'était dans une bonne
intention. C'est vrai! Mais je pensais pas que vous iriez si vite, et ...quoi,
ça m'embêtait ,finalement.. Tout ça , c'est du vent!
C'est moi qui l'ai inventé,...Je voulais..
Françoise
s'assit, et réfléchit posément.
Au bout d'un moment,
elle le regarda qui sirotait son thé avec un air appliqué.
-Ainsi
c'est toi qui t'amuses à envoyer des lettres anonymes... Et
tout d'un coup, elle éclata de rire, et elle qui avait cru ...Maurice,
évidemment, ce n'était pas du tout son genre, heureusement
qu'elle...
-Mais
dis donc! Tu ne vas pas me dire que tu lui en a envoyé une à
lui aussi!
Joseph, malgré son embarras , sourit intérieurement.
Ainsi, elle savait qu'il s'agissait de Maurice! Après tout, il n'avait
signé que d'un M, elle avouait donc...
-Si,
une aussi.
-Ah
non, merde alors!
Le fait que Françoise jure était exceptionnel
.La dernière fois que ça lui était arrivé, c'était
au moment ou elle avait vu déboucher le tracteur,lors de l'accident.
-Et
moi, dans cette histoire, tu y a pensé? C'est complètement
ridicule, comme situation! De quand elles datent , ces lettres ?
Tu te rends compte si ce
Maurice, là, s'imagine des choses ! Ce..c'est, enfin, voyons!
Françoise était sincèrement alarmée. Si elle
avait imaginé certaines choses, elle n'osait même as penser
que Maurice ait pu, à son tour...
"Tu
mériterais, ....tu mériterais que je t'emmène
à la gendarmerie, tiens!
Joseph, extrêmement inquiet,
sentit des larmes lui monter aux yeux. Quelle horreur, pleurer devant un
femme, et celle là , qui plus est !
Cela ne faisait absolument
pas l'affaire de Françoise, cette histoire, elle qui voulait avoir
l'air tellement indifférente, et puis, il n'était absolument
pas certain qu'elle le trouve encore à son goût depuis...les
derniers évènements.
Maurice
devait en faire des gorges chaudes ! Il devait s'en rouler par terre de
rire, c'était un coup à l'obliger à quitter le village..
Elle ne s'était pas aperçu qu'elle avait mis la tête
dans les mains . Joseph, désemparé, s'était approché
d'elle, et lui avait posé la main sur l'épaule, prêt
à fuir tout de même si elle devenait menaçante.
-Vous
savez, c'est comme pour vous. Elle n'était pas signée, même
pas du tout. je n'ai même pas mis d'initiale . C'est impossible
qu'il puisse deviner quoi que ce soit ...à moins que vous ne lui
ayez donné d'autres signes..
-Ah
ça alors! Des signes ! Tu m'as l'air d'un drôle de gamin, toi!
Des signes! Je me demande où tu es allé cherché tout
ça!
Françoise , largement soulagée,
commençait à trouver drôle cette intervention intempestive
dans sa vie privée. Ainsi, c'était ça un adolescent,
à notre époque..
-Bon,
maintenant , expliques moi? Qu'est ce qui t'as pris tout à l'heure
, pour surgir comme ça chez moi, avec un air de chien battu? Tu peux
au moins m'expliquer ça, non?
Joseph , lui aussi plus à
l'aise dans ses baskets, s'empressa. Il lui raconta qu'il avait cru un moment,
la voyant partir précipitemment après le message, qu'elle
allait voir Maurice. Enfin, il pensait que "ça y était
", quoi..
-Que
"ça y était" quoi? demanda Françoise d'un
ton menaçant. "Est-ce que tu es en âge
de te préoccuper de la vie sentimentale de tes voisins, qui plus
est de t'en charger?
Et d'abord, qui es tu? J'aurais dû commencer
par ça. Je ne t'ai jamais aperçu au village. Tu es là
pour les vacances, qui sont tes parents ?
L'ayant renseigné,
il dû également avouer pourquoi il avait cherché à
provoquer un lien entre les deux célibataires.
Mise au courant, Françoise
fondit, c'était bien la première fois qu'on lui prouvait son
attachement de cette manière. Aussi, elle regarda plus attentivement
ce jeune homme au look austère qui se prenait pour Cupidon.
-Dis
moi Joseph, tu sais ce que nous allons faire...
Joseph se redressa,
l'air grave, ça y est , elle allait le livrer à la police,
sa vie était finie...
-Nous
allons essayer de faire plus ample connaissance, qu'en pense mon agence
matrimoniale attitrée?
-Moi...vous
voulez dire, qu'on pourrait .., que vous..., vrai?, Vous ne m'en voulez
pas? Génial, génial génial, super, ça c'est
du tonnerre!!
Pour un peu, il lui aurait sauté au cou, mais...bon,
ils étaient entre adultes, quoi, un minimum de discrétion
s'imposait..
Mais Françoise redevint sérieuse:
-Bon,
et qu'est ce qu'on va faire maintenant, pour réparer tes bêtises.
Tu serais prêt à aller voir Monsieur..., bref, Maurice, pour
lui raconter ? Bien entendu ,sans me mentionner, c'est parfaitement inutile,
mais au moins qu'il ne s'imagine pas être l'heureux élu d'une
inconnue, le pauvre.
-Mais
pourquoi, si justement ! Ça doit être agréable, de recevoir
une lettre , comme ça. Moi, je lui laisserais ses illusions, pas
vous?
Pourvu qu'elle dise oui, pourvu qu'elle dise oui, je serai mort
de honte si je dois aller voir ce type là, et puis , on ne sait jamais,
il pourrait devenir aggressif,..la déception, tout ça..
-Mais,
alors, ...vous ne voulez pas de lui? Moi qui croyais que, tout à
l'heure, vous..enfin, vous reveniez de chez lui.
Présentée
de cette façon, cela devenait presque ridicule, cette possible idylle
qu'elle s'était pourtant imaginé il y a peu. Elle s'empressa
de détromper Joseph. Et puis, ne venait-elle pas de rencontrer l'homme
de sa vie? Et cela, il n'y avait nul besoin d'en parler.
-Tu
sais,...Joseph, lorsque quelqu'un vit seul, ce n'est pas nécessairement
par obligation . On peut préférer la solitude. Vivre à
deux demande des concessions . Mais je ne dis surtout pas ça
pour toi. Chacun a son caractère, on a pas tous envie de a même
chose, tu ne crois pas ? J'imagine que toi, quand tu seras plus
grand, tu auras envie d'avoir une famille, des enfants...
Alors, Joseph ne voyait
pas du tout le rapport, lui, c'était différent, il ne se marierait
jamais.
-Mais
enfin, Madame, si vous ne vous mariez jamais, vous n'aurez pas d'enfants,
et ça , ce n'est pas naturel! Les femmes sont faites pour avoir
des enfants, non?
-Alors
là mon pauvre, tu retardes complètement, maintenant, ça
n'est plus du tout obligatoire. Bon, là n'est pas la question. Fais
moi le plaisir, à l'avenir, si tu tiens à ce que nous restions
amis, de ne pas te mêler de ma vie sentimentale. A
part ça, tu peux venir me voir quand tu veux. En ce qui concerne..Maurice,
laissons lui ses illusions, puisque tu y tiens. Tu as peut-être raison
, après tout. Allez, maintenant, files, j'ai des tas de choses à
faire.
-Est-ce-que...,j'aimerais
bien..., j'ai tellement envie d'aller caresser votre cheval, je n'ai jamais
osé, ...je peux?
-Mais
bien-sûr, elle sera ravie, elle n'a pas beaucoup de compagnie, tu
sais. Ce n'est pas un cheval, c'est un poney, plus exactement, c'est
zoé et ...elle ne mord pas.
*** ****
-Non,non,
non! Je vous remercie ,mais ce n'est vraiment pas la peine!
-Mais
voyons, Françoise, réfléchissez, comment allez
vous faire? Il faudra bien que quelqu'un passe voir vos animaux, vous n'allez
pas demander au facteur ,tout de même!
-Je
vous dis que ça ira très bien, et puis....vous..vous ne la
connaissez pas , ça ne marcherait pas. Vous savez, elle a son petit
caractère, hein, il faut savoir la prendre...
Quelques semaines
avaient passé, Maurice et Françoise étaient devenus
...oh, pas amis à proprement parler, disons, familiers. En effet,
le premier, peu farouche, avait bientôt réussi à convaincre
la seconde de ballades en commun, certains soirs , sur le dos de leurs bêtes
respectives.
Mais
là, Françoise se tenait ,crispée, près de la
barrière en bois de sa prairie, agaçant sa ponnette de la
main.
Elle avait décidé,
contre toute attente, d'exécuter la fresque demandée chez
l'"homme de sa vie", cela sans l'avoir revu, après un bref
coup de fil: Il y a des jours où il faut savoir prendre le taureau
par les cornes...
Ensuite, comme dans un rêve, il lui avait proposé
, pour lui faciliter la tâche, de l'héberger le temps de l'exécution."
ainsi, avait-il ajouté, elle serait dans l'ambiance de la maison".
Mais...pourquoi pas! Et allez donc, pendant qu'on y était!...Françoise
,lorsqu'elle y songeait , en avait des frissons de plaisir et d'angoisse.
Mais...de
là à laisser Zoé aux mains inévitablement inexpertes
d'un quasi inconnu, il y avait un gouffre. Il était étonnant
de voir avec quelle rapidité Françoise avait oublié
les qualités qu'elle prêtait au début à
son voisin, en particulier, celle de bon "soigneur" !
Et
puis elle avait déjà songé à quelqu'un d'autre
pour cette précieuse mission, un être tout à fait digne
de confiance: Joseph...
Joseph,
quelle découverte !...Pour tout dire, il y a parfois des moments
ou tout se précipite. La découverte de ce garçon était
une véritable révélation. Comment avait-elle
pu ne jamais vraiment désirer d'enfants. Quand on le connaissait
lui, cela paraissait absurde, il était si...
Il était
si attendrissant lorsqu'il lui avait avoué qu'il l'admirait, qu'il
la trouvait mystérieuse, comme une vraie artiste.
Depuis
plusieurs jours, il venait la voir régulièrement , se soustrayant
facilement à la surveillance peu perspicace de ses tantes.
Si
peu loquace en général, il était intarrissable chez
elle, discourant sur tout, montrant son intense esprit d'observation, et
une emphase toute adolescente.
Il révélait sans
le vouloir ses naïvetés, en phrases définitives. Il avait
des opinions sur tout, un savoir en dentelle mais qui couvrait le monde
. Et en cela, Françoise, dont l'univers restait par sa volonté
si restreind, l'admirait, l'enviait même, pour la première
fois.
En échange de cette animation, de cette fraîcheur qu'il lui
apportait , elle l'initiait à l'équitation, enfin...c'est
un grand mot, elle lui apprenait à faire connaissance avec Zoé..Ce
qui n'est pas tout à fait la même chose.
Lui,
avec sa prudence naturelle, avait abordé le sujet avec beaucoup de
respect ce qui était tout à fait du goût des deux autres
, et comme il l'avait fait avec Françoise, il faisait la cour à
la ponette par un bavardage incessant.
Pour
vaincre ses craintes , il ne cessait de lui expliquer toutes les opérations
que Françoise venait de lui apprendre : Curage de pied, brossage,
démêlage du crin , ensuite seller, etc...Les oreilles de l'animal
interloqué s'agitaient en tout sens, mais au moins, attentive, elle
ne bougeait point.
Lorsqu'il avait fallu enfin monter
réellement , il avait de sa manière très personnelle,
continué à ébahir tout le monde : Il était là
haut comme un prince sur un chameau, le cou très droit, les mains
très hautes et semblant tenir la traîne d'une robe, il dissimulait
sa frayeur sous un air compassé, et des gestes de danseur.
La
ponette , subjuguée par tant de délicatesse, avançait
à petits pas , tournait docilement en pointant le nez dans la direction
où lui amenait le geste grandiloquent du garçon, comme si
elle avait été au bout d'un hameçon. Françoise
était ravie.
Comment ,dans ces conditions pouvait
elle songer à confier Zoé à Maurice, c'était
ridicule.
-"C'est ridicule!"
-Comment?
Qu'est ce qui est ridicule?
_Vous confier Zoé..
-Je vous remercie! C'est agréable!, Je vous proposais
cela pour vous rendre service, maintenant, vous faites comme bon vous semble...
Françoise,
ne semblant pas voir qu'elle avait vexé son interlocuteur, prit un
air pensif:
-Je
ne vous ai pas encore parlé de Joseph? Un jeune et charmant garçon
du village, ou plus exactement qui passe l'été ici, sa mère
est morte depuis trois ou quatre ans , je crois. Il connait très
bien Zoé, il s'en occupera parfaitement, j'en suis sûre. C'est
un garçon merveilleux!
Ayant ainsi martyrisé
sereinement l'amour propre de Maurice, qui ne savait plus que dire, elle
lui proposa de rester dîner..
Maurice
tombait de haut. Par ses premières approches, il s'était
fait une idée de Françoise beaucoup plus énigmatique
et romantique qu'elle n'était assurément. Ne venait-elle pas
de l'envoyer balader purement et simplement, alors qu'il lui offrait son
temps, son aide, son expérience, enfin...Il refusa raidement l'invitation.
Tout en ressanglant Ulysse, il ruminait ses tristes pensées, pendant
que Françoise lui faisait un joyeux signe d'adieu en s'éloignant
déjà.
Le fameux Joseph venait d'arriver. Pff, c'était
donc ça , ce jeune garçon dont elle s'était entichée,
il lui faisait l'effet d'un jeune voyou, avec ses cheveux longs, et cette
façon qu'il avait eu de le regarder des pieds à la tête.
Oui...Tout cela était bien décevant. Enfin, il y avait Ulysse,
brave bête. Il se hissa péniblement sur le grand cheval bai,
qui pour montrer sa désaprobation, fit quelques pas dans les
branches de pommier.
-Aïe,
sâle bête! Tu ne vas pas t'y mettre aussi.
Il lui envoya
rageusement un coup de talon dans les flancs.
-Tu
vois, ce que je disais! Tu feras beaucoup mieux l'affaire que Maurice, il
vient de brutaliser son pauvre Ulysse sous mes yeux! Quand je pense que
j'avais honte de ma brave Zoé, au début. Pas assez propre,
pas assez belle! Au moins, moi, je ne lui donnes pas de coup de pieds!
-Peut-être que vous
exagérez un tout petit peu,il lui a juste donné un coup de
talon! Et c'est vous même qui m'avez dit qu'on faisait comme ça
pour faire avancer un cheval!
Françoise regarda de nouveau s'en
aller le couple dégingandé, et haussa les épaules,
pauvre Maurice, tout seul. Elle aurait peut-être du insister pour
qu'il reste.
-Oh et
puis non, on est bien mieux entre nous, hein Joseph!
Celui-ci sourit,
enchanté, sans comprendre tout à fait le fil de l'histoire.
Il avait obtenu de ses tantes la permission de manger chez Françoise.
Elles étaient ravies: C'était enfin le moyen d'en connaitre
un peu plus sur cette femme...Du moins le croyaient-elles. Parceque pour
l'instant, toutes les informations apportées par Joseph étaient
totalement fausses, et sorties de leur imagination à tous les deux.
Joseph s'était mis en tête de
fabriquer un faux passé à Françoise ,avec son accord
.
C'était un moyen comme un autre de satisfaire à la
curiosité générale sans trahir la moindre bribe de
la vie de Françoise. Les habitants de Pazolle étaient
contents, lui faisait des bonjours enthousiastes. N'était-elle pas
une ancienne actrice très connue qui désirait garder l'anonymat
depuis que les papparazzis avaient transformé sa vie en enfer!!!
Le
fait qu'elle ne quitte que très rarement les lieux ne les chiffonnaient
guère. Cela cadrait tout à fait avec son passé prestigieux.
On n'entendait que des histoire analogues dans les journaux.
Joseph
se régalait de nourrir enfin ses tantes de potins, qui comblées
d'aise, le chouchoutait comme elles ne l'avaient jamais fait.
Et
entre Françoise et lui, c'étaient de bonnes parties
de rigolade. Comme quoi, on peut aimer la solitude, et se plaire en bonne
compagnie.
Mais Joseph était désolé, il s'entendait
si bien avec sa nouvelle amie, et il fallait déjà qu'elle
s'en aille. Une semaine! Et ensuite il devrait assez vite retourner chez
son père, pour la rentrée des classes. La vie n'était
pas drôle parfois. Parceque bien-sûr, il était très
fier qu'elle lui confie ses animaux, mais il aurait bien préféré
qu'elle reste, elle. Il allait drôlement s'ennuyer maintenant.
-Ne fait pas cette tête,
on dirait que tu a avalé un cancrelat! Tiens, tu veux un peu de germes
de blé?
-Non,
non merci...C'était très bon..Je pensais juste que c'était
dommage que vous partiez demain. Après, on ne se reverra plus beaucoup
avant. que je parte..
-Ne
te fais pas de soucis, on se débrouillera. Et puis, tu rentres au
lycée, c'est important. Est-ce que tu sais ce que tu veux faire ,
plus tard ?
-Oui, oui,
maintenant , je crois que je sais. C'est nos histoires qui m'ont donné
l'idée. Je crois que j'aimerais bien être ...comment dire,
reporter, c'est ça? C'est à dire, allez voir les gens, les
écouter et puis raconter leur vie . Vous voyez?
-Oui,
je vois, c'est une belle idée, et tu as la langue bien pendue,
ça pourrait te convenir, en effet.
En
attendant, finis moi ce gâteau de soja, et on ira voir Zoé,
pour ta dernière leçon! Parce qu'attention: demain,
tu vas être seul pour la monter! De toutes façons,
je te conseille de rester dans la prairie tant que je ne suis pas là.
S'il arrivait quelque chose, tu te rends compte ? Ton père ne voudrait
plus que tu mettes les pieds chez moi.
Le garçon en 15 jours,
avait fait des progrès, du moins autant que Zoé pouvait le
permettre. Il avait appris à se maintenir correctement au trot, il
arrivait parfois à la mettre au galop, mais pour l'instant elle ne
restait pas plus d'une dizaine de foulées. En tout cas elle se laissait
très bien diriger par le jeune garçon.
Et puis dans la
petite prairie, ce n'était vraiment pas facile. Il y avait des trous,
des bosses, des branches basses, d'autres qui étaient tombées
à terre et devant les quelles la ponette s'arrêtait carrément.
Mais enfin, Françoise était satisfaite: il adorait brosser
et peigner la ponette, lui curait soigneusement les pieds, savait comment
la nourrir, et rajouter aux granulés des petits compléments
pour lui faire plaisir, des quatrtiers de pomme, des morceaux de pain
sec.
Il savait penser aux petites choses auquelles on ne
pense pas : débarrasser l'abreuvoir des herbes et des feuilles qui
s'y déposaient , oter les crottins, s'il y en avaient vraiment
trop au même endroit, etc...sans oublier les autres animaux: Aliénor
lui faisait une entière confiance, et Gribiche ... Gribiche ne disait
rien comme à son habitude, mais ne rentrait pas la tête quand
il arrivait. C'était bon signe.
Bref tout allait pour le
mieux, et Françoise remerciait le destin d'avoir groupé toutes
ces rencontres afin de lui faciliter la vie.
N'ayant
pas l'habitude de se laisser aller à s'attacher aux gens, en tout
cas pas si vite, elle était un peu déstabilisée par
sa rencontre avec Joseph.
C'est
comme si elle avait réuni les qualités qu'elle aimait chez
quelqu'un, et que d'un coup de baguette magique, "on" lui avait
fait cadeau de ce jeune ami, sincère, loyal, posé et curieux
à la fois, un peu ironique ou même presque désabusé
parfois, très naïf à d'autres moments. Avec ça,
un visage très intéressant qu'elle aurait bien songé
à dessiner si elle ne redoutait pas de le rater complètement.
Et elle avait son orgueil, elle préferait qu'il continue à
l'admirer.
Elle pouvait donc songer à partir tranquille, dès
demain. C'était très excitant comme situation, et pour une
fois, elle se disait qu'il fallait foncer. Un homme l'attendait, peut-être
pas pour la vie. Non, pour une semaine , et plus, si cela ne suffisait
pas .
Dès
que Joseph fut parti, elle commença à réunir le matériel
qu'elle devait emporter, et les esquisses préparatoires qu'elle avait
fait en attendant.
Il faudrait probablement qu'elle aille en ville
pour acheter ce qu'elle n'avait pas l'habitude d'utiliser: des rouleaux,
d'immenses brosses qui lui permettrait de peindre à distance de façon
à englober du regard la plus grande partie possible du paysage à
réaliser. Il faudrait également des pots de peinture
acryliques. On ne réalise pas une telle chose à l'huile, d'abord
parceque cela mettrait un temps fou à sécher, et puis cela
reviendrait très cher.
C'est
pour préparer ses affaires personnelles qu'elle fut le plus embarrassée.
Comment allait-elle être hébergé ? Serait-il là
tout le temps? Elle ne s'imaginait pas traverser les couloirs en chemise
de nuit, sa brosse à dent à la main. Déjà
que ce ne serait pas facile de manger en tête à tête.
Pour prévenir une nuit agitée, elle prit un somnifère.
***
Maurice était quand
à lui tristement accoudé à la barrière de son
champ, regardant sans le voir son grand cheval qui broutait à quelques
mètres.
La vie à la campagne présentait certes
de nombreux avantages, mais pas celui de vous guérir de votre mélancolie
le soir venant et une fraicheur automnale vous forçant déjà
à serrer votre veste d'une main frileuse.
Tout étonné
encore de sa déconvenue avec Françoise, qui l'avait quasiment
et gaiement chassé de chez elle tout à l'heure (en fait
c'est lui qui, vexé, était parti) il n'arrivait pas à
chasser de son esprit l'idée qu'elle ne lui avait pas fait confiance
pour garder sa ponnette.
Et
il n'arrivait pas à comprendre pourquoi.
Lui,
il l'avait trouvé tout de suite sympathique, cette jeune femme, depuis
le soir où elle était venue manger chez lui, , elle était
si spontanée, et en même temps, si réservée...Cela
le changeait agréablement de ses collègues de la faculté,
avec leur esprit carriériste et renfermé. Ils et elles ne
parlaient que de droit, droit de la famille, droit pénal, droit commercial...Il
en avait raz le bol et pouvoir parler d'autre chose, et bien, c'était
très agréable.
Et puis....
Et puis, il faut bien avouer
qu'elle n'était pas mal, même pas mal du tout. Mince ,grande,
avec ses beaux cheveux auburn. Beaucoup de distinction aussi.
Et
elle peignait....Bon d'accord il n'avait jamais vu ce qu'elle faisait, mais
rien que de l'imaginer, le pinceau à la main, observant sa toile,
il trouvait cela, ....très romantique, très beau comme image
de femme. En fait ça cadrait pas trop mal avec les préceptes
qu'on lui avait inculqué dans sa jeunesse.
Si
une femme travaille, ce qui est ordinairement inadmissible, c'est
acceptable dans la mesure où cela concerne une création esthétique.
Les femmes sont les pourvoyeuses de beauté de l'homme. C'est bien
ainsi qu'il voyait les choses. Et cela correspondait parfaitement.
-"Heureusement je ne
suis pas amoureux." se dit il ...
****
-Ah!
Vous voilà enfin! Je ne sais pas pourquoi, je me suis imaginé
qu'au dernier moment, vous trouveriez quelque chose pour ne pas venir!
Il était bien comme dans son souvenir, carré, séduisant,
mais avec peut-être une once de timidité dans le regard. Tant
mieux, s'il n'était pas plus rassuré qu'elle devant cette
cohabitation.
-Venez,
je vais vous montrez votre chambre! Ce n'est pas le grand luxe , à
vrai dire, elle n'a jamais servi, mais j'espère que vous vous y sentirez
bien!
-Oh! Vous savez
je n'ai pas d'exigences particulières à ce sujet. Chez moi,
c'est très simple, c'est même un peu ...le bazar., fit Françoise
en essayant de détendre l'atmosphère.
Et puis la petite
chambre devant laquelle il s'était arrêté était
tout à fait au goût de Françoise. Elle devait servir
à ranger tout les livres de la maison, il y avait des bibliothèques
sur tous les murs ou presque, des murs capitonnés de livres ! Le
rêve. Il se désagrégea quelque peu lorsque le kiné,
comme pour s'excuser ajouta:
-Tous
ces livres étaient déjà là quand je me suis
installé, ce sont ceux de la tante qui m'a légué la
maison. J'avoue que je n'en ai encore ouvert aucun..
Bon,
je redescend. Dès que vous êtes prête, rejoignez moi
dans le salon.
-Mais...je
suis prête, je rangerai ce soir, nous pouvons y aller.
Ils s'installèrent
devant le mur vierge, Françoise avait posé son carton
a dessin sur la table basse, ouvert sur ses esquisses.
***
Jusque
là, tout était allé à peu près , Françoise
s'en était assez bien sorti. Elle ne s'était pas trop senti
empotée, elle avait présenté ses dessins, ils lui plaisait,
ou il faisait peut-être semblant, mais non, pourquoi . Ils avaient
discuté sur le choix de l'esquisse, sur les tons à employer,
elle avait pris ses mesures: le mur faisait 5 mètres sur 2m60, c'était
immense! Françoise faillit lui dire qu'elle renonçait
à ce moment là. Mais il avait été si admiratif
, si gentil, si simple..
Bref, ça ne démarrait
pas trop mal. Oubliée la terrible timidité de l'autre fois.
Maintenant qu'elle savait qu'il aimait sa peinture, elle se sentait plus...professionnelle.
Ce n'était presque plus elle qui parlait, mais la peintre. ce qui
était bien pratique.
Pendant
ce temps là, elle pouvait l'observer à son aise. En fait ,
elle corrigeait ses premières impressions. Il n'avait pas réellement
les cheveux raides, en fait, ils étaient un peu frisés, mais
coupés très courts, et très bruns. Ses yeux qu'elle
avait cru clairs étaient foncés, il avait un peu le nez en
patate, le cou comme dans son souvenir était large. Il avait de grandes
mains aussi. Et quand il souriait, ça faisait tout un tas de
plis sous ses yeux et partout.
Et sa voix, pas mal du tout, sa voix,
assez sonore, elle se demanda s'il ne faisait pas du chant.
Dans
ces moments là, quand Françoise jouait son rôle
de "peintre", elle devenait réellement différente,
très prolixe, presque bavarde, animée. Ses yeux se mettaient
à briller ,son sourire à se faire malicieux. Il fallait simplement
une mise en situation.
Elle ne cherchait pas à plaire, mais à convaincre son auditoire.
C'était le seul domaine où elle pouvait être sûre
de ne pas chercher la polémique. Ca tombait bien, parceque Nathalie
lui aurait dit, -"Attention, je sens que tu vas être terrible
avec lui! Ne le mord pas!"
Mais
Nathalie ne l'avait jamais vu dans les vernissages, ou les "salons",
elle n'en serait pas revenue. Le papillon de nuit se faisait multicolore
quand il était dans sa partie.
Françoise
ne s'en rendait pas particulièrement compte d'ailleurs. Elle était
tout à son sujet, tout simplement. En parler avec des gens qui n'étaient
pas du "milieu" qui plus est, c'était très agréable.
Le
"kiné"n'en revenait pas lui -même, car bien qu'il
ne la connaisse pour ainsi dire pas, il en avait entendu parler par la galerie.
C'était la première
fois qu'il rencontrait un vrai peintre. Il était lui-même très
intimidé . Si elle avait su. Parce Que lui, à l'idée
d'avoir une étrangère chez lui, il paniquait complètement.
Heureusement la chambre là-haut avait un petit cabinet de toilette
indépendant. Et puis, il avait ses rendez-vous à assurer,
son cabinet était au village voisin.
Pour les repas, il se posait
la question. Mais aussi , qu'est-ce qui avait bien pu le pousser à
faire venir quelqu'un chez lui pour plusieurs jours. Qu’est ce qui avait
bien pu le pousser d'abord à vouloir peindre son mur?
***
**** ****
Jean
Enguerrand était arrivé dans cette maison complètement
par hasard, en fait, il devait s'installer à T, et puis quelqu'un
de sa famille, une vague tante qu'il ne se souvenait même pas avoir
rencontré avant , lui avait légué cette maison, du
moins avait légué cette maison au seul enfant mâle de
la famille . C'était une drôle de femme, avec le culte de la
famille , des traditions etc.. et comme elle n'avait pas d'enfants, elle
avait trouvé ce moyen de conserver sa maison dans la famille .
Elle était morte à 92 ans , et Jean lui avait promis
de garder la maison. Et si possible d'y élever ses enfants!
Si
elle avait su. Il avait presque 40 ans et toujours personne dans sa vie,
en tout cas personne avec qui il eut envie de faire des enfants.
Et puis cette maison lui fichait le cafard.
Bien-sûr
elle était très jolie, la petite propriété dont
on rêve, en vieilles pierres, enfouie sous la vigne vierge et la glycine,
avec sa petite barrière en bois, ses volets bleus. Mais d'abord elle
était dans un repli de terrain, si bien que par les fenêtres
il ne voyait que les arbres et les prés environnants qui surplombaient
la maison.
Il y faisait
assez sombre. Et puis elle était très isolée,
alors qu'il aimait voir du monde.
Bref, quand il rentrait le soir, après
avoir malaxé et torturé les chairs de ses patients toute la
journée, son premier réflexe était d'allumer la télé
et de se servir un apéro pour combattre sa mélancolie.
Il avait bien pensé avoir un chien, pour lui tenir compagnie, mais
il ne sentait vraiment pas de tenir des conversations à un animal,
pour remplacer une présence humaine. Il lui arrivait de ramener une
copine à la maison, mais il ne lui serait jamais venu à l'idée
de lui proposer de partager sa vie..
Et puis un jour,
en passant à la galerie que tenaient ses amis, à T, il avait
repéré les tableaux de Françoise, qui devenaient de
plus en plus ensoleillés et chaleureux.
Ça lui avait
tellement réchauffé le moral, qu'il lui était venu
cette drôle d'idée: peindre le mur du salon!
De toutes
façons il ne se sentait pas le droit de quitter cette maison, et
puis , il y était attaché, malgré tout. Alors
autant s'y habituer. En plus, tous les amis qui passaient le voir
la trouvait sublime..On voit bien qu'ils n'y habitaient pas toute
l'année. Et puis, qui sait, dès qu'il aurait une réputation
suffisamment solide dans le coin, il pourrait peut-être y installer
son cabinet, ça lui coûterait moins cher que de louer un truc
au village..
Il avait sans trop réfléchir , lancé
l'idée à Tintin, qui amusé d'imaginer Françoise
chez ce séduisant kiné, l'avait aussitôt
vivement encouragé.
-Tu ne peux pas mieux faire. D'abord , tu a raison; elle peint très
bien, et un mur , c'est pas plus compliqué qu'un tableau. En plus
tu vas faire sa connaissance, tu verras, c'est une drôle de
fille , très intéressante. Autre chose que les gamines que
tu fréquentes...
-
Non mais, je t'en prie! Des gamines ! Et quoi encore, tu vas m'accuser de
faire les sorties de lycée aussi? Pascaline avait 22
ans d’accord mais Lorette, 26 et Sandra.. 29, tu vois bien! Elles
aiment bien les hommes plus âgés, ça se comprend,
je trouve, et puis, je suis pas encore si vieux que ça! Toi
même ,si tu pouvais...
Mais Monique n'était pas loin, et
Tintin ne fit pas de commentaires, se contentant de regarder Jean d'un air
furibard.
-Bon enfin,
voilà ses coordonnées, je suis sûr que ça va
être le coup de foudre.. Vous m'inviterez au mariage, hein?
-Toujours
ta délicatesse habituelle, à ce que je vois!
Est-ce
que tu penses que c'est une idée bizarre, que j'ai eu? Ça
existe, ça, peindre les murs de sa maison?
-Bien-sûr,
tu ne seras pas le premier. Et Pompéi alors ! Et crois moi, c'était
pas des images pieuses qu'ils faisaient aux murs!
**** *****
Françoise
avait fini d'expliquer son projet. Le silence s'était installé,
et cela devint suffisamment gênant pour qu'ils se mettent à
parler en même temps.
-Et
si nous....
-Je
voudrais bien....
Ils se mirent à rire d'un air contraint.
Jean proposa un café
, il se dit que cela pourrait les rapprocher un peu plus, rompre la gêne
qui recommençait à les envahir.
Françoise essayait de faire coïncider l'idée qu'elle
s'était faite, très romanesque , de leur séjour ensemble,
avec l'actuelle situation.
-On
ne peut pas dire que nous soyons très à l'aise ! S’exclama-t-elle
d'un ton guilleret.
-Nous
pourrions faire comme si nous nous connaissions depuis longtemps! ajouta
Jean, dubitatif.
Mais de savoir qu'elle partageait son désarroi
le rassura . Il se campa dans sa peau de séduisant célibataire.
- Bon, vous m'avez
montré vos esquisses, elles me plaisent. En particulier celle sur
le paysage de Toscane. C'est exactement ce que j'imaginais. Alors maintenant,
que va-t-il se passer? Vous êtes prête à peindre? Vous
commencez quand ? Je deviens impatient de vous voir à l'oeuvre. Je
n'ai jamais vu un artiste en pleine action!
-Et
bien, c’est à dire, maintenant! Je m'installe, et je m'y mets...vous,
vous ne partez pas travailler?
-Pas
ce matin, j’avais trop envie de vous voir vous mettre à l’oeuvre.
Mais rassurez vous, cet après-midi, je vous laisse tranquille.
*******
Le
soir même, Jean appela Tintin :
-Dis
moi, d’où elle sort cette fille, je n’arrive pas à lui sortir
un mot sur elle même. A pour ce qui est de parler de peinture, tout
va bien, mais pour le reste!
-Alors,
je vois que tout ce passe à merveille! J’en étais sûr.
Françoise, je la connais depuis l’enfance . C’est pour ça
que je te l’ai envoyé, je savais qu’elle te plairait.
Si
la question est: Est-ce qu’elle est seule dans la vie, la réponse,
enfin à ma connaissance, est oui. Maintenant, tu as vu, pour la faire
parler d’elle, c’est quelque chose!
-Et
qu’est-ce que tu lui as dit exactement sur moi?
-Que
tu étais le garçon le plus coureur de la planète et
qu’il faudrait qu’elle s’enferme dans sa chambre, le soir , pour échapper
à tes assauts!
-Noooon!
tu n’as pas dit une chose pareille, Tintin!
-Non,
évidemment, en fait je ne lui ai rien dit du tout, à part
que tu étais plutôt cool.
-”Cool”!
Que ce que ça veut dire ça, “cool”, ça veut rien dire
, ça “cool”, c’est mou, ringard, tout ce que tu veux, c’est nul...
-Ho,Ho! Doucement, Et ben
dis donc, je n’avais pas prévu quelle te ferait un tel effet!
-Mais pas du tout, tu n’y
est pas..De toute façons, je n’étais pas là de l’après-midi,
et quand je suis rentré, tard c’est vrai, elle avait déjà
pris un vague repas, elle partait se coucher, c’est tout juste si elle ne
s’est pas excusé de s’être servie dans le frigo!
-Alors...elle
a commencé?
-Oui,
c’est déjà superbe, tu sais, au début, elle met des
grandes traces de couleurs, ses repères, elle m’a dit. Ça
fait un effet sur mon mur tout nu. Bon, par contre, ça sent assez
mauvais, mais il parait que ce n’est rien comparé à l’huile!
Tu savais ça , toi?
-Mon
cher Jean, je suis enchanté de ma trouvaille, te voilà aussi
désemparé qu'un adolescent. Intimidé et admiratif!
Je ne t'avais jamais vu comme ça, c'est un exploit! Si
j’osais, j’en dirais deux mots à Françoise, ça lui
plairait sûrement .
-Si
tu fais ça, je ne remets plus les pieds chez toi.
******
Françoise,
pour sa première nuit, dormit très mal, malgré le demi
comprimé de somnifère.
A
vrai dire, elle se sentait extrêmement mal à l’aise en la présence
de Jean, il fallait espérer que ça s’arrangerait les jours
suivant. Etait-ce comme ça qu'elle voyait les prémices du
grand amour? Après tout c'était assez logique , il fallait
patienter.
Heureusement
la tâche qu’elle avait entrepris la passionnait . Elle n’aurait jamais
cru prendre autant de plaisir à couvrir ces larges surfaces avec
ses énormes pinceaux.
Mais elle redoutait
d’avoir à peindre devant lui, comme elle avait dû le faire
le matin même. D’abord, il n’arrêtait pas de poser des questions,
ce qui l’empêchait de se concentrer. Et puis il s’était installé
juste derrière son dos.
Elle avait revêtu son immense
salopette verte et ne se sentait pas spécialement avantagée
dans cet accoutrement. A la limite, d’ailleurs, ça l’arrangeait plutôt
d’avoir pu se camoufler comme ça. Mais elle sentait le regard insistant
de son hôte et plusieurs fois elle avait failli se retourner pour
lui demander de partir.
Ils avaient ensuite déjeunés
ensemble sur la terrasse.
Est-ce
que je suis sensée lui proposer de faire la cuisine? se demandait
Françoise, mais apparemment, Jean ne se posait pas du tout la question,
il prépara en un rien de temps une salade de tomates et du jambon
fumé, à elle a présent de le regarder faire, avait-il
ajouté en souriant. Comme il souriait bien .
Il
avait quand même failli lui renverser le saladier sur les genoux en
la servant.
Au
fond, ils avaient tous les deux pensé que ce serait moins difficile,
mais rien n’y faisait, les gestes étaient maladroits, les paroles
contraintes et insignifiantes.
Au
point que le soir même, après avoir avalé à la
sauvette le reste de salade (il était plus de dix heures et il n’était
toujours pas rentré) elle se demanda si elle n’allait pas rentrer
chez elle. Ce n’était pas si loin, 50 km, et il serait tellement
plus confortable de ne venir que pour peindre. Elle ne trouvait plus
l’expérience aussi excitante. Elle sentait que des cernes de contrariété
apparaissaient sous ses yeux, pas très sexy, et qu'elle reprenait
son air traqué des mauvais jours.
En
allant se coucher, elle l’avait croisé qui rentrait . Ils s’étaient
à peine dit deux mots puis elle l’avait entendu à travers
la cloison téléphoner longuement...à une amie sans
doute.
*********
-Françoise,
il faut que je vous parle.
Françoise,
sans attendre que se manifeste son hôte, s’était levée
très tôt pour se mettre au travail, mais voilà que Jean
apparaissait en peignoir, à l’entrée de la salle.
Françoise qui avait préparé mentalement une mise au
point enchaîna:
-Oui,
je sais, c’est mon avis aussi, ce sera beaucoup plus confortable pour nous
deux...
-De qu..., qu’est
ce que vous voulez dire par là, qu’est ce qui serait plus confortable?
-Et bien, que je rentre
le soir chez moi, bien-sûr!
Françoise
s’était arrêté de peindre, ses cheveux ondulés
échappés de l’éternel chignon encadrait son visage
anguleux. Tournée vers son interlocuteur interloqué, elle
le regardait paisiblement . Jean descendit précipitamment les
trois marches du salon:
-Mais
pas du tout! Mais vous n’y êtes pas du tout! Je...vous...Tout se passe
très bien au contraire... Pas de problèmes du tout,
en ce qui me concerne.
Jean,
qui avait un instant songé à faire une déclaration
passionnée à Françoise, avait été stoppé
en plein vol.
Il fallait trouver un moyen et c’était urgent
, peut-être même vital , pour inciter Françoise à
passer comme prévu la semaine chez lui .
Il avait passé sa
nuit à déclarer sa flamme dans la glace. Bien-sûr, il
s’était trouvé ridicule, il avait plutôt un physique
de rugbyman sûr de lui que de pâle soupirant , mais son coeur
sautait dans sa poitrine en murmurant des paroles enflammées, comme
lorsqu’il était petit garçon, en face de Mme Mouche, la femme
du directeur de l’école communale.
A
le voir posé là , pas vraiment réveillé, les
cheveux ébouriffés et l’air penaud, Françoise se demanda
pourquoi elle s’était senti si mal en sa compagnie la veille. Il
était tellement attendrissant. Elle remarqua son pyjama jaune avec
des petits oursons.
-Vous
êtes pieds-nus ! Sur le carrelage, vous allez prendre froid..
Jean retourna chercher
ses chaussons .
Il
parvint pourtant à lui proposer de venir petit-déjeuner avec
lui dans la cuisine , et tourné vers le grille-pain, lui demanda
soudain:
-Au fait pourquoi
ne vouliez vous plus restez là le soir, vous vous sentez si mal que
ça ici?
Françoise regardait la silhouette toute plissée
de robe de chambre mal fermée, de pans de pyjamas ,de cheveux en
bataille.
Finalement , est-ce que ce n'était pas dommage de
se priver de cette charmante compagnie pour les quelques prochains
matins.. Réprimant un sourire, elle répondit:
-Ma
foi je ne sais pas, il me semblait que ma présence vous...
-Mais
pas du tout! Pas du tout ! Au contraire, je...j’apprécie beaucoup
de ne pas avoir à préparer une cafetière rien que pour
moi!
-En fait, si c’est
possible, Je préfèrerais plutôt du thé..
-Mais bien-sûr, j'aurais
du y penser.
Françoise se demanda porquoi il aurait du y penser,
elle avait sans doute une tête a prenre du thé le matin..
Il lui tendit une tartine déjà beurrée.
-Désolée,
je ne mange pas de tartines, le matin.
Elle
sentit qu'elle commençait à décontenancer sérieusement
le pauvre Jean.
Effectivement,
l'air désemparé , il regardait autour de lui, assis
sur sa chaise en paille, comme si pouvait apparaître soudain dans
sa cuisine la chose qui ferait plaisir à son invitée.
-Vous ne connaissez pas
mon miel!
Françoise admit intérieurement qu'elle pouvait
faire un petit effort. Bien sûr, la soirée de la veille
n'avait pas été une réussite. Il avait fallu qu'elle
se décide, à moitié morte de faim , à ouvrir
le réfrigérateur, en se demandant à chaque instant
si son hôte n'allait pas réapparaître. Lui qui l'avait
abandonné dès le premier soir dans une maison inconnue. Elle
lui en voulait surtout du long coup de fil. Il était célibataire
ou non? Enfin..Elle s'efforça de prendre l'air ravie:
-Oh,
merveilleux, vous faites votre miel? J’adore le miel..
-Euh,
c’est à dire, ce n’est pas vraiment moi qui le récolte mais
les ruches sont sur la colline, je vous y emmènerai, si vous voulez!
Tenez! Goûtez-le , ........., alors? Vous sentez cette odeur
de lavande?
Françoise plissait les yeux, finalement, elle avait
bien fait de prendre l'air ravi, c'était vraiment très bon,
-Mmmm, délicieux.
Finalement, sur un petit bout de baguette, je ne dirai pas non!
Enchanté
de sa trouvaille, Jean se précipita pour lui préparer une
nouvelle tartine.
*******
Maurice,
quelques heures plus tard, poussait la porte de la galerie. Cela faisait
un moment qu’il y pensait, mais ce n’est qu’aujourd’hui que la chose ne
lui paraissait plus si étrange et difficile.
Il faisait beau, les derniers touristes se mêlaient aux pas pressés
des retours de vacances. Il ne lui semblait plus illogique d’aller voir
ce que produisait son illustre voisine. Il ploya sa filiforme stature pour
pénétrer dans l’atmosphère sombre et fraîche
de l’ancienne cave .
Tintin , s’il n’était
pas un amateur d’art aussi éclairé que son père, avait
, lui le sens du commerce, et particulièrement il savait reconnaître
le type de visiteurs qui pénétrait dans sa galerie.
Il
fut cependant déconcerté par la venue de Maurice .
Celui-ci, de toute évidence , n’était pas un habitué
de ce genre d’endroit, pas plus qu’il n’était venu là par
désoeuvrement. Il ne s’agissait pas d’un touriste , l’imperméable
informe et la petite sacoche noire laissait plutôt subodorer le
monde enseignant , ou administratif. Le coeur de Tintin se mit à
battre plus fort.
Bien-sûr! Il s’agissait d’un contrôleur
fiscal!
Monique avait
dû lui cacher des courriers alarmants, il venait sans doute faire
sa première visite. Il sentit ses aisselles devenir froides
et humides dans sa chemise blanche, et croisa les bras.
Après
un échange contraint de signes de têtes, les deux hommes firent
en sorte de s’éviter.
Exceptionnellement,
Tintin se terra derrière son bureau Louis XIII , feignant d’examiner
des catalogues d’expositions. Maurice ne parvenait pas à
décider si les toiles de Françoise étaient ces choses
violentes et grimaçantes là, dans la première salle,
ou les petites toiles impressionnistes du fond. Elle était parfois
si déroutante. Et les signatures étaient illisibles.
il
se décida:
-Excusez-moi!
Tintin sursauta et se leva brusquement en faisant tomber sa chaise.
Curieux personnage, se dit Maurice.
-Oui,
pardonnez moi, vous désirez des précisions sur nos artistes?
La voix de Tintin, tremblotante ressemblait de fort loin a son habituel
bagout.
Mais interrompant les deux hommes, Monique fit son entrée
, une selle sur la hanche, en bottes de cuir lacées. Ils la regardèrent
, figés.
Il
y eu un petit conciliabule rapide entre Monique et Tintin , puis celui-ci,
l‘air tout à fait détendu, se dirigea avec un bon sourire
vers Maurice toujours hésitant .
-J’aurai
bien voulu savoir....de qui sont les toiles du fond, là-bas, je ....je
les aime bien.
-Mais
tout à fait! Bien-sûr! C’est très intéressant!
Venez avec moi...
Alors,
toute cette série est d’une artiste que nous aimons beaucoup, pleine
de sensibilité, de sincérité . Nous sommes assez
fiers d’ailleurs de pouvoir dire qu’elle peint en exclusivité
pour nous, c'est d'ailleurs une amie...fit Tintin comme s'il se lissait
les moustaches.
-Son
nom..?C’est...?
-Gallien,
oui pardon, Françoise Gallien, son nom n’est pas très connu
encore, mais nous pouvons dire que dans les prochaines années,
elle sera l’un des peintres marquants de notre région..
Regardez
ces tons! Ce toucher de pinceau! Ce vibrillonnement de la couleur!
Elle a vraiment saisi toute l'épaisseur de cette
atmosphère estivale un peu lourde , un peu ensommeillée du
début d’après-midi . Ses toiles vous donnent la nostalgie
des étés de votre enfance, le vol lancinant des mouches, vous
voyez...
Tintin, soulagé, avait du mal à contenir son
lyrisme. Et puis, il aimait sincèrement ce que faisait son
amie.
D'ailleurs, lui et Monique choisissait toujours des artistes
qu'ils puissent défendre, ce qui leur paraissait logique.
Ainsi,
c’était cela .
Maurice qui n’avait jamais eu l’occasion
de pénétrer dans l’atelier de Françoise (et comme elle
n’exposait aucun de ses tableaux chez elle!) ne s’attendait pas du tout
à ce genre de peinture.
Tout
à ses dernières déconvenues par rapport à l'attitude
de Françoise à son égard, il imaginait un style
froid, anguleux, de l’abstrait pour tout dire, cette chose inique et qui
ne ressemble à rien.
Il
fut soudain tout intimidé. Françoise n’était plus simplement
sa voisine un peu déconcertante, il en découvrait maintenant
tout le talent. Cela donnait une autre dimension à leur relation,
sa peinture était si merveilleuse, si tendre, si touchante,
en particulier celui avec les deux silhouettes prises dans la lumière.
Sa réaction fut à la hauteur des espérances de Tintin:
-J’aimerai acquérir
celui-ci, dit-il en désignant les deux personnages noyés de
lumière.
-Mais
parfaitement, je vais d’abord m’assurer qu’il n’est pas déjà
réservé.
Tintin alla à son bureau ,
compta jusqu’à dix et revint l’air triomphant:
- C’est parfait, il est tout à fait libre. C’est pour emmener
tout de suite?
Monique qui revenait après s’être
changé , fit les yeux noirs à Tintin. Il se pinça le
nez , signe de nervosité. Il savait pourquoi elle le tançait
ainsi silencieusement, il avait encore lâché une
de ses phrases “bouchères”.
Elle
faisait aussi une tête terrible quand il lui arrivait de dire “au
revoir messieurs-dames”. Bon, d'accord, c'était peut-être
un expression pas très stylée, mais après tout, estimait-il,
cela permettait à un large public de se sentir à l’aise dans
sa galerie, où l‘on ne chuchotait pas des phrases alambiquées
comme sous les voutes d’une chapelle de l’art.
Enveloppant
la toile dans un large morceau de papier kraft, il lorgnait du coin de l’oeil
l’énigmatique acheteur. Il n’était pas venu ici par hasard,
il en était certain, alors quoi? Peut-être connaissait-il Françoise?
Oui, ça devait-être ça.
-Voudriez-vous
rencontrez la peintre ? fit-il pour amener des confidences ou du moins des
précisions . Elle vient de temps en temps , lorsque je le lui demande,
pour rencontrer ses acheteurs . Elle a beaucoup de fidèles maintenant,
on pourrait presque dire un fan-club! Ah!Ah!Ah!
Mais il en fut pour
ses frais..
-Euh, non,
...non merci, je...je ne suis pas de la région, je passais...en ..visite,
et...non non, j’aurais été ravi, mais.....Avez-vous..un..
-Un catalogue ?
-Oui,
c’est ça! Pour...pour montrer à des amis ma...ma découverte!!
Hum..
-Bien sûr!
Voilà! A l’intérieur, les photos des oeuvres et vous
avez pour chaque peintre un petit topo , avec photo, qui résume
leur carrière. Je vous l’offre!
Monique lança un
froncement de sourcils courroucé. Ah oui, il ne fallait pas
appuyer sur le fait que le catalogue était normalement en vente.
Pourtant il pensait avoir été sobre cette
fois..
Comment
savoir si ce grand dégingandé était une relation ou
non de Françoise?
-Je
vais prendre vos coordonnées, comme cela je pourrai vous informer
des prochains vernissages.
-Euh,
non, ce n’est pas la peine. Je repasserai. Au revoir, Monsieur, Madame.
Maurice fit un léger signe de tête vers Monique qui comme à
l’accoutumée s’était assise sur les marches du faux escalier.
-Zut,
j’aurais bien aimé savoir d’où il venait celui-là!
s’exclama Tintin.
-Regardes
sur le chèque, dit Monique d’un ton calme, mais quand il se dirigea
vers le bureau, elle vint prestement mettre la tête par dessus son
épaule.
-Genet Maurice , lut-elle à voix haute, “La Pincerie” , Pazolles!
-Là! Tu vois!
J’en étais sûr. Ce type est un ami ou un voisin de Françoise.
Ahhh! Elle nous cache des trucs, notre soi-disant célibataire
endurcie! Maurice Genet! En tout cas , il avait l’air drôlement
attiré par ce qu’elle fait, tu as vu comme il dévorait
sa peinture des yeux . C’est drôle d’ailleurs, quand il est arrivé
dans la galerie, il ne savait pas ce qui était d’elle. Ils doivent
se connaître depuis peu.
-Tintin,
ne commences pas ! Tu sais comment elle est, si tu fais la moindre allusion
à ce type, on ne la verra plus à la galerie pendant des semaines.
-Quand je pense que je l’ai
pris pour un contrôleur fiscal! Je me demande ce qu’il fait
dans la vie?
Maurice
descendit la petite rue ensoleillée un peu titubant, son paquet sous
le bras. Il serait peut-être nécessaire de ... s’arrêter
dans un café, prendre un petit remontant. Il n’avait jamais eu l’intention
d’acheter un tableau de Françoise. Non, cela s’était fait
sans lui, tout à fait machinalement. Cela “devait” se faire.
Il était rempli d’admiration
pour sa si secrète voisine. Il avait bien faillit la prendre pour
une peintre du dimanche ordinaire, un peu lunatique, pas toujours très
bien habillée!
C’est
vrai que parfois, quand ils sortaient leurs chevaux ensembles, il se retenait
pour ne pas lui faire de remarques à ce sujet. La dernière
fois, elle avait un de ces imperméables en toile huilée, bien
trop grand, marbrée de vieillesse, et un chapeau de même acabit!
Sans s’en apercevoir, il s’était arrêté sur ses
pensées, et souriait à un panneau publicitaire. “Sacrée
Françoise”, se dit-il en se remettant en marche. C’était
une peintre magnifique et qui plus est, d’une discrétion incroyable.
Le monde était merveilleux.
Maurice
qui avait encore un cours à 16h fut d’une éloquence
rare, d’un lyrisme que l’on attendait pas de lui, Marie-Agnès, et
même la petite Nadine, furent favorablement impressionnées,
et décidèrent sans concertation de ne plus l’appeler le “hareng-saur”.
******
-Ah
non non non! Il n’en est pas question!
-Mais
enfin Françoise, réfléchissez!
-Non,
je vous dit, cela fait déjà cinq jours que je suis partie
de la maison, je ne peux pas rester. D’ailleurs , mon petit ami doit bientôt
rentrer chez lui!
-Votre
petit ami?
Jean , atterré à cette nouvelle se prit une
poignée de cheveux.
-Oui!
Joseph! Françoise songea alors qu’il pouvait y avoir confusion.
-Enfin, c’est un jeune
voisin! Il a 14 ans, précisa-t-elle précipitamment, il s’occupe
de mes animaux le temps de mon absence, mais nous sommes début Septembre,
et il doit retourner chez lui, enfin, chez son père ! C’est bientôt
la rentrée des classes!
Françoise qui finalement s’était
habituée à l’inconfort de n’être pas chez soi, sentait
maintenant des racines lui pousser aux pieds. Il fallait à tout prix
qu’elle retourne s’abriter dans son hâvre de paix afin de juger de
tout ce qui s’était passé ici.
La
fresque était pratiquement terminée, il manquait simplement
quelques détails que Françoise voulait approfondir en parcourant
quelques ouvrages sur l’Italie.
L’impression de profondeur était
parfaite, le lointain traité dans les ocres et les bleus évoquait
un début de journée serein. L’oeil pouvait s’y promener à
sa guise, parcourant les collines pratiquement fondues dans le ciel, les
villages disséminés au loin, puis plus près, les teintes
terre brûlée et sépia mêlées de rouge qui
évoquaient les arches d’une terrasse couverte.
Françoise
elle-même avait du plaisir à contempler ce qu’elle avait fait,
rien n’était véritablement dessiné , tout était
suggéré , mais sans l’ombre d’une hésitation le relief
était là, l’atmospère Toscane que Jean avait voulu.
Mais
le plus urgent pour le moment était de partir avant le week-end,
car c’est bien cela qu’elle redoutait: passer deux jours pleins avec Jean.
Mais c’était
justement ce que désirait Jean, passer deux jours plein avec elle.
Maintenant qu’elle avait pratiquement terminé, il espérait
la conduire maintenant sur ses chemins à lui, sur ses centres d’intérêts,
l’inviter dans un petit restaurant, lui montrer les jolis coins, ne plus
se présenter comme le gentil garçon un peu benêt qu’il
se sentait devenir en sa présence. Tiens puis qu’elle aimait les
chevaux, il l’emmènerait voir ses copains qui avaient un centre d’équitation
western, ça lui plairait sûrement.
Jean
se voulait extrêmement convainquant, mais Françoise demeura
inflexible. Tout ce qui échappait à sa volonté la
mettait dans un état d’anxiété épouvantable.
Elle se sauva presque , laissant en plan tout son matériel
, faisant un vague signe de la main à Jean;
-A
Lundi ! Je reviens avec la documentation ! Bon week-end!
Jean
regarda la petite 4l brinquebalante passer le portail et alla s’asseoir
sur les marches de l’entrée. A l’intérieur de sa tête,
tout n’était que brouhaha, il savait qu’il avait des choses à
faire en cette belle journée de samedi, mais rien n’y faisait, il
restait planté là, le regard fixe.
Comment!
Il avait 36 ans , il était beau garçon, solide , bien planté
(selon les termes même de sa mère!) il avait eu un nombre raisonnable,
mais pas ridicule d’aventures avec de jeunes et jolies copines, et voilà
que cette fille plus très jeune ,compliquée, avec des habitudes
de vieille fille, se permettait de les laisser en plan, lui et son week-end
de rêve.
Jean
n’arrivait pas à comprendre ce qui avait pu se passer. Il n’avait
rien fait de choquant.. Il ne lui avait même pas frôlé
la main. Il aurait pu lui sauter dessus plusieurs fois, un homme
et une femme seuls dans une maison isolée.
Jean regarda la paume
de sa main droite.
Tout
n’était pas perdu. Elle avait fait un boulot extraordinaire dans
son salon, elle allait revenir pour le finir. Il pourrait faire une
grande fiesta pour montrer ça à ses amis. Elle serait là
aussi, bien-sûr, pour parler de son oeuvre..
Jean
se leva et décida que c’était le jour idéal pour aller
chercher un chien.
********
Françoise
n’était pas plutôt arrivée chez elle que le téléphone
sonna:
-Allô,
allô! c’est Nath, Françoise, tu étais où? Ca
fait dix fois que j’appelle!
Nath! Bien-sûr!
Je ne l’avais pas prévenu, se dit Françoise, mais ce n’était
pas du tout le moment de lui raconter les derniers évènements.
Elle orienta habilement la conversation sur le futur enfant.
Vingt-cinq
minutes plus tard, après avoir tout appris des divers
désagréments que subissait Nathalie, des remontées
gastriques aux démangeaisons, des nausées matinales
aux coups de fatigue , Françoise réussit à clore la
conversation sans avoir rien révélé . Elle savait que
pour le moment, son amie ne s’en formaliserait pas, le centre d’intérêt
actuel nichant bien au chaud au centre de Nathalie elle-même. Et c’était
une évidence pour tous.
Joseph
vint comme prévu en fin d’après-midi, prendre congé
de tous les habitants de la petite maison. Il s’était aquitté
de ses tâches à la perfection, les animaux avaient le sourire
.
Zoé, plus grasse que jamais était exeptionnellement
luisante. Quand à Gribiche, il dormait désormais sur le canapé!
-Quand
même, Joseph, une tortue sur mon canapé, je ne sais pas si
ça se fait? s’exclama Françoise .
Mais au fond, pourquoi
pas se dit-elle en s’installant de manière à ne pas déranger
la vieille carapace brunâtre.
Joseph était d’humeur mélancolique,
son père venait le chercher le lendemain, et il n’était pas
sûr de venir aux prochaines vacances.
Les tantes commençaient
à trouver que leur frère ne s’occupait pas assez de
son fils. Et elles lui avaient dit, évidemment.
Il
raconta néanmoins les petits évènements de la semaine.
-Vous
savez que la grande asp...pardon, votre voisin Maurice , est passé
au moins deux fois avec son cheval. Il ne m’a pas parlé, mais je
suis sûr qu’il voulait voir si vous étiez rentré. Et
puis, tenez ! Vous avez reçu ces lettres aussi, et ce paquet. Sinon,
Zoé a été sage. Je l’ai lavé avec le shampoing
de mes tantes, c’est pour ça qu’elle a des reflets bizarres. Et j’ai
réussi à galoper une fois , enfin, pas longtemps..
-Et
bien dis moi, Joseph! En voilà des évènements ! Tu
sais que je n’avais jamais pensé à laver Zoé avec du
shampoing ! Elle est vraiment magnifique comme ça.
Je suis très
contente de t’avoir confié mes animaux, je savais que je pouvais
te faire confiance. Qu’est-ce que je pourrais faire pour te remercier?
-Oh, non, c’est pas la peine,
ça m’a fait plaisir!
-Tiens,
est-ce que tu aimes ce petit tableau? fit françoise en attrapant
un petit format carré qui était posé sur la cheminée
.
"C’est un portrait de Zoé, que j’ai fait il y a un petit
moment, elle dort sous son pommier! Si ça te plait , je te le donne.
-Oh non! je ne peux pas!
Un tableau, c’est trop! Vous savez que vous êtes une artiste
célèbre!
-Ah!Ah!Ah!
Oui, j’ai vu ça! Le bulletin local qui me fait l’honneur de me mentionner
dans la rubrique arts et spectacles. Je n’en demandais pas tant. Je
me demande ce qui leur a pris.
Joseph
accepta le cadeau après beaucoup de discussions, jusqu’au moment
où Françoise lui dit qu’un futur reporter devait éviter
les atermoiements et les hésitations.
Enfin
seule...
Françoise
décrocha le téléphone, ferma sa porte à clé,
et vint s’allonger sur la chaise-longue paillée qui lui permettait,
sous l'auvent, d’observer son domaine. Elle avait en arrivant réapprovisionné
sa réserve de viande chez le boucher. C’est donc en mâchouillant
de petits cubes de boeuf crue, avec par faveur exceptionnelle,
un verre de vin rouge, qu’elle put enfin laisser vagabonder son esprit.
Voilà
trois mois à peine, elle se plaignait de se sentir si isolée.
Sa vie lui paraissait si peu mirobolante, entre les toiles qu’elle
produisait et ses promenades solitaires avec Zoé. Une
vie de peintre, ça pouvait être tout à fait monotone.
Et voilà que
surgissaient du néant des personnages tout à fait passionnants,
qui eux avaient l’air de trouver sa vie à elle vraiment originale.
Elle n’avait pas senti autant d’’intérêt pour ce
qu’elle était et faisait depuis bien longtemps. A vrai dire, avait-elle
senti ce genre de choses auparavant?
Après
les Beaux-Arts, marquée par les remarques ironiques de ses professeurs
pour son style impressionniste (-”L’impressionnisme Mlle Gallien, c’est
dépassé!) et effarée à l’idée
qu’elle était sensée se mettre à l’abstraction , elle
avait totalement arrêté de peindre. Puis elle s’était
mariée, avec qui déjà, cela se perdait dans un épais
brouillard.
Mauvaise
période. Vivre en plein Paris ! Quelle hérésie
! Elle étouffait, l’air sentait abominablement mauvais. Que faisait
elle à l’époque ? Elle devait bien avoir un travail quelconque!
A une période, elle avait du faire visiter ...peut-être
des hôtels particuliers du Marais, c’était si loin. Et son
ex mari, qu’était-il devenu à présent, le roi du conseil
informatique ? Rien que de penser à cette période, elle en
avait encore des frissons..
Elle
se saisit d’une branche de céleri qu’elle mordit avec nervosité.
Mais
désormais, il y avait Joseph, Jean, Maurice... Nathalie allait
avoir un bébé; le village la prenait, elle, Françoise,
pour une actrice avide de solitude et de tranquillité, et Zoé
était propre... Elle retrempa les lèvres dans son petit
verre de Bourgogne.
Elle
avait beau faire, elle n’arrivait pas à fixer ses idées sur
son séjour chez Jean. C’est Maurice, tel qu’elle l’avait aperçue
avant de partir, penaud et décontenancé qu'elle revoyait à
chaque fois qu'elle laissait son esprit vagabonder. Elle attrapa de
sa main gauche le courrier posé sous son fauteuil .
-Tiens
une invitation d’Elias pour un vernissage, ohh, mazette, le restaurant des
Tourelles, de mieux en mieux! “Rêve de brume”, voilà
un titre d’exposition fort alléchant. Et le tableau sur la carte
, ce doit-être , “Brouillard de rêve de brume”. Françoise
se tança elle-même:
-Non,
j’exagère, et tu dis être son amie? Non, c’est très
bien ce qu’il fait, pas trop cher, beaucoup de matière, beaucoup
de couleurs, on en a pour son argent... Elle rit de sa vilainie.
-Elias! Elias! Je viendrai
à ton vernissage, je serai parfaitement gentille, mais...je ne te
dirai pas que ça me plait. Ne compte pas sur moi, je suis hypocrite
mais pas à ce point là.
Et
elle, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas mis ses tableaux ailleurs
que chez Tintin et Monique. Un petit salon dans la région, ce pourrait
être bien .
Elle
ouvrit ensuite le paquet carré, enveloppé de plusieurs couches
de kraft. Elle découvrit alors un ravissant pot d’étain,
sans doute très ancien, et qui devait parfaitement bien prendre la
lumière.
Qui pouvait avoir eu une idée aussi charmante.
Il n’y avait aucun papier, aucune carte. Cela avait été
posté à T.
Dès
le lendemain , elle l’inclurait dans une nature morte, il était très
original, et elle avait justement quelques grosses pivoines à mettre
dedans.
Maintenant,
aidées par le verre de vin, ses pensées filaient sans but
précis, dans toutes les directions. Elle avait beau faire,
elle ne se voyait pas dans les bras de Jean, ni dans sa vie, d'ailleurs.
Pourtant, au début, il lui plaisait beaucoup, il lui plaisait
toujours d’ailleurs, mais... Il manquait peut-être, d’aspérités..
Il était trop ...lisse, parfait , jusqu’à son eau de cologne
qui sentait trop bon. Un beau teint mat, des cheveux chatains , une
stature de sportif, rien n’allait .
Consciente de l’absurdité de sa conclusion, Françoise se dépêcha
d’envoyer ses pensées ailleurs.
Le
pauvre Maurice ! Sa grande silhouette tendineuse, ses idées
toute faite sur les femmes, et sa tête si penaude l’autre jour. Elle
eu soudain très envie de l’appeler. Mais il était déjà
tard, et depuis qu’elle avait refusé son aide , elle risquait de
se faire envoyer sur les roses.
Mais on sonna à
la porte.
En
passant dans le salon, Françoise regarda la pendule: Huit heure
et demi, qui pouvait venir la déranger à cette heure
tardive.
Elle avait toujours dans les mains le pot d’étain
quand elle ouvrit . Maurice était à la porte, et son regard
se fixa aussitôt sur l’objet. Ses joues devinrent écarlates.
-Maurice! Justement je pensais
à vous! Regardez ce qu’on m’a envoyé. Je dis “on” parce que
j’ignore complètement qui....elle se tut en voyant l’air malheureux
de son cher voisin. Mais bien sûr ça ne pouvait être
que lui, pour qu’il rougisse de cette façon.
Elle
feignit de ne rien remarquer et fit entrer son visiteur.
-Voilà,
je suis venu, parce que, .... et bien , j’ai découvert votre peinture
cette semaine, à T, dans la galerie dans laquelle vous m’aviez
dit que vous exposiez .
Je ne m’attendais pas du tout à
ça..
Françoise
était désarçonnée . Mais sagement elle attendit
la suite en invitant Maurice à s’asseoir dans le profond fauteuil
de velours du salon. En attendant qu’il se décide à
continuer, car il s’était interrompu, elle alluma les petites lampes,
les deux jumelles de la cheminée, celle du guéridon, et s’installa
sur la méridienne en allongeant ses jambes comme à son habitude.
-Oui? Fit-elle en
espérant que la conversation ne prendrait pas un tour inattendu.
Aliénor sauta à ce moment sur ses genoux
Maurice,
les mains serrées entre ses deux genoux, se lança:
- Je trouve que vous avez
beaucoup de talent , Françoise. Pour être honnête, je
m’étais fait de vous une idée fausse. Je pensais que vous
étiez une originale,mais comme il y en a tant, qui, vivant seule,
prennent des habitudes excentriques, et que la peinture faisait partie
du décor. Je vous imaginais peindre comme on voit maintenant
à la télévision avec d’énormes pinceaux, sur
des grandes toiles ou des morceaux d’affiches déchirés, vous
voyez ce que je veux dire ..
-Je
vois très bien, ce genre de personne qui se prend la tête à
deux mains, puis jette ses fonds de peinture sur la toile ... Un peintre
abstrait vous voulez dire. Françoise s’amusait beaucoup
intérieurement. Elle concevait parfaitement que Maurice n’était
pas du tout du genre à aimer l’art moderne. Elle en rajouta encore
un peu.
-Vous savez , il y a mieux , certains n’hésitent pas à mettre
sur leur tableaux de la m..., ou des restes de déjeuner. C’est très
intéressant, vous ne trouvez pas? C’est vrai que je n’en
suis pas encore là, mais c’est une question d’évolution, bien-sûr,
la route vers l’abstraction est longue et peuplée d’embûches
.
-Oh,
je vous en prie, ne changez rien! Maurice se leva à demi en disant
ces mots.