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                                FRANÇOISE ET MAURICE
 
 

                        Françoise dormait encore,  sa mère s'en était aperçu en passant la tête dans la chambre aux effluves de nettoyant ménager.  Elle sortit prendre l'air dans le parc de l’hôpital. L'ambiance hospitalière la mettait mal à l'aise.
     
   Juliette se demanda si une surprise alimentaire quelconque  ferait plaisir à sa fille, mais décida finalement que non. Il n'aurait servi à rien par exemple de lui apporter des chocolats ou des pâtes de fruit. Sa fille était , comment dit-on?.instincto, enfin, elle mangeait de la viande crue, des graines, des choses répugnantes..
                Lorsqu'elle retourna auprès d'elle, celle-ci tentait de se lever:
        -C'est ridicule, voyons, tu ne sais même pas si le docteur te permet! Et si c'était plus grave , je ne sais pas, moi, un truc dans les intestins ou... quelque chose!
        -Tu adores voir des drames  partout . Je vais très bien..  J'ai juste, elle se vit dans la petite glace de la salle de bain et fit la grimace, "j'ai juste quelques écorchures!
                Évidemment, ils me conseillent de ne pas trop en faire pendant une dizaine de jours, à cause des hématomes sur les jambes.
        -Ma pauvre petite poulette, tu sais... Et bien.., que je pourrais te prendre à l'appartement si tu voulais. Je pourrais te faire ...des bons petits plats, mmm? Te faire la lecture!!..
        Comme le conditionnel convenait bien, maman aurait eu horreur de l’avoir elle, sa fille , en pension dans son petit appartement . Lui faire la lecture, encore moins!
         Mais cela faisait partie des choses qu'elle s’imaginait devoir dire;
        -Non,non maman, c'est très gentil de me le proposer, mais Gribiche, Zoé, Aliénor, que veux-tu, je ne peux pas les laisser seuls, ni aux mains de..de gens qui ne sauront pas s'y prendre avec eux, surtout Zoé, elle est tellement susceptible.
        Non,  J'aime mieux être auprès d'eux, ça ira très bien. Je demanderai à une voisine de me faire mes courses et un peu de ménage. (C'était pur mensonge, Françoise n'avait pas de voisine à qui elle aurait osé demander une telle chose.)

        -Alors tu ne veux pas,( elle fronça les sourcils  exagérément) ...je sens que je vais me faire du souci, je viendrai te voir.
Il y a bien quelques bus qui vont jusqu'à ce patelin!... Au fait ,comment rentres-tu?
        -J'ai pensé à Elias, tu sais , l' ami peintre avec qui j'ai exposé une fois,  sinon l’hôpital peut me ramener en ambulance, mais  ça ne me dit rien, si je peux éviter..
        -Ah, oui, Elias, bien sûr, il est charmant.. Juliette ne pouvait pas le souffrir, elle changea de sujet:
        -Tu sais pour tes cicatrices sur le front, bien sûr , c'est affreux pour l'instant, mais je suis sûre que d'ici quelques ..Elle allait dire "semaines" mais ce fut plus fort qu'elle: "D'ici quelques mois,  ça ne se verra plus du tout! tu peux toujours arranger tes cheveux par dessus. Ca serait charmant, une frange. Voyons ça...( elle lui tripotes les cheveux,plisse les yeux, s'éloigne ) non, c'est pas terrible..Enfin, tu verras!
        Françoise fit une moue agacée. Décidément, même sur un lit d'hôpital, elle se sentait la cible des petites piques de sa mère. Ce n'était certainement pas volontaire, se rassura-t-elle.
        -Bon ,il faut que je file ,mon poulet: J'ai rendez-vous à cinq heures avec Philippe. Tu sais? Mon jeune voisin! Il est adorable! Il m'a promis de me réparer l’électricité dans mon cagibi... Puis ,sur un ton badin:
  " Pas de petite amie, à ce que je sache, mais tu sais , c'est un Cancer, ils sont si sensibles , si secrets,...Bon,  ma bichette, à bientôt, je viens dès que tu seras rentré . Appelles moi pour me prévenir.
"Au fait ,ta voiture? Elle doit être dans un drôle d’ état! tu me diras, ce ne serait pas un mal d'en changer!
        -Le garagiste s'en occupe ! Elle est réparable, selon lui.  
        Elle fit un petit signe de la main à sa mère , la porte se referma.  
    
    
   
       Françoise, seule, se laissa aller sur son oreiller , poussant un grand soupir . Elle resterait presque avec plaisir dans cette chambre insipide . C'était agréable de n'être personne, rien qu'un petit peu, juste une malade qu'on bichonne.
   En plus ,les infirmières étaient adorables, il y en a même une qui connaissait ses tableaux:         -Alors c'est vous qui peignez? Oh, c'est merveilleux, moi je suis incapable de dessiner quoi que ce soit!             
        Elle souriait en pensant au spectacle qu'elle avait du offrir dans l'accident, la 4l toute enfoncée, et elle ,ensevelie sous ses tableaux, ensanglantée par les multiples entailles faites par le pare-brise éclaté .
   Sonnée sous le choc, elle avait été transportée inconsciente à l’hôpital.
  Cela la ravissait et l'inquiétait à la fois, elle doutait avoir été dans cette situation, aussi glamour  qu'on l'imagine, dans les bras d'un beau pompier .
        Normalement, et si tout se passait bien, on pouvait se retrouver avec  le visage renversé mais non tuméfié , les paupières closes, le chemisier légèrement déchiré .  
Mais sans doute ,le pompier sentait le vieux mégot et ne l’avait quasiment pas regardé.

                Interrompant sa rêverie, la porte s'ouvrit brusquement sur Nathalie, fraîche et essoufflée, une expression  d'inquiétude sur le visage:
        -Ma pauvre Françoise, quelle histoire! Mais quelle histoire!
Elias m'a téléphoné au bureau, je me suis sauvée, et me voilà!! Ca va? Qu'est-ce que tu as, on t'a dit?, c'est grave?
Quelle mine épouvantable, c'était quand exactement, oh la la ,racontes moi tout, je suis toute tourneboulée, je m'assois, hein?                 
        -Nathalie! Du calme! Tout va bien! je suis très contente de te voir ,mais tout va bien!
"Elias t'a prévenu? Mais comment est il au courant?
    Remarques ça tombe bien, je comptais sur lui pour rentrer. Il n'habite pas très loin de chez moi, contrairement à toi, ne prend pas cet air vexé, Nathalie !
 Par contre, comme je vais être un peu coincée à la maison pendant une dizaine de jours, si tu as le temps de passer me voir...
                
        
                Nathalie avait déposé sur la tablette les chocolats qu'elle avait apporté et commençait tout naturellement à les manger.
        Elle et Françoise se connaissaient depuis longtemps, les années de collèges, elles avaient été inséparables à l'époque. Leur fous rires communs pour des histoire invraisemblables, pour des inventions épiques, parfois pour rien..
        Françoise était la suiveuse, plus discrète, Nathalie et sa silhouette ronde était le boute en train, l'inventeuse de génie.
Elles occupaient leurs heures d'étude à fabriquer des objets qui ensuite les faisaient hurler de rire: la vache en tube d'aspirine et morceaux de crayons feutre, les lunettes en fil de fer dont elles avaient ensuite vanté les mérites devant un auditoire estomaqué, dans la cour de récréation.
         Françoise se redressa, il lui suffisait de voir son amie pour se sentir mieux.  Pour l'instant, tout en mâchant les chocolats, celle-ci visitait les lieux, les petits coins, les placards, elle jeta même un oeil dans le couloir... Tout en continuant à parler.
        -Dis donc , j‘ai croisé un interne, là, genre “Urgences”, fiuuu, siffla-t-elle entre ses dents,  mais bon, dans ton état...
        Françoise fit mine de lui envoyer un oreiller.  
                                                                
                                        
                                                ***
                                Elias venait de quitter Françoise, la laissant seule dans sa petite maison, et celle-ci, désoeuvrée, après tant d'agitation, feuilletait vaguement un vieux magasine , allongée sur la méridienne dans le salon un peu sombre.
        
        Elle s'en voulait maintenant des mauvaises pensées qui l'agitait quand elle voyait les peintures de son ami. Il était si gentil.
        Lors de l'accident, elle allait à une petite exposition à laquelle il participait. Ils s'étaient donné rendez vous le matin dans la salle pour préparer l'accrochage. bien entendu , ne la voyant pas arriver, il s'était inquiété.
        Il avait fait la route en sens inverse pour la trouver, imaginant qu'elle ait pu tomber en panne; C'est ainsi qu'il était tombé sur le spectacle de la voiture accidentée, de l'ambulance, des gendarmes..
        
        
        Bien sûr qu'il était original, dépenaillé, parfois sans gêne, bien sûr qu'il pouvait l'agacer terriblement, mais elle pouvait compter sur lui.  Il était venu la chercher comme promis à l'hopital, avec son break tout brinquebalant, il avait même pris l'initiative de s'arrêter au supermarché pour lui faire ses courses de la semaine;
bref, il était vraiment adorable;.
        -Dommage qu'il soit si laid, soupira Françoise, en revoyant la figure toute plissée , la moustache en brousaille, les cheveux trop longs.
        Elle  s'étira voluptueusement sur la méridienne...
" Et  ce petit côté "artiste" qu'il se donne, toujours en treillis tout taché, ses vieilles baskets..Oh! La dernière fois, quand il m'a dit qu'il allait faire des formats pour mettre au dessus des canapés, j'ai cru que j'allais m'étouffer avec ses biscuits!"
        Au fond, pourquoi est-ce qu'il m'agace? Certainement pas uniquement parce que je n'aime pas sa peinture. C'est  parce que je n'aime pas sa peinture et qu'il la vend si bien;..Voilà pourquoi il m'agace.. Et puis aussi parcequ'il ne sait pas combien je n'aime pas sa peinture.! Je ne suis  pas digne d'un ami aussi sincère..
        Elle se morigénait sans conviction, quand l'errance de ses pensées l'amena à un sujet bigrement plus excitant!
                Depuis quelques semaines , Pazolles pouvait s'enorgueillir d'un nouvel habitant, un dénommé Maurice, Maurice Genêt, ou quelque chose d'approchant. C'était le facteur qui le lui en avait parlé.
        -Un grand type maigre, célibataire, à ce qu'il parait, il a un cheval, comme vous..
        Le facteur, qui pour une fois avait trouvé en Françoise un auditoir attentif, alors qu'elle avait plutôt l'habitude d'éviter toute conversation , était tout aise de livrer ces informations capitales.         
        Pour une fois qu'il se passait quelque chose..  S'il avait un cheval, ce serait plus facile pour faire connaissance, s'en faire un ami, par exemple...Françoise sourit à cette idée.   Cela l'amusait de faire comme si elle avait été une personne normale, pouvant communiquer normalement avec le reste du monde, c'est à dire ne pas s'enfuir dès qu'on lui adressait la parole en prétextant diverses occupations, ne pas blêmir ou rougir selon les cas, ne pas balbutier, hésiter, rester coite devant les tentatives de conversation de son voisinage.
        Elle n'essayerait probablement rien du tout,  elle n'irait pas lui rendre visite sous prétexte de bienvenue, elle l'éviterait même si possible lorsqu'il s'aventurerait, et il s'aventurerait , dans les chemins creux du voisinage.
        Pourtant , c'était agréable d'imaginer que tout cela aurait pu se passer. Que tout cela aurait pu éventuellement déboucher sur une rencontre capitale, LA rencontre.
        Le grand amour!
        En fait, elle ne savait pas trop bien elle-même ce qu'elle voulait.
Penser  à "l’amour toujours", ça lui plaisait bien, en même temps, elle ne voyait pas qui aurait consenti à vivre à sa façon, et sans trop déranger ses habitudes .
 
        Sa petite maison, son petit jardin, sa tortue mâle, son chat, sa ponette, son horreur de la ville, du bruit, du monde.
  Elle était parfois assez lucide pour se demander si elle ne faisait pas exprès de vivre complètement à l'écart pour ne rencontrer personne. Mais elle se surprenait souvent à soupirer d'envie pour un bel homme grand et fort , qui casserait du bois à la hache devant la maison.
               Bien sûr, Maurice n'était  sans doute pas le genre bûcheron pour catalogue sport-wear, mais de toute façon, elle aurait été gêné s'il avait été trop séduisant.  
                
  
        ..Non, décidément, elle sentait, là, dans cette arrivée, un signe, une approbation du destin pour sa patience. Cet homme, seul, à sa porte pour ainsi dire, comme un nourrisson, que l'on aurait abandonné au seuil d'une maison accueillante, c'était même un devoir pour elle de s'y intéresser.
                Tiens justement, n'était-ce pas lui, là-bas, dans le chemin qui menait à l'étang sur son cheval?,..,non, une vache, peut-être, elle attrapa impatiemment ses lunettes, oui,...,une vache, pff....
                         -Tiens! Et si je me faisait un petit thé! Aliénor, mon chat chéri, descend, oui, je vais te donner ton goûter, là, là, patience,...
                        Elle posa précautionneusement ses pieds par terre, des élancements la faisait grimacer, mais bon sang, elle n'était pas une mauviette, ah! ah!, ouïe! Là!, voilà.., les chaussons..., heureusement que personne ne la voyait, elle devait être ridicule, avec son châle, ses lunettes, ses vieux chaussons, et pour couronner le tout, un gros matou tigré qui suivait ses pas traînants  en poussant de petits miaulements !
                
        Mais tout cela était momentané. Bientôt ,elle retrouverait son énergie!, ses travaux d'extérieurs, sa vaillance.
        C'est vrai qu'elle était vaillante, d'ordinaire. Ce mot "vaillante" évoquait pour elle  des femmes en sarrau bleu-gris, avec leur regard bleu-gris, dans des photos fanées, penchées sur des tâches titanesques.
         Levée très tôt,  elle faisait d'abord son yoga,  puis partait nourrir Zoé . Elle faisait ensuite sa promenade matinale avec la ponette qui soit dit en passant, avait largement dépassé les mensurations ventrales généralement admises pour ce genre d'animal .
        Ensuite seulement , elle prenait une légère collation sur la véranda(elle aimait beaucoup ce terme de collation) ,et enfin, elle se mettait à sa peinture, qui la gardait devant son chevalet toute l'après-midi.
        
        Sa peinture! Mais au fait ,combien de tableaux avait-elle perdu dans l'accident? Au moins cinq, oui, cinq, puisque c'était ceux qu'elle devait apporter au "salon".
                     Bah, en tout cas, il n'y avait pas ses préférés, car ceux là étaient exposés à la galerie, en permanence.  Le salon, c’était pour l’amusement, voir un peu  ce que faisaient les autres , boire un verre de blanc avec Elias et sans doute , ne rien vendre!
                        
                Machinalement, elle s'arrêta dans le couloir, devant la grande glace toute vert-de-grisée , c'était celle qui lui allait le mieux, parce que peu éclairée: ma foi, une tête assez intéressante, longue, un peu sévère," à l'ancienne" , sagement coiffée d'un chignon brun tirant sur l'auburn.        
        Elle ne savait pas trop ce qu'elle devait penser d'elle même, il lui semblait qu'elle ne devait pas être si laide que ça, mais on ne peut pas dire non plus qu'une nuée de beaux jeunes hommes campaient devant sa porte.
Cela l'aurait épouvanté de toutes façons.
                De retour dans le salon, avec un plateau garni de mixtures étranges pour un non initié, elle jeta de nouveau son regard  myope par la porte-fenêtre donnant sur le jardin..
        
         Au bout d'une petite prairie  parsemée de pommiers, dans laquelle sa ponette grise se prélassait, on apercevait le chemin communal qui conduisait à l'étang, dit municipal, en égard à ses quelques aménagements: une mini plage, un panneau interdisant les bateaux!
        C'était le rendez-vous dominical des familles du coin accompagnées de poussettes, vélos, enfants hurlants . Françoise frémit .Elle chaussa ses lunettes pour mieux examiner la jument.                          
        Toi, ma grosse lolotte, tu me verrais bien immobilisée encore un bout de temps! Les vacances te profitent, voyez moi cette croupe! Et pas du genre à se faire des complexes, ma Zoé!
        Tiens ,je demanderais bien au petit voisin de te monter un peu, il est énergique. Il te remuera sans doute plus que moi, et ne me regardes pas comme ça, ça te fera du bien..
                                 Elle lorgnait du même coup le chemin, espérant toujours y apercevoir Maurice. Elle devait bien s'avouer pourtant qu'il n'avait pas encore cherché à la rencontrer.
        On avait pourtant du lui parler d'elle, ils n'étaient pas si nombreux à posséder cet animal ici, et puis quoi, elle était "la peintre du village", presque une personnalité...
                Non, il devait être timide, ce qui était bien du reste, en tout cas discret, ce qui est mieux encore. néanmoins, elle espérait qu'il ne serait pas aussi discret qu'elle.
                  Seule, dans cette fin de journée mordorée, dégustant son fenouil cru, elle se sentait l'âme romantique, et l'oeil vague, allongée dans le vaste fauteuil de rotin installé sur la véranda, elle se voyait accompagné du prometteur voisin, chevauchant tous deux dans un soleil couchant qui avantagerait son teint, bavardant librement, mais sans ,bien entendu, l'ombre d'une ambiguïté dans leurs rapports.
                          Françoise avait, quand aux choses du sexe, une timidité frôlant la pudibonderie, et bien que ses nuits ne soient pas avares de fantasmes délicieusement inavouables, elle ne supportait aucun laisser-allez verbal, aucune allusion graveleuse. C'est tout juste si Nath pouvait lui raconter ses abondantes aventures.       
         Sa mère , se disait-elle, n'était peut-être pas totalement vierge de responsabilité dans cet espèce de "blocage" ..., cette façon qu'elle avait,..,Françoise s'en souvenait avec acuité, ..de se promener nue, à la maison , non seulement lorsqu'elle était jeune, mais encore maintenant, c’était...proprement effrayant!    Heureusement, personne d'autre n'était au courant, du moins elle l'espérait, car elle n'était pas absolument certaine que Juliette Bonafoux( elle avait repris son nom de jeune fille!) ne cache pas derrière un faux air de carte vermeille, un ou deux amants.                                

                           Pour en revenir à Maurice, il eut été bien étonné d'apprendre qu'elle connaissait son prénom... Mais, tout se sait vite dans un petit endroit comme Pazolle,  et le facteur était un intéressant , mais parfois un peu encombrant, fournisseur de renseignements.
        - Ce brave facteur, se dit Françoise, il faut dire qu'il aime bien parler celui-là!  ...Il est un peu bizarre, ça, il n'y a pas de doutes. Un peu  "fou-fou"!( elle n'osait penser: fou).
        Je me souviens qu'en arrivant ici, j'étais obligée de me cacher derrière le rideau quand je l'entendais arriver, tellement il me faisait peur: il faisait crisser ses pneus sur le gravier, il écrasait même un peu la pelouse et mes premières fleurs en repartant..., et quand il arrive à me voir, je ne comprends pas la moitié de ce qu'il me dit, on dirait qu'il continue une conversation,  qu'il a peut-être commencé aux  maisons précédentes, ou peut-être qu'il parle tout seul , dans sa voiture..
                        Tout à coup, elle se rendit compte qu'elle aussi parlait depuis un moment à haute voix!
                         -Allons bon!, tu vois, Aliénor, ce n'est plus possible, à vivre seule, je vais finir complètement radoteuse. Nathalie a raison, c'est le bon âge, maintenant, il est temps que je me trouve quelqu'un ,si je ne veux pas finir comme un vieux trognon..
        En fait, il aurait bien arrangé Françoise qu'on prenne la décision à sa place. Par exemple, elle aurait adoré qu'on l’enlève... A condition qu'ensuite, elle puisse retourner à ses petites affaires, bien-sûr. Mais que surtout elle n'ai pas à se poser de questions.  
        Et puis ça l'ennuyait pour sa mère, d’être célibataire. Elle sentait bien combien une fille si sage, si peu dans le vent, dans la "vie", était pour Juliette un lourd fardeau ne serait-ce que par rapport à ses amies(is)!
       Il lui restait une huitaine de jours à passer ainsi, quasi cloîtré, dans sa petite maison toute empanachée de glycine , elle avait donc tout le temps d'imaginer des procédés pour "trouver l'homme de sa vie", oh, et puis, flûte, après tout, elle n'avait de comptes à rendre à personne, elle suivrait son destin, voilà tout.            
           La soirée fut très calme, le soleil ambrait joliment la pièce carrelée de rouge, frôlant la méridienne recouverte d'un plaid vert bouteille, ainsi qu'un bouquet de monnaie du pape disposé sur la table ronde, et Françoise contemplait ce spectacle avec ravissement.
   Elle songeait en voyant toute cette magie de lumière, qu'elle aurait toujours quelque chose à tenter en peinture, et qu'heureusement, elle ne serait jamais satisfaite... Cela lui procurait une petite douleur très douce, et une grande jubilation.
                                        

                                                *** ***

        Et que faisait le si précieux et convoité célibataire pendant ce temps?
  Si Maurice était venu s'installer dans ce village si paisible, pour ne pas dire morne en toute saison, c'était pour deux raisons.
         D'abord il lui fallait un peu de terrain pour Ulysse, son cheval,  et puis la vie en ville lui paraissait désormais inconcevable depuis qu'il se familiarisait à la vie campagnarde au rythme de ses ballades.
   Il s'était inscrit un jour dans un centre équestre par pur désoeuvrement..,et parce qu’on lui avait dit, non sans raison, que la gente féminine fréquentait assidûment ce sport. De ce coté ,il avait été relativement déçu, non par la quantité, mais par le style.
              Il était issu d'une "bonne famille", de celles au sein desquelles on apprend que la femme est un élément du foyer ayant pour mission d'être à la fois un minimum décoratif et efficient au niveau des taches ménagères, là s'arrêtant normalement ses objectifs.  
         Il n'avait pas ,depuis ,révisé son jugement à ce sujet, n'ayant, par son métier (il était professeur de droit) pas l'occasion d'être véritablement détrompé par le spectacle de la jeunesse estudiantine qui fréquentait ses cours.
  En effet, la population féminine y était assez conforme à ce qu'on lui avait inculqué dans son enfance, hormis bien entendu quelques originales, qu'il n'eut pas hésité à qualifier de "furies"  en certaines occasions (d'aigres souvenirs de manifestations lui remontaient en mémoire ).
            Donc, et pour en revenir à l'expérience du centre équestre, s'il avait été très déçu par les jeunes filles, il avait découvert qu'il adorait les chevaux.
  Après un apprentissage entrepris avec pugnacité et méthode, ponctué d'escarres traitées au mitosyl, il avait passé honorablement ses degrés et était arrivé au stade de l'éperon d'argent, ce qui le mettait désormais dans le groupe "intéressant" au sein du club,en tant qu'éventuel "futur acquéreur de sa propre monture"!
 
         On pouvait, dès lors que son choix se serait fixé, espérer de lui qu'il devienne l'un des  "propriétaires" qui  contribuaient essentiellement à faire tourner le centre.
 
                                         Las, non seulement cet inique personnage avait trouvé l'animal de ses rêves chez un concurrent, mais encore, sitôt propriétaire, il avait décidé de devenir cavalier indépendant...monstruosité...aberration...que pouvait-on espérer devenir, à monter seul, dans un vague pré.  Cavalier de promenade!  Mon dieu! Pourquoi pas randonneur!...Enfin...
       Ainsi, après que notre célibataire eut goûté aux joies de la liberté, qu'il se fut mis à l'épreuve par des curages de box matinaux, même quand il fait chaud et que ça sent très mauvais, même quand il pleut et que ça s'enfonce  ; après qu'il se fut astreint à brosser chaque jour son bel Ulysse, même quand celui-ci venait de se rouler, enfin bref, quand il se fut révélé un bon propriétaire indépendant, il décida de s'exiler lui-même à la campagne.

                                 Et cela allait bientôt faire deux mois qu'il s'était installé à Pazolle, en bordure de cette modeste bourgade, dans une fermette qu'un ami, agent immobilier, lui avait trouvé.
       Ses trajets pour rejoindre la faculté ne lui pesaient guère.
  Il se disait avoir enfin trouvé une vie à sa convenance.
        Il goûtait avec un enfantin plaisir aux odeurs de fumier des fermes voisines, au bourdonnement lancinant des tracteurs , et même aux sonores tintements des "corna dis" de son plus proche voisin . C'est avec gratitude qu'il acceptait de se faire réveiller à cinq heures du matin par le magnifique coq du même voisin . Il riait de plaisir en découvrant chaque jour une partie de ses provisions grignotées par les souris, l'autre partie étant, elle , souillée part leurs petites crottes.
         Il se disait que jamais plus il ne pourrait comprendre l'acharnement de ses congénères à s'entasser dans leurs boites de béton, environnés du vacarme affolant des voitures, de leur pollution insoutenable.
Bref, Maurice Genet redécouvrait, après une amnésie de trente années, le plaisir de vivre de son enfance.
         Il n'avait guère eu le temps de se préoccuper d'autre chose que de ce bien-être animal qui l'habitait depuis son arrivée, et qu'à quelques centaines de mètres, une femme inconnue se préoccupa à ce point de sa personne  ne pouvait l’effleurer.
                 En fait, toute son attention et ses efforts étaient retenus en priorité par le nettoyage du terrain qu'il destinait à son cheval. En effet , Ulysse était pour l'instant cantonné au bout de jardin que Maurice imaginait déjà regorger de légumes et de fleurs, d'ici quelques mois.
       Pour l'heure, il s'était donc vêtu d'un vieux pantalon de velours , et s'acharnait sur les débris de ferrailles, les morceaux de parpaings, de tôles ondulées, qui ,dieu sait comment avaient atterris dans son pré. Ce pré qui, une fois nettoyé, ne manquerait à l'évidence pas de charme et d'avantages. Il était en effet bordé en contre-bas d'un ruisselet du plus bel effet, et abondamment fourni en  arbustes de tous poils, dont une belle colonie de noisetiers .
  Allons! Dans quelques mois, ce petit bout de campagne indiscipliné serait devenu quelque chose de tout à fait convenable!
                                  Maurice n'avait pas encore réfléchi au genre de rapports qu'il souhaiterait entretenir avec ses voisins . Pour l'instant, il n'avait été question que de quelques menus achats de produits locaux, oeufs tachés de crotte de poule , lait frais qui lui restait sur l'estomac, et dont, malgré sa répugnance, il s'efforçait d'avaler à la régalade une ou deux gorgée, en revenant de la ferme, alors qu'il était encore chaud et mousseux.  Il ne désespérait pas, en effet, devenir par l'observance obstinée de ce qu'il pensait être les règles de la vie à la campagne, un spécimen assez rarement réussi de l'"intégration verte"!
                                  Un visiteur impromptu aurait pu observer que ses placards et réserves diverses contenaient en abondance légumes et fruits aux tendances légèrement pourrissantes ....Que les fromages étaient , quand à eux, remisés dans un garde-manger grillagé prévu à cet effet, ce dont un brie coulant et un bleu desséché ne se remettraient probablement pas.
                         Que saucisses et saucissons pendaient allègrement aux clous prévus à cet effet, comme dans une pièce de "Maisons et jardins", lesquelles indispensables revues trônaient sur la petite table de la salle à manger salon bureau, rebaptisée "pièce à vivre".
                 Maurice, donc, tout à son bonheur journellement renouvelé, ne se doutait pas que dans un proche rayon, ses moindres faits et gestes étaient commentés , racontés, pimentés par une petite population curieuse, attentive, et presque attendrie, sans compter l'imaginaire galopant de Françoise!
  
                 Au physique, c'était un homme grand, plutôt maigre, ces deux faits joints provoquant un léger ploiement au niveau des premières vertèbres, et l'impression qu'il avait porté de lourds fardeaux toute sa jeunesse. Il ne dégageait pas vraiment de lui une sensation  de force ni de bonne santé .
        La chair était sèche, tendue,  les tendons très visibles, les veines, saillantes, le cou long, portant une longue tête , la chevelure peu fournie, châtain claire.
  Son visage n'était pas charmant, il faisait un peu "fin de race" avec ses orbites profondes, des pommettes aiguës, son nez long et sec, des yeux  clairs.
 Au point de vue de son caractère, on pourrait résumer en disant, qu'il pouvait paraître, disons, légèrement...démodé.
 

                                                ***
    
                                Cela faisait maintenant cinq jours que Françoise était immobilisée, quand la nouvelle lui tombât dessus avec l'acidité d'un jus de citron: sa mère arrivait...
        Qui ne connaît pas ces deux personnalités ne comprendra qu'à moitié l'angoisse qu'éprouvait à l'instant de cette nouvelle, notre convalescente. Quoi de plus naturel, en effet, pour une mère, que de courir au chevet de sa fille, même avec un temps de retard? Elle n’était encore jamais venue.
  Françoise, sous le choc, ne songeait même plus à finir son pollen et sa viande crue, qu'Aliénor ne put s'empêcher de goûter à son tour, l'heure était   grave.       .
Gribiche, avec son tact habituel et sa discrétion, se tenait coite, il faut dire qu'une tortue est rarement très exubérante, mais Françoise appréciait beaucoup.
        Des visions d'horreur la submergèrent: Sa mère, dans ce village, entreprenant les voisins, les commerçants, le facteur, la caissière du Spar, sa mère bavardant à droite et à gauche, sur quel sujet?, mais sur sa fille, bien-sûr!...Sa mère, enfin, révolutionnant la vie de tous ceux qui ne se méfieraient pas, et comment le pourraient-ils, ..,Françoise ne pouvait pourtant pas lancer un avertissement à la population.
  Et rien qu'ici, dans sa propre maison, qu'allait-elle faire? A quoi ressemblerait ce havre vieillot après son passage. La vision était terrible.
  Françoise aux prises avec ses angoisses ne pouvait s'empêcher de s'égratigner les quelques cicatrices qui ornaient encore son front.
  Bien sûr, elle exagérait, et puis ça n'était pas si clair que ça.
        Les façons de sa mère l'avaient toujours fascinées, son aisance, sa liberté. Quand elle était bien, elle disait qu'elle était bien, quand cela n'allait pas, elle pestait, tout était simple pour elle.
        Si elle avait envie de dire quelque chose, de rencontrer quelqu'un, de faire çi ou ça, elle le faisait, elle ne pouvait même pas comprendre qu'on puisse ressentir de la gêne:
        Tiens, par exemple; une chose que Françoise redoutait énormément:  rentrer dans un magasin chic, essayer des chaussures, etc... Sa mère, elle , adorait faire les magasins, et souvent pour ne rien acheter ! Faire sortir des tas d'affaires, de chaussures, etc.. et partir, comme ça, en laissant tout en plan.
         Et puis, surtout, cette façon qu'elle avait de séduire tout le monde, que ce soit le charcutier, la postière, ou même le policier qui lui dressait un p.v. Il fallait que tout le monde l'aime, et bien-sûr, ça marchait, à passer son temps à faire du charme.
  Françoise triturait de plus en plus nerveusement ses croûtes, ...et la fois où elle lui avait amené un ami, oh, juste une relation, sans conséquences, du moins ,...,pas pour lui. Il riait aux éclats des réparties de Juliette, paraissait s'amuser follement, n'était parti qu'à regrets, pour ensuite lui parler toute la soirée de cette" sacrée bonne femme" .
                C'est un fait, Françoise et Juliette avait un rapport avec le monde extérieur radicalement opposé,  mais était-ce une raison pour venir lui souffler ses amis sous le nez, amis qu'elle mettait tant de temps , qu'elle avait tant de mal avoir.
  Enfin, tout cela n'était que pensées malfaisantes, et qui ne solutionnaient pas son actuel problème.  Dissuader sa mère? Trop tard!. Et de toute façons, elle n'en ferait qu'à sa tête , or pouvait-elle lui dire que sa venue la dérangeait? Elle n'aurait même pas voulut le croire.
        Allons, Juliette n'était pas hiroshima, on devait pouvoir d'une manière ou d'une autre  cohabiter au moins pendant quelques jours..
        Mais en tout cas, il fallait se préparer à cette tornade. Elle devait arriver le lendemain, en taxi, faute de bus.
        Et les animaux? Zoé ne craignait rien, car Juliette  avait peur des chevaux , Gribiche fuirait probablement dans le jardin ou au fond du cabanon, il avait le bruit en horreur, quand à Aliénor, il allait prendre la vague de plein fouet, uniquement par fidélité à sa maîtresse, brave matou.
  Sa mère était très désinvolte avec les animaux, sportive, même, ne semblait pas trop fort, pour désigner la façon dont elle traitait avec cette vulgaire sous-classe sur lequel son charme n'agissait que médiocrement. C'est du moins ainsi que Françoise ressentait les choses;
 Allons, elle compenserait par le double de câlins. Non, ce qui l'ennuyait plus, c'était de trouver où loger sa mère: la deuxième chambre de cette maison avait en effet subit quelques transformations, puisqu'elle était devenue l'atelier de Françoise, or Juliette ne su-por-tait pas l'odeur de la peinture à l'huile!
        Lui donner sa chambre? Ah non, par exemple! C'était son nid, sa tanière, pas question d'y introduire une influence néfaste!  En vérité, elle eut été trop honteuse de l'offrir à sa mère.
    Le ménage n'y étant fait qu'avec une extrême réserve, elle offrait au regard un ensemble chargé et hétéroclite : revues, livres ésotériques mélangés à des piles de romans, linge empilé, plateaux contenant des restes et miettes diverses, dus au tempérament très "écureuil" de l'habitante de ces lieux.
 Pour finir, elle décida de lui attribuer le petit salon attenant à la grande pièce, il n'en était séparé que par des rideaux, mais que diable, sa mère lui avait assez souvent démontré que la promiscuité ne la gênait guère!
        
        Comme elle avait l'excuse de ses jambes encore meurtries, elle y fit un ménage ultra rapide . Elle avait toujours détesté les travaux dits ménagers. Passer ne serait-ce qu'une matinée à balayer, faire la poussière, les carreaux la plongeait dans un ennui profond.
        En temps normal, la poussière ne la gênait guère, et elle ne faisait pas de cuisine..Ainsi elle était libre pour les choses intéressantes.
        Le petit salon-chambre  offrait encore un aspect hétéroclite lorsque Françoise eut l'impression d'avoir fini. Un divan-lit, seul élément permettant de désigner l'attribution du local, était coincé entre la table à repasser, une vieille machine à coudre, des piles de "Femmes d'aujourd'hui" que sa mère lui avait donné , ses vêtements d'hiver, diverses vestes, capes de pluie, étranges combinaisons, dont, le mauvais temps revenu, elle se revêtait avec délices.
   Cela fait, elle se prépara un thé, le rituel lui apportant calme et sérénité.
  
                                        *****           ******
 
                                
                        Juliette  avait soixante ans... pile. Cette rondeur dans le nombre, lui convenait tout à fait, au physique comme au moral, et loin de s'en cacher, elle avait organisé lors de son anniversaire ,une fiesta de tous les diables.  Tout était éclatant chez elle, la santé, les dents, la joie de vivre, et tout devait se montrer, foin d'une discrétion dont sa tranche d'âge s’accommodait si tristement!
  
        Du reste, elle  pouvait parler d'elle-même mieux que quiconque, sans se vanter, sans s'amoindrir non plus..
        Compte tenu de sa "science astrologique", il y avait belle lurette qu'elle se suivait à la planète!
 Pour elle, point de mystère dans le destin des hommes, leur cartographie céleste ne laissait pas de hasard. Du reste, ne pouvait-elle, elle-même, le grand livre des éphémérides en main, déchiffrer ce que l'avenir lui réserverait !   
        La mort de son mari, survenue huit ans plus tôt: prévisible!, Saturne était si proche!, ( l’hypertension également!) Mais qu'elle s'en relèverait bravement, aucun doute la dessus non plus, la force du Lion, associée à l'optimisme du Sagittaire!, elle avait eu de quoi se battre contre le marasme.
  Au fait, Juliette avait presque pris l'habitude , lorsqu'elle se présentait à quelqu'un, de décliner nom, prénom,...et signe astrologique, avant de questionner également son interlocuteur à ce sujet.
        Elle estimait qu'ainsi, une bonne part de hasard était laissée de côté, et qu'on ferait bon usage des précieux renseignements qu'apportait cette forme particulière de ségrégation, quitte à tourner le dos sans autre forme de procès à un représentant d'un signe non-compatible.
   Or donc, si ce genre de caractère pouvait, à juste raison, effrayer, ou même indisposer un certain nombre d'individus, on ne pouvait lui nier un certain attrait, pour ne pas dire un charme certain, la vie semblant si fort s'épanouir dans cette petite personne rondelette, électrisante, au dynamisme inextinguible.
          Mais à cela se conjuguaient les quelques défauts qui se mêlent en général à ce genre de caractère. On pouvait en effet lui reprocher son manque de nuances .
Elle savait son caractère "entier", et entendait donc le conserver ainsi,  se souciant peu  d'apprendre à apprécier l'ambivalence, l'ambiguïté, les choses inclassables.
Le silence faisant partie de ces notions de bonheur impalpable l'indisposait tout autant... et bien sûr la solitude qu'elle ne supportait  pour ainsi dire pas.
  La mort de son mari n'avait fait que renforcer son appétit de vivre.
L'exemple donné par cet homme secret, et apparemment sans passions, foudroyé par ce qui est souvent le résultat d'excès, lui avait apporté la confirmation de l'ironie sarcastique qui règne sur la terre.
 
         Elle avait donc digéré cet évènement tragique avec une remarquable énergie, redoublant d'activité, s'associant à ceci, présidant cela, s'accolant l'amitié de toutes sortes de gens attirés par cette luciole au milieu de la grisaille environnante.
    Elle habitait un petit appartement sur sa place préférée, place encore ombragée de tilleuls où, semblait-il, les voitures ne se garaient qu'à regrets, comme respectueuses de ce lieu charmant.
     Si les vieux ne venaient pas y jouer aux boules, la maison de retraite les ayant enfermé pour plus de sûreté dans un parc privé, la jeune clientèle des bars environnants y allongeait des pas nonchalants, s'y embrassait, s'y disputait, sous l'oeil attendri de Juliette, dont le poste d'observation : son balcon, représentait l'atout majeur de son appartement.
        Celui-ci, où elle  restait rarement plus d'une demi-journée de suite, fourmillait ,comme sa propriétaire, d'idées originales:  Une avalanche de grosses fleurs en papier en garnissait chaque recoin, en fait pour camoufler les fissures du plâtre. Les murs était recouverts de tissus d'origines variées, tous de couleurs vives. Les étagères croulaient sous les objets de toute sorte, collections diverses , pierres, coquillages, etc...
  Juliette n'avait pas particulièrement de goût, c'est à dire qu'elle n'en avait ni un bon  ni un mauvais, elle aimait se sentir entourée, réchauffée par la multitude des couleurs et des formes, ce qui, au final, donnait une relative cohérence à  l'ensemble.
        Un observateur  aurait pu déceler beaucoup de points communs entre la mère et la fille, dans cette accumulation d'objets, cette "collectionnite aiguë", ce goût de la profusion, même si les couleurs , chez Françoise , était beaucoup plus sobres.
        A la vérité, si Juliette n'avait jamais mis les pieds à Pazolles, Françoise n'était venue , elle-même, qu'à reculons dans cet appartement, et ,ainsi n'en avait observé que succinctement l'organisation.
        En fait la plupart du temps, les deux femmes prenaient pour se rencontrer des lieux anodins, cafés, expositions (pas celles de Françoise qui était persuadée que sa mère se fichait de sa peinture, ce qui était faux!). Françoise parvenait même parfois à emmener sa mère dans de longues promenades, le dimanche, malgré la répugnance de celle-ci à quitter sa ville chérie.
    Mais alors, qu'est-ce qui avait pu décider Juliette, la tant citadine, à venir emménager quelques jours chez sa fille?
        D'abord, son petit voisin, Philippe, ce jeune garçon si sympathique avait déménagé brutalement, et des bruits couraient dans cette copropriété de sexagénaires engoncés, que cela était sans doute lié à une sordide histoire de loyer.
        Une histoire d'argent!  Et tout ça pour se priver d'une présence si rafraîchissante parmi ces "vieux"! Si elle avait su cela, elle lui aurait avancé, son loyer, et sans le dire à tous ces grigous! Enfin, Juliette en avait été fort chagriné...
                        Et puis, la curiosité la poussait depuis un certain temps à trouver  motif à une visite . Cet accident tombait bien, pauvre Françoise!
   Elle n'avait jamais de chance, décidément.  Mais sa mère n'allait pas la laisser dans cet état, seule, abandonnée, et ainsi elle allait enfin savoir comment sa fille vivait, dans ce trou.
   Peut-être qu'elle lui cachait une liaison, un petit ami, qui sait, il fallait tout de même bien qu'un jour , elle se décide.  Elle ne pouvait pas rester toute sa vie célibataire.
        Quand même, il était temps qu'elle, Juliette Bonafoux, s'occupe de cette situation a-nor-ma-le. Après tout, sa fille n'était pas si mature que cela, malgré ses trente-huit ans,  elle  devait donc  s'en occuper sérieusement avant qu'il fut "trop tard"...trop tard pour quoi?  
        Oh ce n'est pas qu'elle se soit jamais senti elle-même l'instinct très maternel, mais enfin, elle avait l'impression (et puis le côté "famille" du cancer, Françoise était Capricorne ascendant Cancer!) que pour sa fille,  ce manque de maternité pouvait , un jour, éventuellement, peut-être....
        Aussi, le jour où elle prévint sa fille de son arrivée , elle se sentait l'âme d'un saint-bernard, loin de se douter de la panique qu'elle provoquait dans la petite maison .
  La perspective de se retrouver dans ce village qu'elle ne connaissait pas émoustillait tout de même Juliette au plus haut point. N'aurait -on pas dit qu'elle partait pour une terre étrangère!
         Qui sait , n'allait-elle pas à la rencontre d'un beau paysan buriné par le travail des champs, le maniement de la fourche, l'empoignade des moutons d'un revers brusque de  bras musculeux!
        Allons! La campagne pouvait lui réserver des surprises, et ... entreprendre de charmer tout un village , n'était ce pas un pari digne d'elle? Un enjeu de taille?
 Elle qui ne quittait jamais les rues lisses et les pavés de sa chère ville.
   Le jour dit, donc, elle s'en fut , royale , dans un manteau au pelage synthétique, assise droite et fière à l'arrière d'un taxi, vers sa fille , qui elle en était sûre, attendait, émue et impatiente, la venue salvatrice de sa génitrice.

                                                ***
        -"Ma chérie, mon petit poulet! comme tu as mauvaise mine, heureusement, je suis là!"
        -Maman, comment vas-tu?
Toi, au contraire ,tu resplendis !  Et tu t'es habillée comme une reine pour notre humble campagne. C'est lui faire beaucoup d'honneur! Entres ! Installes toi!  
Ta venue est inespérée , je croyais que tu détestais la campagne?
        Mauvaise mine, mauvaise mine, ça y est , ça commençait.  
        Françoise avait beau se préparer , la première attaque la laissait toujours surprise, voilà, il lui était annoncé qu'elle avait une mine épouvantable; Ce sont des choses qui aident lorsqu'on est déjà peu sûr de soi. Fallait-il mettre ce type de remarques dans le rayon de choses anodines que l'on dit sans y penser? Sa mère continuait à animer la conversation.        
        -Ecoute, je ne pouvais plus rester comme ça, à ne rien faire, quand je te savais si seule, si mal en point. J'imagine qu'ici, hum!  Il n'y a personne qui viendrait à ton secours s'il t'arrivait quelque chose..
        -Mais... Maman!! Ca fait déjà plusieurs jours que...
        -Je sais, je sais !! Je suis impardonnable de t'avoir laissé ainsi, mais c'est que..je ne suis jamais vraiment sûre que tu désires ma présence, tu pourrais... je ne sais pas , moi.. ta vie privée...
                Cette remarque, venant de Juliette, semblait pour le moins incongrue , mais Françoise la connaissait suffisamment pour savoir ce que voulait dire sa mère.
         -Nooon , tu ne me déranges pas ,voyons, tu sais que cela me fait plaisir que tu décides enfin de venir ici.
        Pour ce qui est de moi, ne t'inquiètes pas, tout va bien, les gens d'ici, quoi que tu en penses, sont très civilisés.
Elle n'était pas obligée de lui dire qu'elle ne connaissait personne ou presque.

Quand à lui parler du nouvel arrivant, elle n'était pas suicidaire à ce point là.
        Révéler à sa mère qu'elle en était à guetter les faits et gestes d'un vague voisin , ce serait vraiment une grossière erreur de sa part, le mieux était de ne parler de rien.
     Juliette faisait déjà le tour du propriétaire, l'oeil critique, un peu plissé, histoire de juger de l'air d'ensemble que présentait ce petit intérieur qui n'était pas le sien.  
 
      -Mmmmm, très joli, ton salon! Un peu sombre, non? Tu as toujours été attirée par les teintes sombres. Moi, je n'aurais pas mis ce vert bouteille, là, sur ce canapé, mais c'est très joli quand même .., Aaaahhh!!mon dieu, quelle horreur, qu’est c...!, Une tortue! Françoise!..C'e..
    -Gribiche!! Zut, mon pauvre vieux, je t'avais prévenu, pas la maison.. Maman, ce n'est que ma tortue, en principe, il devait rester dehors, mais..
   -Non, ce n'est rien , ne t'en fait pas, ça ne fait rien , laisse-là ,cette bête, après tout.. elle est chez elle, n'est ce pas. Juliette s'écarta néanmoins lorsque Françoise passa , la tortue dans les mains pour la mettre dehors.
Tu disais ?..Gribiche, c'est ça?, mais pourquoi dis-tu: "il"?
    -A vrai dire, je ne sais pas, mais il m'a toujours semblé que Gribiche était un mâle.
   -Ma foi! Si tu le dis,fit Juliette d'un ton indifférent. Alors, où m'as tu installé ? Tu ne m'as pas donné ta chambre, j'espère!
Françoise, aspirant une goulée d'air, fit passer la petite couleuvre qu'elle soupçonnait tapie dans cette phrase là.
    -Non, rassure-toi, tu ne dormiras pas dans mon petit foutoir... Viens ,je vais te montrer.
Françoise la guida avec un tant soit peu de vivacité (d'agacement?) vers le petit salon.
     -Mais c'est par-fait! Je ne veux pas te donner de mal . Je suis venue pour t'aider, au contraire. Ça m'ira très bien..Oh et puis tu sais , je ne reste pas longtemps.
 
        Traduction, elle ne trouve pas ça terrible, se dit Françoise.
        Juliette faillit même , perfidement sans doute, se prendre les pieds dans la pile de vieux journaux.
        Françoise, magnanime, décida d'oublier cette nouvelle vexation:
         -Ma petite maman, veux que je te fasses quelque chose de chaud, un thé par exemple?
        -Mais non, toi, tu ne bouges pas, voyons! Dis-moi plutôt où sont les affaires! Je m'o-ccu-pe de tout! La cuisine? par là? Au fait, n'aurais-tu pas ,plutôt ,quelque chose d'un peu plus...
        -Alcool ? Regardes dans le placard du bas, sous l'évier,..
        -Avec les détergents? Juliette criait, la tête en bas, scrutant l'obscurité du placard, comme si Françoise se fut trouvé à 100 mètres de là.
        -Oui, c'est ça. Il en reste? Tu sais, je n'en bois pas souvent. Si tu cherche bien, tu trouveras peut-être un fond de whisky.
        -....
        - "Si ça ne t'ennuie pas de me faire chauffer un peu d'eau, je préfère un thé. Tu trouveras normalement tout ce qu'il faut dans le placard en haut à droite et le plateau est sur la table.
Elle entendait sa mère fourrager furieusement dans les étagères  , découvrir avec des petits cris d'exclamations les produits bio qu'affectionnait sa fille , les commenter, les sentir,..bah, ne pas prêter attention à de si petites choses.
        
        Pourquoi ne pas voir le côté positif ? N'était-ce pas agréable, cette présence vive dans la  maison.
Cela faisait longtemps que personne ne s'était occupé d'elle. Pourquoi pas sa mère, après tout ..Pour quelques jours...Combien?  Jamais elle n'oserait lui demander.
        Elle se renversa moelleusement dans la méridienne, posant ses jambes sur le plaid à carreaux.

                                                ***
    Dans le village, on ne s'était pas fait faute d'observer tout le remue-ménage que la venue de sa mère provoquait chez cette fille si sauvage mais bien gentille, une artiste, n'est-ce-pas ,qui habitait la petite maison cachée dans le feuillage.
        "On" savait, par le facteur, qu'il s'agissait de la mère, de toutes les façons, "on" s'en serait douté, mais elle n'était jamais venue, elle semblait du reste bien différente de sa fille... bien aimable aussi, mais ..différente. "On" espérait bien en savoir un peu plus les jours suivants, bien sûr, ce n'était pas aussi intéressant qu'un petit couple, ou un jeune homme célibataire, comme celui qui venait d'arriver, et puis elle ne resterait pas, mais, enfin, ..
  
         Maurice, dans le même jour finissant, avait pris le parti de s'asperger dans l'espèce d'évier en pierre devant sa maison. L'eau venait du puits, elle était absolument glacée.  Torse nu, sous l'oeil indifférent de son cheval , il lui semblait que cet exercice lui apporterait vigueur et résistance.
        Mais le soleil disparu, il faisait assez froid, et sa peau, à cet instant ressemblait à s'y méprendre  au granuleux épiderme d’une poule  privée de ses plumes.
        Néanmoins, bravement, il tint bon quelques minutes, produisant force "han!han!" à chaque giclée d'eau glacée.  Il se précipita ensuite dans sa chambre, enfiler chemise, pull et veste d'intérieur, tout cela en provenance directe d'Irlande, via  les boutiques spécialisées.  
  Il se sentait si bien , si libre, si homme, enfin! Il était heureux.
      Le nez dans sa cheminée, toussant, crachotant (elle venait pourtant d'être ramonée, mais elle n'avait pas l'air de tirer très bien, à moins que cela ne vienne de lui..) essayant de siffloter en même temps, il s'escrima ensuite une bonne dizaine de minutes à force de Zip, de Pschitt, de Pat, et autres expédients dont il se promettait de se passer très vite,  à la mise en route d'une "bonne flambée"!
                
                        ***
                  Le lendemain, Françoise sortait à peine de limbes délicieuses, qu'elle entendit tout un remue ménage au rez de chaussée.
   -Dieu du ciel! Maman! Que peut elle bien faire?
L'angoisse l'étreignit d'un coup, irraisonnée: sa maison, son nid, son repère! Elle savait parfaitement que sa peur était démesurée par rapport à la cause. Encore que..
        - Maman?   Maaaaman!!!
        -Chérie??Ahhh, tu es réveillée ?Enfin! Je te monte un petit déjeuner...J'en ai pour cinq minutes!
        -Non, ce n'est pas l...
        -Un bon bol d'ovomaltine, j'ai apporté ça de la maison, tu vas voir , ça donne un punch!  Et une montagne de tartines.
Quand Juliette arriva avec le plateau, et un air radieux ,Françoise se résigna, quoiqu'elle détesta "petit-déjeuner" dans son lit, et qui plus est ,d'ovomaltine et de tartines.
   Son régime du matin se composait habituellement d'une tisane de tilleul, d'un morceau de rayon de miel, parfois d'un peu de viande crue, quand elle se préparait à une grande promenade avec Zoé.
          Mais Juliette , depuis une bonne heure, n'avait pas chômé . Il ne lui venait pas  une seconde à l'esprit que son geste plein d'attention ne puisse être apprécié. Elle s'assit un peu sur le lit de sa fille pour lui commenter ses travaux titanesques de la matinée.
    Pour commencer, elle avait prestement fait filer le chat dans le jardin d'un "pshitttt" très bien compris par le pauvre Aliénor.
     Puis, elle s'en était pris à la cuisine, y faisant des découvertes archéologiques du plus haut intérêt. Un vieux panier de pommes de terre, abandonné sous la table,  qui exhalait un parfum indescriptible, des aliments divers destinés aux animaux qui garnissaient abondamment étagères et frigidaire qui par ailleurs ne contenait pas grand chose, hormis quelques bouteilles de cidre aux reflets verdâtres.
         Pour ce qui était de toutes les sortes de graines et autres poudres  qu'elle avait découvert au hasard de ses recherches, elle avait préféré, dans l'attente de plus amples informations, les grouper en un tas de pots dans le fond d'une grande armoire, qui ,  si elle avait un tant soit peu été cirée, aurait été du plus bel effet.
  Lorsqu'elle avait entendu sa fille se réveiller , elle était  en train de faire tomber dans la poubelle un mélange de corps solides et liquides qu'elle venait de découvrir dans le bac du réfrigérateur.
        Françoise l'écoutait, écoeurée par les tartines beurrées et par le récit. Effectivement, elle ne faisait pas le tour de tout ses placards tous les jours, elle n'en voyait d'ailleurs pas franchement l'intérêt; Mais elle prit comme il convient l'air contrite d'une petite fille qui n'a pas rangé sa chambre; Elle se dit néanmoins que Juliette, de son côté n'eut pas supporté une minute une telle incursion dans son propre univers .
  
      -Bon, c'est pas tout ça!, que vas-tu faire,ce matin, toi? Tu vas peindre?
Sans attendre la réponse, elle continua sur son élan, joyeusement:
   -Moi, j'ai bien envie d'aller faire un tour dans ce "bled", histoire de faire quelques courses..
   Le mot "bled" irrita légèrement Françoise, comme toutes les expressions argotiques qu'utilisait sa mère, de plus en plus , lui semblait-il.  Y trouvait-elle un moyen de plus de se personnaliser?
 Elle avait, il est vrai, toujours tiré fierté de ne pas représenter un exemplaire de "petite dame" aux ouvrages de canevas et aux expressions pointues,  genre qui sévissait  abondamment dans son quartier.
     -Maman,..., puis-je te demander quelque chose d'important?
    -Mais comment donc, ma fille, je suis là pour ça, qu'est-ce qui te ferai plaisir?
    -Non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, ..., voilà, ...s'il te plait, ne ..ne racontes pas ma vie à tout le village, ne..ne commences pas à ...à poser trop de questions, enfin... tu vois ce que je veux dire, je vis ici toute l'année, je ne tiens pas à me faire remarquer. Tu sais comment sont les petits villages, cela deviendrait invivable...
        Tu n'es pas vexée, Je ne te traite pas de commère, simplement, au fil des conversations..
   -Mais Françoise, il ne me serait jamais venu à l'idée de ..oh, vraiment ,tu te fais une drôle d'idée de ta mère. D'abord, je ne sais rien de ta vie ici.. Tu sais, tu me caches beaucoup de choses, j'en suis sûre.
  Elle la regarda malicieusement, puis prestement, sortit de la chambre, emportant au passage un grand chapeau de paille posé là.
    -Je te l'emprunte, à tout à l'heure!!!
                                                ***
        Comme après chaque apparition de sa mère, Françoise poussa un grand soupir.
Au fond, elle s'imaginait le pire à tout propos lorsque sa mère était dans les parages, et pourtant, elle sentait en même temps, une certaine excitation la pousser.  Elle avait apporté sa fébrilité  dans la maison, et  Françoise la ressentait comme un stress, mais aussi comme une motivation.
   
    Elle s'habilla d'une vague tunique faisant penser à de la soie, et qu'elle mettait pour travailler. Non pas qu'elle eu très envie de s'y mettre, mais puisque sa mère l'avait dit, .. et puis cela faisait une bonne huitaine de jours qu'elle n'avait pas touché à ses pinceaux.
    Par la fenêtre de sa chambre, elle vit le jeune Laurent, fils de son voisin, s'escrimer sur Zoé, tentant de la faire galoper dans le petit terrain.  Elle se rappela qu'on était Samedi, et qu'elle avait demandé au garçon de lui rendre ce service.
   Elle ouvrit la fenêtre: -AS-TU PRIS UNE CRAVACHE? OUIII? BONN,  
ATTENTION QUAND MÊME, ELLE N'EST PLUS TRÈS JEUNE, ET SON DOS...
   Elle n'entendit pas la réponse, mais la ponette repassa au pas.   Etait-ce  sur la demande de son cavalier? Pas sûr! Sacré Zoé!
        Françoise n'avait jamais le coeur de la pousser vraiment, s'arrêtant dès que la ponette commençait à souffler un peu fort. Aussi, celle-ci ne se privait-elle pas de mettre en avant ses limitations de vitesse à tout velléitaire. Elle avait du reste, pour se prémunir de toute exigence intolérable, un arsenal de mimiques et simulacres de défenses: fausses ruades, mini-cabrés, demi-tours sur elle-même, il lui était même arrivé, face à un adversaire récalcitrant(le filleul de Françoise), de se coucher carrément.
   Pour l'heure, elle pouvait être contente du résultat, son cavalier était plus en sueur et plus essoufflé qu'elle, dont les doux yeux, mi-clos, et ombragés de cils blancs, semblaient ne refléter que la bonhomie.
    Françoise, après une bonne caresse au chat qui, en ce moment, se sentait un peu déprimé, se décida à entrer dans la pièce qui lui servait d'atelier.
        
         Les volets en étaient fermés. Cela sentait fort l'essence et le médium, elle s'empressa d'aérer tout cela.
  Un coup d'oeil sur la table lui apprit avec douleur que l'avant veille, elle avait, une fois de plus, omit de nettoyer ses pinceaux. Ceux-ci gisaient dans des poses affligées, le poil collé, ou hérissé, englué de peinture sèche...
Si un "pro" voyait ça! Elle avait vraiment des façons peu orthodoxes avec son matériel...bah...les nettoyer maintenant lui donnerait le répit nécessaire pour retrouver l'inspiration.
    En frottant rudement ses brosses, leur arrachant pour l'occasion, quelques poils supplémentaires, elle observait la toile posée sur un chevalet....
        Elle avait voulu se lancer dans une composition  imaginaire..
    Le problème était que d'un jour sur l'autre, les images qui lui venaient à l'esprit changeaient du tout au tout.  De plus, elle sentait, à chaque fois qu'elle tentait de s'inspirer d'autre chose que de la réalité, une angoisse l'étreindre, née du doute:       Pouvait-elle réellement prétendre  travailler "d'inspiration"?
 Elle ne se sentait pas du genre à se jouer la comédie de l'artiste en transes, pris dans son délire, comme Elias adorait le faire.  
        Elle avait ,quand à sa peinture, le sentiment du raisonnable. Elle pensait même peut-être manquer d'imagination.        
        La réalité lui paraissait déjà tellement impossible à capter, tellement fugitive, tellement frustrante.
  
                Après être resté 20 minutes devant la toile commencée dans l'attente de l'illumination,  elle se décida à changer de tactique. Elle posa celle-ci et prit un format moyen: un dix F, immaculé par le Gesso .
   Puis, elle s'assit, face à la surface blanche....
  
        Commencer  était toujours extrêmement pénible, non pas parcequ'elle aurait préféré être ailleurs, mais elle était envahie de sentiments contradictoires, l'impression d'avoir tout à faire, doublée de la consternation de refaire à chaque fois la même chose.
    Ce qui n'arrangeait pas ce sentiment, c'est que pour ne pas quitter son atelier, elle travaillait le plus souvent sur des natures mortes, ou des vues du jardin.
   Elle n'eut jamais osé planter son chevalet dans la nature, pas du moins dans les alentours du village ... Subir les regards des promeneurs! leurs appréciations! Et pourquoi pas leurs jugements... Brrrr!   Et se frotter à la vrai "nature" qui plus est, avec son fourmillements d'indications de pistes, ses changements d'humeur, de lumière, et puis les chiens, les fourmis, les mouches qui viennent toujours se poser où il ne faut pas...
   Elle se rassurait en pensant que son domaine d"'investigations, constitué par la maison et le jardin, était déjà inépuisable...
   Ce sujet convenait sans doute très bien ,aussi, à sa clientèle habituelle, puisque ses tableaux se vendaient régulièrement, sans à coups, presque sans surprise!
   Elle avait, pour les faire, une gamme de tons vifs, ensoleillés, qui eussent parfaitement convenus à sa mère, si celle-ci avait un temps soit peu prêté attention aux réalisations de sa fille. Il faut dire que Françoise ne montrait jamais rien à sa mère sous prétexte que ça ne l'aurait sans doute pas intéressé.
        Elle  appliquait à la brosse plate des touches plus ou moins régulières , d'une manière que l'on pouvait qualifier d'impressionniste;
 
        Mais de tout cela, Françoise n'était pas satisfaite: faire de la peinture de cette façon était presque trop simple, à la limite presqu'ennuyeux. Elle avait acquis une "manière", et même une bonne "manière"! Mais est-ce que ce n'était pas ça qu'elle reprochait aux autres? A Elias, par exemple, qui lui aussi faisait toutes ses toiles dans le même style.
        Comme beaucoup de peintres de sa catégorie, elle était quasiment tenue  de fournir son quota de toiles à la galerie qui l'exposait, et de préférence, toutes de la même veine, pour ne pas parler des gens qui demandaient la même toile que leurs amis "untel".
        Et pourtant, comment s'en plaindre. Elle peignait, elle avait du plaisir à peindre ce qu'elle peignait, elle vendait ce qu'elle peignait! Ce n'était déjà pas si courant après tout.    
        Plongée dans ses réflexions, elle arrangeait en même temps ce qui composerait le sujet de son prochain tableau: une porcelaine, un vieux grès, des oignons gris et roses, que commençait à effleurer le soleil.
         C'était comme cette sacrée lumière du jour, quel bonheur ç'aurait été de pouvoir la suivre seconde après seconde, de ne pas se priver des merveilleux effets qu'elle produisait sur l'inertie des objets. Mais il fallait toujours plus ou moins s'en passer, au bout du compte.
        Du reste sa pièce donnait au Nord-est, ainsi elle pouvait y travailler l'après-midi et ne pas être le témoin de cette fulgurante illumination dont l'atelier jouissait durant deux heures le matin, et qui la laissait pantoise, impuissante à suivre les rebondissements et péripéties de la lumière sur les objets disposés .
        C'était si rapide, si frustrant, elle avait beau peindre avec une relative aisance, sans croquis préalables, elle désespérait d'avoir un jour le geste assez rapide pour figer l'apparition magique.
   En attendant, pour une fois qu'elle était là le matin, elle allait tenter l'expérience.
  Elle s'assit courageusement ,face à sa toile, la fenêtre ouverte à sa gauche, ainsi que la nature morte qui prenait déjà vie, puis commença à peindre...
 
 

                Pendant ce temps là, Juliette était tout au plaisir de ses découvertes.         Le boulanger lui avait déjà confié les problèmes conjugaux du charcutier, celui-ci ,à son tour, lui avait révélé la conduite désastreuse du fils du maire: il "courait"..,.Quand aux petites dames du Spar, elles s'étaient chargées de lui apprendre qu'au fond, si la femme du facteur était partie chez sa mère, c'était bien de sa faute, à cet homme, dont on se demandait certains jours s'il n'allait pas mettre la voiture au fossé. Il buvait, alors..
    Tous ces renseignements n'étant pas gratuits, c'est à coup de "c'est comme moi", ou pire, "c'est comme ma fille", que Juliette avait peu à peu oublié les recommandations de celle ci pour ne songer qu'au bonheur de la conversation.
      Mais, depuis les quelques trois années que Françoise habitait Pazolles, il faut bien dire que peu de choses avaient filtré de sa vie privée, ce qui ne lassait pas d'irriter quelque peu les habitants qui déjà, avait, se disaient-ils, fait l"effort" de l'accueillir parmi eux.
     On trouvait souvent, et "on" se le disait, qu'elle ne jouait pas assez le jeu, et puis d'abord, qu'elle ne faisait pas tellement "artiste".  Et puis, quand on voulait entamer la conversation avec elle, histoire d'être de bons voisins, elle s'arrangeait toujours pour s'éclipser sans s'être mouillée d'avantage qu'une vague appréciation sur le temps, avec , ça c'est vrai, un bien gentil sourire, ..et puis, elle disait toujours "bonjour", quand même, mais enfin...
    Juliette Bonnafoux ,qui, au fil des confidences était devenue "Juliette" tout court, au moins,  n'était pas sauvage. Elle vous en donnait pour votre argent, et on ne se fit pas faute de faire payer à la fille , grâce à la mère, ses longues années de silence.
 
         Par hasard, Maurice était présent quand le boucher et sa bouchère attaquèrent Juliette sur le chapitre du célibat de Françoise, denrée rare au village!              
          Juliette qui parlait fort, enivrée par le succès, voulut bien raconter tout ce qu'on voulait à ce sujet, mettant en valeur avec verve le coté psychologique du problème, puisque sans aucun doute "problème" il y avait. Elle fit une vive impression sur le "fils "qu'était resté Maurice, esseulé dans une famille qui comptait trop de garçons pour  pouvoir lui accorder une attention particulière.
                        Par solidarité, il sentit que cette mère accablait sa fille, qu'autant elle était claironnante et commère, autant l'autre devait être douce et calme, réservée sans doute, et eut désapprouvé ces propos indiscrets. Il en voulut à la mère sans connaître la fille, et pour punir Juliette de son impudeur criminelle, lui jeta un regard furibond, avant de sortir dignement, son foie de veau sous le bras.
    Pour l'heure, pourtant, son esprit était préoccupé par bien autre chose que ce fait insignifiant. En effet, Maurice venait de recevoir une lettre anonyme.
    C'était bien la première fois qu'une telle chose advenait,...d'autant que cette lettre, pour ce qu'il avait pu en juger, était une lettre d'amour!
Sa première réaction avait été de rougir violemment, de remettre la lettre dans son enveloppe, de regarder autour de lui, puis de rentrer précipitamment se mettre à l'abri des regards indiscrets.
    Là, dans la sérénité de son salon , il en vérifia l'adresse, mais c'était bel et bien à lui que ce pli était destiné.  On avait même poussé la précision jusqu'à mentionner son prénom!
   Puis, il la relu, assis plus confortablement dans un fauteuil bas qu'il affectionnait, bien qu'il s'y retrouva les genoux plus hauts que le buste.
   Aucun doute possible, c'était à lui que s'adressait cette missive, ces termes de vive prière, ce vouvoiement de bon aloi marquant un certain respect...
    Maurice se trouvait physiquement très passable. Il faisait partie de ces personnes qui détestent être jugés à première vue, se disant qu'après, on pourrait éventuellement leur reconnaître une personnalité intéressante. Aussi se dit-il que "celle" qui lui écrivait ainsi devait être de ses connaissances.   ...Ou alors, pourquoi pas une de ses élèves, admirative jusqu'à l’idolâtrie, ou travaillée par une fin de puberté inquiète.
   En tout les cas, la lettre avait été postée en ville, l'enveloppe en était banale, le long nez de Maurice n'y avait décelé aucune odeur, aucun parfum susceptible de l'aiguiller. Tout cela laissait l'objet de tant de passion un tantinet perplexe.
                Il eu brûlé de rencontrer l'auteur d'une telle missive, non pour nouer une quelconque idylle (tomber sur sa demande dans les bras d'une femme! Quel désordre!)mais pour comprendre les raisons qui avaient pu motiver un tel acte.
    Mais puisque anonymat il y avait, il fallait se résigner à attendre la suite,probable.. La lettre fut donc épinglée, avec une série de factures diverses, au dessus de la cuisinière, sur une sorte de hotte préhistorique, et qui ne servait plus qu'à cet usage.   Autant dire que ces papiers revêtaient à la longue une patine jaunâtre, et sans doute graisseuse.
    Ils baignaient à l'instant même dans les effluves et fumées du foie de veau en train de cuire, entouré de petits oignons.
       Maurice s'était préparé une petite table dehors, coté prairie, laquelle, pratiquement aménagée, était devenue, comme prévu, le territoire d'Ulysse.
   C'est donc sous le regard bonasse et ensommeillé de la grande bête, qu'il posa, sur une nappe à carreaux, son unique couvert face à la belle nature.
Puis enfin, il soupira profondément...
 
                                        *** *** ***
 
                Deux jours plus tard, Nathalie était attendue pour le déjeuner chez Françoise.
Pour l'occasion, les deux femmes cohabitant l'endroit, et qui, le reste du temps, ne se proposaient guère l'une à l'autre, leurs menus respectifs, réunir leurs talents, l'une pour préparer sa sempiternelle paella en boite, l'autre, la mère, pour se fendre d'une splendide tarte aux fraises, ce qu'elle réussissait tout particulièrement.
   Comme il faisait beau ce jour là, le couvert fut mis dans la véranda au plancher de bois, un endroit qu'affectionnait particulièrement Françoise, bien qu'elle eu dû supporter les réflexions de sa mère sur le sol grossier et mal équarris qui vous faisait tordre les pieds.
                -Ton amie viens avec son ami?
                -Jacquot? Oh, non, je ne l'ai pas invité, c'est un repas entre femmes, d'ailleurs, je ne le connais presque pas.  Nathalie sort souvent sans lui, elle m'a dit qu'ils formaient un couple libre. Françoise fronça les sourcils. -Je ne sais pas vraiment ce qu'elle entendait par là.  Pourquoi, tu aurais voulu le rencontrer?
   Elle assista perfidement à la petite moue de déception que fit Juliette. Évidemment, trois femmes, cela ne représentait rien de bien palpitant... Sa fille, l'amie de sa fille....
                Nathalie arriva en retard, les deux femmes l'attendaient , l'estomac dans les talons  . Elle apportait, comme à son habitude, des choses étonnantes: un camembert, du saucisson, comme si elle eu craint, chaque fois, de manquer d'aliments normaux chez Françoise, que cela vexait un tantinet..
        De son côté, celle-ci, lorsqu'elle voyait arriver son amie, avait toujours un moment d'inquiétude, elle qui avait une façon de se déplacer un peu chinoise  . Elle se sentait parcourue de frissons électriques lorsqu'elle voyait Nathalie parler avec de grands gestes des bras, mimant l'action, se tournant, marchant pour mieux expliquer.
  De plus, il fallait qu'elle vous attrape, vous presse ,vous embrasse, vous bouscule même un peu pour vos prouver son affection. Françoise supportait cela stoïquement, bien qu'elle eut horreur des effusions.
                 Nathalie alla droit surJuliette qui se tenait à côté.
        -Bonjour, madame, alors vous êtes venue au secours de votre fille! Je vois que Françoise a la chance d'avoir une mère attentionnée, elle qui veut toujours donner l'impression qu'elle est seule au monde..
        -Enchanté, Nathalie, de faire votre connaissance un peu mieux, mais...appelez moi Juliette, je vous en prie. (Françoise! Seule au monde!.)
        -Mmmm, ça sent bon, qu'est-ce qui se mijote donc?( à dire vrai, Nathalie s'en doutait: à chaque fois qu'elle venait chez Françoise, elle y mangeait ces espèces de préparations en boite, paella ou couscous!) Oh!! une paella, chouette!
Mais Nathalie avisa la tarte, et son exclamation se fit plus joyeuse: "Magnifique! Une tarte! Qui...?" Elle ne finit pas sa phrase et modéra son heureuse surprise, se rendant compte que Fançoise pourrait s'en offusquer.
        -"Ainsi, vous vous prénommez Juliette? Comme c'est romantique, Françoise ne me l'avait jamais dit.."
        Juliette et Nathalie se mirent à converser gaiement, reconnaissant l'une en l'autre une interlocutrice de même poids. Elles finirent presque par ignorer Françoise pour mieux se raconter les derniers potins de la ville, où elles habitaient toutes les deux, et avec un égal bonheur.
        Françoise les observait avec étonnement, comment ne s'était-elle pas aperçu plus tôt combien ces deux femmes se ressemblaient. Elle en ressentit un petit pincement de jalousie.
        Elle finit de siroter son verre de Bourgogne, trouvaille qu'avait fait Juliette à force de mettre la tête sous l'évier.
        Françoise, dès qu'elle avait un peu bu, s'amollissait, ses yeux se plissaient malicieusement, son visage prenait un rictus de rire permanent et silencieux: on eu dit qu'enfin, elle prenait la vie à la légère. Prenant son amie à parti, elle s'écria:
        -Tu sais que maman a déjà fait la conquête de Pazolle en son entier, enfin , a ce qu'elle dit. Dire que moi, en trois ans , je n'ai jamais su que le maire avait un fils, et le facteur ,une femme qui l'avait quitté. (Elle n'ajouta pas combien ces informations lui paraissaient inutiles.) Le problème, c'est que ma vie privée a du en prendre un coup...n'est-ce pas,maman?
        -Mais non, non!, ma chérie, tu te trompe, je t'assure...enfin...si j'ai parlé de toi, c'est fort discrètement, tu me connais!
Françoise fit une moue de désespoir comique, mais son inquiétude était réelle:
        -Tu as du simplement leur dire que...que je cherchais un mari, non?
        -Oh non..voyons, ..seulement...la vérité, que tu te sentais bien seule, parfois..
        -Maman, je t'avais demandé.. Françoise poussa un soupir d'exaspération, je t'avais demandé d'être discrète à mon sujet. Je vois que c'est réussi. Donc maintenant, je suis sûre que dès que je vais mettre les pieds au village, on s'imaginera je ne sais quoi ..
Nathalie ,sentant l'atmosphère devenir orageuse, s'en mêla:
        -Oh, Françoise, merveilleuse idée, ils vont te trouver un mari. Tu n'aimerais pas? Un beau natif de Pazolle, bien bâti, bien en chair, qui te fera construire un pavillon bien propre, avec pelouse, et décorations en céramique!
        Françoise malgré son agacement , pouffa dans sa serviette.
        Elle prit soudain un ton de tragédie, gagnée par une légère ébriété:
        -Un mari! Mes étagères couvertes de poussière et de bocaux bizarroïdes,dixit maman, mon chat, mon poney, ma tortue mâle, l'odeur de peinture dans toute la maison...Un mari! Dans tout ça, mais qu'est ce qu'il viendrait faire ? Le pauvre! Je n'ai pas la place!
Sans prendre garde à l'incongruité de sa réflexion elle insista:
                -Pas de place..
Un silence suivit cette déclaration, les trois femmes fixaient le vide de regards rêveurs, pensant à l'"homme"...
        Pendant ce temps, et apeurés par la cacophonie inhabituelle qui régnait dans la cuisine, Gribiche qui était venu chercher un peu de salade , était aussitôt repartit se réfugier dans le fond du jardin, et Aliénor s'était glissé à l'étage, où, attiré par l'odeur de l'huile de lin, il s'était installé précautionneusement ,tout ronronnant, sur une toile fraîchement peinte posée à plat sur la table de l'atelier.
         Dehors, à l'ombre de son pommier favori, environnée de mouches , Zoé secouait mollement la queue, un postérieur au repos, et sa tête lourdement penchée vers le sol, elle laissait pendre un peu sa lèvre inférieure, dans une  expression de particulière vivacité.
   Entendre le ronronnement des voix, le cliquetis des verres et des assiettes, venant de la cuisine, dans le silence lourd du début d'après-midi, lui faisait de temps à autres frémir les oreilles, et goûter toute la quiétude de son lieu de sieste.

   Devant une petite "prune", Françoise ne put retenir plus longtemps le nom de Maurice, elle s'en mordit bientôt la langue.
        -Ah, oH!! Maurice? Qui est-ce? Ton ami ? Racontes , cachottière!!, Quand est-ce qu'on le voit, ...Il est bien?
Les questions fusaient, Françoise, affolée, dut se résigner à avouer la vérité.
        -Je ne le même connais pas! Il vient à peine d'arriver!
   Une mouche, insistante, moqueuse , combla un moment le silence qui suivit cette déclaration.
        -Aahhh...       
        -Ohhh....
         Françoise avait l'air désemparé, Nathalie torturait une mie de pain sur son assiette, seule Juliette mettait déjà au point un plan d'attaque visant le maigre célibataire.
   
        Maintenant, Françoise aurait bien voulut que les deux femmes s'en aillent, qu'elles la laissent seule avec son secret  ridicule.  De plus, ce repas un peu lourd, inhabituel en tout cas, la rendait boudeuse et agacée.
   Elle savait qu'en ce cas, seule une petite sieste pourrait la tirer de sa mauvaise humeur. Elle se reprochait vivement d'avoir abordé ce sujet.
        Nathalie rapportant une de ses conquêtes , c'eut été flamboyant , épique, drôle !  Un de ses "Jean", "Henri", "Patrick" ou qui sait d'autre...
          Bien que tout cela soit du passé, maintenant, puisqu'il y avait Jacquot.  Enfin, en principe.
Le silence se prolongeait, troublé seulement par la même mouche qui se servait abondamment dans le fromage.
        -"Bien... Au fait , quelle heure est-il? Oh la la! Déjà deux heures et quart!!  Nathalie se leva bruyamment, ayant tout à coup une après midi chargée. Pauvre Françoise, pourquoi se fourrer dans un pétrin pareil, on ne raconte jamais un flirt qui n'a même pas commencé, c'est comme de raconter un échec, c'est gênant, enfin, tanpis pour elle, maintenant on est au courant, j'espère qu'elle va en tirer quelque chose de son type..
        -"Allez, il faut que j'y aille! Bisous ,Françoise.
 Ne t'en fait pas, quand même, on ira rien raconter, n'est ce pas mad..Juliette!"
La précision ne manquait pas de piquant, concernant Juliette. Pourtant ,elle acquieça d'un sourire contraint.
                                              ***     
 
         Cet après midi là, comme chaque jour depuis qu'il avait reçu "la lettre", Maurice scrutait, en débitant son cours, les visages de son jeune auditoire.
  A vrai dire, il n'en connaissait pour ainsi dire aucun...Il y avait bien cette petite Nadine, des premiers rangs, avec son visage aiguë de musaraigne, qui le dévisageait d'un regard si noir et si perçant qu'il en était chaque fois un peu gêné.
  Ou bien encore cette remarquable jeune beauté du mercredi, qui lui avait une fois sollicité un entretien. Il avait rarement été à ce point troublé par une élève, mais il faut dire qu'elle avait de la classe, des manières, une vraie jeune fille. Comment s'appelait-elle déjà? Bérangère, non, Anne-Sophie.  
   Malgré sa propre maigreur, la sécheresse de papyrus de son grand corps, ou peut-être à cause d'elles, il avait un léger penchant inavoué pour les corps opulents, les chairs pleines.        
        Peut-être un souvenir de la gironde fermière chez qui il allait chercher le lait lorsqu'il était petit. La blancheur, la consistance moelleuse des gros bras nus, se confondait, dans sa mémoire , avec celle , mousseuse, du lait  qu'il ramenait         gravement, à la maison.
  Il imaginait avec curiosité, qu'en ce moment même où il versait le bon savoir dans ces jeunes esprits, l'un d'eux, féminin à n'en pas douter, bouillait de sentiments certainement très tendres à son égard. Mais tous ces visages le regardaient avec la  morne passivité à laquelle il était accoutumé, ou même , ne le regardaient pas du tout.
    Il s'imagina un moment envoyant le même message laconique à l'ensemble de son auditoire féminin: "je sais que c'est vous". Et cela l'amusa.
  Puis, tout en continuant à  disserter sur les contrats matrimoniaux, il pensa à sa maison, à Ulysse, ce qui lui arrivait fréquemment depuis son installation, et son visage prit une expression aimable...

                                                *****
                                Ce que Juliette avait découvert sur Maurice n'avait pas découragé Françoise de poursuivre ses rêveries à son sujet, et maintenant que sa mère était repartie,  elle ne doutait pas un instant d'arriver bientôt à concrétiser une rencontre; Il fallait relever le défi, puisque maintenant, Maurice était sorti des limbes et faisait partie des sujets de discussion...
        Juliette était partie sans regrets , et sans même que Françoise n'ait à lui poser la question. C'est qu'elle commençait à s'ennuyer ferme: pas de cinémas, ni de taxis, une population restreinte, pas très jeune dans l'ensemble.
        Elle avait eu beau scruter les tracteurs, les champs,  lorgner par les vitres des deux cafés du village, elle n'avait pas aperçu LE paysan, l'homme buriné aux manches relevées sur des avants bras avantageux, au sourire étincelant, ou en tout cas, il ne se montrait pas. Il était temps de retrouver la charmante jeunesse de son quartier...
        C'était un plaisir infini pour Françoise d'avoir de nouveau la maison pour soi.
                
                A l'inverse de ce que pensait la plupart des gens qui connaissait Françoise, celle-ci ne courait pas après un mari hypothétique, et par le fait se trouvait plutôt bien de vivre seule.  Malgré tout, elle sentait bien que de l'avis général, elle était dans l'anormalité, et qu'elle n'arriverait à convaincre personne si elle soutenait que son célibat était un choix.
          Essayer de faire la conquête de quelqu'un, voilà bien une chose qui lui paraissait extraordinaire et embarrassante, néanmoins, lorgnant la vitesse avec laquelle elle s'approchait de la quarantaine, il était peut-être temps qu'elle s'y essaie.
     Cette frontière invisible lui faisait peur , et elle pensait ainsi en déjouer l'influence inquiétante.
 
                De toutes façons, Françoise sentait qu'il devait se passer, du moins dans les années à venir, des évènements qui modifieraient sans doute largement sa manière de vivre. Elle savait que c'était indispensable, même si elle eu douillettement préféré en rester à ce rythme lent qu'elle s'était choisit...
                Bien sûr, Françoise avait déjà vécu avec quelqu'un  , il y avait de cela quelques années, mais elle ne souvenait pas de ce qu' avait pu en être le quotidien.  Cette histoire ne lui semblait plus lui appartenir, la preuve c'est qu'elle en gardait très peu de souvenirs.
                Ils avaient habité Paris, combien de temps? Elle ne s'en souvenait même plus.  Elle savait simplement que  cette ville lui déplaisait .  Cela formait un tout dans son esprit, une sorte de nuage grisailleux, fade et même un peu écoeurant;.
        
         Mais la femme qu'elle était aujourd'hui, se disait-elle, bien malin qui saurait la faire plier à sa volonté. La personnalité qu'elle se flattait d'avoir ne lui permettait plus d'amourettes languides et fades, encore moins de tomber sous la coupe d'un quelconque matamore.
        
     Au fait, Françoise ne concevait même pas qu'elle put tomber amoureuse au point de ne plus trouver d'importance à tout son univers.
  Non, ce serait plutôt une affaire de convenances, de tendre amitié. Dans son idée, elle voyait une compagnie, à l'occasion même une aide physique appréciable, peut-être même ne serait-il pas indispensable de vivre sous le même toit, ou dans la même chambre...
          
          Ah, et puis ,il ne faudrait pas qu'"il" vienne lui changer ses habitudes, lui demander de préparer des repas, de faire du ménage, enfin, toutes ces choses que l'on peut demander à une jeune fille inexpérimentée, et un peu idiote sans doute, mais pas à une femme "s'accomplissant" professionnellement, et au caractère bien affirmé, comme elle!!!
                Sans s'en douter, Françoise se préparait déjà à l'échec possible: des douves remplies de crocodiles, des murailles épaisses et de la poix bouillante attendaient déjà l'immatériel soupirant.
         Il devenait, soumis aux désidératas de la redoutable formatrice, une espèce inconnue d'homo domesticus, agréable, patient, adaptable, répondant aux moindres désirs informulés, se coulant dans le moule étroit qui lui serait alloué, sans en déplacer même la moindre poussière. On se demandait même s'il eu trouvé son coin pour dormir, une écuelle pour diner, tant la place pour lui destinée semblait restreinte et soumise aux aléas de l'humeur de Françoise!
        
                Elle était néammoins heureuse d’avoir, grâce à sa mère, un peu plus de détails glanés chez les commerçants, sur le mystérieux Maurice.
  
         A vrai dire, il était encore trop "neuf" dans le village, pour que la mise au point sur lui fut parfaite. Ressortait de l'idée générale qu'il devait être une sorte d'original  aux moeurs étonnantes, (n'avait-on pas remarqué qu'il parlait à son cheval?), qu'il buvait (on l'avait vu) le lait tout chaud sorti du pis des vaches, ce qui paraissait une aberration dans ce village nourri aux surgelés.
 On ne savait trop quel était son métier, mais sans doute quelquechose de bien, parcequ'il partait plus tard que les autres, et même, il ne travaillait pas tous les jours...
                En bref, pour l'instant on s'en méfiait, d'autant plus que lorsqu'il s'adressait à quelqu'un d'ici, c'était la plupart du temps pour lui poser de drôles de questions. Pas comme quand on se renseigne normalement, non.. On aurait dit comme un curé, ou un gendarme, comme s'il essayait de savoir sur vous des choses que vous même, vous ignoriez...
         Tenez! l'autre jour, madame Juliette, (ça, c'était le boulanger), vrai comme je vous vois, est-ce qu'il n'a pas demandé à ma fille ,la petite, celle qui va sur ses huit ans, ce qu'elle pensait des femmes qui travaillent, et si elle, elle voulait travailler plus tard...Pensez, ma Celine, un vrai garçon manqué, alors ... quand elle lui a dit qu'elle , ce qu'elle voulait ,c'était devenir pilote de course !
        Il l'a regardé bizarrement, savoir ce qu'il pensait, et puis, je l'ai vu, de derrière ma vitrine, il lui a caressé la joue, et il a dit comme ça: "pauvre fillette", vous vous rendez compte, hein, je vous le dit, c'est un drôle de type, allez...
                 Avec tous les renseignements, Juliette avait fait un paquet, qu'elle avait retraduit ainsi à sa fille:
                -Méfies toi de lui, Françoise, c'est sûrement un névropathe, à tendances mysoginiques aiguës, peut-être même qu'au niveau de sa sexualité... Enfin, sans doute un pervers, s'il vit seul, c'est qu'aucune femme ne peut vivre avec lui. Je ne me lancerais pas dans une prévision, mais, tout ce mystère autour de lui, il doit avoir du Scorpion, tu peux m'en croire, c'est pas clair tout ça...
  Juliette adorait découvrir, ou soupçonner, des choses innommables, qu'elle se délectait d'étaler devant tout le monde avec des mines dégoûtées.
      Les petits potins devenaient, après être passés dans la chambre obscure de ses fantasmes, de délicieuses horreurs.
   Le fait qu'on ait aperçu Maurice torse nu dehors, en train de faire des mouvements respiratoires, était pour elle le signe d'une activité répréhensible, peut-être des rites para-normaux, qui sait, magie noire?...
                Elle était passée plusieurs fois devant la petite ferme, et comme elle n'y avait rien vu de particulier, cela prouvait que le secret régnait dans cette antre, et que tout devait s'y passer  la nuit...
        Non, rien de tout cela n'influencerait Françoise, bien au contraire, elle se sentit plus proche de ce voisin assez discret pour provoquer l'imagination du voisinage. Elle connaissait bien cet effet là pour en être elle aussi et sans doute plus qu'elle ne l'imaginait, la victime. Elle y vit la preuve qu'il cherchait plus à être tranquille qu'à obéir aux normes des autres habitants.
                Elle non plus ne s'y était pas soumise. Voilà qui était très bon signe.
        

                                                ***
                        
          -ZOÉ, du calme, ma vieille!, Tiens toi donc tranquille!
Françoise s'affairait autour de la grosse ponette, la brossant énergiquement, mais ne réussissant guère qu'à faire apparaitre un peu plus la poussière blanche et grasse qui la couvrait.
                -C'est une bonne douche qu'il te faudrait! Allons! Arrêtes, ZOÉ!!
                A la vérité, ce n'était pas Zoé qui était nerveuse et remuante, mais bien sa maîtresse, qui, fébrile, se dépêchait de la préparer.
  En effet, ne venait-elle pas d'apercevoir une grande silhouette maigre sur un grand cheval, là-bas, se dirigeant au pas, vers l'étang?
   Allons! Avec un peu de chances, elle le croiserait au retour, puisqu'il n'y avait qu'un chemin pour revenir.  Mais montrer Zoé dans cet état!  Impossible! De quoi aurait-elle l'air, ensuite? D'une propriétaire sans soins? C'est justement ce qu'elle voulait éviter, et qui serait d'une grande injustice, sa fierté étant justement de bien s'occuper de ses animaux.
         Et puis , Zoé n'était déjà pas une monture à la classe époustouflante:  grassouillette, pas très grande, la queue un peu éraflée à force de se frotter contre le pommier ( oui, mais quel plaisir!).
        Cela faisait un moment qu'elle guettait cet instant.
Sa véranda était un lieu parfait pour observer le chemin menant à l'étang, où elle espérait bien le voir passer à un moment ou à un autre .  Mais jusque là, rien.
        Il devait avoir plein de lieux de promenades de son coté.
        Justement, il ne fallait pas rater les rares fois où il se décidait à venir par ici.
   Elle n'aurait même pas songé à aller elle-même se promener aux environs de la fermette du célibataire, elle aurait eu bien trop peur qu'il s'imagine des choses ....qu'elle passe par là-bas exprès par exemple!!      
          
        Voilà, Zoé était à peu près propre, .. quoique, en tapotant  la croupe  on risquait tout de même encore la suffocation.
        Françoise se hissa sur elle en grimaçant , et la ponette en profita pour faire quelques pas ...
        -Ah non! Dis donc! Tu sais que tu n'as pas le droit!
         Mais la destinataire de ces reproches avait une manière bien à elle d'obéir à sa cavalière, et ce n'était pas maintenant qu'elle en changerait. Ne pas rester immobile au "montoir" faisait partie des nombreuses prérogatives qu'elle s'était attribué et que Françoise laissait passer avec résignation.
                A vrai dire, elle avait toujours peur que sa bête ne souffrit du dos, ou d'une quelconque autre partie du corps, et  cela lui permettait d'excuser ainsi la personnalité très entière de Zoé.
                Contrairement à son habitude, Françoise, cette fois, se munit d'une baguette arrachée à un arbuste, et lança Zoé au petit trot...
        
        Mon dieu qu'elle se sentait rouillée, cela faisait bien un mois qu'elle n'était pas sortie ainsi, et sans ses verres de contact, qu'elle ne portait jamais à cheval, allait-elle pouvoir repérer facilement l'objet de ses poursuites...
        La ponette emprunta donc le chemin communal qui longeait sa prairie, en adoptant un petit trot serré qui eut le don d'exaspérer Françoise:
                -Allons, allons! Dépêches toi! Ce n'est pas le moment de traîner...
        L'une et l'autre se sentaient nerveuses, la ponette, d'être menée si inhabituellement, et Françoise...
  
        Arrivant à l'étang, elle s'obligea néammoins à repasser au pas, consigne que lui avait un jour glissé le maire au coin de l'oreille, avec un air entendu.
        Il craignait lui avait-il révélé que les promeneurs accompagnés de leurs enfants ne se plaignent de sa présence en ces lieux.  Un accident est si vite arrivé.
        Et puis ,c'était toujours là que Zoé, les pieds dans l'eau, faisait son crottin.        Cela, le maire ne lui en avait pas parlé, puisque heureusement, le jour où ils s'étaient rencontré à l'étang, la ponette s'était retenu.
De toutes façons, maintenant , ce n'était plus la peine de se presser , elle rencontrerait forcément Maurice, au moins sur le chemin du retour.
Mais de quelle façon allait se dérouler la rencontre, voilà ce qu'elle ne savait pas. En poussant Zoé dans son pas dandinant, elle y réfléchissait si intensément qu'elle ne vit qu'au dernier moment le grand cheval bai du célibataire, mais sans celui-ci.
        La vue approximative, elle finit par distinguer la silhouette immobile, à côté de son cheval. Que pouvait-il bien faire, ainsi posté au bord du talus?
        Elle se rendit compte trop tard de l'activité  mystérieuse : Maurice urinait dans les fougères, les rênes d'Ulysse au bras, et l'apparition brutale de Françoise le plongea dans une confusion terrible. Sans attendre la goutte ultime, il essaya de se rhabiller prestement , se camouflant du mieux qu'il put derrière son cheval, et balbutia :
                -Bon..bonjour!! Vous...vous vous promenez...également?...hum..Une petite seconde , je vous prie...
    Françoise ,de son coté, s'élança sur le bord opposé du chemin, feignant d'y chercher quelquechose:
                -Oh !Bonjour!...oui, oui...je..je me promenais...Oh! Ces fleurs sauvages sont magnifiques...hum......Quel beau temps! Pas un nuage... Il parait que ça va durer...
  
           D'un coup d'oeil, elle s'assura qu'elle pouvait décemment se rapprocher...Maurice était violet, mais néammoins, c'est fort dignement qu'il se présenta à Françoise:
        -Je me présente, Maurice, Maurice Genêt...Et voici mon cheval Ulysse...
        -Et bien moi, c'est Françoise...Gallien, J'habite tout près d'ici..
        -Oui, bien sûr! Il me semblait bien avoir repéré votre ponette.  J'étais déjà très content qu'il y ait au moins un autre cavalier dans le secteur, je suis d'autant plus ravi de constater qu'il s'agit d'une cavalière.
        Ce qu'il  était aimable, et poli. Françoise se sentait infiniment émue.    Elle était rassurée , c'était loin d'être un "cow-boy", une appellation dans son esprit  infiniment péjorative et qui regroupait tous les cavaliers peu soigneux et frimeurs .
        Du reste, elle s'en était  douté, mais de le voir, ainsi, en culotte de cheval et bottes noires! Bien sûr, son pantalon tenait avec de grandes bretelles qui lui otait un peu de dignité, mais enfin...Il avait belle allure!!...Son cheval était astiqué comme un sou neuf..elle eut honte de Zoé..
        -Vous regardez Ulysse? Oui...il n'est pas très propre, c'est que je suis un affreux flemmard..
        -Oh! Au contraire, je le trouve si ...magnifique, ma pauvre Zoé doit se sentir humiliée, j'ai beaucoup de mal à la brosser en ce moment, et puis,..avec mon accident...je l'avais un peu abandonné..
        -Ah..Mais...attendez!..Ce ne serait pas vous qui..Oui...Il me semble bien avoir entendu parler de...Mais alors, vous êtes peintre, n'est-ce-pas?  Et vous avez eu récemment un accident de voiture, non loin d'ici ?...Voyez vous, le village est, pour toutes cette sorte de nouvelles , d'une rare indiscrétion, et moi-même ,en les écoutant...              
        -Mais pas du tout, c'est naturel, ...Ainsi,  on parle de moi, au village,...,Sans doute grâce à maman...
        -Votre mère, oui...c'est cela, j'ai dû la rencontrer également..En effet, elle semble une personne très...très sociable...elle vit avec vous, sans doute?
        -Non non!! se dépêcha de dire Françoise, elle vit en ville, nous...nous n'avons pas tout à fait le même style de vie, vous comprenez?...Elle était simplement venue me tenir compagnie pendant les quelques jours où j'étais allitée.
        -Très bien ,très bien...Bon, et bien, je vais vous laisser continuer votre promenade, il faut que je rentre, je crois qu'Ulysse se déferre.
        -Ah...Et bien..tant pis, euh..bonsoir, alors, ..à une prochaine fois, j'éspère, Bonsoir...
        -Bonsoir...Madame? Mademoiselle?..
        -Mademoiselle, mademoiselle!! S'écria Françoise, rouge de confusion..
        -Au revoir ,donc, Mademoiselle! À bientôt j’espère, il n'est pas si courant de trouver compagnie cavalière !  

        Françoise s'éloigna rapidement, donnant alternativement de petits coups de talons dans la vaste panse de Zoé
         -"Allons, allons, avances..." lui répétait-elle à voix basse, "Espérons qu'il ne nous regarde pas partir".   Elle connaissait trop bien le spectacle peu distingué qu'offrait Zoé vue de derrière, sa croupe double tout juste ornée d'un petit balai de poils maigrichon, qui avait été autrefois la queue.
  Que fallait-il penser d'une telle rencontre? Elle se donna quelques minutes puis osa se retourner, Maurice avait disparu, avalé par le tournant du chemin...
        -Mon dieu, que j'ai été stupide de m'approcher ainsi de lui alors qu'il...
Il a du me prendre pour une idiote, à moins qu'il n'ai pensé que je l'avais fait exprès! Mon dieu, que je suis bête, mais que je suis bête! Comment pourrait-il deviner que je suis myope...
        
        Françoise, sourcils froncés, regardait le sol, laissant à présent la ponette aller son rythme, c'est à dire fort lentement. Celle-ci s'autorisait même de temps en temps quelques bouchées d'herbe tendre.
        -Tu n'as pas de soucis, toi !  Tout ce qui t'intéresses dans la vie, c'est de manger...La silhouette de Françoise s'était voutée sous le poids de la déception, elle songeait surtout à l'effet qu'elle avait pu produire sur Maurice, pas encore à celui qu'avait eu sur elle le maigre célibataire...
        En tout cas, il avait l'air bien renseigné sur son compte, peut-être qu'il se posait lui aussi des questions à son sujet?
Avait-il simplement entendu les commérages ou avait-il cherché à savoir des choses? En tout cas , elle avait eu raison d'avoir peur de l"effet Juliette", celle ci s'était bien livrée à des indiscrétions ...
      De toutes façons ,maintenant, les dés étaient jetés, ils s'étaient vu. Mais dans quelles circonstances! Jamais il ne voudrait la revoir, c'était une évidence!
        Ils étaient tous deux cavaliers, d'accord, mais ça ne suffirait pas à rattraper sa bévue,  un homme déteste être interrompu lorsqu'il se livre ainsi aux besoins de la nature. Pour l'instant, elle ne devait rien faire, il fallait attendre.
        
         Elle croisa Théo,  de la ferme du bas , qui poussait son vélo. Celui-ci devait avoir une roue crevée  et les grandes bottes de Théo faisaient un bruit de soufflet.
                -Bonjour, Théo..
                -Bonjour, mmmelle..
        Il n'avait ni l'un ni l'autre beaucoup de conversation, ce qui aidait plutôt un contact réservé mais amical.
        Quelques nouvelles du temps, une appréciation sur le foin de l'année, les cultures en général : Françoise se targuait d'en connaître quelque chose, par le biais de son cheval et des abondantes lectures écologiques qu'elle faisait. Théo ne la contredisait pas, bien qu'en lui-même certaines des remarques le remplissait d'interrogations.
     Il ota sa casquette, pour s'essuyer le front, découvrant la frontière bien marquée entre le tannage de sa figure et son front tout blanc.
                -Elle est en bon état ,votre bête! prête pour le couteau!
Il lança un rire sec comme un éternuement.
                -Vous devriez me l'ammener, un de ces jours, qu'on la passe à l'insecticide, j'en ai pour mes vaches, ça marche du tonnerre!
                -Vous croyez?...oui, c'est sa queue, elle est vraiment abimée, mais on ne sait pas d'où ça vient, j'ai tout essayé, ...peut-être que c'est psychosomatique!?
                -Ah, ben ça, je ne sais pas...mais ..l'insecticide...Allez, bonne promenade, hein? Moi, je continue, on ne sait jamais, il va peut-être se regonfler? dit-il en désignant le pneu crevé, et de nouveau, un seul éclat de rire vint ponctuer sa déclaration.
                
         Théo aussi était célibataire.  Evidemment, Françoise , dans ses moments de marasme, essayait de s'imaginer aux côtés de ce rustique représentant de la gente masculine, mais en général, ça la plongeait encore plus dans le cafard, au lieu de la rassurer. ..Il était...il n'était pas...pas assez...enfin, elle se comprenait.
        Il vivait seul, avec sa mère, le père était mort l'année précédente. Oh, ça ne changeait pas grand chose pour les deux autres: c'était un homme d'un mutisme rare ,surtout chez lui ,et quand il partait en tracteur, c'était surtout pour aller écluser quelques verres chez Zizi.  Il n'avait plus son permis depuis qu'il avait un jour  froissé une petite Fiat sur la route.
    Toujours est-il que le fils était, lui, sobre comme un chameau, mais pas très sociable non plus. Au village, on ne le voyait pour ainsi dire jamais, toujours au travail, un drôle de type, quoi...Enfin, de toute façon, même en dernier recours, ce n'était pas vraiment le style de Françoise, et elle craignait un peu son genre d'humour...
        
        Elle revint à ses moutons. Que penser de Maurice?  Elle l'avait si peu vu, quelques minutes à peine, et puis pfuittt, plus personne. Il était parti  vite , agacé peut-être, par l'entrée en matière un peu déconcertante ; ou est-ce qu'il ne souhaitait pas de toute façons  bavarder . Mais  il était tout de même  si bien renseigné à son sujet...et puis il avait dit qu'on se reverrait...c'est vrai qu'il n'y avait pas d'autres cavaliers dans le secteur, alors, à défaut, ...Mais s'il ne désirait la voir que pour cette raison, ah non! Pas question de jouer les roues de secours, non, ...d'abord, attendre...Il n'était pas si mal, à vrai dire, et elle avait eu tort d'écouter le facteur, quand celui-ci lui avait décrit Maurice:
                -C'est Fil de fer, comme dans Lucky Luke, vous savez?...
         Et le rire du facteur, quand il pensait avoir fait un bon mot, c'était plutôt un roulement de tonnerre, pas plus rassurant que celui de Théo...
        Elle n'avait plus vraiment envie de se promener, maintenant. Non mais, qu'est-ce qu'elle s'était imaginé, aussi.
        Là? Tout de suite? La parfaite entente, quasiment le coup de foudre? Et puis quoi encore ! Ah...au moins, qu'ils fassent un petit bout de promenade ensemble, ça, oui... Il faisait si beau, le soleil tombait derrière le bois de Mourtère, l'air s'était adouci. Il  y avait même une pointe de vent plus frais, encore quelques grillons, puis ce serait l'heure des oiseaux .
        Zoé était déjà en sueur, mais elle, c'était normal, elle avait tellement de graisse. Allons, il fallait continuer un peu, sa promenade ne serait pas qu'un prétexte, ce serait un  plaisir ,aussi.
   Elle admirait, sur le talus, les herbes blondes, presque blanchies par le soleil, comme des cheveux, ondulant doucement...C'était une couleur si tendre, un peu beige, orangée, ou même rosée parfois, et les extrémités si claires, si douces...Et ce pré, là bas, avec sa teinte gouachée de vert pâle, comme les couleurs étaient caressantes ,le soir, et tendres...
   L'humeur un peu mélancolique, Françoise ne songeait absolument plus à contrôler Zoé, qui brusquement trébucha, la projetant sur l'encolure.
        -OH!!Flute, Zoé!!Tu ne peux pas faire attention!
        Elle sentit que son nez avait pris un peu rudement le choc, et un réflexe la fit se retourner pour voir s'il n'y avait pas quelqu'un derrière elle, pour assister à la scène...Malheureusement si :  Maurice arrivait au grand trot, sur son cheval, qui apparemment ne souffrait plus de son fer décloué...
  Décidément, ils étaient voués à se rencontrer dans des circonstances peu flatteuses, mais l'émotion, heureusement, la fit rougir, ce qui put éventuellement dissimuler la coloration de son nez.
        -Mademoiselle, je ne vous ai pas fait peur, au moins?...Voilà...je pensais...Peut-être pourriez vous venir dîner, un soir...pour faire plus ample connaissance..enfin...si cela vous tente, naturellement..
   Maurice ne paraissait absolument pas gêné d'avoir menti à propos de la ferrure d'Ulysse , ou bien ça ne lui paraissait plus si important tout à coup..
        -Euh, et bien...mais...pourquoi pas...quoique..je sors peu, vous savez, mais...quand?
        -Et bien, mais..ce soir, si vous voulez..
        -Ahhh....    Françoise était consternée, elle aurait  préféré rentrer chez elle, calmement, penser tout à loisir cette première rencontre , l'analyser, la malaxer, au lieu de quoi, cette précipitation des évènements la bouleversait...c'était bien trop à la fois ..à quel moment pourrait-elle remâcher cette soirée...d'un autre côté, si elle refusait, peut-être ne lui proposerait-il plus d'autres fois...            
        -Bien, mais...c'est d'accord. Vers quelle heure voulez-vous?..c'est qu'il est déjà tard!
        -Oh, prenez, le temps de rentrer, de vous changer. Disons, vers 20h 30 ? Et puis...soignez votre nez, je crois qu'il est en train de gonfler!
    Quel stupide garçon!  lui faire remarquer ainsi son nez, quel manque de tact! Mais non, il ne fallait pas déjà le prendre en grippe, elle se connaissait, cette réaction d'agressivité, c'était quand elle était intimidée.
   
         Maurice lui avait donc tourné le dos, de nouveau, lui criant encore: "Je file préparer quelquechose. A tout à l'heure !"   Mais, Françoise ne se décidait pas à faire demi-tour... Cela faisait longtemps qu'on ne l'avait pas invité ...et en tête à tête!  Que sous-entendait-il en disant qu'elle prenne le temps de se changer?...Qu'elle était mal habillée?..pffff, s'il croyait qu'elle allait faire des efforts pour lui...Et bien, oui!! Justement, elle en ferait, exeptionnellement !
        -Allez, rentrons!
 Zoé, toute ragaillardie par ce prompt retour, se mit au trot sans se faire prier.  Françoise trottait "enlevé", la tête bien droite, le regard apparemment serein balayant la campagne, mais il lui venait une soudaine envie de chantonner.
 Zoé, le nez au vent, trottait de même, gaiement, ses pattes courtes martelant le chemin empierré.
        "Je sais, je ne devrais pas trotter sur les cailloux, bah, tant pis, pour cette fois, d'ailleurs, c'est Zoé elle même qui l'a demandé..."
          Quand elle arriva chez elle, elle déssella rapidement, donna une  poignée de granulés à la ponette, et poussa enfin le portillon de son jardin.  Au pied de la porte d'entrée de la maison, un petit paquet avait été déposé, contenant des oeufs et une salade, sur lequel on avait simplement marqué: "Pour vous".
   Amusée et intriguée, elle posa le tout sur la table, et remit à plus tard la résolution de ce mystère.
   Dans sa chambre, qui, comme à l'accoutumée, offrait un décor, comme on dit "pittoresque" et encombré, elle se mit en quête d'une tenue appropriée.
     Le hasard des découvertes l'amena d'abord à retrouver le tapis de selle en mouton, sous une pile de linge "à repasser",et qui ne le serait sans doute jamais, Françoise ayant horreur de repasser, puis un livre, prêté, oh, quelques six mois auparavant, par Nathalie, sur le positivisme. Tiens au fait!  il devait être passionnant, ce livre...Il serait peut-être temps d'y jeter un coup d'oeil..
        Enfin, elle tomba sur sa tenue verte. Oh, bien sûr, ça faisait un peu rétro, cette espèce de  corsage, avec de la dentelle, et cette ample jupe longue, mais ce genre de chose lui allait bien. Tout le monde le disait, d'ailleurs : c'est ce qu'elle mettait pour les vernissages..   Ça mettait en valeur sa taille mince et son port de tête un peu orgueilleux.
   En le mettant, elle s'aperçut que ses ongles étaient tout noirs. Probablement le pansage de Zoé. Et puis  elle avait une grande trace de bleu de Prusse sur l'arrière du bras, comment avait-il pu atterrir là?...
                Dans la salle de bain, elle  mit soigneusement ses verres de contact, et, enfin, se vit...      Mais ce n'était pas mal du tout!
   Elle brossa sa chevelure auburn, qui, par chance, était lavée du matin, puis la remonta, comme à son habitude, en un chignon un peu trop serré. Une petite broche dans le dit chignon, une touche de khöl sur les yeux, et voilà...Ah oui, un peu de ce parfum que lui avait offert Monsieur Ponte, ce vieil ami peintre, qui, sans doute, avait un petit béguin pour elle, mais.. il avait quand même 72 ans!
         Au fond, elle n'était pas mal du tout,  fallait-il absolument qu'elle fit des efforts ? Et puis ,quel genre d'efforts?...Elle poussa le chat qui s'était installé parmi les délicats petits flacons et ustensiles divers de la salle de bain, et saisit son large bracelet d'argent fait de plaques aux motifs étranges, un souvenir de son arrière grand-mère.
  Un autre souci se présenta. Fallait-il apporter quelquechose? Tiens, il lui restait quelques roses au jardin. Avant qu'elles ne se fanent.. Nathalie lui aurait sûrement dit qu'une femme n'apporte pas de fleurs à un homme , surtout quand elle ne le connait pas, mais ,au fond, qu'en savait elle ?
                
                                                ***
         Hésitante, elle se planta sur le seuil de la maison. La porte était ouverte, et on entendait un quatuor de Brahms, pas très fort puis une voix cria: -"Entrez! Installez vous! J'arrive tout de suite!"
  Comment avait-il pu deviner sa présence, et d'où venait sa voix?  Est-ce que Maurice était encore dans sa salle de bain? Arrivait-elle trop tôt? Avec sa manie d'être ponctuelle à la seconde près!
         Elle déposa ses fleurs sur une des étagères encombrées de l'entrée..Puis pour passer le temps, et garder contenance, elle se mit à examiner tout ce qui garnissait la-dite entrée, les gravures anciennes, scènes de chasse, tiens , un dessin, peut-être de lui, pas mal en tout cas, de petites citations, sous verre, qu'elle ne lit pas sur le moment,  elle le ferait si l'attente se prolongeait.
   Sous ses pieds, un dallage noir et blanc, assez poussiéreux, ce qui la rassura, et des paires de chaussures amoncelées, des bottes gisant à terre, une cravache, des cannes, un porte parapluie...
        -Je suis confus, vous n'osiez pas rentrer! Venez! Venez!
         Elle le suivit dans une grande salle sombre un peu triste. Maurice, probablement sorti de sa douche, avait plaqué sa maigre chevelure humide sur son crâne, ses joues luisaient, un peu rouges.  Il s'était revêtu d'une ample veste de laine écrue, du style irlandais qu'il affectionnait, et d'un pantalon de velours. Françoise remarqua ses chaussons..
    Ils se tinrent un instant sans rien dire, debout, au milieu du salon.
                -C'est très joli, chez vous...enfin...je veux dire...c'est une maison..de caractère, n'est-ce pas?...euh, je ne suis pas arrivée trop tôt ,j'espère?
  Françoise ne sentait pas d'odeur de cuisine, et cela l'inquiétât. Non pas qu'elle eut faim, mais cela eut occupé le temps, de parler du repas, et de manger...
                -Trop tôt?...non...pas du tout, pensez vous, seulement, je traîne, je traîne: Ulysse était repoussant, je l'ai douché...Asseyez-vous! Que désirez vous boire?..
   Françoise accepta avec soulagement un verre de Suze, mais préféra déambuler à travers la pièce que de s'installer sur la petite banquette dure qu'il lui offrait.
                -Je vais une seconde à la cuisine, mettre notre frichtis en route...Ah!.Ah!..
        Le rire de Maurice n'était ni sec et cinglant, comme celui du fermier, ni caverneux ,comme le facteur, non, c'était plutôt une sorte d'expiration toussée, un peu comme les gens qui se forcent à rire à une plaisanterie pas drôle du tout.
        Maurice était, lui, tout à son affaire. Bien qu'assez solitaire, il aimait , ou croyait peut-être aimer, recevoir . Bien sûr, cela n'arrivait pas assez souvent à son gré, depuis qu'il était arrivé dans ce village: curieusement, les gens semblaient se méfier de lui,  bien que plusieurs de ses vieilles et plus proches voisines apprécient sans aucun doute sa conversation.  Mais là, il s'agissait d'une cavalière, et peintre de surcroît, célibataire aussi ... Mais Maurice, contrairement à Françoise, ne considérait pas ce renseignement comme capital  car si projet de mariage il y avait un jour pour lui, il l'imaginait  avec une belle jeune fille encore vierge. Cela n'avait pas plus de réalité que ça, mais constituait une sorte d'idéal dans un coin de sa tête.
  
        En tout cas, Françoise représentait  un admirable sujet de curiosité : Cette femme  d'environ, voyons, sans être... trente-cinq, quarante ans ,seule, venue s'enterrer ici, pour quelle raison?   Elle avait l'air bien élevé.
        Il avait noté avec amusement le bouquet "oublié" sur la tablette de l'entrée, mais n'en parla point.
        Il lança la cuisson de deux grandes tranches de viande, et ouvrit prestement une boite de haricots verts. Le dessert, il le ferait après. Et comme entrée, il attrapa deux avocats dans le compotier, et arrangea ,avec de petits mouvements des lèvres, une "création" à sa manière, les garnissant de divers ingrédients.
         Puis, les installant fièrement sur une petite assiette, il refit son entrée dans le salon, en la brandissant devant lui:
                -Ce sont des avocats "à la Maurice"!, j'espère que vous aimerez..
        Françoise se demanda s'il s'attendait à un quelconque commentaire de sa part, elle émit un vague bruit en souriant, leva un peu son verre dans sa direction.
  Maurice avait une curieuse façon de recevoir. Rien ne semblait prêt, mais en même temps, on voyait qu'il prenait un plaisir et un soin particulier à installer la soirée en  présence de son invitée, tout en entretenant la conversation sur de vagues sujets.
         Il mit la table, soigneusement, à partir de pièces hétéroclites et dépareillées, mais jolies, arrangeant un petit bock d'étain, avec les fleurs de Françoise, le déplaçant vers la droite, puis vers la gauche, jugeant de l'effet en reculant de quelques pas. Puis il s'occupa de lancer un feu, chose qui, finalement, lui venait assez bien, maintenant, et sans l'indigne secours d'aucun Zip ou Zap!!
         Il ouvrit ensuite grand la fenêtre donnant sur le pré d'Ulysse, appelant celui-ci avec force. Il avait entre temps , baissé encore le volume du quatuor, dont on entendait plus qu'un lointain "zonzinement".
        En très peu de temps, finalement , Françoise se retrouva assise en face de lui, sur des fauteuils stricts et grinçant, le verre rempli de vin, l'odeur de la viande grillée venant lui frôler vivement les narines. Elle se sentit ragaillardie, et se demanda si elle lui faisait bon effet.
                A vrai dire, Françoise n'avait aucunement pour habitude de se mettre en valeur en présence masculine. C'était plutôt l'inverse. Elle se laissait généralement emporter sur des terrains abrupts, qui allaient du féminisme à l'écologisme, en passant par des sujets aussi délicats que racisme, fascisme, machisme, bref, toutes les impasses relationnelles finissant par "isme" .
        Elle excellait dans ces débats en cul de sac, à tenter  de débouter  vaillamment les arguments de l'adversaire, dotée de ressources inopinées de mauvaise foi.
Dans ces occasions, elle utilisait généreusement les  lieux communs sans paraître sans apercevoir.
    Non pas qu'elle pensât tout ce qu'elle dit.  Loin de là !  Mais le stress provoqué par la discussion, le fait qu'elle eut en elle un profond virus de timidité  la faisait se conduire dans une banale conversation, comme un lapin affolé terré au fond d'un terrier. L'instinct de conservation se muait chez elle en agressivité verbale.
                Pourtant, il n'en fut pas ainsi ce soir là.  La Suze, puis le vin aidant, elle se sentit assez à l'aise pour entretenir la conversation sur un terrain plus souple et même envisager de présenter son profil avec grâce, les yeux fixant  les flammes, le verre de vin ondulant entre ses doigts, en une attitude toute de rêverie et de douceur contenue.
   Tout cela en pure perte, malheureusement, car Maurice était, lui, tout au bonheur de pouvoir alimenter abondamment la conversation. Ce qui lui manquait le plus depuis qu'il était arrivé ici, c'était de parler à quelqu'un d'autre qu'à son cheval.
         Puis, petit à petit, au fil du temps, il commença à poser une multitude de questions plus ou moins discrètes à Françoise.
  Celle-ci sentit au fur et à mesure de l'interrogatoire, que tout cela visait plus à découvrir de quelle variété elle faisait partie, dans quelle classification elle pouvait rentrer, que le simple intérêt d'un homme pour une femme  tel qu'on l'imagine.
        C'était tout à fait cela, elle s'en rendait compte: Maurice se conduisait envers elle comme un collectionneur de papillons épinglant un spécimen encore inconnu et surprenant.. Malgré tout, c'était une forme d'intérêt, et sur le moment, elle se prêta volontiers au jeu, oubliant , grâce à la légère griserie provoquée par le Bordeaux, sa réserve habituelle.
        Il fut bien entendu  question du célibat de Françoise:
        -Pourquoi  l'était-elle ? Etait-ce un choix? Avait-elle désiré se marier? Le voulait elle encore? Avait-elle déjà vécu avec un homme ?
  Parmi les questions s'entremêlait petit à petit, curieusement, une notion  de religion de plus en plus appuyée: -Etait-elle croyante? Si non, pourquoi?...etc...
  Puis elle se rendit compte que ce n'était plus un questionnaire qui lui était soumis, mais des affirmations véhémentes, sur des sujets aussi périlleux que la réalité de Dieu, sa toute puissance. Quand il en vint à mêler les problèmes de procréation avec le sentiment divin, elle se leva brusquement.
                -Il se fait tard, je...je...pense quque je v..vais rentrer!!
        En effet, au point ou elle en était: sa raison et son habituel discernement bien flageolantes, elle craignait de dire n'importe quoi, et surtout, sur un tel sujet, de se laisser entrainer dans l'absurde..
   Mais Maurice, loin de sembler surpris ou désappointé  , regarda lui aussi sa montre et s'exclama: Mon dieu, mais c'est vrai qu'il est bien tard! Allez, vous avez raison, nous avons besoin d'une bonne nuit de sommeil. Demain est un autre jour...

                        Dans la petite 4l qui la ramenait, cahotante, à la maison, Françoise se mordillait nerveusement les lèvres. Arrivée chez elle, elle se fit une grande tasse de tisane de fenouil, qu'elle but dans le noir, dehors, dans son fauteuil d'osier. Elle entendait dans l'obscurité les curieux sons flutés des grenouilles , et cela l'apaisa.

                                                ***
        Françoise mit plusieurs jours à se remettre de sa visite chez Maurice Genêt. Elle n'osait pour ainsi dire plus sortir de chez elle, craignant de le rencontrer au village, et, avec Zoé, elle prit systématiquement des sentiers connus d'elle seule.
Elle peignit peu, avec difficulté, restant de longs moments prostrée, à demi allongée sur la méridienne, pensive. Il fallut, un beau matin, un coup de fil de Nathalie pour la sortir de sa torpeur:
        -Allo!Allo!....
        -Nathalie! Comme je suis contente de t'entendre!
        -Ecoute, tu es là aujourd'hui?
        -Attends, je regarde mon agenda...
Françoise regarda le plafond un instant..
        -Oui,oui, je reste à la maison,
        -Non, je passe te prendre. J'ai envie d'une grande promenade dans la forêt de Brion, avec pique-nique. Ça te dirait?  Et au retour, on pourrait  prendre le thé chez "Dupont"...D'accord?
        -Mais...et ton boulot?   
        -Oh, pas envie de travailler, aujourd'hui, mais, tu sais, Édouard a très bien compris. Il n'a même pas attendu que je lui demandes !
 Il devait voir à ma tête, que j'avais besoin de prendre l'air! Il aut dire que je n'ai pas été particulièrement aimable ces temps ci.
Nathalie travaillait dans un laboratoire d'analyses, elle disait elle même qu'elle pouvait être absolument adorable avec les patients, comme assez épouvantable parfois.
        -Ah bon! Mais pourquoi? Qu'est-ce qui t'arrives?
        -Euh, écoutes...Non...Je te raconterai après...Allez, prépares toi, j'arrive! ciao..!
  Elle raccrocha comme on claque une porte.
        Allons, tant mieux, se dit Françoise, cette visite allait la bouger un peu, elle en avait vraiment marre de trainer comme ça, et puis, elle pourrait peut-être  parler de  sa soirée à Nathalie...
  Toute ragaillardie, elle ouvrit grand les fenêtres et les rideaux dans toute la maison, qui, il est vrai, sentait ces jours ci, un peu le renfermé, puis mit un disque au hasard. Oh, elle avait peu de choix, et ils étaient un peu abimés et poussiéreux, mais enfin...
  Elle se mit à chantonner, et monta se faire couler un bain..
 
         
                   
        
        
             Nathalie, au volant de son combi Volkswagen pétaradant, ne se décidait pas encore à livrer son secret. Elle fixait la route, sa bouche serrée en un mince sourire imperturbable, alors que Françoise la pressait de questions:
                -Et bien!...alors...Qu'avait tu à me raconter? Allons, décides toi!....Si c'est ça, et bien, moi non plus je ne te raconterai rien du tout!
        -Ah!Ah!.        
        -Tiens, arrêtes toi là!  Je vais acheter du pain frais. Est-ce que tu as pensé aux fruits?
        -Oui,oui, j'ai tout ce qu'il faut, et même une bouteille!                                         
            - Je prends  un petit gâteau, mmm?
        
        Qu'avait donc Nathalie de si important à lui apprendre, que cela ne soit pas sorti tout de suite, comme d'habitude.  En temps normal, son amie ne pouvait garder un secret plus de deux minutes .
        Et puis les confidences de Nathalie étaient toujours racontées d'une façon très drôle, et pas banale.   Mais si Françoise était si pressée que Nathalie lui raconte tout, ce n'était pas par curiosité,  c'est qu'elle avait elle même des choses à dire, et elle ne voulait à aucun prix se lancer la première dans les confidences.  Tout simplement parcequ'à ce moment là, Nathalie ne l'écouterais que d'une oreille, remâchant elle-même ce qu'elle avait à raconter.
                
        Elle prit, chez le boulanger-patissier, un pain aux noix, encore chaud, et deux gros beignets à la confiture qui lui engluèrent les doigts de sucre. Ainsi chargée, elle revint vers le gros combi noir et blanc garé sur le passage piéton. Nathalie n'avait pas bougé, l'oeil toujours fixé à l'horizontale, cela devait vraiment être grave, ou important..
 
         Quand, une heure plus tard, elles furent installées au bord de  l'étang , en pleine forêt, ayant déballé leurs provisions, Françoise jugea bon de ré attaquer:
        -Alors?...
        -Alors?...Devines...
        -Ah non! hein! Je ne jouerai pas à ce jeu  . Ou tu racontes, ou je vais me baigner..
        -Là-dedans? Mais c'est bourré de sangsues, il parait! Et puis l'eau est toute rouge, berk, moi, il faudrait me payer pour y aller, et encore!!
        -Mais ce n'est rien, ça!, rien que les feuilles qui ont pourri au fond, et peut-être un peu de vase, c'est naturel! Ca vaut mieux que l'eau des piscines, crois moi! Là au moins, si tu ouvres les yeux sous l'eau, ils ne deviennent pas tout rouges et larmoyants...
        -Bon, je me lance avant que tu ne te suicide dans ce marigot!  J'ai fait un test de grossesse, il est positif!
        -Quoi?!! Tu ...tu veux dire que ...tu vas avoir un bébé!! Mais, mais...je croyais...je pensais...que tu voulais attendre, que ça ne faisait pas assez longtemps que, avec Jacq...
        - en fait, je n'ai pas vraiment décidé. Enfin...si...enfin, je ne sais plus trop..en tout les cas, ça y est,  ça fait drôle, hein?
                Françoise dévisagea son amie, dont la silhouette replette ne laissait rien présager. Nathalie enceinte, ça paraissait tout bonnement incroyable. Elle qui avait tant proclamé son indépendance, même avec son nouvel ami, et qui semblait fuir absolument toutes les contraintes.
Nathalie fit une grimace:
        -Ne me regarde pas comme ça, s'il te plait, c'est dérangeant à la fin. Je suis aussi capable qu'une autre pour ce genre de boulot, je pense..
Bon, d'accord, c'était pas tout à fait dans mes projets, surtout que ..Jacquot et moi...mais bon,
        
        -Tu attends un enfant!, ça alors, j'ai du mal à me faire à l'idée. ma copine Nathalie poussant un landau!. Ça alors..Ah!Ah!Ah!..
Mais dis donc, tu n'es plus toute jeune,  on a combien, 8 mois de différence toutes les deux?  Ça ne te fais pas peur?
  Nathalie s'était allongée à plat dos, dans la mousse ,les mains sous la tête:
                -Je n'y pense pas, pour l'instant. Je laisse aller. Si le destin a voulu que...
                -Le destin, il a bon dos celui là! Mais je suis idiote, il n'y aucune raison de s'en faire, il y a plein de femmes qui attendent un enfant à ton âge;
        Nathalie s'était redressée et avait sorti une bouteille de son sac. Françoise s'exclama:
        -Champagne?...excellente idée ! On va être pompettes.
Mais, on a pas de verres?  On va boire à même la bouteille? Si on nous voyait!
Mais il y avait peu de chances que quelqu'un passe dans ce coin désert auquel seul un petit sentier menait, partant du chemin forestier.
        
        -Mais quand tu dis: "moi et jacquot" , avec cette tête, tu penses à quoi? Vous n'allez tout de même pas..
Nathalmie fit un geste vague, puis d'un sourire elle rassura Françoise:
        -Mais non, va, ce ne sera pas un enfant sans père. Je reste fréquentable, selon toi? S'il faut que je garde Jacquot pour te rassurer..
Elle poussa uh long soupir.
Elle se lassait si vite, dès qu'elle trouvait à peu près un rythme de croisière avec un copain, elle envoyait tout balader. Elle adorait commencer .
Françoise reprit, à plat ventre, le menton sur les mains:
                -Quand même ,c'est drôle, toi qui ne peux même pas avoir un chien, parce que c'est trop d'engagement, tu m'épates!
        -Ben dis, il faut que je me décide, comme tu me l'a fais si gentiment remarquer j'ai bientôt 38 ans, je ne veux pas courir de risques, hein?
        -Oh, ma vieille! Ce que je suis contente,quand même!, je serai la marraine, tu veux bien?
        -J'y avais pensé dès le début...
Le champagne, bu à jeun, les grisa quelque peu, et c'est allongées qu'elles commencèrent à grappiller chacune de son coté: Nathalie, des chips, Françoise, des morceaux de concombre qu'elle se découpait avec délices:
        -Mmmm! c'est frais, tu devrais manger ça plutôt que tes infâmes cochonneries: tu sais, maintenant, vous êtes deux!!
        -Allez!, ça commence! j'ai l'impression d'entendre mes parents.
Eux aussi tu sais, ils ont fait une drôle de tête, ils me voient encore comme une petite fille.
  
Au moment d'attaquer les gâteaux, et alors même que Françoise n'y songeait plus, Nathalie s'écria:
        -Mais au fait, toi aussi, si je ne m'abuses , tu avais des choses importantes à me raconter!
Mais Françoise n'était plus si sûre de ce qu'elle voulait raconter à Nathalie. Ça paraissait tellement puéril à côté.
        -Hum, je ne sais pas si c'est très intéressant, après ce que tu viens de m'annoncer..
        -C'est Maurice?
 La question abrupte la prit de court,
        -Oui...
        -C'est bien, c'est pas bien? C'est racontable?
        -Oh! Ecoutes! Qu'est ce que tu veux dire par là?
Françoise se sentit rougir. Evidemment, avec Nathalie, ce genre de sous entendus, elle aurait du s'y attendre,  et elle avait horreur des sous entendus.
        -Non, pas d'histoires salées.
        -Pas encore?
        -Bon! c'est fini? Je ne raconte plus rien, si c'est comme ça...
      Mais Françoise ne put résister, et elle se confia longuement à son amie, racontant surtout la fameuse soirée qui l'avait laissée si perplexe.
        Elle avait eu tellement l'impression de s'être dépouillée, mise à nu devant ce quasi-étranger. Et lui qu'apparemment cela n'avait aucunement troublé, et qui, à la fin de la soirée, lui avait dit tout à trac en réponse à sa remarque, qu'en effet, il était temps d'aller se coucher!
       Ce qu'elle avait ressenti? elle ne le savait même pas réellement. Lui plaisait-il? A vrai dire, elle ne s'était même pas posé la question. Elle avait tellement honte surtout de lui en avoir tant dit,...
     Oh, c'était affreux, jamais plus elle ne pourrait lui adresser la parole, elle en mourrait de honte...
   En reparler ainsi lui fit l'effet attendu, cela lui paraissait déjà moins grave...en effet, qu'avait- elle de si différent des autres, après tout, son histoire était banale, pas de quoi en faire un roman. Il l'avait écouté, d'accord. Mais n'était-ce pas elle qui lui avait déversé tout cela sans se faire prier.
        Bon, elle était un peu pompette, c'est entendu, mais après tout, ce n'était pas de sa faute, à lui. Et puis, elle n'avait rien dit de si extraordinaire, allons..
        Cela dit, que fallait-il penser, maintenant, de cet homme ?
Après avoir fait les questions et les réponses pendant un moment, elle fut interrompu parNathalie qui  s'intéressait surtout à un aspect bien précis du sujet :
        -Alors!, c'est pas tout ça, tu as eu le temps de le regarder, tu le trouves baisable, ou pas?!!
        - Voyons!! Nathalie!! Pourquoi toujours cette manière d'aborder les choses! Je ne suis pas comme  toi! Je ne pense pas à "ça" à chaque fois que je rencontre un monsieur.
        -Oh! Eh! Dit! Honnêtement, si tu regardes le physique, est-ce que ça ne revient pas un peu au même?
        -Et bien justement, le physique, ça n'est pas si important que ça...
        -Ahh! Il est vilain...
        -Mais, pas du tout, il est très bien!! Nathalie, tu es insupportable!! je vais me baigner, tiens! Pendant ce temps, cherches une autre façon de m'aider!
        -Ok,ok...je fais une petite sieste, les idées me viendront en dormant.
        -...
        -Françoise, Eh!, Françoise!  Ne vas pas trop loin, je serai obligée d'aller te chercher!!
  Mais Françoise s'éloignait déjà rapidement, des mèches de ses cheveux trainant derrière elle comme des franges luisantes et noires.
 
         Il faisait si merveilleusement frais dans ce lac. De temps en temps, ses jambes battaient dans un courant glacial qui devait remonter du fond invisible.
                Sa tête chauffait, car le soleil était puissant, mais elle répugnait à la mettre sous l'eau.
         De fait, elle avait une manière assez particulière de nager: son cou, redressé et tendu comme celui d'une tortue, portait sa tête bien au dessus de la surface opaque. Cela lui donnait une petite note guindée et très légèrement ridicule.
                
        S'approchant de la rive opposée, elle aperçut un  nid grossier et comme posé sur l'eau, au milieu des ajoncs, ce devait être celui d'une grèbe huppée. Elle savait qu'il y en avait dans le coin, mais n'en avais jamais vu de près.
 Tout à coup, un couac de trompette éclata tout près d'elle, c'était justement l'oiseau, qui, inquiet pour sa progéniture, montait la garde entre deux plongées.
  Françoise, surprise, s'éloigna rapidement. Cette bête ne serait elle pas capable de l'attaquer? Qui sait, de lui crever les yeux? Un peu honteuse de l'avoir dérangé, elle fit  demi-tour vers la berge, essayant de calmer sa brasse nerveuse et désordonnée .
  
           Devant la mine écoeurée de Nathalie, elle sortit de l'eau, teintée d'une mince pellicule rougeâtre qui s'accrochait à chaque minuscule poil de son corps, ordinairement invisibles,  lui donnant un aspect de sorcière peu entretenue!
        -C'est tout simplement répugnant! Je me demandes ce qui te pousse à te plonger dans cette horreur!
        -En tout les cas, ça fait un bien fou, je me sens complètement détendue, à présent..
        -Mmm, pas moi...
        -Allons bon, qu'est ce qu'il t'arrive, tu n'es plus contente?
        -Mais...c'est pas si simple, je suis contente, et puis en même temps..
        -En même temps, tu regrettes d'avoir mis la machine en route, oh, j'imagine ce que tu dois éprouver..
  Nathalie la regarda avec surprise,
        -Mais oui, qu'est ce que tu crois, je peux me mettre à ta place, ce n'est pas difficile ;
Remarques, tu as de la chance , toi , tu réfléchis après , et au fond, ça vaut beaucoup mieux . Sinon, tu ne te serais peut-être jamais décidé. ..Moi, il faut toujours que les choses se passent différemment. Mais je n'y suis pour rien, déjà toute petite...
        Il y eu un temps de silence frémissant du bruit des insectes.
        -Mais alors, fit Françoise qui reprenait un sujet qui la tracassait...ça ne marche pas...avec Jacquot?..Tu n'as pas de fourmies dans les jambes, au moins?
        -Ma Françoise!, je t'adore!  Tu voudrais toujours  que tout se passe comme il faut! Mais, la vie n'est pas comme ça, enfin, p as pour moi, tu le sais bien!
Quand même, c'est drôle: toi qui ne peux rien faire comme tout le monde, tu t'inquiètes toujours de savoir si chez moi, rien ne manque, du bonheur conjugal à la cuillère à confiture. Tu ne trouves pas ça étonnant?   
        -Mais moi, ...ce n'est pas la même chose, ma mère te dira...
        -Ca c'est vrai! Aux yeux de ta mère, tu passes vraiment pour un drôle de numéro... Ah!Ah! ta mère, elle me fait rire..
        -Je sais, elle fait rire tout le monde..on dirait qu'il n'y a que moi qui ne goûte pas vraiment son genre d'humour.
        -Sûrement parceque c'est souvent toi qui en fait les frais...et puis...cette sorte de gens sûrs d'eux, ça t'a toujours impressionné, pas vrai?  
        Françoise s'étonnait de l'intuition de son amie. Mais c'était un fait, elle  manquait de confiance en elle. Et les autres, ils avaient toujours l'air si contents d'eux. Comment faisaient-ils?  Elle les voyait, ces "gens", pressés de se décrire, de se présenter sur un plateau, pressés de plaire aussi: "Moi, voyez-vous, je serais du genre...", "C'est comme moi, je suis si..., je suis très..." et tati et tata, portant haut leurs petites faiblesses ,comme des flambeaux, complaisants, bavards...
        Elle avait l'occasion de côtoyer ce genre là dans les expositions . Et à chaque fois, c'était comme si l'acheteur potentiel éprouvait le besoin de lui expliquer qui il était pour choisir tel ou tel  tableau ...  Tout leur était prétexte à se livrer à elle, à travers ses couleurs à elle, ses sujets à elle: "Voyez-vous, moi, j'aime celui-ci parce que je suis ceci, cela..."
       Elle pensait réellement mépriser ce genre d'attitude, et pourtant, comme elle les enviait ,aussi, comme ce devait être bon, et simple, de parler de son nombril à tout le monde, recherchant la critique ou l'approbation .
                La tête qu'elle faisait devait être surprenante pour que Nathalie se mette à rire en la regardant:
        -Si tu te voyais! On dirai que tu es en train de faire un sermon à quelqu'un..
        -Oui, exactement, et ce quelqu'un , c'est moi... A vivre seule, tu sais...il faut se surveiller, sinon, on finirait par devenir imbuvable..
        -Mais tu l'es déjà!
        -Oh! Nathalie, avec toi, c'est toujours comme ça, tu ne prends rien au sérieux,..., bon, dis donc, tu ne voulais pas aller chez "Dupond"?
        -On marche  d'abord ? Qu'on ait au moins l'illusion d'arriver là-bas en ayant fait un peu d'exercice.   
        
                
                                                ***
        Chez Dupont, les deux amies se livrèrent à une de leur occupation préférée: un monstrueux gouter fin: du chocolat chaud et mousseux,  des patisseries variées choisies avec délices parmi la vingtaine de sortes présentées en vitrine..
        Françoise s'éprit particulièrement d'une part de tarte conçue comme un florentin, plein de nougatine, d'amandes, de noix et de miel, nappée de chocolat noir.
C'était tout à fait hors de son régime habituel, mais c'était d'autant meilleur, elle qui mangeait si peu sucré;
Nathalie, elle, c'était plutôt les pâtes à choux qui l'attiraient, elle choisit donc en premier lieu  une majestueuse religieuse drapée de son mantelet de chocolat brillant et lisse. Elle en admira particulièrement l'onctueuse crème pâtissière, vanillée délicatement , et même, soupçonna-t-elle, agrémentée d'une larme de Kirsch.
        C'est une Françoise nauséeuse et saoule de paroles que Nathalie déposa un peu plus tard, chez elle, avec comme ultime recommandation ce conseil en forme de menace:
        -Ne te laisses pas démonter par la grande asperge!!
C'est en effet ainsi qu'elle avait décidé, au grand dam de Françoise, de surnommer Maurice...
        Malgré elle, cela faisait encore rire Françoise lorsqu'elle entra dans sa maison. Vraiment ! Elle n'avait aucun respect, cette future mère, mais elle était si drôle ,  cela valait bien toute l'insolence du monde!!
 En allumant, elle découvrit qu'on avait glissé un petit mot sous sa porte, cela la surprit tellement qu'elle resta à le contempler, immobile , tenant encore dans ses bras les fleurs ramassées dans la forêt, et le sac contenant cette chemise bariolée que Nathalie l'avait poussé à acheter en sortant du salon de thé.
          Elle feignit  de l'ignorer encore quelques instants, posant son sac sur la table de la cuisine, puis se remplissant un grand verre d'eau fraiche.
Enfin, n'y tenant plus, elle alla brusquement le ramasser...et si c'était un mot de Maurice...qui sait...lui déclarant sa flamme en trois mots..Son coeur battait fort mais en ouvrant le pli, elle reconnut l'écriture de Tintin Perrault, qui tenait la galerie où elle exposait:

        -"Chère Françoise"
   "Désolé de ne pas t'avoir trouvé, mais comme nous nous promenions dans le coin...
Voilà, un de nos amis, Paul Enguérand, qui vient de réamménager sa maison, cherche quelqu'un pour lui faire une fresque dans le "séjour", sur tout un mur..;Il aime beaucoup ce que tu fais, et voudrait bien quelquechose dans ces tons là, il nous a demandé si cela pouvait t'intéresser...Bien sûr, tu ne l'a jamais fait, mais..nous ,on est sûr que tu en es capable...et puis, c'est bien payé..alors, passe nous voir bientôt!"
                                        ciao
                                                Monique et Tintin

        Sa première réaction fut de laisser tomber le papier sans y prêter plus d'attention. Une fresque!  Jamais elle n'avait fait cela! Et qui plus est, c'était  une technique qu'elle ignorait...Quelle drôle d'idée ils avaient eu de lui proposer ça...mais c'était gentil à eux d'y avoir pensé...
        Tiens, il fallait qu'elle aille les voir bientôt, elle avait trois ou quatre toiles pour eux, dont une qui lui plaisait particulièrement.
  Pour l'instant, et bien que la soirée ne fit que commencer, elle n’avait qu’une envie, aller se coucher. Elles étaient rentrées tard, et elle se sentait complètement exténuée, non par la sortie, mais par le trop plein de sucreries, et puis elle adorait se mettre au lit très tôt, avec une pile de vieux journaux, ou un énorme roman à l'eau de rose, et quelque chose à grignoter.
                Là, elle se sentait de réels besoins de verdure, de craquant, de frais, elle emportât donc dans son antre un assortiment de légumes coupés en morceaux.
                                                ***
                Le lendemain, brossant Zoé, elle pensait encore au petit mot, qu'elle s'était pourtant promis d'oublier . Mais pendant la nuit, cette idée de fresque était venu l'obséder à plusieurs reprises, l'empêchant de dormir.
      C'est vrai qu'elle n'en avait jamais fait, mais il entendait probablement par ce terme, une simple peinture murale, et non le travail très particulier que cela voulait réellement signifier.  Et puis ,il suffirait de s'en assurer auprès des Perrault.
        Non, ce qui gênait surtout Françoise, c'est qu'il fallait pour ce genre de travail, s'exposer à l'effectuer chez le commanditaire, peut-être même en sa présence. Cela devait être vraiment angoissant, elle qui ne peignait en toute sérénité qu'entre les quatre murs de son atelier.
  D'ailleurs, Monique et Tintin le savaient bien, comment avaient-ils pu imaginer qu'elle accepterait, connaissant son infirmité.
   Et puis, peindre sur des formats de 12, de 15, voire de 25 F, ce n'était pas du tout la même chose que d'investir plusieurs mètres carrés...
   Elle continuait à réfléchir à tout cela en poussant la ponette à travers les chemins. Ayant rompu, on sait pour quelle occasion, avec son habitude de monter "sans armes", elle avait maintenant à chaque fois le réflexe d'attraper une petite branche feuillue pour "motiver" la poussive Zoé. Elle constatait  avec plaisir qu'elle pouvait désormais  obtenir quelques temps d'un petit galop essouflé, mais fort agréable. Cela pouvait laisser espérer que la grassouillette monture, petit à petit, retrouverait un semblant de ligne!!
                                                
                                                ***
                -Bon, parlons sérieusement, si tu es décidée, je te donnes ses coordonnées, et tu l'appelles de notre part. Tu verras, il est très sympa.
C'est un ami, je le connais depuis plusieurs années, on a fait du rugby ensemble, il est kiné. Vas-y, à mon avis, c'est sans problèmes pour toi. Sinon, tu penses bien que je l'aurais orienté sur quelqu'un d'autre.
  
        Il faisait frais dans la galerie située un peu en contre bas de la rue.  C'était une ancienne cave à vin, aux plafonds voutés, aux sols de carrelages épais et sombres. Plusieurs petites salles à différents niveaux la composait, pour le plus grand plaisir des amateurs de "pittoresque" qui parcouraient en cette saison les rues de la ville.
  Mais Françoise s'essuyait le front, d'un geste mécanique, y passant et repassant le bout de ses doigts, comme pour le déplisser, tout en fixant les pastels d'un "collègue" et cela trahissait la nervosité qui l'envahissait, à ce moment.
        -Allez, Françoise!! quoi!!... C'est une super occasion de travail, c'est nouveau, et tu t'obstines, là, à te contenter avec tes petits formats, dans ton petit atelier...bouges, bon sang, bouges!! Tu verras, ça te plaira, j'en suis sûr! Le plus dur , c'est le premier pas, allez, je te l'appelle...
        -Non!!...je ..je le ferai, promis, je l'appellerai, mais laisses moi encore le temps,...bon...dis donc, qu'est ce que tu penses de mes derniers..ils te plaisent? tu ne m'as pas dit...
        -Mais tu sais bien que je les adore, j'adore tout ce que tu fais, simplement , moi, je vois ce que je vois, tu t'encroutes, Françoise, et ça, ...c'est pas bien..
        -Mais..le dernier...tu l'as regardé?...tu..tu ne le trouves pas..différent?..
                 Tintin repris la petite toile que Françoise chérissait particulièrement, ...c'est vrai, il n'y avait pas réellement prêté attention, tant le travail de Françoise était égal, en général, mais celui-là, oui...il était différent. Déjà par le sujet . Si la gamme de tons était bien la même, ce qui l'avait abusé au départ, le sujet, lui, était réellement autre. D'abord, il ne s'agissait nullement d'une scène de campagne, ni d'une nature morte, non, c'était...c'était un rêve, mais un rêve de pleine journée, vibrant de petites touches martelées, nerveuses, crissantes et grésillantes comme le bruit des grillons. On y devinait simplement deux silhouettes mais baignées d'une lumière presqu'aveuglante.
        
        -Ah! Françoise! Alors je retire ce que j'ai dit. Il y a quelquechose, là, qui n'est plus de toi telle que je te connais. Tu nous montrerais donc enfin tes faces cachées?...Ca m'intéresse, ça m'intéresse! Tu en as fait d'autres, des comme celle là?
        -Oh, des essais. J'ai du mal, tu sais, il faut que je m'habitue..
        -Mais c'est bien ça le problème! Tu es peintre comme, ..comme on est sabotier, fit Tintin sans se rendre compte qu'il retournait le couteau dans une plaie que Françoise triturait bien assez comme ça.  "Tu ne te rends pas compte que c'est différent, pour toi, pour lui, il désignait les pastels, pour elle, il montra les sculptures de bois lisse...vous n'êtes pas des artisans, bon sang de bois ! Vous me parlez d'habitudes..il en avait ,Picasso, des habitudes ?
                 Tintin était de mauvaise foi. Cela lui était bien agréable, qu'on ait des habitudes..Est-ce qu'il ne s'attendait pas, lui, à pouvoir accrocher sur ses murs, toujours le même style. C'est bien comme ça qu'il arrivait à fidéliser les amateurs.
        Et ça l'arrangeait bien de pouvoir dire à ses clients: -"'Je n'ai plus de natures mortes aux "pommes", mais j'en aurait bientôt", comme il eut dit: "Je n'ai plus de tripes, mais j'en aurai demain..."
      Malgré tout, Françoise lui pardonnait. Il était galeriste, parce que son père l'était avant lui...
        Oh, ce n'est pas qu'il n'ai pas de goût. Au contraire, il s'y entendait même très bien,  au fond, même s' il avait plutôt des façons de représentant de commerce.      
   D'ailleurs, ça lui permettait de gérer son affaire avec assez de brio, et sans y rajouter un atelier d'encadrement , comme beaucoup de ses confrères avaient fini par le faire: il adorait vendre, et y arrivait bien.
Et puis Françoise aimait chez lui ses allures de gros chat gourmand, bon-vivant, chaleureux, franc avec ses amis, parfois trop, se dit-elle . C'était presqu'un plaisir, pour ses clients de lui acheter quelquechose, et on avait infailliblement l'envie de revenir.
                Monique, c'était différent, on l'aurait bien plutôt vu en train de dresser un cheval, ou de mater une meute de chiens, plutôt que de vendre des tableaux.       D'ailleurs, elle était moins souvent là, et, effectivement, montait à cheval régulièrement. C'est  comme ça que Françoise et elle avaient fait connaissance.
        
        Elle était petite, sèche et musclée, avec un mince et triangulaire visage de gitane, et ses cheveux courts coiffés en arrière.  Toujours vêtue d'amples blouses de toile blanche, immaculées, et de pantalons serrés, de cette toile épaisse dont on fait les pantalons de gardians.
   On eut été bien en peine de lui donner un âge précis, elle avait l'air d'une adolescente, ou d'une petite reine égyptienne, avec ses yeux noirs et brillants, fendus comme ceux d'un renard. Aussi différente de son mari qu'il était possible.
    Pour le moment, elle était là, assise sur un départ d'escalier qui ne menait nulle part, et sur lequel étaient disposées  les sculptures sur bois.
       Aussi immobile que celles-ci, elle observait les deux autres, avec son mince sourire et ses yeux plissés, sans rien dire.
    A vrai dire, on ne se sentait pas toujours à l'aise avec elle, car elle parlait peu, et n'avait donc pas de ces conversations d'agréement_ que l'on trouve chez tous les gens sociables_ qui sont comme une poignée de main ou une embrassade de bienvenue, vous entrainant et vous encourageant.
On ne savait même pas si on la dérangeait on non, parfois. Et Françoise, qui pourtant la connaissait depuis plus longtemps que son mari, n'arrivait pas toujours à dépasser cette sensation de balourdise qu'elle lui faisait éprouver.
     Monique interrompit pourtant la conversation des deux autres d'une seule petite phrase:
        -"C'est bien, Françoise, ce petit tableau, je l'aime beaucoup..."
Et ce fut tout, mais Françoise se sentit comblée et approuvée comme une petite fille.
        -...Bon, et bien..en tout cas, merci à tous les deux. Pour le tuyau, je vais voir, je vais...j'appellerai..votre ami, promis..
        -Tiens!  Ne t'en vas pas sans ton chèque !
Tintin lui donna le résultat de la vente de ses dernières toiles, amputé du pourcentage habituel...
        -Au fait, ne m'en veux pas mais... tes encadrements... tu devrais les choisir mieux,..plus originaux. C'est le genre de choses auquelles tu ne fais pas assez attention . Chez qui les fais-tu? Chez Henri?  Non ? Va chez lui, va! Il en fait de très beaux maintenant, et puis, depuis qu'il s'est marié, il est devenu beaucoup moins emmerdant, et moins bavard, tu verras, tu le trouveras changé..
Henri ! L'encadreur situé deux rues plus loin. Cela lui rappelait des souvenirs mi-figue, mi-raisin: il lui avait fait ...des propositions,...un peu bizarres...et puis ,elle s'était aperçu qu'il suivait un traitement, qu'il n'était pas toujours très lucide,... elle avait cessé d'y aller encadrer ses tableaux, plutôt déçue d'avoir a constater qu'elle n'était sans doute pour pas grand chose dans ses curieux exercices de séduction.  Et maintenant, il était marié !  Y avait-il une normale ? Et elle, était elle  anormale ?
 
         Sur la route, elle se remémorait des périodes de son enfance...comme elle désirait, à l'époque, être pareille aux autres, mais avec la sensation de ne jamais y parvenir, et de ne pas savoir pourquoi...
Elle avait pourtant un papa et une maman, comme tout le monde, qui se disputaient un peu aussi, mais justement, cela était normal..
        D'accord, elle était fille unique, mais Myriam, sa meilleure amie, aussi, et plusieurs autres.
  Non, ça venait d'elle, elle en était sûre, depuis le temps qu'elle y réfléchissait...A l'école, elle les observait ,toutes, comme un  petit bétail propre ,aux nattes bien lisses et bien tirées, regardant la maîtresse.
        Et elle , rien à faire, elle se sentait "autre", spectatrice .
  Les récréations où tout ce petit monde s'assemblait dans la cour, en courses, en rondes, en jeux d'équipe, elle détestait ça, ou ça ne lui semblait jamais simple, ni amusant, ou elle ne comprenait pas vraiment les règles, ou cela l'ennuyait,...alors..au mieux, on la prenait comme arbitre, sinon, elle marchait dans la cour, ou, tête baissée sur un livre, elle s'asseyait à la porte de la classe. Et la maîtresse la trouvait là, au moment d'appeler tout le monde, et elle haussait un peu les sourcils, ou parfois souriait, ou lui disait: -"Alors, Françoise, tu n'aimes pas courir?"
       
                Et ces années de Beaux arts, ...elle sourit avec un rien d'amertume.  Cela non plus n'avait pas été simple. Elle croyait en y entrant , que chacun devait y avoir sa place, que chacun, par définition, pouvait y être différent, et réellement soi-même.  Elle n'y avait trouvé qu'une autre forme de troupeaux, aux étiquette simplement plus étranges, aux rites embarrassés, auquels, en tout cas, elle ne songeait pas à appartenir.
        Cela ne la rendait pas triste , seulement perplexe, et même un rien dédaigneuse .
      

Elle décida, pour se changer les idées , de passer voir Elias.                                                                                                       
 

        Elias habitait une maisonnette biscornue dans un hameau  à quelques 25 kilomètres de Pazolle.  A vrai dire, elle n'était pas vraiment flatteuse pour lui, cette maison...bien qu'il l'habite depuis cinq ans et plus.  
             Elle avait toujours cet air d'aménagement en cours, de "Faites-le-vous-même", qui peut vite devenir un air d'abandon lorsqu'il se prolonge trop longtemps. On voyait encore partout des plâtres non lissés, des prises à nu, des fils électriques traversant les pièces,  les planchers non vernis étaient maculés de taches de peinture blanche.
                Cela faisait sans doute partie de l'image de l'artiste qu'Elias  aimait à cultiver. Françoise la trouvait un peu artificielle, mais c'était son point de vue, et elle s'efforçait de n'en rien laisser paraitre.
                Elias lui-même était parfaitement adapté à ce cadre : les cheveux moitié propres, frisottés, à la couleur indéfinie, la figure plissée ,  des vêtements qui n'avaient jamais l'air d'avoir été achetés dans un lieu prévu à cet usage.
   Le faisait-il exprès, de même que ses vêtements et son plancher, il  était lui aussi la plupart du temps, ponctué de taches de peinture et ne faisait pas du tout, à l'inverse de Françoise, de grands "Ah!" de surprise et de confusion, en les découvrant sur ses bras, ses mains, et même son visage.
  Malgré tout, Françoise aimait bien de temps à autre aller discuter un peu avec lui, ne serait-ce que parcequ'elle le soupçonnait d'avoir un petit sentiment à son égard, et que cela lui semblait agréable.
                Pourtant, depuis quelques temps, elle avait noté dans son comportement des changements assez subtils.  En effet, Elias, peu à peu, était passé d'une gentillesse touchante, à une amabilité beaucoup plus décontractée...Par exemple , il lui envoyait dorénavant plus souvent des cartes d'invitation à ses vernissages que de simples cartes postales . Au téléphone, il n'était plus rare qu'il raccrocha après lui avoir exclusivement parlé de lui et de sa peinture et omit singulièrement de  lui demander des nouvelles ne serait-ce que de sa santé.  Bref, il était de moins en moins l'ami gentil et attentionné qu'il avait toujours été pour devenir un tantinet égocentrique...C'était sans aucun doute  agaçant, et ce qui avait un peu poussé Françoise à aller le voir.
                Pour son anniversaire , en Décembre dernier, il lui avait même  offert un de ses tableaux!
        Entre peintres, c'était assez rare, d'autant plus que Françoise n'avait jamais poussé d'exclamations de joie devant ses toiles. Elle y voyait la preuve qu'il commençait à prendre la grosse tête. Il aurait fallu l'en prévenir, avant qu'il ne soit trop tard, c'était un service à lui rendre..
                 Sinon, il allait devenir insupportable!
        Depuis qu'il cultivait le genre "artiste", il ne s'embarrassait guère plus de toutes ces façons qui font que la vie en société est à peu près acceptable.  Sans doute était-il maintenant plus de rigueur pour lui d'affecter une certaine nonchalance,  que Françoise ,quand à elle , qualifiait de "sans-gêne"..
   
         Son vieux break , qui avait comme d'habitude l'air de sortir d'une traversée du désert avec son pare-chocs enfoncé et sa carrosserie maculée de boue, était là ,bien sagement garée dans les herbes hautes du "jardin".        
                Elle vit en effet surgir Elias , torse-nu, par la porte de l'entrée , très basse  . Cette maison avait, semble-t-il, été destinée à des nains.
        
        -Tiens , Fanchon!!
Françoise se crispa légèrement sous le surnom abhorré.
        -Bonjour, Elias, je ne te dérange pas ? Je venais voir un peu ce que tu devenais, et puis pour te remercier encore de m'avoir ramené, l'autre jour.
        -Penses-tu, c'était normal, entre peintres, il faut s'entraider non? Alors comment vas-tu depuis l'accident?
        -Oh, beaucoup mieux, je n'ai plus du tout mal aux genoux, et... me ramener la voiture, c'était vraiment très gentil de ta part!
        -N'en parlons plus, entres donc!  iI fait si chaud ... tu bois quelque chose?
        -...
        -Un jus de pomme ? Il est tout frais! Et oui, le frigo marche maintenant, épatant non?
        -Ah,  alors d'accord pour un jus de pomme.
        -Tu veux voir ce que j'ai fait ces derniers temps?
        Sans attendre la réponse, Elias l'entraina dans son  atelier, qui lui servait également de cuisine. Il est vrai qu'Elias, sur le plan alimentaire , faisait partie de ces gens qui ne s'embarrassent guère de recettes tarabiscotées. Son ordinaire se suffisait de boites de conserves et de surgelés.  Du reste, il était manifeste qu'une brusque fringale l'avait saisit quelques instants auparavant, car une boite de raviolis béait au milieu des tubes de peinture, plantée d'une fourchette.
                 Françoise se demanda s'il les avait absorbé froids, elle eu un frisson de dégoût.
        -Tu vois, maintenant, je me lance dans les marines, ça marche très fort! Celui-ci, justement, c'est un format pour mettre au dessus d'un canapé, tu vois? Un peu long, comme ça! Je suis sûr de le voir partir tout de suite au prochain "salon"!
        Au fait, c'est vrai  , tu n'y était pas l'autre fois. Je ne t'ai pas raconté..J'ai très bien vendu!
        Il y avait beaucoup de monde, c'était sympa. Le maire, comme d'habitude, a fait son petit discours, on a bu un coup de blanc, petite remise des prix. C'est notre copain, tu sais, l'aquarelliste, qui a raflé le premier prix et le prix du public. c'était chouette ce qu'il avait amené;
Ce qu'Elias ne précisait pas, c'est qu'il considérait l'aquarelle comme un art mineur;
        Sans doute parcequ'au poids, les siennes l'emportaient largement avec leurs grosses épaisseurs d'acrylique. Françoise se mordit la langue pour se punir de ses mauvaises pensées.
Mais Elias attendait un commentaire:
        -Comment trouves-tu..?.
        A l'évidence, il était content de sa nouvelle production, et de nouveau, Françoise ne put se résoudre à lui avouer franchement son point de vue, elle émit donc un vague bruit, qui pouvait passer pour une appréciation fort discrète, mais Elias ne s'attardait jamais longtemps sur son avis ...
        Ce qui lui importait le plus , c'était de bien vendre.  Et il vendait bien, c'est à dire que le rapport entre le temps passé sur chaque toile, et le prix qui en était retiré était intéressant .  Rien ne le satisfaisait plus que de pouvoir en faire plus de deux par jour.
  Françoise se demandait toujours comment il  faisait pour ne pas s'écoeurerà la longue. Il  passait  ainsi ses journées comme des marathons pour totaliser sa dizaine de toiles en fin de semaine.
                
        Cela lui donnait un curieux sentiment. De fierté d'abord, car du coup elle se jugeait  plus "authentique" que lui, ayant besoin d'un certain état d'esprit, de calme, et d'inspiration, pour peindre. Mais aussi de culpabilité. En effet, s'il pouvait, lui, travailler à cette cadence, c'est qu'elle perdait son temps, qu'elle n'en faisait pas assez, bref, qu'elle était peut-être paresseuse, ce qui l'épouvantait ...
   Elle l'écouta donc patiemment pérorer pendant un moment, se contentant deci delà, d'une remarque dont, pensait-elle, la subtilité lui  échappait totalement..
                
          Sirotant son jus de pomme dans un verre en pyrex rendu opaque par les   lavages approximatifs, elle s'offrait l'indigne plaisir ,en regardant les toiles qu'il lui montrait, de faire son propre commentaire intérieur: "tons trop communs, surtout ce "corail", qui  jurait avec les bleus sombres, et ces silhouettes, on ne sait pas ce que ça représente, c'est maladroit! "  Ainsi, elle se sentait odieuse mais tout à fait satisfaite en contre partie de son propre travail.
   Elle se remit en route deux heures plus tard, toute ragaillardie ...
 
                                        ****
                                Au même moment, dans une des maisons du village de Pazolles , un jeune garçon réunissait sur son bureau les lettres découpées dont il avait besoin. Il s'amusait à en augmenter la grossièreté, en groupant des lettres de formats différents, de typographies éloignées, puis put enfin reconstituer le texte manuscrit qui lui servait d'exemple.
    Joseph  avait en effet pour objectif, à ce moment, de composer sa deuxième lettre anonyme, mais cette fois ,il s'était imaginé la créer de cette façon, et non en falsifiant simplement son écriture..
   Du reste, les précautions qu'il prenait étaient tout à fait inutiles, personne au village ne connaissait son écriture...
                Après avoir collé soigneusement tous les petits morceaux, il se relit, et se mit à rire doucement.
   Joseph venait à Pazolle chaque été, depuis quelques années, en fait depuis que sa mère était morte, mais il ne tenait pas à faire le compte du temps qui  s'était écoulé depuis.  Le reste de l'année, il le passait avec son père, en ville, mais celui-ci préférait le voir, les vacances venues, "profiter" de la campagne. Il l'envoyait donc chez ses deux soeurs aînées.  Joseph acceptait cet état de choses comme une fatalité, n'étant pas à même , à quinze ans , de décider lui même du déroulement de ses vacances.
   C'était un mince garçon, assez brun de peau, aux cheveux noirs et raides, qui, l'été finit, lui balayaient le cou. Il avait ,malgré cela, les joues constellées de taches de rousseur, et des yeux verts pâles.  Ce mélange lui donnait une allure bien différente des autres garçons de Pazolle, aux tête carrées, solides, souvent un peu gras aux alentours de la puberté, mais qui se transformaient ensuite en robustes adultes au teint  brique.
                Ne tenant en rien à se mêler à cette population qui mettait par trop en valeur son inaptitude aux travaux agricoles, il se tenait le plus souvent à l'écart, et ignorait ses congénères comme il en était ignoré.
   Il y avait dans ce phénomène une autre explication: les deux soeurs qui l'accueillaient ainsi durant l'été, avaient à elles deux une solide réputation de commères dans le canton, et si on feignait de les respecter, il n'en demeurait pas moins que les habitants un tant soit peu vigilants essayaient le plus possible de les éviter.  
  On se disait, derrière l'église, qu'il n'y avait pire langues de vipères que ces deux là: Emelyne et sa soeur Yvette.  Elles s'y entendaient pour vous coller sur le dos toutes sortes de vilaines histoires toutes droit issues , le plus souvent, de leurs esprits mesquins et renfermés.
                On craignait donc, que par le truchement du neveu, ne soit transmis quelques menues informations qui auraient pu mettre à mal l'un ou l'autre des habitants du village, et comme chacun avait plus ou moins de petits secrets à garder...
   Joseph n'était pas dupe de cette méfiance que le 6 ,rue des Eglantiers créait comme une aura nauséabonde , mais cela l'arrangeait plutôt, il eut détesté faire l'objet de sollicitudes trop appuyées,  vu la récente perte de sa mère.
   A l'inverse de ses deux tantes, il parlait peu, et d'une façon étonnamment mesurée. A vrai dire, les exemples qu'il avait quotidiennement sous les yeux l'avaient suffisamment mis en garde pour qu'il surveille ses propos.  Mais il était également extrêmement observateur et attentif à la vie du village. Il faut dire que cela représentait l'une des rares occupations à laquelle il pouvait s'adonner au cours de ses longues journées.
    Il avait donc remarqué la récente apparition de Maurice, et le discret intérêt que semblait lui vouer la non moins discrète Françoise.  Oui, depuis quinze jours qu'il était arrivé, rien de ce qui s'était passé entre les deux maisonnettes ne lui avait échappé.  C'est là que l'idée lui était venue...
    Françoise, il la connaissait un peu, il l'aimait bien:  elle titillait sa curiosité, parce que personne, au village, ne pouvait se vanter de bien la connaître, et puis...comment dire...il avait l'impression qu'ils s'entendraient bien, tous les deux,...si seulement...ah,si seulement il osait l'aborder mais c'est qu'il était fichtrement timide aussi...
        Il lui trouvait de l'allure, elle ne ressemblait pas aux autres. Elle ne devait pas être du style à vous raconter n'importe quoi sur n'importe qui, comme ses fichues tantes.  Celles là...pas moyen de leur faire confiance, un sourire par devant, une critique par derrière, des vraies poisons...
   Il aurait bien voulu...je ne sais pas moi..trouver un moyen de...elle devait avoir envie de se trouver un mari, elle aussi, toutes les femmes le voulaient... et si lui..comment dire..sans se montrer, pouvait arranger..quelquechose...bref, cette histoire de lettres , ça l'avait tenté, et puis...rien que pour voir ce qui arriverait:  Il ne se passait pas grand chose dans ce village, l'été.
                La première avait été pour Maurice, rien de bien difficile . Il suffisait de se mettre dans la peau d'une amoureuse éperdue. Il n'avait eu qu'à se plonger dans le courrier du coeur  d'un magasine dont ses tantes étaient friandes, et puis ,être un tout petit peu plus sobre.
Se mettant à la place de Françoise, il s'était paré d'un peu plus de dignité, de réserve, un certain quant-à-soi qui devait, lui semblait-il, lui correspondre.
   La deuxième opération , cela avait été de déposer un petit paquet devant sa porte . En fait, c'était une voisine qui cherchait depuis longtemps par des moyens inutiles à se mettre dans les bonnes grâces des deux soeurs, et qui l'avait déposé le matin même à leur porte.
   Mais ce geste, Joseph en convenait, jamais Françoise ne songerait à l'attribuer à Maurice...Cétait un petit plaisir gratuit..
Il avait d'ailleurs attendu, caché derrière la haie, qu'elle le découvre, mais elle était rentrée si tard, ce jour là, qu'il avait du quitter les lieux sans l'avoir vu( les repas chez ses tantes étaient programmés à la minute!)
                                Et maintenant cette lettre là. Bon d'accord, cela devenait franchement peu crédible : qu'un professeur de faculté s'adonne à de tels enfantillages. Mais au fond, tout cela, c'était pour s'amuser, on verrait bien..
Il en avait mis peu, parceque ça prenait du temps ,et il savait que moins on en dit, plus l'imagination travaille...
                Il regardait, assez fier, son ouvrage:
                "VOUS ME TROUBLEZ TANT, QUAND VOUS REVERRAIS-JE?"
    Et c'était signé simplement :M
   Il trouvait ça  mystérieux mais aussi poétique, cette expression, ce "trouble". En tout cas, quand il serait amoureux, lui, c'est le genre d'expression qu'il utiliserait, ça faisait plus chouette, plus...romantique..
                        Il ne savait pas encore s'il lui enverrait par la poste ou la mettrait directement dans la boite au lettre. La deuxième méthode lui paraissait plus adaptée, plus rapide en tout cas.
    A vrai dire, il n'était pas bien sûr que ses manigances aboutiraient à quelque chose, il ne savait du reste pas non plus s'il désirait vraiment que "cela" aboutisse.
  Au fond, Françoise , c'était un peu son domaine d'observation privilégié, et son principal attrait résidait justement dans le fait qu'elle vive seule. Qu'adviendrait-il, s'ils s'avisaient tous les deux  de vivre ensemble!! Cela serait probablement une catastrophe. En effet s'il n'avait pas l'impression de commettre d'indiscrétions en lorgnant les fenêtres de Françoise, il en serait tout autrement s'il s'agissait d'un couple, cela deviendrait franchement ...inconvenant.
                        Il opta finalement pour une expédition directe, ce qui lui évitait de surcroît de passer par l'indiscret facteur.
                Il était l'heure de dîner maintenant, à entendre les bourdonnements qui lui parvenaient de la cuisine. Les deux tantes devaient encore pérorer sur dieu sait qui..
Il attendrait donc la nuit pour se glisser dehors.      
                Passer un été avec ses tantes était pour Joseph une épreuve qu'il avait, à force de volonté, transformé en pari. On pourrait dire qu'il les utilisait pour se forger une sorte d'armure, et cette idée lui permettait de se satisfaire finalement de cette cohabitation forcée.
                Les deux premières années avaient été extrêmement pénibles, car Joseph, trop jeune encore, et sous le coup brutal et récent de la disparition de sa mère, était alors un garçon révolté, ouvertement violent. Ce à quoi  les deux soeurs  répondaient par une sorte de tyrannie hypocrite et domestique, consistant à le nourrir de choses qu'il abominait, lui faire faire la sieste l'après-midi, lui faire prendre un bain chaque soir, et surtout ne jamais feindre d'entendre toutes les horreurs qu'il proférait à leur endroit.
                        Puis les vapeurs de l'adolescence venant calmer sa franche révolte, lui donnant un aspect plus secret et plus ambiguë, il avait appris à user envers elles d'une façade polie et compassée, un peu trop silencieuse, s'amusant même parfois à se faire passer pour un grand benêt maladroit, dont l'air naïf accueillait les propos médisants des soeurs envers le voisinage avec une feinte crédulité.
                Emelyne et Yvette , touchées par tant d'apparente bonne volonté, s'efforcèrent alors de le former à leur tournure d'esprit, ainsi qu'à la technique particulière de la création du ragot.  Mais elles comprirent rapidement qu'un tel garçon était bien trop gentil et surtout trop peu loquace pour suivre brillamment leur trace. Il n'était même pas bon à leur rapporter les menus faits et gestes de la population, trop occupé, semblait-il, à parcourir la campagne ou à lire..;
                        Grâce  cette petite comédie quotidienne, Joseph, mis à part les repas, avait toute liberté de vaquer à droite et à gauche sans que personne ne lui demande de comptes.

                        Le lendemain donc, il alla  se poster en face de la porte d'entrée de Françoise, dissimulé derrière un buisson, à l'heure où d'ordinaire , celle-ci sortait prendre son courrier.
  Elle apparut en effet, vers dix heures, revenant apparemment d'une promenade avec Zoé, dont elle portait encore de grandes traces vertes et baveuses sur le dos de sa chemise. Apercevant du courrier dans la boite, elle  s'essuya vivement les mains sur son pantalon pour le prendre.
    Joseph n'aurait pu dire si elle avait émis un quelconque bruit, il la vit se figer soudain, retourner la petite enveloppe en tout sens, regarder autour d'elle puis se diriger rapidement vers la maison...Il se claqua la cuisse de dépit..
                -Bon sang, qu'est-ce qu'ils ont tous à se cacher pour lire mes lettres...
        Il ne s'agissait plus de se dissimuler la vérité, de toute évidence, cette lettre provenait de Maurice....Oh, elle s'en était bien douté, à voir comment il l'avait questionné, et depuis,  elle n'avait  plus de nouvelle. C'était bien la preuve qu'il n'osait l'aborder de nouveau...
   Aucun doute n'effleurait Françoise  après avoir pris connaissance du contenu de la lettre, ce dont on peut s'étonner, de la part d'une femme d'ordinaire si perspicace.  
 Mais que diable, si l'on ne pouvait de temps en temps se prendre à rêver.
 Françoise avait senti ces derniers temps  que quelque chose devait se passer dans sa vie, ne fallait-il pas voir aujourd'hui la réponse à cette intuition?
   Bien sûr, Maurice n'était pas un homme si remarquable. Et puisqu'il s'offrait à elle si ingénument, il paraissait tout à coup nettement moins séduisant. D'abord, il était si maigre, et..ne perdait-il pas légèrement ses cheveux ? Il fallait voir aussi, avec le temps, si son caractère présentait suffisamment de points communs avec le sien, ce qui était loin d'être prouvé...
   Ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'il ne fallait en aucun cas lui donner l'impression d'une conquête trop rapide, non...elle veillerait à lui montrer que...bien sûr, elle avait apprécié son message, mais...qu'il lui fallait...y réfléchir, c'est cela, y réfléchir.       Après tout, elle tenait tant à sa tranquillité, elle était parvenue avec tant de brio à se construire une vie pleine d'agréements...Il ne fallait pas qu'il vienne lui bousculer sa vie comme un coup de sirocco, allons ! C'eut été trop facile...
        Il ne fallait pas qu'il s'attende à ce qu'elle lui tombe dans les bras.  L'esprit infiniment romanesque de Françoise s'enfiévrait, à la pensée d'être soudain l'objet d'une quelconque passion apparemment amoureuse.
                        Elle se décida donc, et contre toute attente, à téléphoner aussitôt à ce ...ce quoi déjà, ah oui, kiné, qui désirait si ardemment, apparemment, qu'elle vint peindre chez lui l'un de ses murs.
                        Lorsque, quelques temps plus tard, et bien des crampes, Joseph vit sortir du jardin la 4l de Françoise, il pensa immédiatement qu'elle allait chez Maurice. Il en fut à la fois stupéfait et un peu triste, jamais il ne s'était imaginé qu'une femme telle que celle-ci agirait sous le coup d'une émotion, et irait se jeter dans les bras d'un  quasi inconnu.
  Néanmoins, il établit son programme de l'après-midi en fonction de ce nouvel évènement, décidant que dans le moment présent ,il serait fort indiscret d'aller roder aux alentours des "Jonquilles", la fermette de Maurice.
  Il se résigna donc à quitter les lieux, un peu triste, après tout , du  tour que prenait les évènements.
 
        Très énervée, Françoise fit caler sa voiture  devant la vieille  maison . Elle admira
sans  s'en rendre vraiment compte l'architecture du lieu. Ses pensées étaient brouillées.
        Ce ...kiné avait du goût, sans doute..Allons, elle devait rassembler son courage, et puis, quoi, y aller, après tout,  que craignait-elle ?
 Comme elle l'appréhendait , sa nervosité lui fit accumuler les maladresses.
        Elle l'aperçut sur le perron au moment où, sortant de la voiture, elle se cogna la tête  sur le montant de la portière . Puis elle dut s'y reprendre à trois fois pour la fermer correctement , elle trébucha ensuite sur le gravier. Ses jambes étaient en coton, sa cervelle ,une bouillie informe.

     -Je suis ravi que vous vous soyez décidée à venir..Madame Gallien. J'avais peur que vous renonciez , les Perrault m'avaient prévenus, que vous étiez assez sauvage !
  Françoise les maudit en passant.
    - Oh, vous savez, Ils racontent n'importe quoi ! Pour eux, un artiste est forcément associal! C'est une manie de galeriste , peut-être un argument de vente!
        Cette tirade la laissa essouflée, regardant ses pieds, n'osant pas bouger. Elle ne l'avait toujours pas vraiment regardé en face.
Il y eut un petit silence, et Françoise se décida à lever les yeux sur son interlocuteur .
  Il la regardait sans dire un mot, l'air amusé, mais..gentiment amusé. Non il ne se moquait pas d'elle. Quelle idée ridicule !
Prise au jeu, elle ne dit rien non plus, et , enhardie, se mit à le détailler:
    Il était grand, peut-être plus que Maurice, mais c'était difficile à dire, il était...plus costaud ! Oui, c'est cela, il avait l'air solide, avec une tête un peu carrée et des cheveux très courts..
   -Mais, nous n'allons pas rester plantés là! Venez, je vais vous présenter la maison.
  Il était en jean's. Décidément, cete mode, enfin..ça ne lui allait pas mal.
Françoise le suivait, admirant les épaules denses, la nuque brune.
Son cerveau bouillonnait d'idées confuses, Maurice était loin, relégué aux oubliettes. Elle avait l'impression d'être dans un roman !
                -Voilà la pièce, c'est ici que je voudrais avoir quelque chose, j'ai quelques idées mais...Je vous laisse d'abord regarder.
Ils se trouvaient dans une vaste pièce carrelée, toute nue, qui faisait un bruit de cathédrale.
        Sur tout un pan du mur , il avait fait mettre une grande baie vitrée, mais la lumière était assourdie par une masse d'arbres et d'arbustes qui lui faisait écran.
Françoise se tenait là, toute étourdie . il fallait qu'elle se remette rapidement en tête qu'elle était là en professionnelle.
  Extérieurement, il lui semblait qu'elle faisait très maîtresse d'elle-même.
 Elle tentait d' oublier son arrivée quelque peu maladroite. Elle arpentait la pièce, sans accorder un regard au maître des lieux, scrutant les murs, essayant de deviner ce qu'il était en train de faire, il la regardait peut-être. De quoi avait-elle l'air de dos?
        Avait-elle eu raison de choisir une de ses robes dites "ethniques" , avec des motifs floraux , est-ce que ça ne faisait pas trop nostalgie des années 68.       
   Enfin, elle se retourna vers lui: -C'est une très belle pièce, mais il faudrait que vous me disiez un peu ce que vous voulez..
       -Bien sûr, je comprend, j’ai quelques idées. Venez!  Nous allons en discuter ensemble, sur la terrasse, que désirez vous boire ? Un scotch?
        Un scotch ? s'interrogea Françoise avec consternation . Est-ce que ce n'était pas une sorte de whisky?  Un truc tellement fort qu'il risquait de la voir s'étrangler et devenir écarlate.. Il ne valait peut-être mieux pas.
                -Euh..non...enfin, je veux dire...j'ai peur que ce soit..
                -Trop fort? Allons allons, les peintres boivent sec, non? En fin, j'ai aussi du punch..
                -C'est ça, un punch, répéta-t-elle en appuyant sur le "tch", ce sera très bien.
Un petit moment de silence passa...
                -Vous la trouver comment?
                -Excusez-moi?!!
De quoi voulait-il bien parler, ah oui, sans doute de sa maison
                -Euh, très jolie, vraiment très jolie,je pense qu..
                -..Oui, évidemment, comme tout le monde!
                -Pardon?
Ça commençait bien.. Drôle de type quand même.. Qu'est-ce qui lui prenait?
                -Vous comprenez, chaque fois que quelqu'un vient dans cette maison, c'est la même chose, je vois bien qu'ils tombent sous le charme...et vous ne pouvez pas savoir à quel point ça m'horripile.
   
        Françoise ne sut que dire.  Elle ne pouvait quand même pas lui annoncer ,là, de but en blanc,quelle sentait qu'il était l'homme de sa vie, que bien sûr, sa maison lui plaisait également, mais que dans une niche, dans un F2 en pleine ville, elle l'aurait suivit.  Et puis , serait-ce vraiment honnête de sa part, tout de même, elle, en appartement , peut-être pas.
                -C'est que..vous me prenez au dépourvu, bien sûr, je la trouve pleine de charme, mais...comment dire, je.., ce n'est pas cela qui me vient à l'esprit en ce moment..
Non, elle ne pouvait pas aller plus loin, elle serait morte de honte s'il devinait..
                -Vous me soulagez, c'est vrai, vous ne me faites pas le coup d'être complètement "emballée". C'est ce qu'une amie  m'a déclaré la dernière fois. Elle était tellement admirative de la maison qu'elle m'a complètement oublié .
Françoise ne put se retenir de froncer les sourcils à la mention de l'amie. Etait-ce une allusion volontaire, pour la prévenir , pour mettre les points sur les "i" dès le départ. Françoise fixait le fond de son verre en se mordillant les lèvres. Non, mais qu'est-ce qu'il croyait, qu'elle était venue pour lui?
                -Excusez-moi, vous m'avez demandé de venir au sujet de votre mur.
Il commençait à l'agacer sérieusement, elle n'était pas là pour écouter ses élucubrations, elle avait autre chose à faire.
                -Pardon, c'est à moi de m'excuser, je me conduis comme un idiot. Je vous fait perdre votre temps..
        Oui, j'ai une idée assez précise de ce que je voudrais sur ce mur. Maintenant, vous allez me dire si c'est réalisable.
 Voilà, j'ai toujours rêvé d'avoir une maison en surplomb, en haut d'une colline, ou d'une falaise, enfin vous voyez.. Or la mienne est presque dans un creux, ça me gène beaucoup...
   Serait-il possible d'imaginer une sorte de véranda, en trompe l'oeil, donnant sur un paysage lointain, situé en contre-bas...Dans les ocres, bruns foncés, bleux pour la véranda, et des tons très lumineux, très pâles pour le lointain? Je vois assez bien ce que je veux, je ne sais pas si vous comprenez?
Elle voyait très bien, il parlait, regardant au dessus d'elle, dans le vague, avec une sorte d'expression rêveuse, il avait vraiment de très beaux yeux, gris verts..
                -Oui, je crois comprendre ce que vous voulez dire..mais, ça ne va pas être simple. C'est que, je ne fais pas vraiment un travail très réaliste. Je veux dire, pas au sens figuratif, précis, léché..
Il l'a regardait admirablement gentiment:
                -C'est tout à fait ce que j'aimerais. Vous savez, je ne vous ai pas choisi par hasard..
                -Ah, oui?
Françoise sentit un frisson lui parcourir l'échine,mais non, qu'est ce qu'elle allait imaginer..
                -C'est très aimable à vous d'apprécier ce que je fais.
                                        
                                                ***

   Elle entendit comme venant de très loin sa portière claquer, sa voiture démarrer, ses oreilles bourdonnaient . Elle conduisait comme un automate en perdition et manqua de peu le portail en fer forgé.

                
                                        ****   ***  ***     ***  ***
                

                -Madame!...Madame....MADAME!!!!
Françoise sortit le nez de sa tasse de thé. Apparemment quelqu'un l'appelait ,  et avec une certaine insistance.
Elle trouva sur le pas de sa porte  un jeune garçon, l'air infiniment malheureux, qui se tenait sans mot dire.
                -Et bien...Oui? qu'y a t-il? Quelqu'un est malade chez toi? Tu t'es blessé? Dis moi? Que se passe-t-il?
Elle ne pouvait cacher son impatience, le pauvre, il n'y était pour rien. Elle le fit entrer et  s'assoir, puis lui servit un bol de thé, en attendant qu'il veuille bien parler.
                -Je ne te connais pas, toi! Tu es du village?
                -...Alors, comme ça...vous y êtes allée?
Françoise était interloquée, d’où sortait ce garçon ? Il y avait peut-être un établissement spécialisé dans les environs, il s'était sauvé. Il fallait prévenir la gendarmerie..
                -Pardon? Allée où? Tu me connais?
                -Bien sûr que je vous connais, depuis le temps que je vous surv...que je viens ici en vacances. Vous savez, c'est moi qui vous l'ai envoyé..
                -Mais quoi?
C'était agaçant à la fin, ça devait être un pari qu'il avait fait avec des copains..
                -Bon, c'est fini, les énigmes ? Si tu m'expliquais les choses calmement , que je m'y retrouve.
                -Ben , le message, la lettre quoi! C'est moi! Mais c'était dans une bonne intention. C'est vrai! Mais je pensais pas que vous iriez si vite, et ...quoi, ça m'embêtait ,finalement.. Tout ça , c'est du vent! C'est moi qui l'ai inventé,...Je voulais..
  Françoise s'assit, et réfléchit posément.
Au bout d'un moment, elle le regarda qui sirotait son thé  avec un air appliqué.
                -Ainsi c'est toi qui t'amuses à envoyer des lettres anonymes...  Et tout d'un coup, elle éclata de rire, et elle qui avait cru ...Maurice, évidemment, ce n'était pas du tout son genre, heureusement qu'elle...
                -Mais dis donc! Tu ne vas pas me dire que tu lui en a envoyé une  à lui aussi!
Joseph, malgré son embarras , sourit intérieurement. Ainsi, elle savait qu'il s'agissait de Maurice! Après tout, il n'avait signé que d'un M, elle avouait donc...
                -Si, une aussi.
                -Ah non, merde alors!
Le fait que Françoise jure était exceptionnel .La dernière fois que ça lui était arrivé, c'était au moment ou elle avait vu déboucher le tracteur,lors de l'accident.
                -Et moi, dans cette histoire, tu y a pensé? C'est complètement ridicule, comme situation!  De quand elles datent , ces lettres ?
        Tu te rends compte si ce Maurice, là, s'imagine des choses ! Ce..c'est, enfin, voyons!
Françoise était sincèrement alarmée. Si elle avait imaginé certaines choses, elle n'osait même as penser que Maurice ait pu, à son tour...
        "Tu mériterais, ....tu mériterais  que je t'emmène à la gendarmerie, tiens!
 Joseph, extrêmement inquiet, sentit des larmes lui monter aux yeux. Quelle horreur, pleurer devant un femme, et  celle là , qui plus est !
Cela ne faisait absolument pas l'affaire de Françoise, cette histoire, elle qui voulait avoir l'air tellement indifférente, et puis, il n'était absolument pas certain qu'elle le trouve encore à son goût depuis...les derniers évènements.    
        Maurice devait en faire des gorges chaudes ! Il devait s'en rouler par terre de rire, c'était un coup à l'obliger à quitter le village..
Elle ne s'était pas aperçu qu'elle avait mis la tête dans les mains . Joseph, désemparé, s'était approché d'elle, et lui avait posé la main sur l'épaule, prêt à fuir tout de même si elle devenait menaçante.
                -Vous savez, c'est comme pour vous. Elle n'était pas signée, même pas du tout. je n'ai même pas mis d'initiale .  C'est impossible qu'il puisse deviner quoi que ce soit ...à moins que vous ne lui ayez donné d'autres signes..
                -Ah ça alors! Des signes ! Tu m'as l'air d'un drôle de gamin, toi! Des signes! Je me demande où tu es allé cherché tout ça!
  Françoise , largement soulagée, commençait à trouver drôle cette intervention intempestive dans sa vie privée. Ainsi, c'était ça un adolescent, à notre époque..
                -Bon, maintenant , expliques moi? Qu'est ce qui t'as pris tout à l'heure , pour surgir comme ça chez moi, avec un air de chien battu? Tu peux au moins m'expliquer ça, non?
Joseph , lui aussi plus à l'aise dans ses baskets, s'empressa. Il lui raconta qu'il avait cru un moment, la voyant partir précipitemment après le message, qu'elle allait voir Maurice.  Enfin, il pensait que "ça y était ", quoi..
                -Que "ça y était" quoi? demanda Françoise d'un ton menaçant.    "Est-ce que tu es en âge de te préoccuper de la vie sentimentale de tes voisins, qui plus est de t'en charger?
Et d'abord, qui es tu? J'aurais dû  commencer par ça. Je ne t'ai jamais aperçu au village. Tu es là pour les vacances, qui sont tes parents ?
L'ayant renseigné, il dû également avouer pourquoi il avait cherché à provoquer un lien entre les deux célibataires.
                
        Mise au courant, Françoise fondit, c'était bien la première fois qu'on lui prouvait son attachement de cette manière. Aussi, elle regarda plus attentivement ce jeune homme au look austère qui se prenait pour Cupidon.
                -Dis moi Joseph, tu sais ce que nous allons faire...
Joseph se redressa, l'air grave, ça y est , elle allait le livrer à la police, sa vie était finie...
                -Nous allons essayer de faire plus ample connaissance, qu'en pense mon agence matrimoniale attitrée?
                -Moi...vous voulez dire, qu'on pourrait .., que vous..., vrai?, Vous ne m'en voulez pas? Génial, génial génial, super, ça c'est du tonnerre!!
Pour un peu, il lui aurait sauté au cou, mais...bon, ils étaient entre adultes, quoi, un minimum de discrétion s'imposait..
                
Mais Françoise redevint sérieuse:
                -Bon, et qu'est ce qu'on va faire maintenant, pour réparer tes bêtises. Tu serais prêt à aller voir Monsieur..., bref, Maurice, pour lui raconter ? Bien entendu ,sans me mentionner, c'est parfaitement inutile, mais au moins qu'il ne s'imagine pas être l'heureux élu d'une inconnue, le pauvre.
                -Mais pourquoi, si justement ! Ça doit être agréable, de recevoir une lettre , comme ça. Moi, je lui laisserais ses illusions, pas vous?
Pourvu qu'elle dise oui, pourvu qu'elle dise oui, je serai mort de honte si je dois aller voir ce type là, et puis , on ne sait jamais, il pourrait devenir aggressif,..la déception, tout ça..
                -Mais, alors, ...vous ne voulez pas de lui? Moi qui croyais que, tout à l'heure, vous..enfin, vous reveniez de chez lui.
        Présentée de cette façon, cela devenait presque ridicule, cette possible idylle qu'elle s'était pourtant imaginé il y a peu. Elle s'empressa de détromper Joseph. Et puis, ne venait-elle pas de rencontrer l'homme de sa vie? Et cela, il n'y avait nul besoin d'en parler.
                -Tu sais,...Joseph, lorsque quelqu'un vit seul, ce n'est pas nécessairement par obligation . On peut préférer la solitude. Vivre à deux demande  des concessions . Mais je ne dis surtout pas ça pour toi. Chacun a son caractère, on a pas tous envie de a même chose, tu ne crois pas  ?  J'imagine que toi, quand tu seras plus grand, tu auras envie d'avoir une famille, des enfants...
Alors, Joseph ne voyait pas du tout le rapport, lui, c'était différent, il ne se marierait jamais.
                -Mais enfin, Madame, si vous ne vous mariez jamais, vous n'aurez pas d'enfants, et  ça , ce n'est pas naturel! Les femmes sont faites pour avoir des enfants, non?
                -Alors là mon pauvre, tu retardes complètement, maintenant, ça n'est plus du tout obligatoire. Bon, là n'est pas la question. Fais moi le plaisir, à l'avenir, si tu tiens à ce que nous restions amis, de ne pas te mêler de ma vie sentimentale.      A part ça, tu peux venir me voir quand tu veux. En ce qui concerne..Maurice, laissons lui ses illusions, puisque tu y tiens. Tu as peut-être raison , après tout. Allez, maintenant, files, j'ai des tas de choses à faire.
                -Est-ce-que...,j'aimerais bien..., j'ai tellement envie d'aller caresser votre cheval, je n'ai jamais osé, ...je peux?
                -Mais bien-sûr, elle sera ravie, elle n'a pas beaucoup de compagnie, tu sais.  Ce n'est pas un cheval, c'est un poney, plus exactement, c'est zoé et ...elle ne mord pas.
                                        ***             ****
 
        -Non,non, non! Je vous remercie ,mais  ce n'est vraiment pas la peine!
        -Mais voyons, Françoise,  réfléchissez, comment allez vous faire? Il faudra bien que quelqu'un passe voir vos animaux, vous n'allez pas demander au facteur ,tout de même!
        -Je vous dis que ça ira très bien, et puis....vous..vous ne la connaissez pas , ça ne marcherait pas. Vous savez, elle a son petit caractère, hein, il faut savoir la prendre...
Quelques semaines avaient passé, Maurice et Françoise étaient devenus ...oh, pas amis à proprement parler, disons, familiers. En effet, le premier, peu farouche, avait bientôt réussi à convaincre la seconde de ballades en commun, certains soirs , sur le dos de leurs bêtes respectives.   
        Mais là, Françoise se tenait ,crispée, près de la barrière en bois de sa prairie, agaçant sa ponnette de la main.       
Elle avait décidé, contre toute attente, d'exécuter la fresque demandée chez l'"homme de sa vie", cela sans l'avoir revu, après un bref coup de fil: Il y a des jours où il faut savoir prendre le taureau par les cornes...
Ensuite, comme dans un rêve, il lui avait proposé , pour lui faciliter la tâche, de l'héberger le temps de l'exécution." ainsi, avait-il ajouté, elle serait dans l'ambiance de la maison".
Mais...pourquoi pas! Et allez donc, pendant qu'on y était!...Françoise ,lorsqu'elle y songeait , en avait des frissons de plaisir et d'angoisse.
    
        Mais...de là à laisser Zoé aux mains inévitablement inexpertes d'un quasi inconnu, il y avait un gouffre. Il était étonnant de voir avec quelle rapidité Françoise avait oublié les qualités  qu'elle prêtait au début à son voisin, en particulier, celle de bon "soigneur" !
   Et puis elle avait déjà songé à quelqu'un d'autre pour cette précieuse mission, un être tout à fait digne de confiance: Joseph...
        Joseph, quelle découverte !...Pour tout dire,  il y a parfois des moments ou tout se précipite. La découverte de ce garçon était une véritable révélation.  Comment avait-elle pu ne jamais vraiment désirer d'enfants. Quand on le connaissait lui, cela paraissait absurde, il était si...
  Il était si attendrissant lorsqu'il lui avait avoué qu'il l'admirait, qu'il la trouvait mystérieuse, comme une vraie artiste.
  Depuis plusieurs jours, il venait la voir régulièrement , se soustrayant facilement à la surveillance peu perspicace de ses tantes.
       Si peu loquace en général, il était intarrissable chez elle, discourant sur tout, montrant son intense esprit d'observation, et une emphase toute adolescente.
 Il révélait sans le vouloir ses naïvetés, en phrases définitives. Il avait des opinions sur tout, un savoir en dentelle mais qui couvrait le monde . Et en cela, Françoise, dont l'univers restait par sa volonté si restreind, l'admirait, l'enviait même, pour la première fois.
        
                 En échange de cette animation, de cette fraîcheur qu'il lui apportait , elle l'initiait à l'équitation, enfin...c'est un grand mot, elle lui apprenait à faire connaissance avec Zoé..Ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
  Lui, avec sa prudence naturelle, avait abordé le sujet avec beaucoup de respect ce qui était tout à fait du goût des deux autres , et comme il l'avait fait avec Françoise, il faisait la cour à la ponette par un bavardage incessant.
  
        Pour vaincre ses craintes , il ne cessait de lui expliquer toutes les opérations que Françoise venait de lui apprendre : Curage de pied, brossage, démêlage du crin , ensuite seller, etc...Les oreilles de l'animal interloqué s'agitaient en tout sens, mais au moins, attentive, elle ne bougeait point.
   Lorsqu'il avait fallu enfin monter réellement , il avait de sa manière très personnelle, continué à ébahir tout le monde : Il était là haut comme un prince sur un chameau, le cou très droit, les mains très hautes et semblant tenir la traîne d'une robe, il dissimulait sa frayeur sous un air compassé, et des gestes de danseur.
La ponette , subjuguée par tant de délicatesse, avançait à petits pas , tournait docilement en pointant le nez dans la direction où lui amenait le geste grandiloquent du garçon, comme si elle avait été au bout d'un hameçon.  Françoise était ravie.
  Comment ,dans ces conditions pouvait elle songer à confier Zoé à Maurice, c'était ridicule.
   -"C'est ridicule!"
  -Comment? Qu'est ce qui est ridicule?
   _Vous confier Zoé..
   -Je vous remercie! C'est agréable!, Je vous proposais cela pour vous rendre service, maintenant, vous faites comme bon vous semble...

  Françoise, ne semblant pas voir qu'elle avait vexé son interlocuteur, prit un air pensif:
                -Je ne vous ai pas encore parlé de Joseph? Un jeune et charmant garçon du village, ou plus exactement qui passe l'été ici, sa mère est morte depuis trois ou quatre ans , je crois.  Il connait très bien Zoé, il s'en occupera parfaitement, j'en suis sûre. C'est un garçon merveilleux!
  Ayant ainsi martyrisé sereinement l'amour propre de Maurice, qui ne savait plus que dire, elle lui proposa de rester dîner..
        Maurice  tombait de haut. Par ses premières approches, il s'était fait une idée de Françoise beaucoup plus énigmatique et romantique qu'elle n'était assurément. Ne venait-elle pas de l'envoyer balader purement et simplement, alors qu'il lui offrait son temps, son aide, son expérience, enfin...Il refusa raidement l'invitation.
Tout en ressanglant Ulysse, il ruminait ses tristes pensées, pendant que Françoise lui faisait un joyeux signe d'adieu en s'éloignant déjà.
Le fameux Joseph venait d'arriver. Pff, c'était  donc ça , ce jeune garçon dont elle s'était entichée, il lui faisait l'effet d'un jeune voyou, avec ses cheveux longs, et cette façon qu'il avait eu de le regarder des pieds à la tête. Oui...Tout cela était bien décevant. Enfin, il y avait Ulysse, brave bête. Il se hissa péniblement sur le grand cheval bai, qui pour montrer sa désaprobation, fit quelques pas dans  les branches de pommier.
        -Aïe, sâle bête! Tu ne vas pas t'y mettre aussi.
Il lui envoya rageusement un coup de talon dans les flancs.
        -Tu vois, ce que je disais! Tu feras beaucoup mieux l'affaire que Maurice, il vient de brutaliser son pauvre Ulysse sous mes yeux! Quand je pense que j'avais honte de ma brave Zoé, au début. Pas assez propre, pas assez belle! Au moins, moi, je ne lui donnes pas de coup de pieds!
        -Peut-être que vous exagérez un tout petit peu,il lui a juste donné un coup de talon! Et c'est vous même qui m'avez dit qu'on faisait comme ça pour faire avancer un cheval!
Françoise regarda de nouveau s'en aller le couple dégingandé, et haussa les épaules, pauvre Maurice, tout seul. Elle aurait peut-être du insister pour qu'il reste.
        -Oh et puis non, on est bien mieux entre nous, hein Joseph!
Celui-ci sourit, enchanté, sans comprendre tout à fait le fil de l'histoire. Il avait obtenu de ses tantes la permission de manger chez Françoise. Elles étaient ravies: C'était enfin le moyen d'en connaitre un peu plus sur cette femme...Du moins le croyaient-elles. Parceque pour l'instant, toutes les informations apportées par Joseph étaient totalement fausses, et sorties de leur imagination à tous les deux.     Joseph s'était mis en tête  de fabriquer un faux passé à Françoise ,avec son accord .
C'était un moyen comme un autre de satisfaire à la curiosité générale sans trahir la moindre bribe de la vie de Françoise.  Les habitants de Pazolle étaient contents, lui faisait des bonjours enthousiastes. N'était-elle pas une ancienne actrice très connue qui désirait garder l'anonymat depuis que les papparazzis avaient transformé sa vie en enfer!!!
                Le fait qu'elle ne quitte que très rarement les lieux ne les chiffonnaient guère. Cela cadrait tout à fait avec son passé prestigieux. On n'entendait que des histoire analogues dans les journaux.
Joseph se régalait de nourrir enfin ses tantes de potins, qui comblées d'aise, le chouchoutait comme elles ne l'avaient jamais fait.
                Et  entre Françoise et lui, c'étaient de bonnes parties de rigolade. Comme quoi, on peut aimer la solitude, et se plaire en bonne compagnie.
Mais Joseph était désolé, il s'entendait si bien avec sa nouvelle amie, et il fallait déjà qu'elle s'en aille. Une semaine! Et ensuite il devrait assez vite retourner chez son père, pour la rentrée des classes.  La vie n'était pas drôle parfois. Parceque bien-sûr, il était très fier qu'elle lui confie ses animaux, mais il aurait bien préféré qu'elle reste, elle. Il allait drôlement s'ennuyer  maintenant.
        -Ne fait pas cette tête, on dirait que tu a avalé un cancrelat! Tiens, tu veux un peu de germes de blé?
        -Non, non merci...C'était très bon..Je pensais juste que c'était dommage que vous partiez demain. Après, on ne se reverra plus beaucoup avant. que je parte..
        -Ne te fais pas de soucis, on se débrouillera. Et puis, tu rentres au lycée, c'est important. Est-ce que tu sais ce que tu veux faire , plus tard ?
        -Oui, oui, maintenant , je crois que je sais. C'est nos histoires qui m'ont donné l'idée. Je crois que j'aimerais bien être ...comment dire, reporter, c'est ça? C'est à dire, allez voir les gens, les écouter et puis raconter leur vie . Vous voyez?
        -Oui, je vois, c'est une belle idée, et tu as  la langue bien pendue, ça pourrait te convenir, en effet.
    En attendant, finis moi ce gâteau de soja, et on ira voir Zoé, pour ta dernière leçon!  Parce qu'attention:  demain, tu vas être seul pour  la monter!  De toutes façons, je te conseille de rester dans la prairie tant que je ne suis pas là. S'il arrivait quelque chose, tu te rends compte ? Ton père ne voudrait plus que tu mettes les pieds chez moi.
Le garçon en 15 jours, avait fait des progrès, du moins autant que Zoé pouvait le permettre. Il avait appris à se maintenir correctement au trot, il arrivait parfois à la mettre au galop, mais pour l'instant elle ne restait pas plus d'une dizaine de foulées. En tout cas elle se laissait très bien diriger par le jeune garçon.
Et puis dans la petite prairie, ce n'était vraiment pas facile. Il y avait des trous, des bosses, des branches basses, d'autres qui étaient tombées à terre et devant les quelles la ponette s'arrêtait carrément.  Mais enfin, Françoise était satisfaite: il adorait brosser et peigner la ponette, lui curait soigneusement les pieds, savait comment la nourrir, et rajouter aux granulés des petits compléments  pour lui faire plaisir, des quatrtiers de pomme, des morceaux de pain sec.
 Il savait penser  aux petites choses auquelles on ne pense pas : débarrasser l'abreuvoir des herbes et des feuilles qui s'y déposaient  , oter les crottins, s'il y en avaient vraiment trop au même endroit, etc...sans oublier les autres animaux: Aliénor lui faisait une entière confiance, et Gribiche ... Gribiche ne disait rien comme à son habitude, mais ne rentrait pas la tête quand il arrivait. C'était bon signe.
 Bref tout allait pour le mieux, et Françoise remerciait le destin d'avoir groupé  toutes ces rencontres afin de lui faciliter la vie.
        N'ayant pas l'habitude de se laisser aller à s'attacher aux gens, en tout cas pas si vite, elle était un peu déstabilisée par sa rencontre avec Joseph.
        C'est comme si elle avait réuni les qualités qu'elle aimait chez quelqu'un, et que d'un coup de baguette magique, "on" lui avait fait cadeau de ce jeune ami, sincère, loyal, posé et curieux à la fois, un peu ironique ou même presque désabusé parfois, très naïf à d'autres moments.  Avec ça, un visage très intéressant qu'elle aurait bien songé à dessiner si elle ne redoutait pas  de le rater complètement. Et elle avait son orgueil, elle préferait qu'il continue à l'admirer.
Elle pouvait donc songer à partir tranquille, dès demain. C'était très excitant comme situation, et pour une fois, elle se disait qu'il fallait foncer.  Un homme l'attendait, peut-être pas pour la vie. Non, pour  une semaine , et plus, si cela ne suffisait pas .
        Dès que Joseph fut parti, elle commença à réunir le matériel qu'elle devait emporter, et les esquisses préparatoires qu'elle avait fait en attendant.
Il faudrait probablement qu'elle aille en ville pour acheter  ce qu'elle n'avait pas l'habitude d'utiliser: des rouleaux, d'immenses brosses qui lui permettrait de peindre à distance de façon à englober du regard la plus grande partie possible du paysage à réaliser.  Il faudrait également des pots de peinture acryliques. On ne réalise pas une telle chose à l'huile, d'abord parceque cela mettrait un temps fou à sécher, et puis cela reviendrait très cher.
                C'est pour préparer ses affaires personnelles qu'elle fut le plus embarrassée. Comment allait-elle être hébergé ? Serait-il là tout le temps? Elle ne s'imaginait pas traverser les couloirs en chemise  de nuit, sa brosse à dent à la main. Déjà que ce ne serait pas facile de manger en tête à tête.
Pour prévenir une nuit agitée, elle prit un somnifère.

                                                ***
 

        
        Maurice était quand à lui tristement accoudé à la barrière de son champ, regardant sans le voir son grand cheval qui broutait à quelques mètres.
La vie à la campagne présentait certes de nombreux avantages, mais pas celui de vous guérir de votre mélancolie le soir venant et une fraicheur automnale vous forçant déjà à serrer votre veste d'une main frileuse.
Tout étonné encore de sa déconvenue avec Françoise, qui l'avait quasiment  et gaiement chassé de chez elle tout à l'heure (en fait c'est lui qui, vexé, était parti) il n'arrivait pas à chasser de son esprit l'idée qu'elle ne lui avait pas fait confiance pour garder sa ponnette.
                Et il n'arrivait pas à comprendre pourquoi.
                Lui, il l'avait trouvé tout de suite sympathique, cette jeune femme, depuis le soir où elle était venue manger chez lui, , elle était si spontanée, et en même temps, si réservée...Cela le changeait agréablement de ses collègues de la faculté, avec leur esprit carriériste et renfermé. Ils et elles ne parlaient que de droit, droit de la famille, droit pénal, droit commercial...Il en avait raz le bol  et pouvoir parler d'autre chose, et bien, c'était très agréable.
Et puis....
Et puis, il faut bien avouer qu'elle n'était pas mal, même pas mal du tout. Mince ,grande, avec ses beaux cheveux auburn. Beaucoup de distinction aussi.
        Et elle peignait....Bon d'accord il n'avait jamais vu ce qu'elle faisait, mais rien que de l'imaginer, le pinceau à la main, observant sa toile, il trouvait cela, ....très romantique, très beau comme image de femme. En fait ça cadrait pas trop mal avec les préceptes qu'on lui avait inculqué dans sa jeunesse.
        Si une femme travaille, ce qui est ordinairement inadmissible,  c'est acceptable dans la mesure où cela concerne une création esthétique. Les femmes sont les pourvoyeuses de beauté de l'homme. C'est bien ainsi qu'il voyait les choses. Et cela correspondait parfaitement.           
        -"Heureusement je ne suis pas amoureux." se dit il ...
 

                                                ****
 
 
 
        -Ah! Vous voilà enfin! Je ne sais pas pourquoi, je me suis imaginé qu'au dernier moment, vous trouveriez quelque chose pour ne pas venir!
Il était bien comme dans son souvenir, carré, séduisant, mais avec peut-être une once de timidité dans le regard. Tant mieux, s'il n'était pas plus rassuré qu'elle devant cette cohabitation.
        -Venez, je vais vous montrez votre chambre! Ce n'est pas le grand luxe , à vrai dire, elle n'a jamais servi, mais j'espère que vous vous y sentirez bien!
        -Oh! Vous savez je n'ai pas d'exigences particulières à ce sujet. Chez moi, c'est très simple, c'est même un peu ...le bazar., fit Françoise en essayant de détendre l'atmosphère.
Et puis la petite chambre devant laquelle il s'était arrêté était tout à fait au goût de Françoise. Elle devait servir à ranger tout les livres de la maison, il y avait des bibliothèques sur tous les murs ou presque, des murs capitonnés de livres ! Le rêve. Il se désagrégea quelque peu lorsque le kiné, comme pour s'excuser ajouta:
        -Tous ces livres étaient déjà là quand je me suis installé, ce sont ceux de la tante qui m'a légué la maison. J'avoue que je n'en ai encore ouvert aucun..
        Bon, je redescend. Dès que vous êtes prête, rejoignez moi dans le salon.
        -Mais...je suis prête, je rangerai ce soir, nous pouvons y aller.
Ils s'installèrent  devant le mur vierge, Françoise avait posé son carton a dessin sur la table basse, ouvert sur ses esquisses.
                                        
                                                ***
        Jusque là, tout était allé à peu près , Françoise s'en était assez bien sorti. Elle ne s'était pas trop senti empotée, elle avait présenté ses dessins, ils lui plaisait, ou il faisait peut-être semblant, mais non, pourquoi . Ils avaient discuté sur  le choix de l'esquisse, sur les tons à employer, elle avait pris ses mesures: le mur faisait 5 mètres sur 2m60, c'était immense!  Françoise faillit lui dire qu'elle renonçait à ce moment là.  Mais il avait été si admiratif , si gentil, si simple..
        
        
        
        Bref, ça ne démarrait pas trop mal. Oubliée la terrible timidité de l'autre fois. Maintenant qu'elle savait qu'il aimait sa peinture, elle se sentait plus...professionnelle. Ce n'était presque plus elle qui parlait, mais la peintre. ce qui était bien pratique.
        Pendant ce temps là, elle pouvait l'observer à son aise. En fait , elle corrigeait ses premières impressions. Il  n'avait pas réellement les cheveux raides, en fait, ils étaient un peu frisés, mais coupés très courts, et très bruns. Ses yeux qu'elle avait cru clairs étaient foncés, il avait un peu le nez en patate, le cou comme dans son souvenir était large. Il avait de grandes mains aussi.  Et quand il souriait, ça faisait tout un tas de plis sous ses yeux et partout.
Et sa voix, pas mal du tout, sa voix, assez sonore, elle se demanda s'il ne faisait pas du chant.
        Dans ces moments là, quand Françoise  jouait son rôle de "peintre", elle devenait réellement différente, très prolixe, presque bavarde, animée. Ses yeux se mettaient à briller ,son sourire à se faire malicieux. Il fallait simplement une mise en situation.
         Elle ne cherchait pas à plaire, mais à convaincre son auditoire. C'était le seul domaine où elle pouvait être sûre de ne pas chercher la polémique. Ca tombait bien, parceque Nathalie lui aurait dit, -"Attention, je sens que tu vas être terrible avec lui! Ne le mord pas!"
        Mais  Nathalie ne l'avait jamais vu dans les vernissages, ou les "salons", elle n'en serait pas revenue. Le papillon de nuit se faisait multicolore  quand il était dans sa partie.
        Françoise ne s'en rendait pas particulièrement compte d'ailleurs. Elle était tout à son sujet, tout simplement. En parler avec des gens qui n'étaient pas du "milieu" qui plus est, c'était très agréable.
                Le "kiné"n'en revenait pas lui -même, car bien qu'il ne la connaisse pour ainsi dire pas, il en avait entendu parler par la galerie.
        C'était la première fois qu'il rencontrait un vrai peintre. Il était lui-même très intimidé  . Si elle avait su. Parce Que lui, à l'idée d'avoir une étrangère chez lui, il paniquait complètement. Heureusement la chambre là-haut avait un petit cabinet de toilette indépendant. Et puis, il avait ses rendez-vous à assurer, son cabinet était au village voisin.
Pour les repas, il se posait la question. Mais aussi , qu'est-ce qui avait bien pu le pousser à faire venir quelqu'un chez lui pour plusieurs jours. Qu’est ce qui avait bien pu le pousser d'abord à vouloir peindre son mur?

                                        *** ****  ****

        Jean Enguerrand était arrivé dans cette maison complètement par hasard, en fait, il devait s'installer à T, et puis quelqu'un de sa famille, une vague tante qu'il ne se souvenait même pas avoir rencontré avant , lui avait légué cette maison, du moins avait légué cette maison au seul enfant mâle de la famille . C'était une drôle de femme, avec le culte de la famille , des traditions etc.. et comme elle n'avait pas d'enfants, elle avait trouvé ce moyen de conserver sa maison dans la famille .
 Elle était morte à 92 ans , et Jean lui avait promis de garder la maison. Et si possible d'y élever ses enfants!
        Si elle avait su. Il avait presque 40 ans et toujours personne dans sa vie, en tout cas personne  avec qui il eut envie de faire des enfants.
  Et puis cette maison lui fichait le cafard.
        Bien-sûr elle était très jolie, la petite propriété dont on rêve, en vieilles pierres, enfouie sous la vigne vierge et la glycine, avec sa petite barrière en bois, ses volets bleus. Mais d'abord elle était dans un repli de terrain, si bien que par les fenêtres il ne voyait que les arbres et les prés environnants qui surplombaient la maison.
        Il y faisait assez sombre. Et puis  elle était très isolée, alors qu'il aimait voir du monde.
Bref, quand il rentrait le soir, après avoir malaxé et torturé les chairs de ses patients toute la journée, son premier réflexe était d'allumer la télé et de se servir un apéro pour combattre sa mélancolie.
Il avait bien pensé avoir un chien, pour lui tenir compagnie, mais il ne sentait vraiment pas de tenir des conversations à un animal, pour remplacer une présence humaine. Il lui arrivait de ramener une copine à la maison, mais il ne lui serait jamais venu à l'idée de lui proposer de partager sa vie..
  Et puis un  jour, en passant à la galerie que tenaient ses amis, à T, il avait repéré les tableaux de Françoise, qui devenaient de plus en plus ensoleillés et chaleureux.
 Ça lui avait tellement réchauffé le moral, qu'il lui était venu cette drôle d'idée: peindre le mur du salon!
De toutes façons il ne se sentait pas le droit de quitter cette maison, et puis , il y était  attaché, malgré tout. Alors autant s'y habituer. En plus,  tous les amis qui passaient le voir  la trouvait sublime..On voit bien qu'ils n'y habitaient pas  toute l'année. Et puis, qui sait, dès qu'il aurait une réputation suffisamment solide dans le coin, il pourrait peut-être y installer son cabinet, ça lui coûterait moins cher que de louer un truc au village..
 Il avait sans trop réfléchir , lancé l'idée à Tintin, qui amusé d'imaginer Françoise chez  ce séduisant  kiné, l'avait aussitôt vivement encouragé.
         -Tu ne peux pas mieux faire. D'abord , tu a raison; elle peint très bien, et un mur , c'est pas plus compliqué qu'un tableau. En plus tu vas faire sa connaissance, tu verras, c'est  une drôle de fille , très intéressante. Autre chose que les gamines que tu fréquentes...
        - Non mais, je t'en prie! Des gamines ! Et quoi encore, tu vas m'accuser de faire les sorties de lycée  aussi?  Pascaline avait 22 ans d’accord mais  Lorette, 26 et Sandra.. 29, tu vois bien!  Elles aiment bien les hommes  plus âgés, ça se comprend, je trouve, et puis, je suis pas encore si vieux que ça!  Toi même ,si tu pouvais...
Mais Monique n'était pas loin, et Tintin ne fit pas de commentaires, se contentant de regarder Jean d'un air furibard.
        -Bon enfin, voilà ses coordonnées, je suis sûr que ça va être le coup de foudre.. Vous m'inviterez au mariage, hein?
        -Toujours ta délicatesse habituelle, à ce que je vois!
        Est-ce que tu penses que c'est une idée bizarre, que j'ai eu? Ça existe, ça, peindre les murs de sa maison?
        -Bien-sûr, tu ne seras pas le premier. Et Pompéi alors ! Et crois moi, c'était pas des images pieuses qu'ils faisaient aux murs!
 
                                        ****    *****

        Françoise avait fini d'expliquer son projet. Le silence s'était installé, et cela devint suffisamment gênant pour qu'ils se mettent à parler en même temps.
                -Et si nous....
                -Je voudrais bien....
Ils se mirent à rire d'un air contraint.
        
        
        Jean proposa un café , il se dit que cela pourrait les rapprocher un peu plus, rompre la gêne qui recommençait à les envahir.
         Françoise essayait de faire coïncider l'idée qu'elle s'était faite, très romanesque , de leur séjour ensemble, avec l'actuelle situation.      
        -On ne peut pas dire que nous soyons très à l'aise ! S’exclama-t-elle d'un ton guilleret.
        -Nous pourrions faire comme si nous nous connaissions depuis longtemps! ajouta Jean, dubitatif.
Mais de savoir qu'elle partageait son désarroi  le rassura . Il se campa dans sa peau de séduisant célibataire.
        - Bon,  vous m'avez montré vos esquisses, elles me plaisent. En particulier celle sur le paysage de Toscane. C'est exactement ce que j'imaginais. Alors maintenant, que va-t-il se passer? Vous êtes prête à peindre? Vous commencez quand ? Je deviens impatient de vous voir à l'oeuvre. Je n'ai jamais vu un artiste en pleine action!
        -Et bien, c’est à dire, maintenant! Je m'installe, et je m'y mets...vous, vous ne partez pas travailler?
        -Pas ce matin, j’avais trop envie de vous voir vous mettre à l’oeuvre. Mais rassurez vous, cet après-midi, je vous laisse tranquille.
                
                
                                                *******
 
        Le soir même, Jean appela Tintin :
        -Dis moi, d’où elle sort cette fille, je n’arrive pas à lui sortir un mot sur elle même. A pour ce qui est de parler de peinture, tout va bien, mais pour le reste!
        -Alors, je vois que tout ce passe à merveille! J’en étais sûr. Françoise, je la connais depuis l’enfance  . C’est pour ça que je te l’ai envoyé, je savais qu’elle te plairait.
        Si la question est: Est-ce qu’elle est seule dans la vie, la réponse, enfin à ma connaissance, est oui. Maintenant, tu as vu, pour la faire parler d’elle, c’est quelque chose!
        -Et qu’est-ce que tu lui as dit exactement  sur moi?
        -Que tu étais le garçon le plus coureur de la planète et qu’il faudrait qu’elle s’enferme dans sa chambre, le soir , pour échapper à tes assauts!
        -Noooon! tu n’as pas dit une chose pareille, Tintin!
        -Non, évidemment, en fait je ne lui ai rien dit du tout, à part que tu étais plutôt cool.
        -”Cool”! Que ce que ça veut dire ça, “cool”, ça veut rien dire , ça “cool”, c’est mou, ringard, tout ce que tu veux, c’est nul...
        -Ho,Ho! Doucement, Et ben dis donc, je n’avais pas prévu quelle te ferait un tel effet!
        -Mais pas du tout, tu n’y est pas..De toute façons, je n’étais pas là de l’après-midi, et quand je suis rentré, tard c’est vrai, elle avait déjà pris un vague repas, elle partait se coucher, c’est tout juste si elle ne s’est pas excusé de s’être servie dans le frigo!
        -Alors...elle a commencé?
        -Oui, c’est déjà superbe, tu sais, au début, elle met des grandes traces de couleurs, ses repères, elle m’a dit. Ça fait un effet sur mon mur tout nu. Bon, par contre, ça sent assez mauvais, mais il parait que ce n’est rien comparé à l’huile! Tu savais ça , toi?
                -Mon cher Jean, je suis enchanté de ma trouvaille, te voilà aussi désemparé qu'un adolescent. Intimidé et admiratif! Je ne t'avais jamais vu comme ça, c'est un exploit!   Si j’osais, j’en dirais deux mots à Françoise, ça lui plairait sûrement .
        -Si tu fais ça, je ne remets plus les pieds chez toi.
 
                                                ******

        Françoise, pour sa première nuit, dormit très mal, malgré le demi comprimé de somnifère.
        A vrai dire, elle se sentait extrêmement mal à l’aise en la présence de Jean, il fallait espérer que ça s’arrangerait les jours suivant. Etait-ce comme ça qu'elle voyait les prémices du grand amour? Après tout c'était assez logique , il fallait patienter.
         Heureusement la tâche qu’elle avait entrepris la passionnait . Elle n’aurait jamais cru prendre autant de plaisir à couvrir ces larges surfaces avec ses énormes pinceaux.
   Mais elle redoutait d’avoir à peindre devant lui, comme elle avait dû le faire le matin même. D’abord, il n’arrêtait pas de poser des questions, ce qui l’empêchait de se concentrer. Et puis il s’était installé juste derrière son dos.
Elle avait revêtu son immense salopette verte et ne se sentait  pas spécialement avantagée dans cet accoutrement. A la limite, d’ailleurs, ça l’arrangeait plutôt d’avoir pu se camoufler comme ça. Mais elle sentait le regard insistant de son hôte et plusieurs fois elle avait failli se retourner pour lui demander de partir.
Ils avaient ensuite déjeunés ensemble sur la terrasse.
        Est-ce que je suis sensée lui proposer de faire la cuisine? se demandait Françoise, mais apparemment, Jean ne se posait pas du tout la question, il prépara en un rien de temps une salade de tomates et du jambon fumé, à elle a présent de le regarder faire, avait-il ajouté en souriant. Comme il souriait bien .  
  Il avait quand même failli lui renverser le saladier sur les genoux en la servant.  
                Au fond, ils avaient tous les deux pensé que ce serait moins difficile, mais rien n’y faisait, les gestes étaient maladroits, les paroles contraintes et insignifiantes.
                Au point que le soir même, après avoir avalé à la sauvette le reste de salade (il était plus de dix heures et il n’était toujours pas rentré) elle se demanda si elle n’allait pas rentrer chez elle. Ce n’était pas si loin, 50 km, et il serait tellement plus confortable de ne venir que pour peindre.  Elle ne trouvait plus l’expérience aussi excitante. Elle sentait que des cernes de contrariété  apparaissaient sous ses yeux, pas très sexy, et qu'elle reprenait son air traqué des mauvais jours.
        En allant se coucher, elle l’avait croisé qui rentrait . Ils s’étaient à peine dit deux mots puis elle l’avait entendu à travers la cloison téléphoner longuement...à une amie sans doute.

                                        *********
 
                -Françoise, il faut que je vous parle.
        Françoise, sans attendre que se manifeste son hôte, s’était levée très tôt pour se mettre au travail, mais voilà que Jean apparaissait en peignoir, à l’entrée de la salle.  
Françoise qui avait préparé mentalement une mise au point enchaîna:
        -Oui, je sais, c’est mon avis aussi, ce sera beaucoup plus confortable pour nous deux...
        -De qu..., qu’est ce que vous voulez dire par là, qu’est ce qui serait plus confortable?
        -Et bien, que je rentre le soir chez moi, bien-sûr!

        Françoise s’était arrêté de peindre, ses cheveux ondulés échappés de l’éternel chignon encadrait son visage anguleux. Tournée vers son interlocuteur interloqué, elle le regardait paisiblement .  Jean descendit précipitamment les trois marches  du salon:
        -Mais pas du tout! Mais vous n’y êtes pas du tout! Je...vous...Tout se passe très bien au contraire...  Pas de problèmes du tout, en ce qui me concerne.
        Jean, qui avait un instant songé à faire une déclaration passionnée à Françoise, avait été stoppé en plein vol.
 Il fallait trouver un moyen et c’était  urgent , peut-être même vital , pour inciter Françoise à passer comme prévu la semaine chez lui .
        
        Il avait passé sa nuit à déclarer sa flamme dans la glace. Bien-sûr, il s’était trouvé ridicule, il avait plutôt un physique de rugbyman sûr de lui que de pâle soupirant , mais son coeur sautait dans sa poitrine en murmurant des paroles enflammées, comme lorsqu’il était petit garçon, en face de Mme Mouche, la femme du directeur de l’école communale.
        A le voir posé là , pas vraiment réveillé, les cheveux ébouriffés et l’air penaud, Françoise se demanda pourquoi elle s’était senti si mal en sa compagnie la veille. Il était tellement attendrissant. Elle remarqua son pyjama jaune avec des petits oursons.
        -Vous êtes pieds-nus !  Sur le carrelage, vous allez prendre froid..
Jean retourna chercher ses chaussons .
        Il parvint pourtant à lui proposer de venir petit-déjeuner avec lui dans la cuisine , et tourné vers le grille-pain, lui demanda soudain:
        -Au fait pourquoi ne vouliez vous plus restez là le soir, vous vous sentez si mal que ça ici?
Françoise regardait la silhouette toute plissée de robe de chambre mal fermée, de pans de pyjamas ,de cheveux en bataille.
Finalement , est-ce que ce n'était pas dommage de se priver de cette charmante compagnie  pour les quelques prochains matins..  Réprimant un sourire, elle répondit:
        -Ma foi je ne sais pas, il me semblait que ma présence vous...
        -Mais pas du tout! Pas du tout ! Au contraire, je...j’apprécie beaucoup de ne pas avoir à préparer une cafetière rien que pour moi!
        -En fait, si c’est possible, Je préfèrerais plutôt du thé..
        -Mais bien-sûr, j'aurais du y penser.
Françoise se demanda porquoi il aurait du y penser, elle avait sans doute une tête a prenre du thé le matin..
Il lui tendit une tartine déjà beurrée.
        -Désolée, je ne mange pas de tartines, le matin.
        Elle sentit qu'elle commençait à décontenancer sérieusement le pauvre Jean.
        Effectivement, l'air désemparé ,  il regardait autour de lui, assis sur sa chaise en paille, comme si pouvait apparaître soudain dans sa cuisine la chose qui ferait plaisir à son invitée.
        -Vous ne connaissez pas mon miel!
Françoise admit intérieurement qu'elle pouvait faire un petit effort.  Bien sûr, la soirée de la veille n'avait pas été une réussite. Il avait fallu qu'elle se décide, à moitié morte de faim , à ouvrir le réfrigérateur, en se demandant à chaque instant si son hôte n'allait pas réapparaître. Lui qui l'avait abandonné dès le premier soir dans une maison inconnue. Elle lui en voulait surtout du long coup de fil. Il était célibataire ou non? Enfin..Elle s'efforça de prendre l'air ravie:
        -Oh, merveilleux, vous faites votre miel? J’adore le miel..
        -Euh, c’est à dire, ce n’est pas vraiment moi qui le récolte mais les ruches sont sur la colline, je vous y emmènerai, si vous voulez!
Tenez! Goûtez-le , ........., alors? Vous sentez cette odeur de lavande?
Françoise plissait les yeux, finalement, elle avait bien fait de prendre l'air ravi, c'était vraiment très bon,
        -Mmmm, délicieux. Finalement, sur un petit bout de baguette, je ne dirai pas non!
Enchanté de sa trouvaille, Jean se précipita pour lui préparer une nouvelle tartine.
 
                                                *******
 
                        Maurice, quelques heures plus tard, poussait la porte de la galerie. Cela faisait un moment qu’il y pensait, mais ce n’est qu’aujourd’hui que la chose ne lui paraissait plus si étrange et difficile.
         Il faisait beau, les derniers touristes se mêlaient aux pas pressés des retours de vacances. Il ne lui semblait plus illogique d’aller voir ce que produisait son illustre voisine. Il ploya sa filiforme stature pour pénétrer dans l’atmosphère sombre et fraîche de l’ancienne cave .  
        
        Tintin , s’il n’était pas un amateur d’art aussi éclairé que son père, avait , lui le sens du commerce, et particulièrement il savait reconnaître le type de visiteurs qui pénétrait dans sa galerie.
 Il fut cependant déconcerté par la venue de Maurice .  
Celui-ci, de toute évidence , n’était pas un habitué de ce genre d’endroit, pas plus qu’il n’était venu là par désoeuvrement. Il ne s’agissait pas d’un touriste , l’imperméable informe et la petite sacoche noire laissait plutôt subodorer  le monde enseignant , ou administratif.  Le coeur de Tintin se mit à battre plus fort.
Bien-sûr! Il s’agissait d’un contrôleur fiscal!
         Monique avait dû lui cacher des courriers alarmants, il venait sans doute faire sa première visite.  Il sentit ses aisselles devenir froides et humides dans sa chemise blanche, et croisa les bras.
        Après un échange contraint de signes de têtes, les deux hommes firent en sorte de s’éviter.
        Exceptionnellement, Tintin se terra derrière son bureau Louis XIII , feignant d’examiner des catalogues d’expositions.   Maurice ne parvenait pas à décider si les toiles de Françoise étaient ces choses violentes et grimaçantes là, dans la première salle, ou les petites toiles impressionnistes du fond. Elle était parfois si déroutante. Et les signatures étaient illisibles.
il se décida:
        -Excusez-moi!
Tintin sursauta et se leva brusquement en faisant tomber sa chaise.
Curieux personnage, se dit Maurice.
        -Oui, pardonnez moi, vous désirez des précisions sur nos artistes?
La voix de Tintin, tremblotante ressemblait de fort loin a son habituel bagout.
Mais interrompant les deux hommes, Monique fit son entrée , une selle sur la hanche, en bottes de cuir lacées. Ils la regardèrent , figés.
        Il y eu un petit conciliabule rapide entre Monique et Tintin  , puis celui-ci, l‘air tout à fait détendu, se dirigea avec un bon sourire vers Maurice toujours hésitant .
        -J’aurai bien voulu savoir....de qui sont les toiles du fond, là-bas, je ....je les aime bien.
        -Mais tout à fait! Bien-sûr! C’est très intéressant! Venez avec moi...
        Alors, toute cette série est d’une artiste que nous aimons beaucoup, pleine de sensibilité, de sincérité  . Nous sommes assez  fiers d’ailleurs de pouvoir dire qu’elle peint en exclusivité pour nous, c'est d'ailleurs une amie...fit Tintin comme s'il se lissait les moustaches.
        -Son nom..?C’est...?
        -Gallien, oui pardon, Françoise Gallien, son nom n’est pas très connu encore,  mais nous pouvons dire que dans les prochaines années, elle sera l’un des peintres marquants de notre région..
Regardez ces tons! Ce toucher de pinceau! Ce vibrillonnement de la couleur!
   Elle a vraiment saisi toute l'épaisseur de cette atmosphère estivale un peu lourde , un peu ensommeillée du début d’après-midi . Ses toiles vous donnent la nostalgie des étés de votre enfance, le vol lancinant des mouches, vous voyez...
Tintin, soulagé, avait du mal à contenir son lyrisme.  Et puis, il aimait sincèrement ce que faisait son amie.
D'ailleurs, lui et Monique choisissait toujours des artistes qu'ils puissent défendre, ce qui leur paraissait logique.
 
                Ainsi, c’était cela .
 Maurice qui n’avait jamais eu l’occasion de pénétrer dans l’atelier de Françoise (et comme elle n’exposait aucun de ses tableaux chez elle!) ne s’attendait pas du tout à ce genre de peinture.
        Tout à ses dernières déconvenues par rapport à l'attitude de Françoise à son égard, il imaginait  un style froid, anguleux, de l’abstrait pour tout dire, cette chose inique et qui ne ressemble à rien.
        Il fut soudain tout intimidé. Françoise n’était plus simplement sa voisine un peu déconcertante, il en découvrait maintenant tout le talent.  Cela donnait une autre dimension à leur relation, sa peinture était si  merveilleuse, si tendre, si touchante, en particulier celui avec les deux  silhouettes prises dans la lumière.
Sa réaction fut à la hauteur des espérances de Tintin:
        -J’aimerai acquérir celui-ci, dit-il en désignant les deux personnages noyés de lumière.
        -Mais parfaitement, je vais d’abord m’assurer qu’il n’est pas déjà réservé.
  Tintin alla à son bureau , compta jusqu’à dix et revint l’air triomphant:
          - C’est parfait, il est tout à fait libre. C’est pour emmener tout de suite?
Monique qui revenait  après s’être changé , fit les yeux noirs à Tintin. Il se pinça le nez , signe de nervosité.  Il savait pourquoi elle le tançait ainsi  silencieusement,  il avait encore lâché une de ses phrases “bouchères”.
        Elle faisait aussi une tête terrible quand il lui arrivait de dire “au revoir messieurs-dames”.  Bon, d'accord, c'était peut-être un expression pas très stylée, mais après tout, estimait-il, cela permettait à un large public de se sentir à l’aise dans sa galerie, où l‘on ne chuchotait pas  des phrases alambiquées comme sous les voutes d’une chapelle de l’art.
        Enveloppant la toile dans un large morceau de papier kraft, il lorgnait du coin de l’oeil l’énigmatique acheteur. Il n’était pas venu ici par hasard, il en était certain, alors quoi? Peut-être connaissait-il Françoise?  Oui, ça devait-être ça.
        -Voudriez-vous rencontrez la peintre ? fit-il pour amener des confidences ou du moins des précisions . Elle vient de temps en temps , lorsque je le lui demande, pour rencontrer ses acheteurs . Elle a beaucoup de fidèles maintenant, on pourrait presque dire un fan-club! Ah!Ah!Ah!
Mais il en fut pour ses frais..
        -Euh, non, ...non merci, je...je ne suis pas de la région, je passais...en ..visite, et...non non, j’aurais été ravi, mais.....Avez-vous..un..
        -Un catalogue ?
        -Oui, c’est ça! Pour...pour montrer à des amis ma...ma découverte!! Hum..
        -Bien sûr! Voilà!  A l’intérieur, les photos des oeuvres et vous avez pour chaque peintre un petit topo , avec  photo, qui résume leur carrière.  Je vous l’offre!
Monique lança un froncement de sourcils courroucé.  Ah oui, il ne fallait pas  appuyer sur le fait que le catalogue était normalement en vente.
  Pourtant il pensait avoir été sobre cette fois..    
        Comment savoir si ce grand dégingandé était une relation ou non de Françoise?
        -Je vais prendre vos coordonnées, comme cela je pourrai vous informer des prochains vernissages.
        -Euh, non, ce n’est pas la peine. Je repasserai. Au revoir, Monsieur, Madame.
Maurice fit un léger signe de tête vers Monique qui comme à l’accoutumée s’était assise sur les marches du faux escalier.
                -Zut, j’aurais bien aimé savoir d’où il venait celui-là! s’exclama Tintin.
        -Regardes sur le chèque, dit Monique d’un ton calme, mais quand il se dirigea vers le bureau, elle vint prestement mettre la tête par dessus son épaule.
         -Genet Maurice , lut-elle à voix haute, “La Pincerie” , Pazolles!
        -Là! Tu vois! J’en étais sûr. Ce type est un ami ou un voisin de Françoise.
Ahhh! Elle nous cache des trucs, notre soi-disant célibataire endurcie!  Maurice Genet! En tout cas , il avait l’air drôlement attiré par ce qu’elle fait, tu as vu comme il  dévorait sa peinture des yeux . C’est drôle d’ailleurs, quand il est arrivé dans la galerie, il ne savait pas ce qui était d’elle. Ils doivent se connaître depuis peu.
        -Tintin, ne commences pas ! Tu sais comment elle est, si tu fais la moindre allusion à ce type, on ne la verra plus à la galerie pendant des semaines.
        -Quand je pense que je l’ai pris pour un contrôleur fiscal!  Je me demande ce qu’il fait dans la vie?
 
 
                Maurice descendit la petite rue ensoleillée un peu titubant, son paquet sous le bras. Il serait peut-être nécessaire de ... s’arrêter dans un café, prendre un petit remontant. Il n’avait jamais eu l’intention d’acheter un tableau de Françoise. Non, cela s’était fait sans lui, tout à fait machinalement. Cela “devait” se faire.  
        Il était rempli d’admiration pour sa si secrète voisine. Il avait bien faillit la prendre pour une peintre du dimanche ordinaire, un peu lunatique, pas toujours très bien habillée!
        C’est vrai que parfois, quand ils sortaient leurs chevaux ensembles, il se retenait pour ne pas lui faire de remarques à ce sujet. La dernière fois, elle avait un de ces imperméables en toile huilée, bien trop grand, marbrée de vieillesse, et un chapeau de même acabit!
Sans s’en apercevoir, il s’était arrêté sur ses pensées, et souriait à un panneau publicitaire. “Sacrée Françoise”, se dit-il en se remettant en marche.  C’était une peintre magnifique et qui plus est, d’une discrétion incroyable. Le monde était merveilleux.
        Maurice qui avait encore un cours à 16h  fut d’une éloquence rare, d’un lyrisme que l’on attendait pas de lui, Marie-Agnès, et même la petite Nadine, furent favorablement impressionnées, et décidèrent sans concertation de ne plus l’appeler le “hareng-saur”.

                                                ******
 
        -Ah non non non!  Il n’en est pas question!
        -Mais enfin Françoise, réfléchissez!
        -Non, je vous dit, cela fait déjà cinq jours que je suis partie de la maison, je ne peux pas rester. D’ailleurs , mon petit ami doit bientôt rentrer chez lui!
        -Votre petit ami?
Jean , atterré à cette nouvelle se prit une poignée de cheveux.
        -Oui! Joseph!  Françoise songea alors qu’il pouvait y avoir confusion.
        -Enfin, c’est un jeune voisin! Il a 14 ans, précisa-t-elle précipitamment, il s’occupe de mes animaux le temps de mon absence, mais nous sommes début Septembre, et il doit retourner chez lui, enfin, chez son père ! C’est bientôt la rentrée des classes!
Françoise qui finalement s’était habituée à l’inconfort de n’être pas chez soi, sentait maintenant des racines lui pousser aux pieds. Il fallait à tout prix qu’elle retourne s’abriter dans son hâvre de paix afin de juger de tout ce qui s’était passé ici.   
        

                        La fresque était pratiquement terminée, il manquait simplement quelques détails que Françoise voulait approfondir en parcourant quelques ouvrages sur l’Italie.
 L’impression de profondeur était parfaite, le lointain traité dans les ocres et les bleus  évoquait un début de journée serein. L’oeil pouvait s’y promener à sa guise, parcourant les collines pratiquement fondues dans le ciel, les villages disséminés au loin, puis plus près, les teintes terre brûlée et sépia mêlées de rouge qui évoquaient les arches d’une terrasse couverte.
Françoise elle-même avait du plaisir à contempler ce qu’elle avait fait, rien n’était véritablement dessiné , tout était suggéré , mais sans l’ombre d’une hésitation le relief était là, l’atmospère Toscane que Jean avait voulu.
        
        Mais le plus urgent pour le moment était de partir avant le week-end, car c’est bien cela qu’elle redoutait: passer deux jours pleins avec Jean.
         Mais c’était justement ce que désirait Jean, passer deux jours plein avec elle.

         Maintenant qu’elle avait pratiquement terminé, il espérait la conduire maintenant sur ses chemins à lui, sur ses centres d’intérêts, l’inviter dans un petit restaurant, lui montrer les jolis coins, ne plus se présenter comme le gentil garçon un peu benêt qu’il se sentait devenir en sa présence. Tiens puis qu’elle aimait les chevaux, il l’emmènerait voir ses copains qui avaient un centre d’équitation western, ça lui plairait sûrement.  
        Jean se voulait extrêmement convainquant, mais Françoise demeura inflexible. Tout ce qui échappait à sa volonté  la mettait dans un état d’anxiété épouvantable.  Elle se sauva presque , laissant en plan tout son matériel , faisant un vague signe de la main à Jean;
        -A Lundi !  Je reviens avec la documentation ! Bon week-end!

        Jean regarda la petite 4l brinquebalante passer le portail et alla s’asseoir sur les marches de l’entrée. A l’intérieur de sa tête, tout n’était que brouhaha, il savait qu’il avait des choses à faire en cette belle journée de samedi, mais rien n’y faisait, il restait planté là, le regard fixe.
        Comment! Il avait 36 ans , il était beau garçon, solide , bien planté (selon les termes même de sa mère!) il avait eu un nombre raisonnable, mais pas ridicule d’aventures avec de jeunes et jolies copines, et voilà que cette fille plus très jeune ,compliquée, avec des habitudes de vieille fille, se permettait de les laisser en plan, lui et son week-end de rêve.
        Jean n’arrivait pas à comprendre ce qui avait pu se passer. Il n’avait rien fait de choquant.. Il ne lui avait même pas frôlé la main.  Il aurait pu lui sauter dessus  plusieurs fois, un homme et une femme seuls dans une maison isolée.
Jean regarda la paume de sa main droite.  
        Tout n’était pas perdu. Elle avait fait un boulot extraordinaire dans son salon, elle allait revenir pour le finir.  Il pourrait faire une grande fiesta pour montrer ça à ses amis. Elle serait là aussi, bien-sûr, pour parler de son oeuvre..
        Jean se leva et décida que c’était le jour idéal pour aller chercher un chien.
 
                                                ********
 

                Françoise n’était pas plutôt arrivée chez elle que le téléphone sonna:
        -Allô, allô! c’est Nath, Françoise, tu étais où? Ca fait dix fois que j’appelle!
Nath! Bien-sûr! Je ne l’avais pas prévenu, se dit Françoise, mais ce n’était pas du tout le moment de lui raconter les derniers évènements. Elle orienta habilement la conversation sur le futur enfant.
        Vingt-cinq minutes plus tard, après avoir  tout appris  des divers désagréments que subissait Nathalie, des remontées gastriques  aux démangeaisons, des nausées matinales aux coups de fatigue , Françoise réussit à clore la conversation sans avoir rien révélé . Elle savait  que pour le moment, son amie ne s’en formaliserait pas, le centre d’intérêt actuel nichant bien au chaud au centre de Nathalie elle-même. Et c’était une évidence pour tous.
 
        Joseph vint comme prévu en fin d’après-midi, prendre congé de tous les habitants de la petite maison.  Il s’était aquitté de ses tâches à la perfection, les animaux avaient le sourire .
Zoé, plus grasse que jamais était exeptionnellement luisante. Quand à Gribiche, il dormait désormais sur le canapé!
        -Quand même, Joseph, une tortue sur mon canapé, je ne sais pas si ça se fait? s’exclama Françoise .
Mais au fond, pourquoi pas se dit-elle en s’installant de manière à ne pas déranger la vieille carapace brunâtre.
Joseph était d’humeur mélancolique, son père venait le chercher le lendemain, et il n’était pas sûr de venir aux prochaines vacances.
Les tantes commençaient  à trouver que leur frère ne s’occupait pas assez de son fils. Et elles lui avaient dit, évidemment.  
        Il raconta néanmoins les petits évènements de la semaine.
        -Vous savez que la grande asp...pardon, votre voisin Maurice , est passé au moins deux fois avec son cheval. Il ne m’a pas parlé, mais je suis sûr qu’il voulait voir si vous étiez rentré.   Et puis, tenez ! Vous avez reçu ces lettres aussi, et ce paquet.          Sinon, Zoé a été sage. Je l’ai lavé  avec le shampoing de mes tantes, c’est pour ça qu’elle a des reflets bizarres. Et j’ai réussi à galoper une fois , enfin, pas longtemps..
        -Et bien dis moi, Joseph! En voilà des évènements !  Tu sais que je n’avais jamais pensé à laver Zoé avec du shampoing ! Elle est vraiment magnifique comme ça.
Je suis très contente de t’avoir confié mes animaux, je savais que je pouvais te faire confiance.  Qu’est-ce que je pourrais faire pour te remercier?
        -Oh, non, c’est pas la peine, ça m’a fait plaisir!
        -Tiens, est-ce que tu aimes ce petit tableau? fit françoise en attrapant un petit format carré qui était posé sur la cheminée .
"C’est un portrait de Zoé, que j’ai fait il y a un petit moment, elle dort sous son pommier! Si ça te plait , je te le donne.
        -Oh non! je ne peux pas!  Un tableau, c’est trop! Vous savez que vous êtes une artiste célèbre!
        -Ah!Ah!Ah! Oui, j’ai vu ça! Le bulletin local qui me fait l’honneur de me mentionner dans la rubrique arts et spectacles.  Je n’en demandais pas tant. Je me demande ce qui leur a pris.
                

        Joseph accepta le cadeau après beaucoup de discussions, jusqu’au moment où Françoise  lui dit qu’un futur reporter devait éviter les atermoiements et les hésitations.   
 

                Enfin seule...
        Françoise décrocha le téléphone, ferma sa porte à clé, et vint s’allonger sur la chaise-longue paillée  qui lui permettait, sous l'auvent, d’observer son domaine.  Elle avait en arrivant réapprovisionné sa réserve de viande  chez le boucher.  C’est donc en mâchouillant de petits cubes  de boeuf crue, avec  par faveur exceptionnelle, un verre de vin rouge, qu’elle put enfin laisser vagabonder son esprit.
        Voilà trois mois à peine, elle se plaignait de se sentir  si isolée. Sa vie lui paraissait si peu mirobolante, entre les  toiles qu’elle produisait et  ses promenades solitaires avec Zoé.  Une vie de peintre, ça pouvait être tout à fait monotone.
        Et voilà que surgissaient du néant des personnages tout à fait passionnants, qui eux avaient l’air de trouver sa vie à elle vraiment originale.  Elle n’avait pas senti autant d’’intérêt  pour ce qu’elle était et faisait depuis bien longtemps. A vrai dire, avait-elle senti ce genre de choses auparavant?
        Après les Beaux-Arts, marquée par les remarques ironiques de ses professeurs pour son style impressionniste (-”L’impressionnisme Mlle Gallien, c’est dépassé!)   et effarée à l’idée qu’elle était sensée se mettre à l’abstraction , elle avait totalement arrêté de peindre. Puis elle s’était mariée, avec qui déjà, cela se perdait dans un épais brouillard.
        
        Mauvaise période. Vivre en plein Paris !  Quelle hérésie ! Elle étouffait, l’air sentait abominablement mauvais. Que faisait elle à l’époque ? Elle devait bien avoir un travail quelconque!   A une période, elle avait du faire visiter ...peut-être des hôtels particuliers du Marais, c’était si loin. Et son ex mari, qu’était-il devenu à présent, le roi du conseil informatique ? Rien que de penser à cette période, elle en avait encore des frissons..
        Elle se saisit d’une branche de céleri qu’elle mordit avec nervosité.
        Mais désormais, il y avait Joseph, Jean, Maurice...  Nathalie allait avoir un bébé; le village la prenait,  elle, Françoise, pour une actrice  avide de solitude et de tranquillité, et Zoé était propre...  Elle retrempa les lèvres dans son petit verre de Bourgogne.
        Elle avait beau faire, elle n’arrivait pas à fixer ses idées sur son séjour chez Jean. C’est Maurice, tel qu’elle l’avait aperçue avant de partir, penaud et décontenancé qu'elle revoyait à chaque fois qu'elle laissait son esprit vagabonder.  Elle attrapa de sa main gauche le courrier posé sous son fauteuil .
        -Tiens une invitation d’Elias pour un vernissage, ohh, mazette, le restaurant des Tourelles, de mieux en mieux!    “Rêve de brume”, voilà un titre d’exposition fort alléchant. Et le tableau sur la carte , ce doit-être , “Brouillard de rêve de brume”.  Françoise se tança elle-même:
        -Non, j’exagère, et tu dis être son amie?  Non, c’est très bien ce qu’il fait, pas trop cher, beaucoup de matière, beaucoup de couleurs, on en a pour son argent...   Elle rit de sa vilainie.
        -Elias! Elias! Je viendrai à ton vernissage, je serai parfaitement gentille, mais...je ne te dirai pas que ça me plait. Ne compte pas sur moi, je suis hypocrite mais pas à ce point là.
        Et elle, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas mis ses tableaux ailleurs que chez Tintin et Monique. Un petit salon dans la région, ce pourrait être bien .  
 
        Elle ouvrit ensuite le paquet carré, enveloppé de plusieurs couches de kraft.   Elle découvrit alors un ravissant pot d’étain, sans doute très ancien, et qui devait parfaitement bien prendre la lumière.
Qui pouvait avoir eu une idée aussi charmante.   Il n’y avait aucun papier, aucune carte.  Cela avait été posté à T.
        Dès le lendemain , elle l’inclurait dans une nature morte, il était très original, et elle avait justement quelques grosses pivoines à mettre dedans.
        Maintenant, aidées par le verre de vin, ses pensées filaient sans but précis,  dans toutes les directions. Elle avait beau faire, elle ne se voyait pas dans les bras de Jean, ni dans sa vie, d'ailleurs.  Pourtant, au début, il lui plaisait beaucoup, il lui plaisait toujours d’ailleurs, mais... Il manquait peut-être, d’aspérités.. Il était trop ...lisse, parfait , jusqu’à son eau de cologne qui sentait trop bon.  Un beau teint mat, des cheveux chatains , une stature  de sportif, rien n’allait .  
         Consciente de l’absurdité de sa conclusion, Françoise se dépêcha d’envoyer ses pensées ailleurs.
        Le pauvre Maurice !  Sa grande silhouette tendineuse, ses idées toute faite sur les femmes, et sa tête si penaude l’autre jour. Elle eu soudain très envie de l’appeler.  Mais il était déjà tard, et depuis qu’elle avait refusé son aide , elle risquait de se faire envoyer sur les roses.
        
 
Mais on sonna à la porte.
        En passant dans le salon, Françoise regarda la pendule:  Huit heure et demi, qui pouvait  venir la déranger à cette heure tardive.
  Elle avait toujours dans les mains le pot d’étain quand elle ouvrit . Maurice était à la porte, et son regard se fixa aussitôt sur l’objet.  Ses joues devinrent écarlates.
        -Maurice! Justement je pensais à vous! Regardez ce qu’on m’a envoyé. Je dis “on” parce que j’ignore complètement qui....elle se tut en voyant l’air malheureux de son cher voisin.  Mais bien sûr ça ne pouvait être que lui, pour qu’il rougisse de cette façon.
        Elle feignit de ne rien remarquer et fit entrer son visiteur.
        -Voilà, je suis venu, parce que, .... et bien , j’ai découvert votre peinture cette semaine, à T, dans la  galerie dans laquelle vous m’aviez dit que vous exposiez .  
Je ne m’attendais pas du tout à ça..
        Françoise était désarçonnée . Mais sagement elle attendit la suite en invitant Maurice à s’asseoir dans le profond fauteuil de velours du salon.  En attendant qu’il se décide à continuer, car il s’était interrompu, elle alluma les petites lampes, les deux jumelles de la cheminée, celle du guéridon, et s’installa sur la méridienne en allongeant ses jambes comme à son habitude.
        -Oui?  Fit-elle en espérant que la conversation ne prendrait pas un tour inattendu.  Aliénor sauta à ce moment sur ses genoux
 

        Maurice, les mains serrées entre ses deux genoux,  se lança:   
        - Je trouve que vous avez beaucoup de talent , Françoise. Pour être honnête, je m’étais fait de vous une idée fausse. Je pensais que vous étiez une originale,mais comme il y en a tant, qui, vivant seule, prennent des habitudes excentriques,  et que la peinture faisait partie du décor.  Je vous imaginais peindre comme on voit maintenant à la télévision avec d’énormes pinceaux, sur des grandes toiles ou des morceaux d’affiches déchirés,  vous voyez ce que je veux dire ..
        -Je vois très bien, ce genre de personne qui se prend la tête à deux mains, puis jette ses fonds de peinture sur la toile ... Un peintre abstrait vous voulez dire.   Françoise s’amusait beaucoup intérieurement.  Elle concevait parfaitement que Maurice n’était pas du tout du genre à aimer l’art moderne. Elle en rajouta encore un peu.
         -Vous savez , il y a mieux , certains n’hésitent pas à mettre sur leur tableaux de la m..., ou des restes de déjeuner. C’est très intéressant, vous ne trouvez pas?   C’est vrai que je n’en suis pas encore là, mais c’est une question d’évolution, bien-sûr, la route vers l’abstraction est longue et peuplée d’embûches  .
        -Oh, je vous en prie, ne changez rien! Maurice se leva à demi en disant ces mots.
        J’ai énormément aimé ce que j’ai vu, je trouve cela absolument .... absolument beau , finit-il par dire d’un ton tragique.
        "D’ailleurs, je...j’en ai acheté un."
        -Maurice?  Vous avez acheté un de mes tableaux?  Comme c’est gentil, il ne fallait vraiment pas!
        -Mais ce n’est pas du tout pour vous faire plaisir!  Je n’ai pas pu résister! Et pourtant, ce n’est pas mon genre, vous savez. Me laisser aller à une impulsion!  Mais je ne regrette pas. Plus je le regarde, et plus je le trouve magnifique.
        Mais, lequel est-ce ? Dites le moi vite!   Oh, non, laissez moi deviner, je sais,  la prairie avec le pommier au printemps. Non?
        - Non...il s’agit de celui que vous avez appelé “Deux”...
        Il y eu un silence, Françoise les yeux fixant les menus objets posés sur le dessus de la cheminée se mordillait la lèvre inférieure.   
        Ainsi, il avait aimé spécialement celui là. Quelle étrange coïncidence. On pourrait presque dire que c’est lui-même qui l’avait inspiré en venant s’installer à Pazolles. En effet, c’est à cette époque que Françoise s’était mise à repenser  sa vie de célibataire , à en espérer  un changement.
        Elle se leva soudainement.
         -Je vais nous préparer un thé, vous en voulez n’est-ce pas?
        Et sans attendre de réponse elle partit vers la cuisine.

        
                                                *****

        A la suite de cette étrange soirée , les relations changèrent entre les deux célibataires . C’était à la fois plus timide et plein de connivences. Lors d'une de leur promenade à cheval, il leur vint même l'idée qu'ils pourraient faire une randonnée de quelques jours, plus tard...
                                                ****

        Mais en attendant, le week end était terminé, on était lundi matin et Jean attendait de pied ferme sa peintre attitrée, qui n’arrivait toujours pas.  Il avait un rendez vous à 10h, et frémissait de nervosité devant la porte de la maison.  
 Et quelle idée d’avoir été chercher un setter irlandais. Depuis qu’il était là, il regardait Jean d’un air mélancolique extrêmement culpabilisant.
        
        C’était décidé, ce soir, il l’inviterait, de gré ou de force ,au restaurant des Tourelles, le meilleur de la région, et elle verrait ce qu’elle verrait.
        Il semblait , d’après Tintin, qu’un admirateur se profilait à l’horizon. Très dangereux , ça , les admirateurs. Il pouvait tout faire capoter. Il fallait le prendre de vitesse, ce Maurice Genet. Enfin, Jean se rengorgea, d’après les informations , ce concurrent n’était pas doté par la nature d’arguments aussi avantageux que les siens
        C’était agaçant, cette fille qui n’en faisait qu’à sa tête.  
        Enfin, elle arriva, par le chemin caillouteux qui faisait vibrer toute la carcasse de sa pauvre voiture.   Françoise était fière, elle ne tremblait plus, ne se cognait plus la tête en descendant de voiture, n’avait plus la vue brouillée en regardant le beau Jean. Elle lui tendit la main;
Jean la saisit et la garda entre les siennes, puissants battoirs à attraper les ballons.
        -Je vous attendais avec impatience, fit-il (je suis en retard, se dit Françoise  en retirant prestement sa main)
Je dois partir travailler, mais je vous fait toute confiance pour  la fresque.  
        Et ce soir, vous êtes mon invitée, vous n’y échapperez pas.  Et puis...vous me devez bien ça, regardez ce que j’ai fait ce week-end comme vous n’étiez pas là: il désigna du menton le grand chien fauve et maigre affalé sur les marches.
        Françoise éclata de rire. Tiens, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas ri de cette façon.. Elle avait été remplacée par un setter Irlandais ! Fallait-il qu’elle en tire des conclusions, et les quelles?
        Elle regarda partir Jean, en gloussant toujours , la main posée sur le crâne doux et lisse du chien.

        
                Le soir même, ils étaient assis sur de grands fauteuils Louis XIII inconfortables et grinçants à souhaits. Jean et Françoise regardaient tout autour d’eux les murs de pierre envahis par la peinture d’Elias.
        -Alors, c’est un ami à vous? Dit Jean d’un ton compassé .  Il n’osait pas dire à quel point le tableau qu’il avait en face de lui  lui donnait mal au coeur. C’était une grande vague d’un vert strident, dont l’écume blanche était rendue par un  amas de petits tas de peinture.  Il semblait y avoir eu ensuite par dessus des projections de peinture plus liquides qui avait dégouliné sur l’ensemble .
        -J’ai l’impression que quelques chose vous tracasse , déclara Françoise en posant un large fragment de foie gras poêlé sur son pain grillé.
        -Et bien, je suis désolé , mais, je n’aime pas du tout ce que fait votre ami.
        -Ah! Mais moi non plus!  Cela n’a aucune importance, vous savez. Lui ne le sait pas. Il m’en a même offert un l’année dernière.  Nous nous sommes connu sur un salon en plein air, nous étions sensés, comme plusieurs autres d’ailleurs, peindre sur le motif.   Il a plu des seaux  ce jour là.
        Il peint mal, mais c’est un ami très fidèle, comme quoi.   Il vend beaucoup , vous savez. D’ici la fin de l’exposition, il n’y aura sans doute plus un tableau sur les murs.
        Un gros silence se fit entre les deux.
 Françoise était bien, le repas étais bon, elle avait un convive décoratif et prévenant en face d’elle , tout allait pour le mieux.  Elle se laissa aller sur le dossier de son fauteuil . La lumière lui allait bien, son corsage blanc cassé plein de broderies laissait entrapercevoir son soutien gorge à fleurs. Jean tournait et retournait ses grosses mains l’une dans l’autre.
                -Françoise, je....
                -Oui?
                -Je...Vous...Vous n’avez jamais songé à vous,... à vous marier?
                
        Françoise prit son verre de Côtes du Rhône, et regarda Jean attentivement, aussi attentivement que lui permettait sa vue myope privée de lunettes pour la soirée.
        Les choses se corsaient, rien de grave, mais pas question de se retrouver avec un interlocuteur muet et contrit jusqu’à la fin du repas.   Il allait lui faire une déclaration,c’était probable, très agréable, mais comme elle n’avait plus du tout l’intention de se jeter entre ses bras puissants, même s’ils étaient notablement plus musclés et bronzés que ceux de Maurice, il fallait trouver tout de suite une solution.
        Partir en courant?  Puéril et cela risquait au contraire d'envenimer les choses.
        Prendre ça à la rigolade, elle en était très tentée, mais c’était la pire chose à infliger à ce pauvre Jean. Après tout elle n’avait absolument rien à lui reprocher.
        Pas simple.
                “Oh, ben ça alors, quelle bonne surprise!”
        Elias arrivait à leur table, brave Elias, il la sortait d’un sacré mauvais pas. Jean le regarda d’un air catastrophé.
                Il s’assit sans façon entre eux deux, appelant le maître d’hôtel pour une bouteille supplémentaire, jouant parfaitement son rôle d’artiste à l’honneur en ces lieux. Mais malgré son intrusion indiscrète et justement pour cela, Françoise le trouva d’absolument charmante compagnie, trinqua vigoureusement avec lui et le présenta à Jean avec toute l’enthousiasme nécessaire.
 
                Dans la voiture de Jean, un gros break volvo poussiéreux, Françoise rentrait les épaules, s’attendant à ce qu'il vide son sac . Évidemment dans une voiture, la nuit, c’est beaucoup plus facile , on parle à la route qui file devant soi, dans l’obscurité.  Elle décida d’occuper la conversation:
        -Alors, comment l’avez vous trouvé, et sans attendre une réponse qui aurait pu dévier sur d’autres considérations, Françoise continua, brossant un portrait comique et légèrement ironique de son ami peintre, elle jacassa ainsi jusqu’à ce qu’ils aient franchi le portail . Mais là, l’inspiration lui manqua soudain. Elle entendit le grincement du frein à main. C’était maintenant.
        Effectivement, Jean se tourna vers elle et l’ombre de son visage se rapprocha. Françoise, l’esprit toujours lucide pensa: tiens , ça faisait longtemps ! Puis se laissa embrasser sans esquisser un geste de défense.
 

                                                *********       
        
                Se réveillant avec une délicieuse sensation de bien-être, elle commença comme elle en avait l’habitude à étirer ses bras et ses jambes en travers du lit, mais la rencontre d’une jambe velue avec son mollet la fit sursauter. En une seconde elle revit la soirée . Ouvrant son oeil gauche en direction de la masse posée à ses côtés, elle apercu la nuque brune de Jean, ses larges épaules, et sa respiration bruissante qui faisait légèrement bouger l’ensemble;
        Françoise  s’étira de nouveau, mais de façon uniquement longitudinale cette fois. Si Nathalie savait ça! Il y avait de quoi être fière, pour une quasi retraitée des choses de l’amour! 
        Pouvait-elle considérer avoir ainsi trompé la confiance de Maurice?  Elle remua ses doigts de pied.   On ne pouvait pas dire encore si leur relation prendrait un tour plus... A vrai dire, elle s’imaginait très mal dans un lit avec le grand corps anguleux et compassé de Maurice, malgré toute la sympathie qu’il pouvait lui inspirer..
        Pour une fois, sans se censurer elle-même, Françoise pensait au délice qu’il y aurait eu à avoir deux hommes, l’un pour l’amitié, l’autre pour , ma foi, le contentement physique, qui finalement n’était pas relégable aux choses mineures.    Évidemment, elle savait cela parfaitement impossible, chacun deviendrait immédiatement jaloux des prérogatives de l’autre.
        -Quelle fille je fais, se dit-elle en contemplant à nouveau la nuque de son voisin de lit;
        Malgré tout, elle n’envisageait pas une seconde devoir jouer les prolongations de la nuit. Le petit déjeuner roucoulant, très peu pour elle, d’autant plus qu’elle imaginait bien ce que Jean pouvait conclure de cette soirée.
        Elle se leva donc sans bruit .
        En passant devant sa fresque maintenant terminée, dont les lueurs dorées s’accordaient magnifiquement avec le lever du jour, Françoise se répéta:”Mais quelle fille je fais!”, avec une moue modeste, et secouant sa chevelure auburn qu’elle avait pour une fois laissée libre, elle sortit de la maison d’un pas conquérant.

        Ce jour là, et les autres jours, Françoise peignit d’arrache pied, comme si elle voulait rattraper le retard. Elle prit même son chevalet d’extérieur qui n’avait presque jamais servi   pour aller se poser dans les divers coins qu’elle avait remarqué autour de chez elle.
        Le téléphone sonnait parfois, mais elle ne répondit pas. Elle vit bien qu’on était passé chez elle , mais elle était la plupart du temps au milieu des champs, son chapeau de paille sur la tête, ses longs pinceaux à la main.  Pour aller plus vite, elle peignait sur des blocs de papier toilés, ainsi , pas de toiles à préparer, ses préparations de pigments diminuaient à vue d’oeil.
Pourtant, Françoise n’était pas satisfaite.
        Un matin, elle se mit à farfouiller dans ses tiroirs et remit la main sur sa vieille boite d’aquarelle.
        
        Cette après-midi là, elle se posta devant un champs ou s’entremêlaient les espèces les plus diverses , au loin, en contre-bas, on apercevait les premiers toits de la commune voisine, ocres et roux et le chemin bordé de pierres qui en était l’ancien accès.
        La joie produite par les taches d’aquarelle noyées d’eau qu’elle posait sur le blanc pur de son papier n’avait rien de commun avec la patiente application qu’elle mettait à peindre à l’huile.  Là, tout était magique, la couleur découpait en négatif un blanc qui du coup en paraissait éblouissant de lumière, elle jouait avec les éclaboussures, les coulures, les projections, une impression de liberté et de fraîcheur l’envahissait, c’était comme de jouer pieds nus dans un ruisseau, de sentir les galets luisants et légèrement glissants sous ses pieds, de regarder les éclats de lumière  dans les gouttes projetées autour de soi.  
   Elle trouva cela facile, peut-être trop.
 Le soir, en regardant posés les uns à côté des autres les tableaux fait avec l’une ou l’autre technique, elle voyait bien que ses aquarelles perçaient le regard, éteignaient les huiles. Elle avait toujours pensé qu’il fallait une souffrance ou du moins un certain ennui à l’élaboration d’un tableau. Mais là, tout lui criait le contraire .  Elle ne savait pas encore si c’était ce qu’elle désirait. En fait elle n’arrivait pas à croire que sa production d’aquarelles vaille quelque chose.
                Elle décida de ne pas les montrer à la galerie. Mais s’inscrivit dans une petite exposition groupée d’un village avoisinant.  Elle signa même d’un pseudonyme..
 

                Durant ces quelques jours, Jean, après avoir essayé de téléphoner de nombreuses fois, dû se résoudre à patienter.  Son esprit légèrement macho le poussait à penser  qu’il était un bon amant. Il ne se posait pas de questions à ce sujet..   Simplement , il fallait sans doute laisser cette fille originale trouver elle-même la suite de leurs relations.   Il se trouvait fin d’avoir pensé cela, mais ça ne l’empêcha pas de s’inquiéter.  Elle ne pouvait quand même pas le laisser tomber comme une vieille chaussette maintenant.   Il regardait les yeux couleur d’ambre de son chien efflanqué, n’y trouvant qu’une insondable mélancolie.
                Ses patients le trouvait en ce moment assez brutal, et peu bavard, mais cela plaisait infiniment à mademoiselle de Trémini. Elle laissait ses chairs un peu flasques entre les mains de son cher kiné  , lui roucoulant d’infinis remerciements . On aurait dit un frêle oiseau entre les pattes d’un gros chat.
                
                Il passait ses soirées assis en face de la fresque, avec  la nostalgie des quelques jours que Françoise avait passé à la peindre.
        Il se mit à fumer la pipe, et grommelait en serrant le mince tuyau entre ses dents. Est-ce que c’était une façon d’agir, ça, coucher et puis, pfft, plus rien!
         Il oubliait cependant qu’il en avait fait de même plusieurs fois .

                                
        
                                                *******
 
                
                -Maurice! Maurice!   Vous êtes là?   
Maurice sortit en titubant, une serviette sur la tête, l’autre autour des hanches.  Françoise venait d’arriver comme une furie sur sa ponette, elle en descendit d’un bond, la laissant plantée au milieu des délicates plantations de Maurice.
                -Mais bon sang, qu’est-ce qui vous arrive? Je sors tout juste de ma douche, vous voyez bien que je ne peux pas vous recevoir!
        -Oh, ne faites pas tant d’histoires, écoutez plutôt: c’était dans le journal de ce matin:
Françoise sortit la feuille toute chiffonnée de la poche arrière de son pantalon et lut pompeusement:
                -”Voici une petite exposition qui aura eu le mérite de nous faire découvrir une excellente aquarelliste dans notre région.  Sous le pseudonyme de Rose,  quel est l’artiste mystérieuse  à laquelle on doit ces merveilles, puisqu’elle n’était pas à la remise des prix Dimanche. Elle s’est bien entendu vu offrir le prix de l’association des amis de l’aquarelle ainsi , et c’est exceptionnel, que le prix du public.   Malheureusement personne n’aura eu la chance de pouvoir acquérir l’un de ces tableaux puisqu’ils n’étaient pas à vendre.
        -Bien, bien, fit Maurice toujours préoccupé par le manque de stabilité de sa serviette , c’est très bien, c’est une amie à vous?  
        Maurice n’avait pas eu beaucoup l’occasion de voir Françoise ces temps ci, et n’était donc pas au courant des changements qui étaient survenus dans les travaux de sa voisine. Il releva un instant la tête et observa enfin la métamorphose de son amie: Françoise , radieuse, bien plantée dans un jean, (un jean!!Françoise!)   n’était plus Françoise, sa gracieuse et si réservée compagne de promenades, pudique, peu sûre d’elle, silencieuse.    
                Elle était bronzée, des mèches échappées de son chignon serré voletaient au vent, de mystérieuses taches de rousseur venues d’on ne sait où parsemaient ses joues, et cet air coquin, ce sourire triomphant...
        Maurice n’était pas loin de lui en vouloir, mais décidément , ce n’est pas ce qu’attendait Françoise:
        -Mais non, ce n’est pas une amie à moi! ....Enfin, Maurice!!
        -Françoise! Mais c’est vous, Rose, bien-sûr,  ça alors, quelle histoire. Mais, vous ne m’aviez jamais dit que vous faisiez de l’aquarelle!    Et la galerie, alors, et pourquoi exposer dans cet espèce de ...
        -Allons Maurice, cette espèce d’exposition était parfaite pour ce que je voulais. Bon, on ne va pas rester devant la porte, vous ne me faites pas entrer?
        
                
                
        Après avoir enfilé une tenue décente, et chaussé  ses nouvelles spartiates “retour des Indes” dont il était très satisfait, Maurice vint s’asseoir dans le fauteuil de rotin dont le coussin rouge camouflait la décrépitude, Françoise avait pris l’autre, le “bon”, puisqu’elle commençait à avoir quelques habitudes dans la maison.
        -Il est 6 heures, vous ne m’offririez pas un petit verre?
        Maurice se leva comme un ressort. Décidément la nouvelle version était désarmante, jamais l’ancienne Françoise n’aurait réclamé à boire de cette façon. Il était désemparé, et en même temps on ne pouvait pas dire qu’il était déçu. Il fallait voir.
        Il s’essaya à ce nouveau genre:
-Je vous sers un whisky “on the rocks”, fit-il avec un léger dandinement de l’arrière train et un clin d’oeil
        -Et bien, allez, d’accord, et votre excellente saucisse sèche, vous en avez toujours?
        -J’ai même quelques olives , dit Maurice d’un air complice;  Il se sentait malgré tout un peu ridicule dans ce genre canaille.

        Il soupira en s’asseyant avec le plateau qu’il posa à terre devant eux.
        -Allez-y ,racontez moi tout.
Françoise, excitée comme une petite fille, lui raconta ses dernières découvertes. Fièrement, elle lui annonça que désormais elle se sentait capable d’aller peindre à l’extérieur sans ressentir de gêne, que de fil en aiguille beaucoup de choses qui lui paraissaient auparavant fort compliquées ne l’embarrassaient plus le moins du monde.
        -J’ai l’impression d’avoir ôté un voile de dessus ma tête, vous savez comme ces drôles de chapeau à filet qu’on met pour aller voir les abeilles!!  Si vous saviez, Maurice, comme c’est agréable, et comme je regrette que cela ne me soit pas arrivé plus tôt.
        Elle n’alla pas jusqu’à lui avouer son “infidélité”. Tiens  au fait, il faudrait qu’elle rappelle Jean, un de ces jours, c’était si facile, tout était si simple.  Elle avala une grosse gorgée de whisky, ce qui la fit s’étrangler.   Maurice, prévenant, lui tapota le dos.
                -Et tout ça...grâce à ...l’aquarelle!! fit Maurice d’un ton incrédule en contemplant Françoise comme si elle avait trois oreilles.
        -Et bien...oui, en quelques sorte,
C’est à ce moment là que Maurice se souvint de l’absence de quelques jours de Françoise, pour aller  peindre un tableau sur un mur avait-il compris vaguement.  Son coeur se contracta douloureusement; Et si elle était là, la raison.
        -Et votre...mur?  Fit-il d’un ton éteint
        -Mon mur?   Ah! vous voulez parler de la fresque, chez J.., chez ce kiné, oui, ça c’est très bien passé, il est content, moi aussi, donc, tout va bien. J’avoue que je me suis surprise moi-même, je ne savais pas capable d’entreprendre autre chose que des petites toiles.   Ce n’est sans doute pas pour rien dans cette nouvelle confiance que j’ai en moi!
        Elle pris un air un petit peu compassé, l’affaire était délicate, et il fallait ménager la chèvre...et le chou!
        -Et vous, quand est-ce que je vous met à la peinture? fit-elle d’un ton enjoué
        -Oh, moi, je dessine si mal que vous seriez incapable de deviner ce que c’est à moins que cela soit marqué dessous.
        -Le dessin, le dessin, il n’y a pas que ça, peut-être avez vous des qualités de coloriste que vous ignorez, ce n’est pas en général quelque chose qu’on cherche à développer à l’école. Mais ça ne veut pas dire que ça n’existe pas!
        Tiens, je vous propose...voyons, mercredi après-midi, je sais que vous n’avez pas de cours, de venir avec moi à l’étang de la Bussière, ou ailleurs, on fera quelques essais, ça vous dit?
        L’autre Françoise ne lui aurait pas proposé cela, se dit Maurice en rangeant les verres après le départ de Françoise.   Mais il dut convenir que ça lui plaisait bien.

        Juste quand Françoise arriva chez elle, le téléphone se mit à sonner.
        -C’est Jean , se dit Françoise, et elle respira un grand coup
                -Allo, ...euh...Françoise,   Je ne vous dérange pas? C’est Jean à l’appareil.
        Françoise remarqua le vouvoiement qui avait disparu le fameux soir. Elle ne savait plus si elle devait l’employer ou non. Elle fit confiance à son nouvel instinct.
                -Jean! Bien sûr que non, tu ne me déranges pas, elle ajouta , perverse, j’attendais un peu de tes nouvelles, mais, ma foi, j’ai pensé que tu avais beaucoup de travail;..
                -Moi!, mais j’ai....si vous, enfin, si tu avais un répondeur comme tout le monde, j’ai appelé plusieurs fois, ça ne répondait jamais. T..Tu  étais partie?
                -Moi, oh, non, j’étais, j’étais dans les champs, je peignais les herbes folles, fit Françoise en étirant sa nuque et son bras libre. En même temps , elle réfléchissait à la manière dont elle devait gérer la suite des évènements.   Il ne lui aurait pas déplu de retourner passer un ou deux jours dans la petite maison pour se pelotonner de nouveau dans les bras de ce kiné. Mais comment allait-il prendre la chose.
        Elle ne pouvait quand même pas lui dire que ce serait selon son humeur, une fois de temps en temps, mais qu’elle n’envisageait absolument pas plus que cela.    
        Ce serait très vexant , pour lui.    
Heureusement, elle avait l’habitude qu’on la prenne pour une fille un peu extravagante.
        N’empêche, si à chaque fois qu’elle allait le voir, elle en revenait avec cette forme là, ça valait le coup de tenter.
        -Dis moi, Jean, il est 7heures du soir, tu habites à environ 40 km, je peux être là-bas pour ...8 heures,8 heures et demi, est-ce que ça te dis?
        Un lourd silence se fit. Plus personne à l’autre bout du fil...
        -Jean?
        -Je ne sais pas ce que tu veux exactement, mais après tout, pour l’instant, je m’en fiche, je te prépare un de ces petits dîners, tu ne connais pas encore mes talents culinaires, tu vas voir, c’est assez séduisant aussi..
        -Je vois que l’attente ne tue pas la vanité, cher “séduisant” célibataire. A tout de suite.
        Elle plia soigneusement son petit article, pour l’emmener et le montrer à Jean. Puis elle se ravisa, ce n’étais pas sans doute ce qui l’intéresserait le plus . Elle poussa un petit soupir...Ce n’était pas Maurice..
 
                Durant tout le trajet, Françoise se tortura des questions les plus diverses. Le changement dans sa vie était si brutal qu’elle ne savait plus très bien ce qu’elle devait faire; il faudrait en parler à Nathalie.  En passant non loin de chez Elias, elle décida de s’y arrêter un moment.
        Il était comme d’habitude dans son atelier-cuisine-foutoir.

        -Ah, Fanchon, tu tombes bien, j’avais fini..Je t‘offre un verre?
        -Non, non, c’est gentil, je passais juste prendre de tes nouvelles...j’ai rendez vous..
        -Ahhh! on peut savoir? Serait-ce le beau mec de l’autre jour?  Mais sans attendre la réponse, Elias enchaîna aussitôt sur la réussite de son exposition, lui montrant les articles parus dans la presse locale.
        -J’en ai vendu 14! Pas mal, hein?  Et j’ai plusieurs touches de gens qui veulent un format “dessus de canapé”, tu sais, je t’en avais parlé..
        Françoise le regardait d’un air si rêveur qu’Elias s’interrompit:
        -Bon, d’accord, mes dessus de canapé tu t’en fiches comme de ta première brouette.  Allez, racontes.
Cette fois, il était vraiment à l’écoute,  Françoise s’installa sur la table de la cuisine, les pieds sur le banc.
        -Attends, juste une chose avant que tu ne commences, S’il y a eu des changements dans ta vie, et il y en a       eu, c’est une évidence , fit Elias en observant  l‘invraisemblable attitude de son amie,  saches que j’approuve en bloc, tu as une allure géniale en “femme moderne”!
        Françoise pouffa dans le verre en pyrex  empli de cidre qu’Elias lui avait donné d’autorité.
        -Voilà, je suis dans une situation....embarrassante.
Françoise lui fit le récit des deux derniers mois.
                -Ahhhhhh, ouiii.. hum, effectivement, c’est  tactiquement délicat. Mais tu ne m’as pas parlé de tes sentiments. Ca donne l’impression que tu pourrais les jouer à pile ou face!  Évidemment, ce ne sont pas des coups de foudre.
                -Ben ,non,  sans doute pas... fit Françoise en faisant la moue,
je sais ce que tu penses, je ne devrais pas aller voir Jean dans ces conditions, n’est-ce pas ?  On ne peut pas faire ça , juste pour le...plaisir.  C’est ça , hein?
        -Ahh, mais je n’ai pas du tout dit ça!! Évidemment , venant de toi, ce genre de réflexion, c’est ..Mais bon...Pourquoi pas?
        Françoise regarda sa montre, dans 10 minutes, Jean commencerait à attendre..
        -Non, je ne vais pas y aller. Je me connais , après je ne vais plus savoir m’en sortir. Dommage, il m’a préparé un petit repas...
 
                                                *******

                En continuant sa route vers chez Jean, Françoise se mordillait de plus en plus l’intérieur des joues.  Elias l‘avait convaincu de se rendre tout de même chez le kiné, afin de lui expliquer clairement les choses.
        “Expliquer les choses, expliquer les choses, il en avait de bonnes, lui, et puis d’abord, était-il de si bon conseil, divorcé après seulement deux ans de mariage. Peut-être que j’aurai dû en parler à Nathalie, plutôt. Oui, mais elle, elle se serait moqué de moi, ou elle ne m’aurait pas cru. Si, je sais, elle m’aurait dit, prends les deux , sans te poser tant de questions...
        Elle se gara  sur le gravier luisant de la soudaine averse qui noyait le paysage.
        Jean accouru avec un parapluie.
Quand même ce qu’il est charmant, ...et séduisant, se dit elle en se serrant contre lui sous prétexte de se mettre mieux à l’abri.
 

                Que ce passa-t-il entre eux durant cette soirée ? Nul ne le sait, toujours est-il  que Françoise reprit dès le lendemain ses activités comme si de rien n’était .

                                        **********

                -Non non non! Vous voyez, cette tache verte, là, elle est beaucoup plus douce, faites voir, passez moi votre brosse.
        Pour commencer, Françoise avait décidé d’initier Maurice à la gouache, c’était quand même plus facile que l’aquarelle. D’autant plus qu’il ne paraissait pas spécialement doué. Installés au beau milieu d’un champ, en face des collines du hameau de Montjoie , ils s’essayaient au difficile art du paysage. Françoise, échevelée et impatiente, ne parvenait pas à se faire comprendre du pauvre Maurice , bien empêtré dans ses pinceaux. Le chevalet brinquebalait sous ses indications nerveuses, et le vent s’en mêla qui vint soulever le carton où était fixée la feuille de papier.
        -Oh, et puis zut! s’exclama Françoise, je crois qu’on arrivera à rien comme ça.
        En effet, la feuille blanche était à présent recouverte de taches brunâtres et verdâtres sans harmonie véritable, pas du tout ce que c’était imaginé Françoise en proposant cette journée de découverte de la peinture!
        -Je n’ai aucun talent pédagogique, fit-elle, dépitée. Elle se laissa tomber dans les herbes hautes et bruissantes de sécheresse.
        Maurice s’installa à ses côtés, examinant ses doigts tachés de peinture.
        -Vous savez, Françoise, je n’ai pas voulu vous décourager avant, mais , je savais bien que même vous ne pourriez pas m’inventer des qualités que je n’ai pas.
        Depuis que Françoise s’était mise à porter des jeans, Maurice avait été tenté de faire de même. Il faudrait simplement se dit Françoise en les examinant , lui préciser de ne pas marquer le pli au fer comme sur ses pantalons de costume. Sinon, c’est pas mal, admit elle , observant avec un oeil critique ses botillons de cuir .
        Le silence s’installa entre eux, mais sans être pesant. Ils observaient du même regard rêveur les formes rondes des groupes d’arbres sur les formes rondes des collines, le vrombissement appuyé d’un bourdon vint accompagner cette rêverie.
        Maurice se mit à faire une réflexion qui était l’exacte réplique de celle que Françoise s’apprêtait à faire. Elle se mit à rire.
        -On dirait que nous sortons du même moule, vous et moi, dit-elle en se tournant légèrement.  “Un peu décalés, un peu solitaires, un peu timides. Ca ne vous avait pas frappé?  On est démodés, voilà, c’est le mot que je cherchais.”
        
        -Ahhhh, bon?  Vous croyez?  Maurice ne savait pas s’il devait être content de cette remarque. En même temps , c’est comme si Françoise l’avait admis dans une sorte de familiarité très intime. “C’est à dire, je ne me suis jamais vu de cette façon, mais si vous pensez...Oui, dans le fond, vous n’avez pas tort. Vous savez dans le milieu dans lequel je travaille , et dans celui dans lequel j’ai vécu, c’est un état plutôt normal... Je veux dire, on est sans doute tous un peu...décalés.
        -Mais ce n’est pas mal, non? Enfin, moi, je trouve que ce n’est pas si mal, maintenant. Peut-être grâce à vous, justement, je ne suis plus un spécimen unique; C’était un peu l’impression que j’avais, auparavant, surtout ici.
        Françoise posa le bout du doigt sur les veines saillantes qui serpentaient sur la main  de Maurice, elle fit cela comme si de rien n’était. Maurice sentit son coeur faire un bond dans sa poitrine.
        Le doigt s’immobilisa à la base du poignet:
        -Vous avez une tache de noir là, c’est étrange. Ne vous ai-je pas précisé qu’il ne faut jamais employer de noir?
        Elle se leva brusquement, laissant Maurice se débrouiller avec l’espèce de bouillie informe qui avait remplacé son cerveau.
        -On rentre? Je vous invite à dîner, pour me faire pardonner.
 

                                        ********
        
                Minuit les trouva , pelotonnés dans le vaste divan inconfortable et raide, en train de regarder de vieux albums photo.  Françoise un peu étourdie par le vin du repas puis par le digestif, ne s’étonnait nullement d’être adossée contre l’anguleuse poitrine de Maurice. Elle ne pensait  qu’au plaisir de lui montrer des photos d’elle toute petite, chose qu’elle n’avait pas fait depuis un certain nombre d’années.
        La soirée filait, interminable et douce , avec juste le chuintement de deux bouts de braises abandonnées dans la cheminée.    Maurice ,avec conscience, suivait du regard toutes les photos , même celle des cousines inconnues, des tantes insignifiantes, s’exclamait avec justesse  sur celles représentant Françoise, qui à l’époque avait de grosses joues, des petites robes à pois sur des cuisses courtes et pleine de fossettes.
         Aucun calcul n’était à l’origine de son attitude, il lui plaisait vraiment de rentrer dans cet album jauni, de se fondre dans cette famille souriante et figée, Françoise assise sur la  traction Citroën, Françoise caressant une petites chèvre blanche, Françoise avec un canard dans les bras.  Le père de Françoise était une haute stature à l’air sévère, un “bel homme” comme on disait à l’époque, mais néanmoins souriant lorsqu’il tenait sa petite fille dans ses bras.   Sa mère posait à côté de lui, avec ses beaux bras ronds sortant de petites manches gigot, et la coiffure typique des années 50.  Il découvrit le chien Titou, un petit chien noir aux yeux vifs appartenant aux grands parents, la maison des vacances, prêtée par une tante, avec ses bow-windows à l’anglaise.  
        
                -J’avais donc quatre ans quand vous êtes née.. fit-il
        Françoise à cette remarque , tenta d’imaginer un Maurice de quatre ans, petit mais déjà sérieux, avec de gros genoux et les pieds rentrés vers l’intérieur. En culotte courte même en plein hiver, avec une pelisse démodée et un béret, plus démodé encore.
        -Vous, vous avez quatre frères plus grands , n’est-ce pas?
        -C’est exact, l’aîné a presque 60 ans maintenant, c’est très étrange quand j’y songe, cela me rapproche de ma propre vieillesse en quelque sorte.  C’est peut-être pour ça que je ne cherche pas à les voir .
        -C’est tout aussi étrange de vous imaginer en petit dernier vous savez, et, était-ils gentils avec vous?
        -Oh, je n’en ai pas un grand souvenir, il y avait pas mal d’écart entre nous, et ils sont allés en pension, pas moi.
        -Ah bon, votre mère ne supportait pas l’idée de se séparer de vous , sans doute, dit Françoise, ravie de pouvoir mettre un peu de chaleur dans tout ça.
        -Non, pas exactement, enfin, c’était peut-être ça aussi, mais la principale raison, c’est que j’étais un garçon assez fragile.  J’avais de l’asthme, des allergies...
        
                Soudain, il repoussa doucement Françoise et se mit debout, comme gêné par ces confidences.
        -Bien!, après cette merveilleuse journée, je vais vous laisser vous reposer! J’ai moi-même cours assez tôt demain matin, je ne voudrais pas que mes élèves  pâtissent de mon manque de sommeil!
        Néanmoins il restait là, contemplant Françoise qui n’avait pas encore bougé.
                        -Vous...ne me raccompagnez pas dehors?
        Elle se saisit de la main qu’il lui tendait , et se levant à son tour, mis cette main et ce bras autour de ses épaules, comme un châle et ils sortirent de la maison dans la nuit froide de septembre..
 
                                        ********************

Six mois plus tard....
 
        “Brrr, il fait encore froid, ce matin, on sortira les chevaux plus tard, tu ne crois pas?”
        -”Si, si, viens donc, il faut que je te montre quelque chose”
        Maurice, encore en tenue d’intérieur, avec sa robe de chambre vert sapin et ses mules grenat, consultait une revue immobilière. Françoise s’approcha , les cheveux dénoués encore ébouriffés, une tartine couverte de gelée de myrtille à la main. S’appuyant sur l’épaule de Maurice , elle jeta à son tour un coup d’oeil sur les photos alléchantes.
        -”Qu’est ce que tu mijotes encore, tu nous a trouvé la maison de nos rêves?
        -”Vaste ferme comprenant trois bâtiment dont une maison d’habitation en bon état, une grange, et , regardes ça! une écurie!  Ce n’est pas tout il y a aussi trois hectares de terrain!”
        -Attends, mais mon cher Maurice, je n’ai pas  dit que je voulais abandonner ma petite maison de célibataire!
 Un jour par ci, un jour par là, c’est parfait, tu ne trouves pas?
        Elle s’en alla vers la salle de bain en chantonnant,
Maurice continua à lire les annonces, mais sans grande conviction. Il ferma bientôt la revue sèchement, pris son imper et fila voir les deux chevaux qui l’attendaient dans l'abri transformé en écurie.
        -Ulysse! Zoé!  Là, mes braves! J’arrive. Vous avez faim, hein mes cocos? Bien-sûr, là, là...
        Ils ronflèrent de contentement lorsqu'ils l'entendirent remuer le granulé. Bientôt, chacun avait le nez enfoui dans son seau, y  donnant de vigoureux coups de tête pour manifester son contentement.
        Il leur distribua également  quelques carrés de foin sous l’abri sommaire qu’il avait fabriqué.
        
        C’était l’endroit idéal pour méditer un instant sur les curieuses dispositions de la vie.   Il lui semblait avoir enfin trouvé la compagne idéale, et voilà qu’au lieu de lui rendre la vie plus facile, cela compliquait singulièrement les choses.  
        Puisque cette sorte de quête était terminée, il aurait du avoir l’âme apaisée, pouvant ainsi se consacrer avec encore plus d’ardeur à son métier.
        Mais loin de là , il était devenu au contraire inquiet et cyclothymique.
        
        Il avait maintenant le sentiment qu’il avait tout à perdre à chaque instant. Que pour une boutade, une remarque superficielle, Françoise s’emporterait au propre comme au figuré.
        Du reste, elle n’en faisait qu’à sa tête, venant quand elle en avait envie, puis restant sans lui donner de nouvelles pendant deux voir trois jours.  Elle était très fantasque.
        Mais c’était tout cela qui fascinait Maurice.
  A plus de quarante ans il était soumis à la torture comme un adolescent. Son étoile était une peintre dont il admirait le talent.
 Il ne s’était jamais posé la question de savoir s’il se portait lui même dans son estime. Mais si on lui avait posé la question, nul doute qu’il aurait affirmé n’être qu’un cloporte par rapport à sa dulcinée.   Il manquait peut-être un peu d’amour propre.
                Il repensait au repas qui avait eu lieu avec les amis de Françoise, qui tenaient la galerie .  Il n’avait quasiment rien dit de la soirée, passant son temps à observer Françoise.  Tintin, comme un gros chat affectueux, la traitait comme une petite soeur un peu godiche , lui donnant des conseils pour présenter ses aquarelles. Elle se laissait faire. D’ailleurs, ce n’était pas vraiment elle dans cette soirée.  Elle paraissait presque timide.  
        Par contre au vernissage d’une de ses expositions, elle resplendissait.  Le fait de parler de sa peinture lui donnait des ailes, toute sa réserve envolée ,elle babillait de groupe en groupe, répondant avec grâce aux questions.
   Elle lui avait dit  à l’issu de cette soirée combien elle se sentait différente quand elle était “le personnage” central de ce type d’évènements.  Au fond, avait-elle ajouté en riant, elle était une fausse timide, qui adorait les apparats, les lumières, les louanges.
-”Je me réveille dans ces occasions, si je me voyais, je suis sûr que j’en serais gênée!”
        Maurice poussa un gros soupir, accoudé  à la barrière.  Il sentit qu’on venait se lover contre lui mais ne changea pas sa position.
        -Tu vas encore t’en aller, je suppose? Et je te reverrai peut-être mardi,ou mercredi après mes cours, si tu y penses?
        -Maurice! Tu as mis ton imper sur ton pyjama!  et tes pieds? Oh! regardes tes pieds!
        Maurice en quittant la maison, avait sans y réfléchir glissé ses longs pieds osseux dans les petites baskets bleus pales de Françoise, qui sous le choc avaient pris le parti de s’écraser. Elles étaient maintenant bordée de boue noirâtre.
        “Aller viens, Maurice, viens finir ton café avec moi avant de partir, tu sais qu’il est presque 9 heures et que tu as cours à 10. Je te promets de réfléchir à la situation, euh..., sérieusement..

                        
                                        *************
                                        
        
Une fois Maurice partit, Françoise s’habilla prestement , prépara sa ponette qui finissait grassement le déjeuner d’Ulysse, puis s'en alla par les petits chemins en direction de sa chère maison.
        -Une maison à deux, une maison à deux, et puis quoi.... D’accord pour venir de temps en temps, même si ce n’est pas très bon pour notre ligne à toute les deux, n’est-ce pas ,Zoé?
        Dire que j’ai été obligée de changer de sangle , tu deviens vraiment obèse, c’est de pire en pire.  
        J’aime tellement ma maison... Et puis, être seule dans ma maison. J’aime mettre n’importe quoi, manger des choses parait-il bizarres, écouter le silence sans forcément garnir avec un fond de musique.
  J’adore Maurice, il m’attendrit, mais il me regardes comme si j’étais ...je ne sais pas moi, la Joconde, tiens..
        Alors, bien-sûr, j’ai intérêt à ne pas le décevoir. Je vois bien que parfois, je ne fais pas ce qu’il faut, je le choque. Ma viande crue, par exemple, il ne dit rien, le pauvre, mais ça le dégoûte!
    Et ma tortue, et mes vieux chapeaux, et mes peintures qui sentent mauvais. Et parfois, je suis grossière, quand je peins, ça aussi , ça le choque..
        Qu’est-ce qu’il peut être vieux jeu...
  Mais il est tellement mignon aussi, quand il se met à chercher une maison pour nous, et qu’il fait semblant que ça n’ait aucune importance.
   Quand il fait l’indifférent, qu’il part sans me faire de bisou, et qu’il me retéléphone après pour en faire trente..
        Plongée dans ses pensées, Françoise tomba soudain nez à nez avec Théo qui emmenait ses vaches au pré. C’était une rencontre qui n’était plus si anodine qu’auparavant; Théo, malgré sa sauvagerie, avait sans doute entendu ou remarqué les changements survenus dans la vie de Françoise. Toujours est-il qu’il avait maintenant en la croisant le visage fermé, et même s’il lâchait un “bonjour” à peine identifiable, il évitait de croiser le regard de sa voisine.
        Françoise en était désolée, elle voyait bien qu’une nouvelle gêne avait remplacé l’espèce de familiarité brusque dont il la gratifiait habituellement. Elle ne savait pas qualifier ce qu’elle avait froissé en lui, mais elle le regrettait;
        Elle lui fit néanmoins un grand sourire et des compliments sur la Roussette et la Beulonde, ses deux meilleures laitières.
        Zoé avait quand à elle toujours du mal avec les vaches. Elle pris une pose de répugnance figée, les naseaux frémissants, l’encolure tendue et tordue pour lorgner les frôleuses enrubannées de bouse aux douces nuances de vert.
                Pour se changer les idées, Françoise, en arrivant , commença à préparer ce qui était pour elle le véritable évènement de l’année.   Elle attendait Joseph pour les vacances de Pâques.  Cela s’était très simplement réglé au téléphone, avec le père du jeune garçon. Il avait avoué être très heureux de cette solution car sa mésentente avec ses soeurs ne faisait que s’accroître.  il devait amener son fils d’ici trois semaines et Françoise commençait à stresser.
        Elle stressait non pas d’avoir à supporter une présence mais pour une multitude de petits détails . Qu’allait elle lui faire comme repas? Comment Maurice supporterait-il cette “concurrence” ? J oseph n’allait-il pas s’ennuyer?  Arriverait-elle à peindre quand même?  En même temps , c’était assez excitant. Et puis, Françoise avait hâte de revoir l’adolescent .
        Comme il devait rester une quinzaine de jours, elle fit beaucoup plus d’efforts qu’elle n’en avait consenti pour accueillir sa mère; Le petit salon se trouva rapidement débarrassé de ses vieux journaux, de ses tas de vêtements, de la machine à coudre momifiée par l’inutilisation chronique . Elle dénicha dans le débarras un vieux paravent qui ferait office de cloison, redonna un coup de jeunesse au vieux divan bancal.  Cela l’amusa tellement  qu’elle oublia  les doléances de Maurice et passa trois jours sans sortir de chez elle, échevelée, empoussiérée, vêtue d’une espèce de salopette verte qu’il aurait sans