Vie de famille

1 Des nouvelles de chez moi 1

2 La socialisation. 5

les enfants. 5

Les parents des enfants. 8

3  Où l'auteur est en quête de la quiétude familiale. 14

4 Où l'auteur se pose les vraies questions. 18

5 Visite de belle maman. 20

6 Suis-je une mégère ?. 24

7 Que suis-je, où vais-je ?. 28

La vocation. 28

8 Faire les courses. 36

9 Et la peinture dans tout ça…... 40

        

 

 

                                               1 Des nouvelles de chez moi     

 

                                                

  A chaque fois que je tombe sur  un de ces bouquins  qui raconte avec bonheur les aléas de la vie quotidienne, je brûle d'envie d'en faire un moi aussi,  et aussitôt le désespoir m'envahit. 

   C'est très dur d'écrire : d'abord, on culpabilise de s'installer ainsi gratuitement devant l'ordinateur, alors que tout bourdonne autour, que l'époux studieux est plongé avec des froncements de sourcils dans quelque jugement touffu, que vos enfants hébétés de chaleur (c'est l'été, et il fait 32 dans la véranda, c'est pour ça que je ne peux pas travailler à mes illustrations) sont incapables de faire autre chose que de regarder pour l'énième fois Pinocchio ou  Les Aristochats.

              Alors, je me dis : puisque tu ne feras rien d'autre, vu la température, c'est un bon moment pour essayer, non ?

  Mais c'est bien sûr l'autre jour, quand j'étais en train de réparer le vélo de Grand Dada, que les idées affluaient, les réparties pleine d'astuces, les commentaires  sur notre vie quotidienne que je trouvais à ce moment là irrésistibles de drôlerie.

              Là, évidemment, j'ai beau remplir le blanc avec du rien, il faut bien dire ce qui est, je retarde le moment fatidique.  C'est dans ces moments là, quand vous êtes assis à votre table, prêt à l'illumination, qu'un détail agaçant survient, une pile de papiers à classer (j'aime beaucoup classer les papiers), la poubelle à vider qui  va bientôt se répandre sur la moquette rouge, laquelle moquette rouge, ça c'est urgent, est couverte des moumoutes du tapis du salon, il faut absolument passer l'aspirateur, si quelqu'un venait...

  C'est un détail, mais la vie est remplie de ce genre de détails. Le tapis que nous avons acheté l'autre jour à Habitat, en laine blanche, très joli, à la fâcheuse habitude de perdre une espèce de bourre démoniaque qui accroche merveilleusement à la moquette. Et elle est aussi capable de produire des moutons d'une taille déraisonnable qui vont se nicher en général sous les marches de l'escalier et dans le fatras de fils qui orne les "appareils à musique".  C'est délectable de passer l'aspirateur à ce moment là, cela signifie vraiment quelque chose. Parce qu'il faut  bien avouer que faire le ménage c'est très casse-pieds si on n'a pas l'impression de défricher une jungle.

Je le dis toujours, nettoyer quand c'est propre, c'est ennuyeux.

  Le problème, c'est qu’on s’aperçoit toujours avec horreur du retard qu’on a pris sur les moutons quand une visite s'annonce, à peine le temps d'attraper le plus gros avec le petit aspirateur à main.

  Quand on se met à manipuler ce petit engin, par ailleurs vraiment super, pour enlever les grosses miettes de gâteau, les poils noirs de Gala qu'elle s'arrache (est-ce de désespoir ?) ou tout autre chose que l'on trouvait absolument voyant, on est obligé de se baisser, alors, on se rend compte que l'infiniment petit est devenu infiniment plus visible que l'on ne s'y attendait. Mais trop tard, la sonnette retentit, c’est la fameuse visite. Espérons que c'est un homme, sensé moins remarquer les irrégularités ménagères.

             

              J'ai fait lire à l'homme ce que je viens d'écrire, il a pouffé, c'est encourageant, mais le plus dur c'est de s'y remettre, interrompue que j'ai été par un coup de téléphone destiné à l'époux, une délicieuse voix féminine. (Mais c'est pour le travail, bien entendu).

  Discrète, comme à mon habitude, je suis allée fumer une petite cigarette et regarder Pinocchio avec les enfants. J'aime bien Pinocchio, bien que "Les Aristochats" soit encore plus captivant. J’ai même dû laisser échapper un "èhèhèh" de contentement quand le petit poisson est entré dans la manche de Pinocchio.

  En fait mon rêve serait d'écrire un roman d'une traite, en, mettons, cinq jours, ça contenterait assez bien mon goût des choses rapidement menées.

  L'idéal serait de pouvoir faire plusieurs choses en même temps. Parce que là, je regarde mes dessins par la fenêtre du bureau- elle donne dans la véranda en plein sur mon "atelier"- et  j'ai beau les contempler, rien n'a changé depuis que je n'y ai pas touché.

On aimerait pouvoir laisser ce qui vous a paru imbuvable le soir, et le retrouver le lendemain en lui trouvant des qualités extraordinaires, c'est en général l'inverse qui se produit.

Il y a beaucoup d’agrément à travailler chez soi, mais il faut compter avec aussi pas mal de détails qui risquent de perturber la concentration délectable et nécessaire. Enfin, je parle pour moi, parce que j'ai l’impression que l'époux chéri n'a pas de mal à s'enfermer dans le bureau de longues heures sans se laisser distraire.

  Mais lui, il est le pourvoyeur officiel de la famille, il ne rapporte pas un zébu sanguinolent sur son épaule  brune zébrée par une ancienne griffure de lion, mais quand même, c'est du pareil au même. Alors que moi, moi, qui suis sensée mettre de l'ordre dans la tanière, élever la portée, et bien avec mes dessins, je n'apporte qu'une petite souris de temps à autre, et ça me prend du temps.

Pour me consoler, je me dis que si je ne travaillais pas à mes dessins ou mes débuts avortés d'histoires diverses, je deviendrais insupportable, en tout cas, plus que maintenant, alors d'une certaine façon, je rends service à toute la famille.

  Mais ça n'est pas si simple pour autant.

Déjà, l'erreur, c'est de s'installer pour travailler dans une véranda.

Même si ça fait très romantique, il faut dire quand même que c'est froid l'hiver, étouffant l'été, et surtout, surtout, que vous avez une vue parfaite sur quasiment l'ensemble du jardin, sans compter que l'autre partie de la véranda est, elle, consacrée aux enfants.

Donc... donc, ne pas s'étonner si les charmants viennent toutes les cinq minutes demander à se moucher, montrer le bobo, demander un crayon, tailler ledit crayon avec "votre" taille-crayon supersonique  à manivelle, poser un doigt marron-beige sur le blanc idéal de la feuille que vous venez de poser sur le carton.

 D'un autre côté, je ne laisserais ma place pour rien au monde, j'adore voir ce qui se passe autour de moi, et j'ai même une petite vue sur la rue, ce qui me permet de croiser parfois le coup d'oeil rapide mais inquisiteur d'une de ces passantes immuablement vêtues de robe-tabliers à fleurs et de gilets en laine marronnasse, et qui longent fréquemment notre muret.

  Soudain votre coeur de mère réagit  aux pleurs suraigus qui viennent du fond du jardin : je saute de ma chaise, et que vois-je?  Une des belles serviettes destinées au séchage de bambin après piscine, qui flotte comme une minable chose molle entre deux eaux .

              Revenant s’affaler sur la chaise du devoir, que fait la maman ? Elle se prend une petite cigarette, histoire de perdre quelques précieuses minutes supplémentaires, et son regard effleurant le réveil, elle sursaute : flûte, le dîner à préparer !

  Tout en réfléchissant à ce programme chargé, je ne peux pas m'empêcher de remarquer les hortensias qui se flétrissent avec rancoeur. Il est vrai que je suis passée à côté d'eux l'autre jour avec le tuyau dégoulinant d'eau fraîche, sans même les regarder. Il fallait que je re-remplisse la piscine.

 

  La piscine est un véritable problème, il me semble. On en a essayé un modèle gonflable, avec deux gros boudins, qui avait un air vraiment sympathique, mais un matin, elle était devenue flasque et ridée sans qu'on sache pourquoi. Et allez essayer de réparer un minuscule trou sur ce genre de bouée géante. Il faudrait une autre piscine encore plus grande pour y tremper la première et espérer y déceler les petites bulles révélatrices, comme une chambre à air dans une bassine. Ce n’est pas pratique.

  Maintenant, la nouvelle élue a une bordure façon tôle ondulée, et le fameux "liner", disposé à l'intérieur. Ce qui fait qu'on ne peut pas s'appuyer sur les bords, qui s'écrouleraient, ni se laisser tomber joyeusement  dedans au risque de se blesser. Il faut penser lors de l'achat que vous allez passer votre temps à hurler après les enfants : "Noooon ! Ne t'appuie pas comme ça !",  Si le liner lui-même n'a pas décidé de dégringoler malgré les bouts de scotch que vous avez mis partout.

  Le seul atout, c'est qu'on peut la vider facilement, mais est-ce la première qualité d'une piscine ?

  De toute façon, elle fuit.

              Dans le jardin, il n'y a pas que la piscine qui soit réfractaire à nos efforts, on était très heureux en arrivant de trouver des belles plates bandes de jonquilles puis de tulipes, enfin d'iris violets. Que reste-t-il de tout ça ?

  J'ai, avec beaucoup trop d'ardeur, tondu les tulipes à peine fanées, ainsi que les jolies petites feuilles vertes qui restaient après la floraison des narcisses, et depuis des mois, il ne reste plus que de vagues pissenlits essayant de combler une terre qui se dessèche. J'évite de regarder cet endroit.  Heureusement il reste la pelouse, qui si elle est régulièrement entretenue, offre un spectacle reposant. 

  En ce moment ce n'est pas tout à fait le cas, parce que la petite tondeuse électrique est de plus en plus poussive et il faut quasiment la porter à bout de bras et faire des stations prolongées au-dessus de chaque touffe d'herbe, pour qu'elle consente à faire son travail correctement. J'ai simplement réussi à faire le coin de la piscine, mais celui de la balançoire attendra.

              Tout cela pour dire que les moments ou vous avez l'impression de ressembler à la famille idéale, à la mère idéale, à la propriétaire idéale  sont suffisamment rarissimes pour bien y penser  à l'avance, et essayer d'avoir du monde ce jour là.

  Mais j'imagine que le fait d'avoir un jardin bien tondu et des fleurs non desséchées ne représentent pas le nirvana, il reste bien entendu tant d'imperfections à chasser pour une personne dont le but est d'être au moins la propriétaire idéale.

 

 

2 La socialisation

 

les enfants

 

  Nous ne pouvons ignorer être entourés d’êtres humains d’âge et d’intérêt divers. Et notre instinct nous pousse immanquablement à vouloir entretenir un certain nombre de rapports sociaux et de les encourager également chez nos enfants.

 Pour ce qui concerne les enfants, je ne crois pas qu’ils aient réellement besoin que nous leur suggérions ce genre de rapport. Il est tout naturel pour eux que dès potron minet, le ding dong sonore de notre porte d’entrée retentisse, faisant aboyer Gala comme une furie, et donc engendrant un certain désordre sonore dans la maison qui jusque là était à peu près calme.

Ça n’effleure personne que l’intrusion de un, deux, voir trois ou plus jeunes enfants en plein épanouissement de leurs capacités vocales dans notre intérieur douillet puisse avoir des conséquences néfastes sur nos personnes adultes et concentrées sur des tâches diverses.

  Je ne souhaiterais pas non plus que ce généralise l’apparition des “copains” avant l’heure de l’école, heure à laquelle nous sommes en plein brossage de dents ou en train d’essayer de pousser une dernière tartine dans le gosier de petit dernier. Ce sont également des occupations demandant un minimum de concentration et d’intimité.

 

  Mais depuis notre toute récente implantation en plein coeur du village, nous avions certainement sous estimé l’influence de  la proximité de l'école et donc des copains à la sortie des classes.   Il faut quand même s'habituer  au cri sauvage et angoissant : "Tu viens  chez moâââ ?". Puis : "Mamaaaaan, y peut v'nir chez moâââ ?"  .

Quand  le charmant ne s'autorise pas de lui-même tout seul à héler les mamans directos, plusieurs parfois, pour leur affirmer pendant que je me terre derrière la maison que si ! Je les ai tous personnellement invité.

  On respire lentement, profondément, on sort de derrière la maison avec un sourire "maman super vach'ment cool", et on essaye de ne pas dire ce qui vient aux lèvres du style : "Tu me fais ch…  mon chéri à rameuter tous les jours après l'école la moitié du village, et vous les mamans vous pourriez faire preuve d'un peu de solidarité et ne pas me faire le coup du : Tu veux aller chez David ? Ah, il faut demander à sa maman ! Ça, c'est dégueulasse..." 

    Alors on se dépatouille misérablement  en bredouillant : "Tu sais mon chaton, papa travaille, tout ça tout ça, euh... moi aussi.

Quoiqu'une maman qui dessine, ça ne fait pas vraiment travail, on sait ça.

Bref, la bérézina.

 Ça apprend à être zen, sûrement.  Et dès qu'on peut, on l'envoie, lui, chez les copains d'à côté, en feignant d'être très ennuyé pour les autres parents.

 

  A mon avis, ça vaudrait presque le coup de suivre une formation consacrée à ce seul problème : gérer les copains.  On s'imagine que c'est très simple, les garçons jouant calmement dehors, vous, les regardant en souriant, absorbée que vous êtes par  la couleur que vous aller mettre dans le ciel.

C'est pas ça du tout.

  En général, s'ils ne font pas vingt fois l'aller retour entre vous et dehors, c'est qu'il pleut et qu'ils font un vacarme insoutenable à l'intérieur, entre la console de jeux, le tambour, et le petit qui pleure d'être petit.

  Et puis il y a les goûters, parce que même si vous avez l'impression d'avoir des anorexiques à table, l'heure du goûter commence à 3heures et demi et fini à 6 heures. Ils ont tous une faim de loup, et même les copains savent qu'il y a des glaces dans le congélateur.

 Comme vous avez peur des dégâts, c'est vous qui vous occupez de nourrir les morfales, de tartiner les tartines, de remplir les verres qui vont dégouliner sur les tee-shirts et le divan, de compter les brioches qu'on croyait assez nombreuses  pour tenir le trimestre. Et c'est au moment ou enfin, vous refermez les pots de miel, de confiture, épongez les marbrures collantes sur la table, refermez la boite du beurre moite, que l'un d'entre eux arrive et dit : -"Et moi, je peux avoir une tartine ?"

 

              Si à la fin de l'après-midi, la piscine n'est pas pliée en deux, la balançoire déclouée, le vélo crevé, c'est qu'il faut attendre quelques jours que d'autres mauvaises surprises se révèlent : tiens, on n'avait pas remarqué ce trait de feutre artistiquement décoché sur le papier peint !

  Les autres parents sont à ce sujet des énigmes pour moi, lorsqu'ils viennent déposer leur cher ange au début de l'après-midi sur la seule sollicitation de David.  Peut-être ai-je imprudemment donné l'impression que je ne sortais jamais, que je n'avais rien à faire de mes journées. 

Il faut se préparer vaillamment  à annoncer à la prochaine intrusion : "Ah !  Non, je suis désolée, cet après-midi, on ne peut pas", quitte à partir pour de fausses courses, car David veille et peut à tout moment lâcher une bombe du genre : "Mais non, maman, cet après-midi, on n'a rien !"

  Parler de mon travail serait presque indécent, j'en ai bien conscience, mais j'ai remarqué que même la présence d'un papa travaillant chez lui, ce qui suppose un certain calme, ne dérangeait absolument pas, ne représentait du moins pas un obstacle suffisant pour priver mes mignons de leurs "potes".

 

                          Il fait chaud, extrêmement chaud, on est tous de nouveau cloîtrés dans la maison, tous volets fermés, ce qui, peut-être, ralentira les velléités de visites parents-copinesques, du moins je ne peux pas m'empêcher de l'espérer.  Je crois qu'une bonne tactique en tous les cas, consisterait à faire méthodiquement le programme des jours à venir, afin de ne pas être pris au dépourvu au moment où la sonnette de la porte d'entrée retentira, car elle retentira forcément.

  Il n'est pas impoli de répondre par exemple : -"Ah ! Aujourd'hui, désolé, nous avons prévu de partir à la piscine" ou, variante : "aux courses". Jusque là, personne ne m'a poussé à emmener son fils ou sa fille dans ces sorties familiales, donc, c'est sans danger.

 

 

Les parents des enfants

 

 

  Le cas des copains des enfants ayant été évoqué, je vais me pencher sur le cas des relations sociales adultes, infiniment complexes.

 

  En arrivant, inconnue et timide parmi la parentitude, aux premiers jours d’école, vous eussiez été heureuse que même le pylône d’entrée vous adresse la parole. Vous vous efforçâtes de faire maints sourires, d’esquisser même quelques bonjours à l’adresse des parents paraissant les plus attrayants.

Vous louchiez alors avec jalousie sur les petits groupes esclaffés dont l’amitié éternelle ne faisait aucun doute.   Puis vous rentriez, seule avec votre petit bout d’enfant au bout du bras, avec quand même un sourire au cas où.

Votre solitude était écrasante.

 

 

  Maintenant, quelques mois ont passé, vous avez fait quelques choix stratégiques, éliminé certains groupes selon des critères plus ou moins aléatoires : trop chic, trop typés, pas assez chic, pas de conversation autre que sur le temps, etc...

  Votre choix s’est fixé sur quelques mamans “sympa”.

 La difficulté va être d’entretenir sans ennui la continuité de ces relations ;

  Trop entretenues, cela devient envahissant, l’après-école se transforme en un jonglage entre les différentes visites, et vous qui n’avez pas longtemps le goût du trainâssement inactif autour d’un verre de coca, ça vous lasse.

D’autant qu’il faut assurer en même temps l’accueil des plus jeunes qui ne peuvent pas sans vexer être entreposés sur le trottoir. Comme vous êtes la plus près de l’école, c’est forcément chez vous que se feront les rencontres.

   Il va falloir assurer au niveau des goûters, ce qui était déjà le cas pour les copains de “grand chéri” ; Se prémunir de brioches en tout genre, de boissons gazeuses ou non, d’énormément de sopalin pour les dégâts divers.

  Vos propres enfants goûtent d’un verre de lait froid  et d’une brioche. Ne comptez pas que les autres soient aussi pratiques.  Il faudra préparer le chocolat chaud mais pas brûlant ni tiède de gnangnan Duchmol (qui le boira froid de toute façon), la tartine beurré mais pas trop grillée de Shtroumph Zimboum, etc... De quoi occuper ce vaste espace temps dont le ciel a doté les mamans qui habitent tout près de l’école.

   Vous allez également vite remarquer que chez vous, une maman “sympa” devient un monstre d’indifférence quant au bordel occasionné par son ou sa petite chérie.

 

  Bref, au bout de quelque temps, on s’est lassé, et provoqué quelques blancs chez les plus envahissantes des mamans sympas qui du coup se sont énormément refroidies.

 

 Mais maintenant le doute et le regret vous ronge, vous recommencez à lorgner sur les petits groupes esclaffés, la jalousie de nouveau vous empoigne.  Et si vous n’étiez pas une maman sympa !

 Le doute sournoisement vous empoisonne. 

 

 

 

  Il faudra vous y faire.

 

De toute façon il y a sympa et sympa, il ne sert à rien d’avoir toujours un sourire rutilant pour le chien, la poubelle et Mme Chouminou, ni pour toutes les personnes croisées dans la rue ;

Il y a dans un village un certain nombre d’habitants, que vous risquez de croiser un certain nombre de fois. Il faut choisir. 

On en connaît des gens qui sourient tout le temps, à tout le monde. Au bout d’un moment, ça fait moins vrai, les dents ont séché, les lèvres restent collés en rectangle, les yeux sont tout plissés, il y a juste un «bijour » qui se glissent entre les deux barrières d’émail ;  En arrivant à la maison, il faut au moins cinq minutes pour décrisper tout ça ;  Il ne reste plus qu’à faire la gueule tout le reste de la journée à la maison pour ne pas attraper de rides ;

 

  Moi, je n’ai pas du tout choisit cette méthode ; Je n’ai pas choisit de méthode du tout, à vrai dire. Et faire la sortie de l’école est une angoisse insoutenable, un suspense, une aventure humaine. A qui vais-je faire la bise ? Dois-je me précipiter ? Si je l’ai fait la veille, est-ce que je peux me considérer quitte pour le restant de la semaine, ou au contraire, cela signifie-t-il qu’il faudra maintenant la faire à chaque fois ?

  Autant de détails qui peuvent devenir  empoisonnants. 

Je dois absolument lutter contre mon instinct qui me pousse à être encore plus aimable avec les gens que j’aurais envie de fuir à toutes jambes. Par exemple, la maman du copain de grand chéri n°1 ; Ils sont nouveaux dans la région, ils ne connaissent personne, et attention, détail ultime, ils n’ont qu’une voiture. Je devrais sentir le danger.

  Pourquoi faut-il que je lui fasse la conversation, que je lui propose je ne sais quels arrangements, elle en profite, c’est bien normal.

Vais-je avoir maintenant son fils tous les mercredis parce que j’ai laissé croire que ça me faisait plaisir ? Ils n’ont qu’une voiture, dois-je le rappeler, il faut donc, c’est bien normal, se taper la petite route merdique et les virages dans un sens puis sans doute dans l’autre, puisque ça tombe bien, moi, je n’ai rien d’autre à faire.

Vais-je devoir  l’emmener tous les mardis soir avec mignon aîné à son sport favori et le ramener chez lui ?

Vite, trouver une solution ! Ils ont tous la brucellose au club, non, ça ne fait pas vrai. Il n’y a plus de place, oui, mais grand chéri me tire par la manche pour dire que si si, le prof a dit qu’il restait plein de places.

Pendant ce temps, me regardant m’enliser dans mes mensonges, Mme "maman de l’autre " a la tête un peu penchée, le regard interrogateur. On serait des gens préhistoriques, je lui aurais déjà fendu le crâne en deux. Mais là on se sourit.

J’ai peut-être envie de dire : Je ne peux pas parce que ma grand-mère fait du vélo. Mais je ne le fais pas.

 Inventer des mensonges pour échapper aux fâcheux, c’est ce qu’il y a de plus difficile.

  Parfois Mme Chiante se présente à la maison sans sonner. Puis-je garder son grand fils parce qu’elle a tellement de choses importantes à faire ? Sous entendu : vous, la mère à la maison, vous n’avez absolument rien à foutre de la journée, si ?

  J’ai eu cette fois là une grande respiration, le courage de dire non ; C’est formidable comme impression, la liberté, c’est grisant. J’étais assez fière de moi. Je n’ai même pas donné de raisons. Enfin, presque pas.

  Tellement contente d’avoir réussi  que je n’ai pas pu m’empêcher de faire plein de promesses pour les autres fois ; C’est le problème. Ma bouche parle plus vite que mon cerveau.

 

Le seul avantage à être au milieu du village c’est que la plupart des copains de grand chéri viennent tout seul à la maison.   

Et, on peut dire à un petit copain qui nous gonfle : « Rentre vite chez toi, ta mère va s’inquiéter ». Ou bien : « Non, aujourd’hui tu ne peux pas venir parce que je suis énervée ».

 Ils comprennent bien ; Mieux que leurs parents.

Sans compter que lorsqu’on habitait plus loin, quand les parents de grand aîné venaient chercher leur progéniture, ça prenait des heures sur le pas de la porte, le sourire qui sèche, le froid qui rentre parce que le lardon en question met une heure à retrouver ses chaussures et l’autorité de la manman dans ces cas là est insoutenablement désertique. 

 On hésite, on se dit dans son intérieur à soi, «il faudrait que je lui dise de rentrer, de prendre un thé », mais après ça n’en finit plus, il faut recommencer avec la cérémonie du goûter, c’est tuant.

Si au moins les parents en question donnaient un coup de main ou se montraient particulièrement enthousiasmés par votre accueil. Mais même pas. Ils vont peut-être même réussir à vous culpabiliser pour peu que leur chéri casse pied se prenne les pieds dans les fils électriques ou tombe dans la cave en chahutant dans la cuisine.

  Et il faudra jouer les infirmières formidables et sortir toute la panoplie pour soigner le gros bobo. On n'est pas sûr d’avoir un merci pour la peine.

 

  Avec un peu de chance on va même réussir à culpabiliser parce que le tapis de la salle de bain n’est pas aussi éclatant qu’il devrait l’être ou qu’il y a des cheveux dans le lavabo. La salle de bain est l’endroit qu’on n'a jamais prévu de proposer aux visiteurs.

 

Le traitement du fâcheux demanderait une formation particulière ; On n'est pas préparé à affronter sans faillir ce type de situation.

Je sais bien que je ne suis pas la seule. On a parfois ses réseaux, ses indicateurs, entre mamans, on sait parfois faire face à une redoutable parce qu’on a été prévenu avant, ça aide ; Méfions-nous de celles qui ont l’air le plus gentil. Vous ne pourrez plus vous en dépêtrer …

 

 

  Je peux éventuellement prendre un air matrone ou boeuf, au choix, en carrant un peu les épaules, j'ai une mâchoire qui permet de faire «viens pas me faire suer » si je la mets un peu en avant et tendue.   Je ne m’en sers pas suffisamment, je trouve ;

  Et l’avantage, c’est que quand je suis vraiment énervée, rien ne m’arrête. Je peux dire autant de méchancetés que je veux. Le tout, c’est d’arriver à m’énerver suffisamment. On ne peut pas s’énerver à chaque fois.

Il y a un vrai soulagement à laisser aller sa nature agressive. Menacer une mémère d’une torgnole parce qu’elle vous fait des réflexions à la station essence, j’avoue que c’est un vrai plaisir. Mais il ne faut pas que ce soit la voisine, sinon, c’est plus difficile à gérer. Et puis on gaspille. On n'est pas en colère 24h sur 24, et le jour ou vous avez envie de sourire, vous n’allez pas vous enfermer dans la salle de bain.

 

La technique du regard transparent à ses adeptes. Ceux qui en font un usage courant sont les papas. Très difficile de mettre la main sur un regard de papa, ils font toujours semblant de ne connaître personne, remarquable aptitude à esquiver les emmerdements, cela dit. Chez eux, on appelle ça de la discrétion.

Le papa qui copine à la sortie d’école est un produit rare, malheureusement ce n’est pas le plus canon qui s’y colle en général. Plutôt un dérivé adulte de ce qu’on appelait le pot-d-glu quand on était petit. Ses blagues ne sont pas drôles, il sent mauvais de la bouche ou a les mains qui collent.

 

On peut, un jour où on a vraiment envie de n’être aimable avec personne,  imaginer qu’on est jusqu’au cou dans les emmerdements. Même si en fait il ne s’agit que de l’évier qui est bouché (les cheveux !) ou du chat qui a fait une crotte sur le tapis du salon, même rien si on y arrive ;

Les sourcils froncés, les mains dans les poches, marcher vite, mâchoire serrée bien sûr, mais le problème c’est qu’il y a toujours une bonne copine pour dire très fort : « T’en fais une tête, qu’est-ce qui t’arrive »

Il faut être fortiche pour ne pas se dégonfler de la fausse colère comme une baudruche ;  Toujours garder un petit souci en réserve pour ce genre de cas.

On nous dit, faites confiance à votre naturel. Je ne peux pas, je passerais pour quoi ?  Et puis c’est la faute à ma bonne éducation, dire bonjour poliment au lieu de «encore vous ! ».

 

Bref, la socialisation, c‘est pas de la tarte.  Si j’avais fait ma maternelle comme tout le monde, je n’en serais sûrement pas là. J’ai un retard au niveau de la communication, c’est sûr ;  Au moment où les autres s’étripaient dans la cour de récré, j’avais l’air d’une petite fille sage à la maison avec mes souliers vernis, je partais avec un handicap.

J’en paie le prix maintenant, tiens, encore un reproche que je pourrai faire à ma mère.

 

 

 

3  Où l'auteur est en quête de sérénité familiale.

 

 

              En résumant, force m'est de constater que je peux difficilement prétendre au titre envié de mère idéale.

Déjà, ne pas hurler d'une façon grotesque lorsque charmant n°2 se met à jeter des cailloux sur les voitures qui sont garées près du jardin s'avère très difficile.

Et si charmant n°1 court sans vous attendre vers la rue ?

  Bien sûr, il n'y a pas forcément un risque démesuré, étant donné que c'est une toute petite rue, mais ça pourrait en être une plus grande, et il arrive que même dans les petites rues, les gens en voiture se précipitent sur les enfants qui marchent innocemment. 

 Comment est-on sensée se comporter alors ?   Il ne faut sans doute pas hurler, ni se précipiter sur lui en lui arrachant quasiment le bras pour l'arrêter. Il y a sans doute d'autres moyens. Mais lesquels ?

  Que fait une mère idéale quand  petit chéri se met à boire goulûment l'eau de la piscine ou quand il fait pipi dedans ? Quand petit copain rackette sous vos yeux la plus belle petite voiture, la rouge, avec l'échelle, et que votre fils ne dit rien ?

  Et  si chez le marchand de journaux _ alors que vous avez les bras chargés de revues diverses et colorées pour papa-maman _ petit chéri ouvre la bouche pour pousser un long beuglement désespéré en désignant les pires cochonneries-pour-faire-joli du magasin ou les bonbons les plus infâmes.

Les regards des autres est alors terrifiant, les autres mamans sont forcément plus géniales, leurs enfants, avec leurs joues roses et leurs airs épanouis ont l’air à ce moment là bien plus mieux que les nôtres.

 La désapprobation silencieuse que vous ressentez autour de vous comme une chape de plomb vous fait baisser le front, vos mains sont moites, il n'y a plus qu’une seule issue à cet enfer, filer d’ici le plus vite possible. 

 

 

              Tout ça n’aide pas à la sérénité, on a beau se sentir énormément porteuse d’un message pour l’humanité, de petits riens vous rappellent à l’ordre...

       Pas plus tard que ce matin, j’étais à la poste. Je digresse, mais c'est important, ça me libère le neurone fâché.

Voilà un haut lieu de l’apprentissage de la maîtrise de soi.  Vous arrivez, guillerette avec votre toute-seule enveloppe à oblitérer, le genre de truc qui prend deux minutes.                   Et bien non, il est probable que vous aurez juste devant vous une de ces personnes qui ont choisi ce jour pour approvisionner leur collection de timbres, remettre à jour tous leurs comptes et en plus papoter un peu avec la postière-on n'est pas des sauvages tout de même.

 Vous avez pris le parti de montrer votre violente amertume en faisant bruyamment les 100 pas dans le minuscule espace et en poussant quelques gros soupirs. Il se passe 20 minutes et pour vous punir, la postière, au lieu de s’emparer de votre toute seule enveloppe, vous donne le timbre géant et la mouillette pour faire vous-même, histoire de s’exaspérer d’avantage, parce que mouiller le timbre à la mouillette, ça ne s’improvise pas. Une sorte d'humiliation, j'ai trouvé...

 

La seule consolation se trouve dans l’observation de son prochain qui parfois en ch... autant que vous.

Le bonheur d’observer Mme Trucmuche traîner son mignon chéri par le poignet. Vous la croisez, elle vous reconnaît, et malgré sa hargne épouvantable, son envie de faire passer son amour d’enfant sous la première voiture, elle doit, elle est sommée de vous adresser un sourire radieux. C’est bon... 

 

 Mais veine ! Voilà que quelques mètres plus loin,  Mme Dubudu tout occupée à crier sur son rejeton en perd son cabas et que quelques poires vont rouler là-bas au loin. On sait combien les poires ne doivent en aucun cas être brutalisées. Sinon, elles deviennent toutes marrons dehors et dedans, et c’est vraiment mauvais... 

 

C’est également bien agréable lorsque par extraordinaire, nos propres petits mignons sont sages au m..do, ce qui permet d’apprécier les tactiques de chacun en cas de naufrage du repas.

Un exemple : Tout avait bien commencé pour cette superbe famille de six mais voilà  que grand coca se répand sur le velours côtelé de papa.  On ne le répète jamais assez, si l'on aspire le breuvage en inclinant fortement le gobelet de carton, il est probable que le liquide marron pétillant viendra saloper quelque cotonnade ultra chic.

 

Petit blondinet joli, élégamment vêtu lui aussi du dernier must de chez Tartine et Nutella a pendant cet intermède joyeux viré la moitié de son sandwich sur la tête de sa soeur qui, la pauvrette, du haut de ses huit mois et avec la seule protection de ses rares cheveux, ne peut s’empêcher, on la comprend, d’ouvrir très franchement la mâchoire pour un hurlement d’une dizaine de minutes.

Du coup monsieur se lève et crie, ce qui venant d’une bonne famille est du dernier vulgaire.  Madame lui demande donc de se calmer, une main épongeant le ketchup qui menace de finir son trajet sur sa jupe, son visage est blême, elle vient de découvrir combien sous l’apparente bonne éducation de son mari, l’homme rustre est proche, sa mère le lui avait bien dit.

Et nous on est là, c’est divin, les petits ont merveilleusement mangé, ne se sont pas disputé la réserve de ketchup plus mayonnaise en les faisant gicler partout, n’ont pas perdu la moitié des pièces du jeu à monter soi-même...

Trop vite parlé, chéri n°2 vient de poser sa main sur mon pantalon crème. La main du hamburger... Mais c’était quand même bien.

 

  Si on regarde bien, le pire est à portée de main, il suffit de faire un petit effort, aussitôt une merveilleuse sortie à la piscine en famille vire au drame parce que les mignons ont froids, mal au ventre et envie de pipi, et en plus on a oublié le maillot de bain  dans les  vestiaires.

On part se promener, il fait beau, les montagnes sont là tout autour, mais au deuxième virage, un des mimis  fait un gros vomi sur la banquette.

 On était calmes, détendus, on se regardait en souriant, mais l’instant d’après, papa-maman ont les mâchoires serrées, ne se parlent plus que par onomatopées quand ils n’en viennent pas aux mains. .

 

         C’est vrai, chez moi, la rage subite monte très vite, parfois pour des occasions extrêmement anodines en apparence, et je n’ai alors pas de limite dans l’injure interne, celui qui était l’instant d’avant mon doudou chéri devient le dernier des abrutis en un clin d’oeil, parce qu’il m’aura fixé de son air glacé pour une remarque perfide.

  Et des remarques perfides de ma part, il peut s’en produire à la pelle si je veux bien m’en donner la peine. 

  -”Je descends toutes tes affaires de cheval-qui-sont-posées-là-devant-l'escalier à la cave !”    

C’est tout, mais c‘est largement suffisant pour que doudou chéri ressente comme un frisson glacé.

-”Tu n’as pas mis de cagoule à mimi ce matin -qu’il faisait moins 15- pour aller à l’école ?” Sur un ton qui se veut convivial. 

Si doudou chéri ne répond rien ou fait “pof pof” en haussant les sourcils, danger.  La mayonnaise prend assez vite  et toujours sur le ton le plus badin possible, j’en viendrai facilement à lui casser le plat bleu et blanc, le lourd, sur la tête. Mais il ne m’en veut pas.

 

Autant je suis revancharde, ricanements, hochements de tête lourds de sous-entendus, autant lui il lui suffit d’un sourire un peu douloureux pour me signifier toute sa réprobation, et c’est justement insupportable, ce sourire mince, sourcils froncés, avec tout de suite quelque chose à aller faire dans le bureau qu’on ne le revoit pas avant le soir. La vie conjugale est un petit miracle d’équilibre précaire avec de sourdes envies parfois d’une île vraiment déserte.

 Mais en général, quand vous avez de ces envies là, l’homme de votre vie ne va pas tarder à avancer une phrase du genre : “c’est pour la semaine prochaine, non ?”, Traduisez : " tu es en pleine période pré-ragnagnesque, ma pauvre chérie".

 

  Le pire, dans ces conditions, c’est de se faire en plus consoler par l’être aimé d’avoir été bien méchante, bien hargneuse. Doudou chéri revêt son auréole qui va si bien sur ses cheveux frisés, et vous regarde avec compassion. Oui j’ai un caractère crasseux, oui, je peux être vraiment innommable, mais de toute façons personne ne me voit, que toi, élu de mon coeur, et toi, tu savais ce qui t’attendait, c’est bien fait. Bref, nous y voilà, je suis également certaine de ne jamais être l’épouse idéale.

 

Alors il faut faire avec tout ça, et c’est pas facile tous les jours.

 

 

                            4Où l'auteur se pose les vraies questions

 

 

 

 La peau d’orange, par exemple, voilà un souci qui ronge nos existences, j’ai bien vu  que malgré tous mes efforts, je continue à engouffrer : petit déjeuner, miam-miam, repas de midi-spaghettis bolognaises, miam miam, goûter-bonnes grosses tartines beurre-confiture, re miam miam, apéro-trucs gras et saucisson, à ne rater sous aucun prétexte, et encore faim pour le dîner.

Et après elle se plaint, la pauvre chérie, quand elle monte sur sa balance le matin, et que rien qu’en se penchant pour lire les chiffres, y a comme un bourrelet au-dessus de l’élastique.   Les cuisses sont le siège infamant de la peau d’orange, et quoi de plus sexy, ces espèces de petits trous et bosses comme un tapioca rose, et c’est encore pire quand on serre les fesses pour faire moins large. On a beau essayer de ne pas y penser, quand on marche dans la rue, il suffit d’une vitrine pour foutre sa journée en l’air.

 

  La vie de femme n’est pas rose tous les jours.

 

Bon je ne me plains qu’à moitié, le sort m’a fait la moitié du haut potable, tant que la glace s’arrête au nombril, ça va, mais on ne peut pas sortir qu’à moitié, donc on est qu’à demi contente.

 

  C’est toujours après vous être lamentablement lorgné dans la grande glace de la salle de bain, que votre chéri d’amour en passant la tête, lance “tu es magnifique ma chérie”.

 Moi, je dis toujours, il y a des phrases qui tuent, celle là en est un exemple.

  A la limite on préférerait un commentaire du genre : “tu as un peu pris aux cuisses mais tu as un joli dos". Ça fait mal,  mais ça sent l’honnêteté, le mec qui sait ce qu’il a, ni plus ni moins, pas un qui s’illusionne ou pire qui vous maintient dans l’illusion. “Tu es la plus belle, ma chérie”, “Je n’aime que toi”, gnia gnia gnia, phrases qui, quand vous les entendez pour la 1326 ème fois vous donne envie de lâcher quelques remarquables grossièretés.

 

           C’est drôle comme depuis quelque temps, petit chéri n°1 se penche parfois au -dessus de mon épaule et me fait d’un ton doucereux : “c’est beau ce que tu fais maman”, il me rappelle son père, c’est fou.

  A propos des enfants, on s’était dit, il y a longtemps, qu’on leur apprendrait à être câlin, charmeur, aimable pour plus tard, pour leurs copines, résultat, il y en a un qui à sept ans  a déjà appris  comment passer de la pommade à maman pour qu’elle soit plus cool, “et maintenant, je peux aller au bureau de tabac m’acheter des bonbons ?”  Quant à l’autre, son esprit de contradiction (je sais) le pousse à nous frapper et à crier le plus fort possible pour obtenir quelque chose. C’est dur d’être parent.

 

 

 

      On a un aîné qu’on n'hésiterait pas à qualifier d’adorable, de fin, de stylé, d’intelligent.

   Pourquoi, quand on est chez des amis, est-ce qu’il faut toujours qu’il se précipite sur le premier morceau de gâteau (et sur le dernier) ou qu’il claironne 15 fois ”je veux le plus gros” ou qu’il essaye de récupérer le maximum de bricoles possible, petites voitures, sous, bonbons, avant de rentrer à la maison. Pourquoi, dans ces occasions, a-t-il toujours la bouche cernée de marron, de rouge tagada, de violet, le pantalon fraîchement troué et la braguette ouverte. Pourquoi ?

 

Pourquoi petit mignon n°2, si câlin, si clown, si charmant,  n’hésite pas chez les autres à devenir une petite brute épaisse qui couvre automatiquement toute conversation dès qu’il ouvre la bouche.

 

  On a lutté si longtemps contre les enfants casse-pieds des autres parents qui feignaient de l’ignorer, et on se retrouve en train de se dire ”peut-être que nos enfants sont assez pires ailleurs”, une bonne dose d’humilité nous tombe sur le crâne.

On sait être onctueusement ignoble quand les petits chéris de nos copains ont des problèmes à l’école, ou leur débitent “caca-pipi-crotte de chat” sur un rythme soutenu pendant le repas. On saura à l’occasion évoquer de lointains souvenirs de problèmes analogues, mais, ce n’est pas insurmontable, on est tous passés par-là, en tout cas, nous, en ce moment, ça va bien.

 

  Et si malgré tout, un bon ami s’obstine à démontrer les qualités incroyables d’intelligence, d’astuce, d’agilité, de précocité de son rejeton, ce qui est insupportable, il faut jouer fin. Le genre “c’est comme le mien...”, c’est mesquin. Mais laisser croire au pur hasard si en rentrant de promenade, tout le monde voit charmant n°1, 7 ans, se jeter sur Proust, c’est une bombe.

Et avec un peu de chance on aura également la satisfaction de voir le bon ami tomber dans le piège du “c’est comme le mien, ça ne le dérange pas de lire un bouquin de 200 pages”  avec quand même comme une moue d’amertume au coin du sourire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                      5 Visite de belle maman

 

 

 

  Il faudra que tout soit parfait... 

 

Le frigo est archi plein comme pour un siège d’un mois, les recettes se chevauchent en un tourbillon dans mon cerveau, prévoir la panne d’inspiration car c’est au moment des repas qu’elle surgira.

              Les enfants seront-ils propres, bien élevés, prévoir aussi la gestion des copains.

 

  Mais surtout prévoir l’ennui.

 

  Belle maman a dit en juin, lors de sa visite de printemps : Tu veux que je vienne à ton anniversaire, mon petit chéri ?

Petit chéri a fait oui goulûment de la tête, des mirages de plein de cadeaux se profilant à l’horizon, plus y a de mamies dans le coin plus y a de cadeaux.

Mon fantôme qui n’a peur de rien criait : Non, belle maman, on n'a pas envie de vous avoir cet Automne ! ! ! On va encore  moisir, se  terrer dans les fauteuils pendant qu’il fait froid et gris dehors, et qu’on ne pourra même pas proposer une petite sortie, histoire de prendre l’air.

Stop aux mamies ankylosées d’Automne, et surtout des vacances de la Toussaint, ça fait des vacances pourries, des tentations suicidaires, un trou d’inspiration dans le mois, il faut quinze jours pour s’en relever...

 

  Mon moi complètement hypocrite fait un sourire sirop, juste un peu raide aux commissures. Un oeil avisé sentirait bien un peu la tromperie, mais pas belle maman.

 

  Belle maman a marqué au filet, une trouvaille de génie pour se placer une semaine aux frimas. Sans passer par la case départ, c’est à dire notre avis.

 

  Inviter des gens, j’adore ça. Les gens qui s’invitent tout seuls sont beaucoup moins bien placés dans le rayon fraîcheur. Il y aurait comme un goût.

 

 

Je compte les jours avant l’imminence, saccage mon atelier si serein, si paisible.

Ranger placards, faire une place aux nuisettes et twin-set belle mamiens, nettoyer cabinet de toilette ; Faire disparaître entre autres les traces du dernier passage de petit cochon qui fait régulièrement pipi sur la lunette.

 

Je baille déjà.

 

   

              Si j’étais une chouette belle fille, je mettrais des fleurs, je donnerais à cette arrivée un air de fête. Peut-être quelques guirlandes. Histoire que ça fasse plus : «On vous attendait avec tant d’impatience ! »

  Le truc, c’est qu’elle décide alors de venir plus souvent ou plus longtemps ou les deux ;

  Je ne peux pas courir ce risque.

Sans être fondamentalement grossière, ne puis-je m’autoriser un enthousiasme moins débordant, quelque chose de sobre, qui laisse éventuellement entrevoir une certaine abnégation.   Genre «sainte » : Sainte Anne recevant sa belle-mère.

 

  Essayons d’imaginer, de re-situer la scène aux temps préhistoriques,   qu’aurais-je fait ?

  C’est l’hiver, il fait terriblement froid, le dernier grizzli vient d’être terminé, les petits ont faim... J’envoie tendre chéri à la chasse, je guette l’arrivée de ce morceau de la famille en bonne viande fraîche qu'est belle maman... Je vous laisse imaginer l’irréparable, la coupable mésaventure...

  D’un autre côté, l’attente de cette visite deviendrait une fête, un réveillon inespéré,  de la joie en perspective. Quel plus merveilleux cadeau pouvait faire à l’époque un membre de la famille ? Bon, les conditions étaient plus âpres, évidemment.

 

  De cette façon, la petite phrase de tout à l’heure prend une toute autre signification : « Veux-tu que je sois là pour ton anniversaire ? »  

 

Miam miam répond l’enfant sauvage et rude.

 

 

  Revenons à nos moutons.

 

              Profitant du manque d’activité qui sévit dans la maison durant ces quelques jours, nous mettons à profit notre sens de l’observation.

               

  Belle maman est très gentille, mais elle mange la bouche ouverte. Comme régime, c’est efficace, à condition de se placer juste en face. Bien sûr, s’il s’agit de hachis parmentier ou de choses analogues, on voit moins la transformation alimentaire s’opérer. 

Belle maman est admirable, mais elle fait des petits bruits avec son nez, des petits snifes en inspirant, des petits snifes en expirant.  On ne peut pas s’attendre à un rythme régulier, inutile de placer un métronome près du divan. C’est assez syncopé,  jazzy, peut-être.   Cette famille a la musique dans la peau.

 

  Belle maman, le soir devant la télé, finit toujours par clapoter avant la fin du film, ça fait des petits “pooh,... pooh,... pooh", cela ne signifie pas forcément que vous avez opté pour le mauvais programme télé. La preuve, votre chien fait la même chose, alors qu’il tourne le dos au poste.

  Il faut alors dire assez fort : « bon aller... » Eventuellement répéter l’opération jusqu’à ce que belle maman entrouvre les yeux et murmure d’elle-même : Il est grand temps que j’aille me coucher.

 Le chien baille et va faire un pipi dehors.

 

Enfin, belle maman est d’une discrétion rare. Inutile de craindre de sa part une intrusion intempestive dans les choses de la maison. 

  Je n’ai pas trouvé de solution pour la convaincre que cela ne me dérange pas si elle fait un peu de cuisine ou de rangement. Il faudra donc que je trouve un autre emplacement pour l’armoire à vaisselle, qui comme elle est située juste derrière la place de belle-maman à table, n’est pas accessible durant certaines heures de la journée ;

  A chaque visite suffit sa peine, cette fois, on apprenait à ranger le dessous de plat. J’espère au printemps aborder la confection d’une tasse de thé. Les progrès sont lents.

Ah si, aujourd’hui, belle-maman a mis les petites cuillères, mais après un repas avec désespérément des fruits en dessert, elle dit dans un souffle en les ramassant : « bon, je vais enlever les petites cuillères, elles n’ont pas servi »

 

   

 

 

                         

              Pour ce qui est des activités, une certaine restriction dans l’inspiration s’impose.

   Proposer un footing relève de la goujaterie. Course en montagne, trapèze, vélo cross, plongée sont à proscrire également.

  Je l’emmène faire les courses à Lidl.

 

 

6 Suis-je une mégère ?

 

 

                                                       

                                                                 

                                                                                             

Arrivé à mon âge, il faut savoir choisir..

Ou continuer à faire de grands sourires béats et hypocrites à des gens qui me cassent les pieds, ou, ne pas le faire.

J'ai décidé d'opter pour la seconde solution.  

 

J'en ressens comme un grand spasme de liberté, une suffocante sensation d'infini. Vais je m'autoriser, maintenant que je suis grande, à montrer ma vraie nature aux emmerdeurs de tout poil ?  Oh oui oh oui oh oui!

 

  Mais quelle méthode choisir?

Tout dépend de la nature du fâcheux.

 

              Un fâcheux gentil, par exemple,  a une nature délicate qu'il faut savoir préserver. 

 

     Mais toutefois, si l’on n’y prend pas garde, sa bonhomie, sa jovialité sa générosité que vous ressentez comme autant d'atteintes à votre propre médiocrité va vous transformer vite fait bien fait en contorsionniste du "bon geste".

  C'est comme ça, dans la vie, il y a les gens "biens" et puis tous les autres, de toute évidence vous ne faisiez pas partie du "bon" lot, jusqu'à ce que vous rencontriez votre sauveur, le fameux fâcheux gentil.

L'heure est grave;

Dès lors, vous ne pourrez plus rien ignorer de la misère du monde, de l'illettrisme de la tante de la boulangère,  des petits enfants abandonnés, de la vente de brosses en poil de chèvre pour le quart monde, etc.. etc..., de gré ou de force , "on" vous forcera à devenir vous aussi une "bonne" personne,   leur slogan est:

         Rejoignez nous, nous qui sommes du bon côté du manche.

 

  Après en être passé par tous les stades de la mortification, après m'être flagellée avec les baguettes de pain de la fameuse boulangères, m'être donné des coups de brosse en poil de chèvre, je feins un moment de m'intéresser à toutes ces "bonnes" choses;

C'est que je reviens de loin, quand même;

 

Mais bon, votre vraie nature est là, qui gronde. Vous résistez de plus en plus mal aux regards courroucés qui sanctionnent quelques paroles malheureuses

  De toute évidence, vous ne faites pas ce qu'il faut. "On" a du mérite d'essayer de vous ravoir!

Mais les embûches de la vie sont à la porte!      

   En vous retirant abruptement de cette première communauté de "broute-menu", quelle n'est pas votre malchance de tomber sur un autre cas : l'exigeant.      

Pourquoi faut-il aussi que vous essayiez toujours de vous lier d'amitié avec des gens que vous soupçonnez déjà d'appartenir à une de ces catégories. C'est du pur masochisme, j'en conviens.

  Je suis masochiste et un tout petit peu misanthrope à mes heures. C'est pas bon, quand c'est mélangé.

              L’exigeant, vous vous en rendez compte assez rapidement, n'est content de rien.

  Flûte.

  "Merci" ou, "je suis bien content" ne font de toutes évidences pas du tout, mais pas du tout partie de son vocabulaire.

  Un premier instinct complètement veau vous pousse alors à en faire un  maximum plus pour voir si ça serait mieux.

Ca ne sera jamais mieux, à peine assez, de qui se moque-t-on!

   Vous vous morfondez, vous mortifiez, comment justifier de ne pas avoir dès le premier instant fait le maximum, essayer de trouver une excuse, avouer ses propres faiblesses, vous excuser d'être là, c'est tout ce que vous pouvez faire.

 

  J’ai un côté chien, genre cocker. Je tourne je tourne dans mon panier, je cherche, je remue la queue, qu'ai je fait oh maître pour mériter ton courroux.

  Enfin bref, il y a un moment où il faut que ça s'arrête.

 

  Quand j'essaye de faire plaisir à ce genre de bachibouzouk et qu'en retour j'ai un truc du genre: "c'est pas pratique", ou bien, "vous ne pouvez pas le faire d'une autre façon", au lieu de "merci", je ne peux pas faire autrement que d'en être courroucée, ulcérée, interloquée.

  Je sais, je suis une petite chose fragile.

 

  Ce qui m'énerve finalement, c'est de passer du temps à ruminer mon courroux,  un crétin basique ne m'énerve pas autant que ce genre de relation déséquilibrée: je donne = je prends une claque.

         Il y a là comme une vraie injustice.

 

 Déjà que ce n’est pas dans ma nature d'être généreuse, je l'ai déjà dit.

 

  Et en plus il faut que je perde mon précieux temps à ruminer ces indigestes incidents.  C'est dégueulasse;

Oui, je sais, c'est pas bien de dire "c'est dégueulasse", des petits enfants innocents pourrait me lire et trouver ça vraiment, oh vraiment, papa chéri tu as vu comment elle écrit la dame.

 

              Mais quand même....         

 

Rien de pire en ce bas monde que les gens qui vous forcent à penser que vous ne faites pas ce qu'il faut. C'est le pain quotidien des emmerdeurs de tout poil.

 

  Leur maître mot est "essaye de te faire pardonner";

  Ça commence parfois très tôt, j'ai ouïe un jour un petit copain de mon grand chéri lui dire: "Il faudrait que tu m'invite chez toi, pour te faire pardonner d'avoir été si vilain l'autre fois".

  Nul n'est besoin de préciser que ce mini fâcheux n'a plus remis les pieds chez nous depuis.

 

 

     On a déjà pas mal de motifs pour culpabiliser dans sa propre famille, autant ne pas supporter tous les autres.

              J'accepte de me flageller quand j'ai oublié de donner le goûter de l'école à petit chéri, je le fais d'autant plus volontiers qu'il ne lui vient même pas à l'esprit de venir me le reprocher.

 

Mais c'est tout;

 

 

Tout le problème en fait vient de ce que l'on a pas assez de considération pour soi-même. Si soi-même était une autre personne, on la traiterait bien mieux,  n'est-il pas?

 

Ou bien est-ce une question de maturité? Il me semble qu'à l'heure du jour d'aujourd'hui, je me sens assez capable d'envoyer paître les indésirables.. J'en ressens d'avance, d'ailleurs, une certaine excitation.

 

  J'ai parfois déjà laissé parler en moi  l'odieuse, la revêche, la pouffiasse de base, mais jamais avec du proche. Et puis quand ça arrivait, c'était que j'étais assez en rage pour que mes poils de bras se redressent tout seuls.

  A ma très grande honte, il m'arrive alors de menacer l'objet  de sévices corporels.

 

 

Mais je le jure, je n'ai jamais sauté sur une tignasse, arraché des bigoudis, giflé des fonds de teint. Je sais me tenir.

 

 

 

 

7 Que suis-je, où vais-je ?

 

 

 

 

La vocation

 

 

 

 

 

              Il faudra bien, un jour, que je me fixe en moi-même une idée à peu près claire de ce que je fais.

 

Je ne sais pas ce que je fais. J'aimerais pouvoir dire, je suis secrétaire trilingue dans un grand cabinet d'assurance Duchmol, j'ai un timing de dinnngue, mais grâce à Dieu, je sais m'organiser.

Je trouve que ça fait bien, sérieux, et tout, la fille qui ne se moque pas du monde.

  En rentrant de sa dure journée, elle peut sans complexes s'affaler dans le canapé qu'elle a en partie contribué à financer, du coup, ils ont pris le plus cher celui en cuir qui fait la moitié du salon. Et prendre un whisky bien frappé. Ouais...

 

  Elle a le droit de soupirer, d'être lasse, d'être à cran, elle a plein d'histoires de collègues de bureau.

 

J’aimerais bien avoir des histoires de collègues de bureau.

Moi, je cause à mon ordinateur. Quand j'en ai marre, je vais manger un morceau de chocolat debout devant le placard de la cuisine, de honte.

J'ai toujours quelque chose de plus important à faire que de rester dans mon bureau : m'occuper de la lessive, réparer la lampe, redresser le figuier qui prend une pente dangereuse.

        L'autre jour, une dame m'a accosté dans la rue :

 « c'est vous qui faite de la peinture ? », elle dit. Je dis oui, ça n'engage à rien.

 Elle me dit: ma fille aimerait bien venir vous voir peindre.

 

Dans le for intérieur de moi-même, je grommelle: Est ce que je  demande à aller la voir écosser ses petits pois, moi ? 

Et puis la peur m'envahit : si je dis oui, elle va venir le jour où j'aurai décidé de nettoyer la gazinière ou de passer la tondeuse. Je marmonne:

- Vous savez, je ne sais jamais quand je vais peindre..

Ça fait le genre : ah, ces artistes. Elle ne va pas venir vérifier, je pense.

Mais c'était un modèle "je ne lâche pas le morceau".

 

  En me répétant simplement la même phrase 14 fois sans tenir compte de mes blêmes protestations, elle a gagné, j'ai dit oui.

Depuis, je ne la regarde plus, je ne la vois pas, je l'esquive, on ne peut pas faire plus grossier. Cela suffira-t-il?

 

Pourtant, je m'étais faite à l'idée que, comme nul n'est prophète en son pays, je ne serais jamais emmerdée par mes proches concitoyens. Comme quoi...

 

  Tout ça ne résout pas mon problème, qui suis-je, où vais-je, et quand?

 

C'est comme ça quand on fait des choses qui ne ressemblent à rien. C'est bien fait.

On veut éviter les horaires, la hiérarchie qu'on enverra forcément ch.., les fiches de salaire qui donnent envie de se coucher là et d'attendre.  On veut faire sa différente, son éclectique, sa dilettante. Pas sérieux, tout ça, vous faites quoi, au juste?

 

  Dernièrement, j'avais pensé à de la chaudronnerie, j'aimerais bien savoir souder. D'ailleurs, j'ai commencé, petit, certes, mais avec un fer à souder. C'est très amusant.

Quand il me vient une idée, forcément, par habitude, je me dis, oui, mais est-ce commercialisable?

Il faut dire que je suis exécrable dans les affaires commerciales.

Par exemple, j'ai fait de la sculpture. En les faisant (grillage et papier mâché, divin) je me disais, « ça ferait chouette, dans une galerie, toute une série de ces machins, peinturlurés en diable, légers, rigolos, un succès fou, certainement ».

       J'en ai fait deux.

 

Quand à la peinture à l'huile, j'ai toujours affreusement envie d'en faire et puis dès que je commence une toile, qu'elle est à peu près barbouillée de partout, en attendant le vrai travail, je cale.

Elle est là, la dernière, oh, la grosse vilaine, elle se cache derrière le secrétaire.

Pourtant quand je suis dessus, la vocation, la vraie me frappe de plein fouet, je jubile, j'apothéose, j'exulte.  Je la vois déjà, c'est peut-être ça d'ailleurs, le problème, puisque je la vois déjà, je n'ai plus besoin de la faire.

 

  Ça, c'est de la psychologie.

Tripoter les pinceaux, les gros tubes, l'odeur, ah, l'odeur de la térébenthine, plantée devant mon chevalet je me sens bien. Je me sens tellement bien que je reste là, à regarder le rien.

 

 Ça me rappelle les exténuantes journées de travail, aux Beaux-arts.

 

  On avait des conditions tellement dures, qu'on avait été obligé d'installer un fauteuil au milieu de l'atelier. Il était toujours occupé. On n’a jamais autant parlé de ce qu’on n’avait pas encore fait, qu'on allait peut-être faire, qu'on ferait sûrement, mais la semaine prochaine, vu que là, les conditions n'étaient pas...non non.

 

  Parfois, on entendait le pas lent et exténué d'un prof, qui venait lancer un long regard qui en disait vachement plein de choses intelligentes. C'est peut-être là que je l'ai attrapé, la maladie. C'est comme le palu. On a l'air sain, comme ça, mais sous le teint vif, le regard clair, quelque chose de lourd,  de lent, qui ralentit les gestes, fait bailler, regarder dehors.

 

Je n’aurais sûrement pas les mêmes symptômes si j'avais fait une école de commerce.

 

  Je ne me suis pas sentie concernée complètement par l'investissement moral que représentait notre confrérie.  J'étais pas "in", refusais de discourir sur ma peinture, (et qu'est-ce que j'aurais bien pu raconter?) , ne trouvais pas absolument génial de babiller pendant des heures sur les coups fumants qu'on pourrait faire, et les futurs artistes géniaux qu'on allait tous devenir.

 

  Je ne sais pas ce qu'est devenue la petite boulotte toute en noire, avec ses lunettes toutes cerclées de gros plastique noir et qui cassait ses toiles triangulaires.

  Debout devant son machin tout déglingué accroché au mur, elle parlait, elle parlait, ça coulait comme une rigole au bord du trottoir.

 

  C'est là que je me suis rendue compte que je n'étais pas à la hauteur.

 

            Papa voulait que je fasse ingénieur agronome. Comme lui.

Il croyait que j'étais lui, mais en fille.

Nous, dans la famille, on laissait entendre qu'il était ingénieur à Grenoble, ça nous paraissait bien plus exotique.

 

            Mais bon, vu que je ne le sentais pas complètement épanoui par son boulot, je n’ai pas donné suite.

A part pour le lycée agricole.

 

Le lycée agricole est une expérience intéressante dans la vie d'une jeune fille.On y apprend à retourner une brebis sur le dos. Pas facile.

Et à reconnaître l'odeur du bon ensilage de maïs. (Parce qu'il y en a du bon, si.)

 Ça sent le chocolat.

 

On y apprend aussi en option la sauvage brutalité mâle d'un environnement d'environ 85% de garçons  en pleine puberté. 

Manifestement une proportion de garçons ayant reçu durant la huitième semaine de leur conception une dose massive de testostérone.

Des gars bien en viande, qui plantaient deux colonnes de tranches de pain de chaque côté de l'assiette à la cantine. Pour saucer.

 

  Des gars de la campagne. Je sais, je ne devrais pas dire ça, ça fait jugement hâtif, ségrégation, tout ça, même si je n’en dis pas de mal.

J'en dis pas de mal, c'est juste que.  Ça discutait beaucoup tracteur dans les intercours, et ils s'y connaissaient vachement bien en ensilage et en ray-grass.

  Au niveau reproduction animale, ils avaient l'air d'en connaître un bout aussi, enfin, surtout le leur. Nous, on faisait les vierges effarouchées quand ils nous suivaient dans les couloirs en faisant des bruits indécents.

J'ai pas mal travaillé mon anti-féminité, à cette époque, poils longs sur les jambes, coupes de cheveux à faire frémir, fringues moches. J'ai réussi.

  Je me sentais un chouïa décalée, parce qu'en fait, je ne voulais pas du tout devenir agricultrice, ou technicienne en insémination artificielle. Ma vocation subite pour le lycée agricole tenait aux huit cent petits mètres qui le séparaient du club de cheval où j'avais mes habitudes. Le lycée "normal", en plein centre ville, ne m'aurait pas du tout convenu.

 

  Au club de cheval, là, j'avais une vrai de vrai vocation. Parce qu'il y avait plein de "vieux", et c'est bien plus intéressant que des jeunes buffles en pleine croissance.  C'était comme une garderie pour adolescentes, pas besoin d'aller ailleurs pour chasser le frôlement avec le mâle adulte.

Accessoirement, il y avait des chevaux, et ça nous faisait comme un passe temps réglo pour les parents, complètement rassurés.

 

 

 

 

  Donc après ce cycle d'étude passionnant, je ne suis pas devenue productrice de maïs ensilage non plus.

Je ne sais toujours par reconnaître le ray-grass d'Italie, du ray-grass Anglais. Il paraît qu'il y en a un qui est plus poilu que l'autre. Pour les ignorants, le ray-grass, c'est de l'herbe, ni plus ni moins.

 

J'adore les vaches, mais je ne sais pas non plus reconnaître au toucher de pis une bonne laitière d'une mauvaise.

Par contre je sais les dessiner. L'herbe aussi, ray-grass ou fétuque, ou quelque soit son nom, j'aime beaucoup dessiner de l'herbe.

Ça tombe bien, ce sont deux sujets qu'on peut mettre ensemble sans trop de problèmes.

 

  Bref, tout pour me fabriquer une bonne petite vocation de derrière les fagots : je serais dessinatrice de vaches et de ray-grass.

Notez que ça ne m'aurait pas déplu. Encore faut-il trouver des gens qui vous payent pour faire ça..

 

J’en ai pas trouvé.

 

 

  Comme j'avais passé beaucoup de temps au club de cheval, on a tous pensé, moi y compris, que voilà, j’avais trouvé ma vocation, être "dans les chevaux".

 

 

Mais monitrice d’équitation, dans la famille, on se doutait que je ne deviendrais pas millionnaire avec ça.

 

 J'ai quand même essayé, mais un sauvage manque de retenue de ma part faisait que mes reprises duraient deux heures durant lesquelles je donnais tout. Je finissais aphone, apoplectique et le cerveau aussi essoré qu'une lavette à éponger épongée.

Mes élèves, hagards et perturbés par trop d’informations, ne me remerciaient même pas. Ingrats.

  Et puis, si on y songe, faire frotte-boots dans la sciure  quand on est frileuse, pas loin  d'asthmatique et presque arthrosée de la hanche, ça use.

  Il aurait fallu que je devienne championne de CSO, ou bien, papa me voyait bien en technicienne des haras.  Ça vous avait un petit côté discipline et rigueur qui ne lui aurait pas déplu.  Moi si.

 

  Alors j'ai fait d'autres trucs.

 

  J'ai vendu des tableaux, tiré des traits pour décorer des pots de rillettes, photographié des tubes d'acier chromé, ramassé des cerises, vendangé, vendu de la brocante, fait la plonge , le ménage, la monitrice, les boxes, de l'entraînement de chevaux de course.

J'ai fait des portraits dans un mobile-home où il faisait 40° l'été pour les pauvres et les nécessiteux du coin.

J'en ai fait pour des familles avec tout plein d'ancêtres dans leurs armoires et tout plein d'enfants pour produire tout plein d'ancêtres pour les prochaines générations.

J'en ai fait pour des fans de Machin et de Truc-chose pour qui je n'étais absolument pas fan.

J'ai fait des têtes de bébé, des têtes de chien, des têtes de tout.

 

J’avais pas la tête à ça.

 

 

Mon problème à moi, c'est que j'ai trop de vocations. Et le problème encore plus épineux est que la vocation qui me tente le plus est celle pour le truc que je n'ai encore jamais fait mais que j'adorerais sûrement. Avec une seule vie, ça va faire juste. Va pas falloir perdre de temps.

 

  Je viens juste d’avoir, hier matin, une sacrée vocation pour les confitures.

J'ai acheté des melons, des tomates bien rouges, des poires trop vertes, j'ai pas de sureau, sinon, j'en aurais fais aussi. Il me faudrait une brouette de pots.

 

  Evidemment, vocation ne veut pas forcément dire réussite.

Celle d'abricot a trop cuit, il y a des morceaux noirs.  La melon est plutôt liquide et tendre chéri n'aime pas la confiture liquide de melon. La tomate est en train de cuire, j'espère qu'elle va perdre un peu son goût de tomate.

Est-ce qu'il faut que j'attende que les poires soient mûres pour les confiturer?

 

 

  J'ai oublié la tomate sur le feu, elle est trop cuite. Je rajoute un coup de rhum.

Elle a vraiment le goût de rhum maintenant. On ne sent presque plus le goût de cramé et celui des moules au vin blanc que contenait le pot précédemment. Ni celui des tomates. J'ai réussi.

Réussir est une affaire laborieuse, qui demande sérieux et ténacité, et viser l'argent. Ça, c'est pas ma vocation.

 

 

  Et puis, pour réussir, il faut savoir se reconnaître. Il n'y a pas si longtemps, si quelqu’un, en face de moi, avait fait : "Et, toi, l’artiste!", je me serais retournée pour voir qui se cachait derrière.

Quand je parlais de mon travail, c'était comme si j'avais fait du trafic de shit, je devenais rouge, je bafouillais, je disais: "oui, mais bon, c'est pas vraiment, c'est juste, peu, pas, pas très.»

 

       C'est pas vendeur.

 Imaginez un marchand de pizza qui vous dit, tout rouge : « oui, mais bon, vous savez, c'est pas vraiment, pas très, peu de chose ». Vous l'achetez, sa pizza?

 

 

 

  Maintenant, ça va mieux.

Mais je ne sais toujours pas exactement pour quoi je suis faite...

 

 

 

8 Faire les courses

 

 

 

 

 

              Un problème dont nous étudions avec soin toutes les perspectives, nous, les femmes, ce sont les courses.

Pas question de prendre ça à la légère.

Maintenant que tendre chéri ne ramène plus de mammouth avec ses copains en une joyeuse bande turbulente et balafrée, on est bien obligé d'y aller, nous, au ravitaillement.

 

Ça, c'est un truc qui a bigrement changé, n'empêche. 

Pourvoir à l'approvisionnement. C'était un truc de mec, du temps où on était tous poilus comme des brosses à dents.

 

  Il faut dire que le supermarché de l'époque présentait d'autres risques qu'un coup de caddie dans la cheville, ce qui est déjà très douloureux, mais pour l'instant il n'y a pas eu de décès.

  En caddie dans la savane, pour peu qu'on ne trouve pas le rayon des surgelés, on aurait été un peu paumé.

  Mais puisque Tendre-aimé n'utilise plus comme arme de poing qu'un coupe ongle, il a bien fallu s'y mettre.

 

  Il y a une philosophie du supermarché, on ne choisit pas cet endroit là à la légère, c'est un lieu magique, propice au rêve et à la convoitise.

Quand on entre dans son sein, une atmosphère agréablement climatisée nous accueille, le tintement léger des caddies fait comme une douce musique, mêlée aux accents suaves et mélodieux qui s'échappent des hauts parleurs.

 

  L'air méditatif, chaque invité de cette grande fête des sens examine chaque centimètre carré de rayon.

La main, comme aimantée, vient se coller sur cette boîte ornée de dessins colorés. Comme ce doit être bon, avec tout ce rouge, cet orange, ce jaune. Des raviolis. Quelle chance!

 

  Des sourires émerveillés se lisent sur tous les visages, un ballet de caddies enchante le regard

  Enfin, après un peu de pratique, le côté magique s'estompe un peu.

 

  Pour ma part, je jongle avec trois de ces endroits. Un cher avec plein de trucs inutiles qu'on va forcément ramener à la maison, un moyen avec des tronches en biais mais tout près, un pas cher avec assez peu de choix pour faire le tour en 10 minutes.

  Quand  la fièvre acheteuse m'empoigne, je vais dans le premier. Je ramène un tapis de bain en forme de pied, une trentéunième bassine mauve pâle, un paquet de cure dents en plastique dont on ne se servira pas.

 

  Il faut songer, préalablement à ce type de sortie, au temps qu'il va nous falloir pour examiner tous les rayons où on n'a besoin de rien.

Le rayon bricolage est hautement attractif. J'ai réfléchit de longues minutes l'autre jour devant un coupe-boulons. C'est  un objet assez encombrant, lourd, avec deux petites mâchoires épaisses. Finalement, je l'ai laissé, à regrets. Une prochaine fois, peut-être.

  La burette à huile en métal rouge avec son long bec finement courbé m'a bien tenté aussi.

 

  Pour pimenter la quête, se plonger sans réserve dans les consoles de « tout à dix francs». Un sablier en forme de canard, un pack de 100 pailles rayées rouge et blanc, un accroche clés en faux cuivre, forme théière ou lapin, un mikado géant pour jouer dehors, sûrement.

 

  Avec un long soupir, je laisse tous ces trésors. De dépit, j'attrape quand même la mini planche à pain en plastique blanc.

Au rayon lecture pour tous, au choix, un ouvrage sur le macramé, quinze revues glacées sur le trial, la course pédestre en montagne, les canaris..

 

  Au rayon jeux d'extérieur, comment ne pas loucher sur l'ensemble sous filet de la mini brouette, ses trois seaux, sa petite pelle charmante, sa tondeuse tricolore. Mais les enfants sont trop grands, dommage, moi, ça m'aurait bien plu.

 

  J'essaye ensuite mentalement trois shorts, une demi-douzaine de casquettes et un sweat Pokémon à mignon n°1 et mignon n°2. Non.

 

 

  Je passe finalement à la caisse, au bout de cette harassante mais captivante recherche, avec mes citrons. (J'ai laissé la planche en plastique dans les fromages).

 

  Si on veut vraiment passer du temps à ne rien faire et ramener encore plus de choses inutiles, il y a un endroit formidable c'est le super extra géantissime méga super marché. Il est plus loin, mais de toutes façon, comme on avait déjà décidé de perdre du temps...

 

  On dirait une ville, en tout cas c'est aussi encombré; pourquoi ne pas installer des parcmètres dans les allées, les gens se garent vraiment n'importe où!

 

  Dans la petite contre-allée charcuterie fromages, il y a encore un bouchon, ce n’est pourtant pas compliqué d'installer quelques feux rouges, des stops, des lignes blanches.

Voilà, je viens encore de me faire doubler par un chauffard qui m'a arraché la moitié de la baguette de pain. Celle qui dépassait. Forcément je l'installe sur le siège bébé, pour ne pas qu'elle s'écrase sous les 7 boites de viande pour chien.

Je vais aller me garer dans mon coin. C'est l'allée des insecticides. En Novembre, on trouve de la place, mais plus en Juillet-Aout.

Je regarde ma liste: pneu vélo petites tétines, voir pour un égoutteur, pot en plastique de pref.   Je ne me rappelle pas du tout avoir marqué ça. Et puis, ce n’est pas du tout mon écriture. Ou me trompe-je ?

 

  Cette liste n'est pas mienne! Horreur. Je la jette dans les surgelés.

 

   

 

          

9 Et la peinture dans tout ça…

 

      Depuis quelques années, je me suis finalement remise à peindre.

C’est pas simple.

 

En ce moment, lorsque j’ai fini « ma journée »je ne regarde même pas mes toiles, je quitte la pièce, j'efface tout.

C’est comme si je n'avais rien fait, et pourtant je suis vidée, la tête creuse, les traits tirés comme après une course d'endurance, je me sens maussade, vaguement dépressive.

 

Aller planter des piquets au parc aux chevaux m'apporte plus de satisfactions, j'en reviens ravie, le syndrome de Crusoë. 

Frapper de la masse, bricoler, couper, tailler, visualiser, nourrir les chevaux, les brosser, les contempler, ça me remplit de bonheur, mais avec toujours le sentiment de culpabilité qui me fait me dire: - Aujourd'hui, je n'ai pas travaillé.

Alors je marche comme ça, et j'ai de la chance de pouvoir marcher de guingois comme ça, un coup le soleil qui me chauffe et mes pieds qui frottent l'herbe, les poils de chevaux qui m'envahissent les narines, un coup l'espèce d'ambiance vitreuse de l'atelier, peuplé, trop peuplé, la lumière, la radio, le chevalet, les bocaux, les boites de peinture, le tableau exposé comme une carcasse ouverte, plongé dans la lumière, et qui attend.

 Moi qui m'assoie, qui me lève, qui tourne, cherche un prétexte pour sortir , j'attends que ça démarre, je m'impatiente, qu'est-ce que je suis sensée voir, ,je retourne la toile, mon couteau n'arrive même plus à l'attaquer, le papier de verre fait des miettes qui se collent dans le frais, je la scrute, parle moi, espèce d'ordure, de quoi t'a l'air, et moi, de quoi, avec ma mine de papier mâché, mes poches sous les yeux, j'ai l'air d'avoir 60 ans…                                              

 Et si je faisais tout connement des trucs comme avant, en prenant de jolies photos, c'est si simple, tout le monde serait content, ça plairait bien sûr que ça plairait, avec de la lumière comme ça, et comme ça, un manière un peu hachée, pas trop de détails, juste de la lumière, c'est facile, y a qu'à… si vraiment c'est trop difficile c'est ça que je ferai, mais oui,

        C'est juste que y a des moments où ça marche, ça fonctionne, je sais ce qu'il faut mettre là, c'est une autre sensation, pas la même que quand je trouvais un motif dans ma toile, comme un paléontologue, et que je m'acharnais à le découvris , à le faire apparaître, à lui donner bonne tournure, je cherchais la personne, l'attitude, la forme à peine esquissée et dès que je la voyais, je sautais sur elle comme sur une proie, jusqu'au moment où trouver "la personne" est devenu une vraie corvée , une obligation,un truc saumâtre, alors, qu'est-ce que je devais faire, insister, lourdement?

J’ai trouvé un compromis, je n'abandonne pas mes personnages, je les écoute s’ils veulent venir, mais je ne les invite plus, ils apparaissent, disparaissent, comme ils le veulent, alors parfois il n'y a personne, chez moi, mais c'est comme si, on attend…

 

 Tout ça c'est bien joli mais je n'arrive toujours pas à regarder mes tableaux, depuis que j'ai fini de peindre ce soir, j'ai rangé la maison, reçu un carreleur, assisté des devoirs, grondé, félicité, rangé encore, préparé un repas, fait un feu, fermé des volets, fait une lessive, et écrit ce texte, et pas regardé une seule fois mes tableaux, même pas ceux que j'avais installé au salon au dessus de la cheminée pour ne pas les rater... demain peut-être..

 

 

    Aujourd'hui j'ai tenté d'expliquer à mon Doux dou pourquoi je faisais des choses pas plaisantes à regarder, pas avec de belles couleurs, pas avec de beaux sujets.

Chez moi,en ce moment,  habite une espèce de mini tyran muet et agité, il loge quelque part dans mon intérieur, il voit tout ce que je fais mais ne peut signaler son désaccord que par des gestes violents et des mimiques grossières, il n'est jamais d'accord avec ce que je fais, je pose une couleur, et hop il s'agite à tel point que je suis obligée de griffer ma toile jusqu'à ce que le grain  apparaissent, je ne comprends pas toujours ce qu'il me dit je ne peux agir que par négation, je pose ça, je l'enlève. Du coup s'est éloignée totalement l'idée du sujet et de la couleur, il ne reste que cette espèce de recherche insensée du "passage à travers" de ma toile, il n'y a que là que mon tyran se calme. Je ne peux rien décider, je ne sais pas combien de temps il va falloir pour qu'il me fiche la paix,

En attendant je fais des toiles qui n'ont ni queue ni tête, où je me fais parfois plaisir avec de petites choses affectives volées, un rectangle brun noir tout griffé, un petit carré orangé avec vaguement une silhouette d'arbre , je croyais avec mes premiers petits tableaux de personnages enfantins trouver enfin un terrain bien stable sous mes pas, mais mon tyran ricane et me donne des coups de pieds dans le ventre, "avance, charogne" , même pas le temps de m'arrêter pour souffler un peu...