Vie de famille
3 Où
l'auteur est en quête de la quiétude familiale.
4 Où l'auteur se pose les vraies questions
9
Et la peinture dans tout ça…
A chaque fois que je tombe sur un de ces bouquins qui raconte avec bonheur les aléas de la vie quotidienne, je brûle d'envie d'en faire un moi aussi, et aussitôt le désespoir m'envahit.
C'est très dur d'écrire : d'abord, on culpabilise de s'installer ainsi gratuitement devant l'ordinateur, alors que tout bourdonne autour, que l'époux studieux est plongé avec des froncements de sourcils dans quelque jugement touffu, que vos enfants hébétés de chaleur (c'est l'été, et il fait 32 dans la véranda, c'est pour ça que je ne peux pas travailler à mes illustrations) sont incapables de faire autre chose que de regarder pour l'énième fois Pinocchio ou Les Aristochats.
Alors, je me dis : puisque tu ne feras rien d'autre, vu la température, c'est un bon moment pour essayer, non ?
Mais c'est bien sûr l'autre jour, quand j'étais en train de réparer le vélo de Grand Dada, que les idées affluaient, les réparties pleine d'astuces, les commentaires sur notre vie quotidienne que je trouvais à ce moment là irrésistibles de drôlerie.
Là, évidemment, j'ai beau remplir le blanc avec du rien, il faut bien dire ce qui est, je retarde le moment fatidique. C'est dans ces moments là, quand vous êtes assis à votre table, prêt à l'illumination, qu'un détail agaçant survient, une pile de papiers à classer (j'aime beaucoup classer les papiers), la poubelle à vider qui va bientôt se répandre sur la moquette rouge, laquelle moquette rouge, ça c'est urgent, est couverte des moumoutes du tapis du salon, il faut absolument passer l'aspirateur, si quelqu'un venait...
C'est un détail, mais la vie est remplie de ce genre de détails. Le tapis que nous avons acheté l'autre jour à Habitat, en laine blanche, très joli, à la fâcheuse habitude de perdre une espèce de bourre démoniaque qui accroche merveilleusement à la moquette. Et elle est aussi capable de produire des moutons d'une taille déraisonnable qui vont se nicher en général sous les marches de l'escalier et dans le fatras de fils qui orne les "appareils à musique". C'est délectable de passer l'aspirateur à ce moment là, cela signifie vraiment quelque chose. Parce qu'il faut bien avouer que faire le ménage c'est très casse-pieds si on n'a pas l'impression de défricher une jungle.
Je le dis toujours, nettoyer quand c'est propre, c'est ennuyeux.
Le problème, c'est qu’on s’aperçoit toujours avec horreur du retard qu’on a pris sur les moutons quand une visite s'annonce, à peine le temps d'attraper le plus gros avec le petit aspirateur à main.
Quand on se met à manipuler ce petit engin, par ailleurs vraiment super, pour enlever les grosses miettes de gâteau, les poils noirs de Gala qu'elle s'arrache (est-ce de désespoir ?) ou tout autre chose que l'on trouvait absolument voyant, on est obligé de se baisser, alors, on se rend compte que l'infiniment petit est devenu infiniment plus visible que l'on ne s'y attendait. Mais trop tard, la sonnette retentit, c’est la fameuse visite. Espérons que c'est un homme, sensé moins remarquer les irrégularités ménagères.
J'ai fait lire à l'homme ce que je viens d'écrire, il a pouffé, c'est encourageant, mais le plus dur c'est de s'y remettre, interrompue que j'ai été par un coup de téléphone destiné à l'époux, une délicieuse voix féminine. (Mais c'est pour le travail, bien entendu).
Discrète, comme à mon habitude, je suis allée fumer une petite cigarette et regarder Pinocchio avec les enfants. J'aime bien Pinocchio, bien que "Les Aristochats" soit encore plus captivant. J’ai même dû laisser échapper un "èhèhèh" de contentement quand le petit poisson est entré dans la manche de Pinocchio.
En fait mon rêve serait d'écrire un roman d'une traite, en, mettons, cinq jours, ça contenterait assez bien mon goût des choses rapidement menées.
L'idéal serait de pouvoir faire plusieurs choses en même temps. Parce que là, je regarde mes dessins par la fenêtre du bureau- elle donne dans la véranda en plein sur mon "atelier"- et j'ai beau les contempler, rien n'a changé depuis que je n'y ai pas touché.
On aimerait pouvoir laisser ce qui vous a paru imbuvable le soir, et le retrouver le lendemain en lui trouvant des qualités extraordinaires, c'est en général l'inverse qui se produit.
Il y a beaucoup d’agrément à travailler chez soi, mais il faut compter avec aussi pas mal de détails qui risquent de perturber la concentration délectable et nécessaire. Enfin, je parle pour moi, parce que j'ai l’impression que l'époux chéri n'a pas de mal à s'enfermer dans le bureau de longues heures sans se laisser distraire.
Mais lui, il est le pourvoyeur officiel de la famille, il ne rapporte pas un zébu sanguinolent sur son épaule brune zébrée par une ancienne griffure de lion, mais quand même, c'est du pareil au même. Alors que moi, moi, qui suis sensée mettre de l'ordre dans la tanière, élever la portée, et bien avec mes dessins, je n'apporte qu'une petite souris de temps à autre, et ça me prend du temps.
Pour me consoler, je me dis que si je ne travaillais pas à mes dessins ou mes débuts avortés d'histoires diverses, je deviendrais insupportable, en tout cas, plus que maintenant, alors d'une certaine façon, je rends service à toute la famille.
Mais ça n'est pas si simple pour autant.
Déjà, l'erreur, c'est de s'installer pour travailler dans une véranda.
Même si ça fait très romantique, il faut dire quand même que c'est froid l'hiver, étouffant l'été, et surtout, surtout, que vous avez une vue parfaite sur quasiment l'ensemble du jardin, sans compter que l'autre partie de la véranda est, elle, consacrée aux enfants.
Donc... donc, ne pas s'étonner si les charmants viennent toutes les cinq minutes demander à se moucher, montrer le bobo, demander un crayon, tailler ledit crayon avec "votre" taille-crayon supersonique à manivelle, poser un doigt marron-beige sur le blanc idéal de la feuille que vous venez de poser sur le carton.
D'un autre côté, je ne laisserais ma place pour rien au monde, j'adore voir ce qui se passe autour de moi, et j'ai même une petite vue sur la rue, ce qui me permet de croiser parfois le coup d'oeil rapide mais inquisiteur d'une de ces passantes immuablement vêtues de robe-tabliers à fleurs et de gilets en laine marronnasse, et qui longent fréquemment notre muret.
Soudain votre coeur de mère réagit aux pleurs suraigus qui viennent du fond du jardin : je saute de ma chaise, et que vois-je? Une des belles serviettes destinées au séchage de bambin après piscine, qui flotte comme une minable chose molle entre deux eaux .
Revenant s’affaler sur la chaise du devoir, que fait la maman ? Elle se prend une petite cigarette, histoire de perdre quelques précieuses minutes supplémentaires, et son regard effleurant le réveil, elle sursaute : flûte, le dîner à préparer !
Tout en réfléchissant à ce programme chargé, je ne peux pas m'empêcher de remarquer les hortensias qui se flétrissent avec rancoeur. Il est vrai que je suis passée à côté d'eux l'autre jour avec le tuyau dégoulinant d'eau fraîche, sans même les regarder. Il fallait que je re-remplisse la piscine.
La piscine est un véritable problème, il me semble. On en a essayé un modèle gonflable, avec deux gros boudins, qui avait un air vraiment sympathique, mais un matin, elle était devenue flasque et ridée sans qu'on sache pourquoi. Et allez essayer de réparer un minuscule trou sur ce genre de bouée géante. Il faudrait une autre piscine encore plus grande pour y tremper la première et espérer y déceler les petites bulles révélatrices, comme une chambre à air dans une bassine. Ce n’est pas pratique.
Maintenant, la nouvelle élue a une bordure façon tôle ondulée, et le fameux "liner", disposé à l'intérieur. Ce qui fait qu'on ne peut pas s'appuyer sur les bords, qui s'écrouleraient, ni se laisser tomber joyeusement dedans au risque de se blesser. Il faut penser lors de l'achat que vous allez passer votre temps à hurler après les enfants : "Noooon ! Ne t'appuie pas comme ça !", Si le liner lui-même n'a pas décidé de dégringoler malgré les bouts de scotch que vous avez mis partout.
Le seul atout, c'est qu'on peut la vider facilement, mais est-ce la première qualité d'une piscine ?
De toute façon, elle fuit.
Dans le jardin, il n'y a pas que la piscine qui soit réfractaire à nos efforts, on était très heureux en arrivant de trouver des belles plates bandes de jonquilles puis de tulipes, enfin d'iris violets. Que reste-t-il de tout ça ?
J'ai, avec beaucoup trop d'ardeur, tondu les tulipes à peine fanées, ainsi que les jolies petites feuilles vertes qui restaient après la floraison des narcisses, et depuis des mois, il ne reste plus que de vagues pissenlits essayant de combler une terre qui se dessèche. J'évite de regarder cet endroit. Heureusement il reste la pelouse, qui si elle est régulièrement entretenue, offre un spectacle reposant.
En ce moment ce n'est pas tout à fait le cas, parce que la petite tondeuse électrique est de plus en plus poussive et il faut quasiment la porter à bout de bras et faire des stations prolongées au-dessus de chaque touffe d'herbe, pour qu'elle consente à faire son travail correctement. J'ai simplement réussi à faire le coin de la piscine, mais celui de la balançoire attendra.
Tout cela pour dire que les moments ou vous avez l'impression de ressembler à la famille idéale, à la mère idéale, à la propriétaire idéale sont suffisamment rarissimes pour bien y penser à l'avance, et essayer d'avoir du monde ce jour là.
Mais j'imagine que le fait d'avoir un jardin bien tondu et des fleurs non desséchées ne représentent pas le nirvana, il reste bien entendu tant d'imperfections à chasser pour une personne dont le but est d'être au moins la propriétaire idéale.
Nous ne pouvons ignorer être entourés d’êtres humains d’âge et d’intérêt divers. Et notre instinct nous pousse immanquablement à vouloir entretenir un certain nombre de rapports sociaux et de les encourager également chez nos enfants.
Pour ce qui concerne les enfants, je ne crois pas qu’ils aient réellement besoin que nous leur suggérions ce genre de rapport. Il est tout naturel pour eux que dès potron minet, le ding dong sonore de notre porte d’entrée retentisse, faisant aboyer Gala comme une furie, et donc engendrant un certain désordre sonore dans la maison qui jusque là était à peu près calme.
Ça n’effleure personne que l’intrusion de un, deux, voir trois ou plus jeunes enfants en plein épanouissement de leurs capacités vocales dans notre intérieur douillet puisse avoir des conséquences néfastes sur nos personnes adultes et concentrées sur des tâches diverses.
Je ne souhaiterais pas non plus que ce généralise l’apparition des “copains” avant l’heure de l’école, heure à laquelle nous sommes en plein brossage de dents ou en train d’essayer de pousser une dernière tartine dans le gosier de petit dernier. Ce sont également des occupations demandant un minimum de concentration et d’intimité.
Mais depuis notre toute récente implantation en plein coeur du village, nous avions certainement sous estimé l’influence de la proximité de l'école et donc des copains à la sortie des classes. Il faut quand même s'habituer au cri sauvage et angoissant : "Tu viens chez moâââ ?". Puis : "Mamaaaaan, y peut v'nir chez moâââ ?" .
Quand le charmant ne s'autorise pas de lui-même tout seul à héler les mamans directos, plusieurs parfois, pour leur affirmer pendant que je me terre derrière la maison que si ! Je les ai tous personnellement invité.
On respire lentement, profondément, on sort de derrière la maison avec un sourire "maman super vach'ment cool", et on essaye de ne pas dire ce qui vient aux lèvres du style : "Tu me fais ch… mon chéri à rameuter tous les jours après l'école la moitié du village, et vous les mamans vous pourriez faire preuve d'un peu de solidarité et ne pas me faire le coup du : Tu veux aller chez David ? Ah, il faut demander à sa maman ! Ça, c'est dégueulasse..."
Alors on se dépatouille misérablement en bredouillant : "Tu sais mon chaton, papa travaille, tout ça tout ça, euh... moi aussi.
Quoiqu'une maman qui dessine, ça ne fait pas vraiment travail, on sait ça.
Bref, la bérézina.
Ça apprend à être zen, sûrement. Et dès qu'on peut, on l'envoie, lui, chez les copains d'à côté, en feignant d'être très ennuyé pour les autres parents.
A mon avis, ça vaudrait presque le coup de suivre une formation consacrée à ce seul problème : gérer les copains. On s'imagine que c'est très simple, les garçons jouant calmement dehors, vous, les regardant en souriant, absorbée que vous êtes par la couleur que vous aller mettre dans le ciel.
C'est pas ça du tout.
En général, s'ils ne font pas vingt fois l'aller retour entre vous et dehors, c'est qu'il pleut et qu'ils font un vacarme insoutenable à l'intérieur, entre la console de jeux, le tambour, et le petit qui pleure d'être petit.
Et puis il y a les goûters, parce que même si vous avez l'impression d'avoir des anorexiques à table, l'heure du goûter commence à 3heures et demi et fini à 6 heures. Ils ont tous une faim de loup, et même les copains savent qu'il y a des glaces dans le congélateur.
Comme vous avez peur des dégâts, c'est vous qui vous occupez de nourrir les morfales, de tartiner les tartines, de remplir les verres qui vont dégouliner sur les tee-shirts et le divan, de compter les brioches qu'on croyait assez nombreuses pour tenir le trimestre. Et c'est au moment ou enfin, vous refermez les pots de miel, de confiture, épongez les marbrures collantes sur la table, refermez la boite du beurre moite, que l'un d'entre eux arrive et dit : -"Et moi, je peux avoir une tartine ?"
Si à la fin de l'après-midi, la piscine n'est pas pliée en deux, la balançoire déclouée, le vélo crevé, c'est qu'il faut attendre quelques jours que d'autres mauvaises surprises se révèlent : tiens, on n'avait pas remarqué ce trait de feutre artistiquement décoché sur le papier peint !
Les autres parents sont à ce sujet des énigmes pour moi, lorsqu'ils viennent déposer leur cher ange au début de l'après-midi sur la seule sollicitation de David. Peut-être ai-je imprudemment donné l'impression que je ne sortais jamais, que je n'avais rien à faire de mes journées.
Il faut se préparer vaillamment à annoncer à la prochaine intrusion : "Ah ! Non, je suis désolée, cet après-midi, on ne peut pas", quitte à partir pour de fausses courses, car David veille et peut à tout moment lâcher une bombe du genre : "Mais non, maman, cet après-midi, on n'a rien !"
Parler de mon travail serait presque indécent, j'en ai bien conscience, mais j'ai remarqué que même la présence d'un papa travaillant chez lui, ce qui suppose un certain calme, ne dérangeait absolument pas, ne représentait du moins pas un obstacle suffisant pour priver mes mignons de leurs "potes".
Il fait chaud, extrêmement chaud, on est tous de nouveau cloîtrés dans la maison, tous volets fermés, ce qui, peut-être, ralentira les velléités de visites parents-copinesques, du moins je ne peux pas m'empêcher de l'espérer. Je crois qu'une bonne tactique en tous les cas, consisterait à faire méthodiquement le programme des jours à venir, afin de ne pas être pris au dépourvu au moment où la sonnette de la porte d'entrée retentira, car elle retentira forcément.
Il n'est pas impoli de répondre par exemple : -"Ah ! Aujourd'hui, désolé, nous avons prévu de partir à la piscine" ou, variante : "aux courses". Jusque là, personne ne m'a poussé à emmener son fils ou sa fille dans ces sorties familiales, donc, c'est sans danger.
Le cas des copains des enfants ayant été évoqué, je vais me pencher sur le cas des relations sociales adultes, infiniment complexes.
En arrivant, inconnue et timide parmi la parentitude, aux premiers jours d’école, vous eussiez été heureuse que même le pylône d’entrée vous adresse la parole. Vous vous efforçâtes de faire maints sourires, d’esquisser même quelques bonjours à l’adresse des parents paraissant les plus attrayants.
Vous louchiez alors avec jalousie sur les petits groupes esclaffés dont l’amitié éternelle ne faisait aucun doute. Puis vous rentriez, seule avec votre petit bout d’enfant au bout du bras, avec quand même un sourire au cas où.
Votre solitude était écrasante.
Maintenant, quelques mois ont passé, vous avez fait quelques choix stratégiques, éliminé certains groupes selon des critères plus ou moins aléatoires : trop chic, trop typés, pas assez chic, pas de conversation autre que sur le temps, etc...
Votre choix s’est fixé sur quelques mamans “sympa”.
La difficulté va être d’entretenir sans ennui la continuité de ces relations ;
Trop entretenues, cela devient envahissant, l’après-école se transforme en un jonglage entre les différentes visites, et vous qui n’avez pas longtemps le goût du trainâssement inactif autour d’un verre de coca, ça vous lasse.
D’autant qu’il faut assurer en même temps l’accueil des plus jeunes qui ne peuvent pas sans vexer être entreposés sur le trottoir. Comme vous êtes la plus près de l’école, c’est forcément chez vous que se feront les rencontres.
Il va falloir assurer au niveau des goûters, ce qui était déjà le cas pour les copains de “grand chéri” ; Se prémunir de brioches en tout genre, de boissons gazeuses ou non, d’énormément de sopalin pour les dégâts divers.
Vos propres enfants goûtent d’un verre de lait froid et d’une brioche. Ne comptez pas que les autres soient aussi pratiques. Il faudra préparer le chocolat chaud mais pas brûlant ni tiède de gnangnan Duchmol (qui le boira froid de toute façon), la tartine beurré mais pas trop grillée de Shtroumph Zimboum, etc... De quoi occuper ce vaste espace temps dont le ciel a doté les mamans qui habitent tout près de l’école.
Vous allez également vite remarquer que chez vous, une maman “sympa” devient un monstre d’indifférence quant au bordel occasionné par son ou sa petite chérie.
Bref, au bout de quelque temps, on s’est lassé, et provoqué quelques blancs chez les plus envahissantes des mamans sympas qui du coup se sont énormément refroidies.
Mais maintenant le doute et le regret vous ronge, vous recommencez à lorgner sur les petits groupes esclaffés, la jalousie de nouveau vous empoigne. Et si vous n’étiez pas une maman sympa !
Le doute sournoisement vous empoisonne.
Il faudra vous y faire.
De toute façon il y a sympa et sympa, il ne sert à rien d’avoir toujours un sourire rutilant pour le chien, la poubelle et Mme Chouminou, ni pour toutes les personnes croisées dans la rue ;
Il y a dans un village un certain nombre d’habitants, que vous risquez de croiser un certain nombre de fois. Il faut choisir.
On en connaît des gens qui sourient tout le temps, à tout le monde. Au bout d’un moment, ça fait moins vrai, les dents ont séché, les lèvres restent collés en rectangle, les yeux sont tout plissés, il y a juste un «bijour » qui se glissent entre les deux barrières d’émail ; En arrivant à la maison, il faut au moins cinq minutes pour décrisper tout ça ; Il ne reste plus qu’à faire la gueule tout le reste de la journée à la maison pour ne pas attraper de rides ;
Moi, je n’ai pas du tout choisit cette méthode ; Je n’ai pas choisit de méthode du tout, à vrai dire. Et faire la sortie de l’école est une angoisse insoutenable, un suspense, une aventure humaine. A qui vais-je faire la bise ? Dois-je me précipiter ? Si je l’ai fait la veille, est-ce que je peux me considérer quitte pour le restant de la semaine, ou au contraire, cela signifie-t-il qu’il faudra maintenant la faire à chaque fois ?
Autant de détails qui peuvent devenir empoisonnants.
Je dois absolument lutter contre mon instinct qui me pousse à être encore plus aimable avec les gens que j’aurais envie de fuir à toutes jambes. Par exemple, la maman du copain de grand chéri n°1 ; Ils sont nouveaux dans la région, ils ne connaissent personne, et attention, détail ultime, ils n’ont qu’une voiture. Je devrais sentir le danger.
Pourquoi faut-il que je lui fasse la conversation, que je lui propose je ne sais quels arrangements, elle en profite, c’est bien normal.
Vais-je avoir maintenant son fils tous les mercredis parce que j’ai laissé croire que ça me faisait plaisir ? Ils n’ont qu’une voiture, dois-je le rappeler, il faut donc, c’est bien normal, se taper la petite route merdique et les virages dans un sens puis sans doute dans l’autre, puisque ça tombe bien, moi, je n’ai rien d’autre à faire.
Vais-je devoir l’emmener tous les mardis soir avec mignon aîné à son sport favori et le ramener chez lui ?
Vite, trouver une solution ! Ils ont tous la brucellose au club, non, ça ne fait pas vrai. Il n’y a plus de place, oui, mais grand chéri me tire par la manche pour dire que si si, le prof a dit qu’il restait plein de places.
Pendant ce temps, me regardant m’enliser dans mes mensonges, Mme "maman de l’autre " a la tête un peu penchée, le regard interrogateur. On serait des gens préhistoriques, je lui aurais déjà fendu le crâne en deux. Mais là on se sourit.
J’ai peut-être envie de dire : Je ne peux pas parce que ma grand-mère fait du vélo. Mais je ne le fais pas.
Inventer des mensonges pour échapper aux fâcheux, c’est ce qu’il y a de plus difficile.
Parfois Mme Chiante se présente à la maison sans sonner. Puis-je garder son grand fils parce qu’elle a tellement de choses importantes à faire ? Sous entendu : vous, la mère à la maison, vous n’avez absolument rien à foutre de la journée, si ?
J’ai eu cette fois là une grande respiration, le courage de dire non ; C’est formidable comme impression, la liberté, c’est grisant. J’étais assez fière de moi. Je n’ai même pas donné de raisons. Enfin, presque pas.
Tellement contente d’avoir réussi que je n’ai pas pu m’empêcher de faire plein de promesses pour les autres fois ; C’est le problème. Ma bouche parle plus vite que mon cerveau.
Le seul avantage à être au milieu du village c’est que la plupart des copains de grand chéri viennent tout seul à la maison.
Et, on peut dire à un petit copain qui nous gonfle : « Rentre vite chez toi, ta mère va s’inquiéter ». Ou bien : « Non, aujourd’hui tu ne peux pas venir parce que je suis énervée ».
Ils comprennent bien ; Mieux que leurs parents.
Sans compter que lorsqu’on habitait plus loin, quand les parents de grand aîné venaient chercher leur progéniture, ça prenait des heures sur le pas de la porte, le sourire qui sèche, le froid qui rentre parce que le lardon en question met une heure à retrouver ses chaussures et l’autorité de la manman dans ces cas là est insoutenablement désertique.
On hésite, on se dit dans son intérieur à soi, «il faudrait que je lui dise de rentrer, de prendre un thé », mais après ça n’en finit plus, il faut recommencer avec la cérémonie du goûter, c’est tuant.
Si au moins les parents en question donnaient un coup de main ou se montraient particulièrement enthousiasmés par votre accueil. Mais même pas. Ils vont peut-être même réussir à vous culpabiliser pour peu que leur chéri casse pied se prenne les pieds dans les fils électriques ou tombe dans la cave en chahutant dans la cuisine.
Et il faudra jouer les infirmières formidables et sortir toute la panoplie pour soigner le gros bobo. On n'est pas sûr d’avoir un merci pour la peine.
Avec un peu de chance on va même réussir à culpabiliser parce que le tapis de la salle de bain n’est pas aussi éclatant qu’il devrait l’être ou qu’il y a des cheveux dans le lavabo. La salle de bain est l’endroit qu’on n'a jamais prévu de proposer aux visiteurs.
Le traitement du fâcheux demanderait une formation particulière ; On n'est pas préparé à affronter sans faillir ce type de situation.
Je sais bien que je ne suis pas la seule. On a parfois ses réseaux, ses indicateurs, entre mamans, on sait parfois faire face à une redoutable parce qu’on a été prévenu avant, ça aide ; Méfions-nous de celles qui ont l’air le plus gentil. Vous ne pourrez plus vous en dépêtrer …
Je peux éventuellement prendre un air matrone ou boeuf, au choix, en carrant un peu les épaules, j'ai une mâchoire qui permet de faire «viens pas me faire suer » si je la mets un peu en avant et tendue. Je ne m’en sers pas suffisamment, je trouve ;
Et l’avantage, c’est que quand je suis vraiment énervée, rien ne m’arrête. Je peux dire autant de méchancetés que je veux. Le tout, c’est d’arriver à m’énerver suffisamment. On ne peut pas s’énerver à chaque fois.
Il y a un vrai soulagement à laisser aller sa nature agressive. Menacer une mémère d’une torgnole parce qu’elle vous fait des réflexions à la station essence, j’avoue que c’est un vrai plaisir. Mais il ne faut pas que ce soit la voisine, sinon, c’est plus difficile à gérer. Et puis on gaspille. On n'est pas en colère 24h sur 24, et le jour ou vous avez envie de sourire, vous n’allez pas vous enfermer dans la salle de bain.
La technique du regard transparent à ses adeptes. Ceux qui en font un usage courant sont les papas. Très difficile de mettre la main sur un regard de papa, ils font toujours semblant de ne connaître personne, remarquable aptitude à esquiver les emmerdements, cela dit. Chez eux, on appelle ça de la discrétion.
Le papa qui copine à la sortie d’école est un produit rare, malheureusement ce n’est pas le plus canon qui s’y colle en général. Plutôt un dérivé adulte de ce qu’on appelait le pot-d-glu quand on était petit. Ses blagues ne sont pas drôles, il sent mauvais de la bouche ou a les mains qui collent.
On peut, un jour où on a vraiment envie de n’être aimable avec personne, imaginer qu’on est jusqu’au cou dans les emmerdements. Même si en fait il ne s’agit que de l’évier qui est bouché (les cheveux !) ou du chat qui a fait une crotte sur le tapis du salon, même rien si on y arrive ;
Les sourcils froncés, les mains dans les poches, marcher vite, mâchoire serrée bien sûr, mais le problème c’est qu’il y a toujours une bonne copine pour dire très fort : « T’en fais une tête, qu’est-ce qui t’arrive »
Il faut être fortiche pour ne pas se dégonfler de la fausse colère comme une baudruche ; Toujours garder un petit souci en réserve pour ce genre de cas.
On nous dit, faites confiance à votre naturel. Je ne peux pas, je passerais pour quoi ? Et puis c’est la faute à ma bonne éducation, dire bonjour poliment au lieu de «encore vous ! ».
Bref, la socialisation, c‘est pas de la tarte. Si j’avais fait ma maternelle comme tout le monde, je n’en serais sûrement pas là. J’ai un retard au niveau de la communication, c’est sûr ; Au moment où les autres s’étripaient dans la cour de récré, j’avais l’air d’une petite fille sage à la maison avec mes souliers vernis, je partais avec un handicap.
J’en paie le prix maintenant, tiens, encore un reproche que je pourrai faire à ma mère.
3 Où l'auteur est en quête de sérénité familiale.
En résumant, force m'est de constater que je peux difficilement prétendre au titre envié de mère idéale.
Déjà, ne pas hurler d'une façon grotesque lorsque charmant n°2 se met à jeter des cailloux sur les voitures qui sont garées près du jardin s'avère très difficile.
Et si charmant n°1 court sans vous attendre vers la rue ?
Bien sûr, il n'y a pas forcément un risque démesuré, étant donné que c'est une toute petite rue, mais ça pourrait en être une plus grande, et il arrive que même dans les petites rues, les gens en voiture se précipitent sur les enfants qui marchent innocemment.
Comment est-on sensée se comporter alors ? Il ne faut sans doute pas hurler, ni se précipiter sur lui en lui arrachant quasiment le bras pour l'arrêter. Il y a sans doute d'autres moyens. Mais lesquels ?
Que fait une mère idéale quand petit chéri se met à boire goulûment l'eau de la piscine ou quand il fait pipi dedans ? Quand petit copain rackette sous vos yeux la plus belle petite voiture, la rouge, avec l'échelle, et que votre fils ne dit rien ?
Et si chez le marchand de journaux _ alors que vous avez les bras chargés de revues diverses et colorées pour papa-maman _ petit chéri ouvre la bouche pour pousser un long beuglement désespéré en désignant les pires cochonneries-pour-faire-joli du magasin ou les bonbons les plus infâmes.
Les regards des autres est alors terrifiant, les autres mamans sont forcément plus géniales, leurs enfants, avec leurs joues roses et leurs airs épanouis ont l’air à ce moment là bien plus mieux que les nôtres.
La désapprobation silencieuse que vous ressentez autour de vous comme une chape de plomb vous fait baisser le front, vos mains sont moites, il n'y a plus qu’une seule issue à cet enfer, filer d’ici le plus vite possible.
Tout ça n’aide pas à la sérénité, on a beau se sentir énormément porteuse d’un message pour l’humanité, de petits riens vous rappellent à l’ordre...
Pas plus tard que ce matin, j’étais à la poste. Je digresse, mais c'est important, ça me libère le neurone fâché.
Voilà un haut lieu de l’apprentissage de la maîtrise de soi. Vous arrivez, guillerette avec votre toute-seule enveloppe à oblitérer, le genre de truc qui prend deux minutes. Et bien non, il est probable que vous aurez juste devant vous une de ces personnes qui ont choisi ce jour pour approvisionner leur collection de timbres, remettre à jour tous leurs comptes et en plus papoter un peu avec la postière-on n'est pas des sauvages tout de même.
Vous avez pris le parti de montrer votre violente amertume en faisant bruyamment les 100 pas dans le minuscule espace et en poussant quelques gros soupirs. Il se passe 20 minutes et pour vous punir, la postière, au lieu de s’emparer de votre toute seule enveloppe, vous donne le timbre géant et la mouillette pour faire vous-même, histoire de s’exaspérer d’avantage, parce que mouiller le timbre à la mouillette, ça ne s’improvise pas. Une sorte d'humiliation, j'ai trouvé...
La seule consolation se trouve dans l’observation de son prochain qui parfois en ch... autant que vous.
Le bonheur d’observer Mme Trucmuche traîner son mignon chéri par le poignet. Vous la croisez, elle vous reconnaît, et malgré sa hargne épouvantable, son envie de faire passer son amour d’enfant sous la première voiture, elle doit, elle est sommée de vous adresser un sourire radieux. C’est bon...
Mais veine ! Voilà que quelques mètres plus loin, Mme Dubudu tout occupée à crier sur son rejeton en perd son cabas et que quelques poires vont rouler là-bas au loin. On sait combien les poires ne doivent en aucun cas être brutalisées. Sinon, elles deviennent toutes marrons dehors et dedans, et c’est vraiment mauvais...
C’est également bien agréable lorsque par extraordinaire, nos propres petits mignons sont sages au m..do, ce qui permet d’apprécier les tactiques de chacun en cas de naufrage du repas.
Un exemple : Tout avait bien commencé pour cette superbe famille de six mais voilà que grand coca se répand sur le velours côtelé de papa. On ne le répète jamais assez, si l'on aspire le breuvage en inclinant fortement le gobelet de carton, il est probable que le liquide marron pétillant viendra saloper quelque cotonnade ultra chic.
Petit blondinet joli, élégamment vêtu lui aussi du dernier must de chez Tartine et Nutella a pendant cet intermède joyeux viré la moitié de son sandwich sur la tête de sa soeur qui, la pauvrette, du haut de ses huit mois et avec la seule protection de ses rares cheveux, ne peut s’empêcher, on la comprend, d’ouvrir très franchement la mâchoire pour un hurlement d’une dizaine de minutes.
Du coup monsieur se lève et crie, ce qui venant d’une bonne famille est du dernier vulgaire. Madame lui demande donc de se calmer, une main épongeant le ketchup qui menace de finir son trajet sur sa jupe, son visage est blême, elle vient de découvrir combien sous l’apparente bonne éducation de son mari, l’homme rustre est proche, sa mère le lui avait bien dit.
Et nous on est là, c’est divin, les petits ont merveilleusement mangé, ne se sont pas disputé la réserve de ketchup plus mayonnaise en les faisant gicler partout, n’ont pas perdu la moitié des pièces du jeu à monter soi-même...
Trop vite parlé, chéri n°2 vient de poser sa main sur mon pantalon crème. La main du hamburger... Mais c’était quand même bien.
Si on regarde bien, le pire est à portée de main, il suffit de faire un petit effort, aussitôt une merveilleuse sortie à la piscine en famille vire au drame parce que les mignons ont froids, mal au ventre et envie de pipi, et en plus on a oublié le maillot de bain dans les vestiaires.
On part se promener, il fait beau, les montagnes sont là tout autour, mais au deuxième virage, un des mimis fait un gros vomi sur la banquette.
On était calmes, détendus, on se regardait en souriant, mais l’instant d’après, papa-maman ont les mâchoires serrées, ne se parlent plus que par onomatopées quand ils n’en viennent pas aux mains. .
C’est vrai, chez moi, la rage subite monte très vite, parfois pour des occasions extrêmement anodines en apparence, et je n’ai alors pas de limite dans l’injure interne, celui qui était l’instant d’avant mon doudou chéri devient le dernier des abrutis en un clin d’oeil, parce qu’il m’aura fixé de son air glacé pour une remarque perfide.
Et des remarques perfides de ma part, il peut s’en produire à la pelle si je veux bien m’en donner la peine.
-”Je descends toutes tes affaires de cheval-qui-sont-posées-là-devant-l'escalier à la cave !”
C’est tout, mais c‘est largement suffisant pour que doudou chéri ressente comme un frisson glacé.
-”Tu n’as pas mis de cagoule à mimi ce matin -qu’il faisait moins 15- pour aller à l’école ?” Sur un ton qui se veut convivial.
Si doudou chéri ne répond rien ou fait “pof pof” en haussant les sourcils, danger. La mayonnaise prend assez vite et toujours sur le ton le plus badin possible, j’en viendrai facilement à lui casser le plat bleu et blanc, le lourd, sur la tête. Mais il ne m’en veut pas.
Autant je suis revancharde, ricanements, hochements de tête lourds de sous-entendus, autant lui il lui suffit d’un sourire un peu douloureux pour me signifier toute sa réprobation, et c’est justement insupportable, ce sourire mince, sourcils froncés, avec tout de suite quelque chose à aller faire dans le bureau qu’on ne le revoit pas avant le soir. La vie conjugale est un petit miracle d’équilibre précaire avec de sourdes envies parfois d’une île vraiment déserte.
Mais en général, quand vous avez de ces envies là, l’homme de votre vie ne va pas tarder à avancer une phrase du genre : “c’est pour la semaine prochaine, non ?”, Traduisez : " tu es en pleine période pré-ragnagnesque, ma pauvre chérie".
Le pire, dans ces conditions, c’est de se faire en plus consoler par l’être aimé d’avoir été bien méchante, bien hargneuse. Doudou chéri revêt son auréole qui va si bien sur ses cheveux frisés, et vous regarde avec compassion. Oui j’ai un caractère crasseux, oui, je peux être vraiment innommable, mais de toute façons personne ne me voit, que toi, élu de mon coeur, et toi, tu savais ce qui t’attendait, c’est bien fait. Bref, nous y voilà, je suis également certaine de ne jamais être l’épouse idéale.
Alors il faut faire avec tout ça, et c’est pas facile tous les jours.
4Où l'auteur se
pose les vraies questions
La peau d’orange, par exemple, voilà un souci qui ronge nos existences, j’ai bien vu que malgré tous mes efforts, je continue à engouffrer : petit déjeuner, miam-miam, repas de midi-spaghettis bolognaises, miam miam, goûter-bonnes grosses tartines beurre-confiture, re miam miam, apéro-trucs gras et saucisson, à ne rater sous aucun prétexte, et encore faim pour le dîner.
Et après elle se plaint, la pauvre chérie, quand elle monte sur sa balance le matin, et que rien qu’en se penchant pour lire les chiffres, y a comme un bourrelet au-dessus de l’élastique. Les cuisses sont le siège infamant de la peau d’orange, et quoi de plus sexy, ces espèces de petits trous et bosses comme un tapioca rose, et c’est encore pire quand on serre les fesses pour faire moins large. On a beau essayer de ne pas y penser, quand on marche dans la rue, il suffit d’une vitrine pour foutre sa journée en l’air.
La vie de femme n’est pas rose tous les jours.
Bon je ne me plains qu’à moitié, le sort m’a fait la moitié du haut potable, tant que la glace s’arrête au nombril, ça va, mais on ne peut pas sortir qu’à moitié, donc on est qu’à demi contente.
C’est toujours après vous être lamentablement lorgné dans la grande glace de la salle de bain, que votre chéri d’amour en passant la tête, lance “tu es magnifique ma chérie”.
Moi, je dis toujours, il y a des phrases qui tuent, celle là en est un exemple.
A la limite on préférerait un commentaire du genre : “tu as un peu pris aux cuisses mais tu as un joli dos". Ça fait mal, mais ça sent l’honnêteté, le mec qui sait ce qu’il a, ni plus ni moins, pas un qui s’illusionne ou pire qui vous maintient dans l’illusion. “Tu es la plus belle, ma chérie”, “Je n’aime que toi”, gnia gnia gnia, phrases qui, quand vous les entendez pour la 1326 ème fois vous donne envie de lâcher quelques remarquables grossièretés.
C’est drôle comme depuis quelque temps, petit chéri n°1 se penche parfois au -dessus de mon épaule et me fait d’un ton doucereux : “c’est beau ce que tu fais maman”, il me rappelle son père, c’est fou.
A propos des enfants, on s’était dit, il y a longtemps, qu’on leur apprendrait à être câlin, charmeur, aimable pour plus tard, pour leurs copines, résultat, il y en a un qui à sept ans a déjà appris comment passer de la pommade à maman pour qu’elle soit plus cool, “et maintenant, je peux aller au bureau de tabac m’acheter des bonbons ?” Quant à l’autre, son esprit de contradiction (je sais) le pousse à nous frapper et à crier le plus fort possible pour obtenir quelque chose. C’est dur d’être parent.
On a un aîné qu’on n'hésiterait pas à qualifier d’adorable, de fin, de stylé, d’intelligent.
Pourquoi, quand on est chez des amis, est-ce qu’il faut toujours qu’il se précipite sur le premier morceau de gâteau (et sur le dernier) ou qu’il claironne 15 fois ”je veux le plus gros” ou qu’il essaye de récupérer le maximum de bricoles possible, petites voitures, sous, bonbons, avant de rentrer à la maison. Pourquoi, dans ces occasions, a-t-il toujours la bouche cernée de marron, de rouge tagada, de violet, le pantalon fraîchement troué et la braguette ouverte. Pourquoi ?
Pourquoi petit mignon n°2, si câlin, si clown, si charmant, n’hésite pas chez les autres à devenir une petite brute épaisse qui couvre automatiquement toute conversation dès qu’il ouvre la bouche.
On a lutté si longtemps contre les enfants casse-pieds des autres parents qui feignaient de l’ignorer, et on se retrouve en train de se dire ”peut-être que nos enfants sont assez pires ailleurs”, une bonne dose d’humilité nous tombe sur le crâne.
On sait être onctueusement ignoble quand les petits chéris de nos copains ont des problèmes à l’école, ou leur débitent “caca-pipi-crotte de chat” sur un rythme soutenu pendant le repas. On saura à l’occasion évoquer de lointains souvenirs de problèmes analogues, mais, ce n’est pas insurmontable, on est tous passés par-là, en tout cas, nous, en ce moment, ça va bien.
Et si malgré tout, un bon ami s’obstine à démontrer les qualités incroyables d’intelligence, d’astuce, d’agilité, de précocité de son rejeton, ce qui est insupportable, il faut jouer fin. Le genre “c’est comme le mien...”, c’est mesquin. Mais laisser croire au pur hasard si en rentrant de promenade, tout le monde voit charmant n°1, 7 ans, se jeter sur Proust, c’est une bombe.
Et avec un peu de chance on aura également la satisfaction de voir le bon ami tomber dans le piège du “c’est comme le mien, ça ne le dérange pas de lire un bouquin de 200 pages” avec quand même comme une moue d’amertume au coin du sourire.
Il faudra que tout soit parfait...
Le frigo est archi plein comme pour un siège d’un mois, les recettes se chevauchent en un tourbillon dans mon cerveau, prévoir la panne d’inspiration car c’est au moment des repas qu’elle surgira.
Les enfants seront-ils propres, bien élevés, prévoir aussi la gestion des copains.
Mais surtout prévoir l’ennui.
Belle maman a dit en juin, lors de sa visite de printemps : Tu veux que je vienne à ton anniversaire, mon petit chéri ?
Petit chéri a fait oui goulûment de la tête, des mirages de plein de cadeaux se profilant à l’horizon, plus y a de mamies dans le coin plus y a de cadeaux.
Mon fantôme qui n’a peur de rien criait : Non, belle maman, on n'a pas envie de vous avoir cet Automne ! ! ! On va encore moisir, se terrer dans les fauteuils pendant qu’il fait froid et gris dehors, et qu’on ne pourra même pas proposer une petite sortie, histoire de prendre l’air.
Stop aux mamies ankylosées d’Automne, et surtout des vacances de la Toussaint, ça fait des vacances pourries, des tentations suicidaires, un trou d’inspiration dans le mois, il faut quinze jours pour s’en relever...
Mon moi complètement hypocrite fait un sourire sirop, juste un peu raide aux commissures. Un oeil avisé sentirait bien un peu la tromperie, mais pas belle maman.
Belle maman a marqué au filet, une trouvaille de génie pour se placer une semaine aux frimas. Sans passer par la case départ, c’est à dire notre avis.
Inviter des gens, j’adore ça. Les gens qui s’invitent tout seuls sont beaucoup moins bien placés dans le rayon fraîcheur. Il y aurait comme un goût.
Je compte les jours avant l’imminence, saccage mon atelier si serein, si paisible.