DU
PETIT MONDE DES CLUBS
Il
y a les clubs chic et ceux qui ne le sont pas .
Ceux qui s'étalent sur 50 hectares, ceux qui sont coincés entre
la route et la voie de chemin de fer. Ceux qui font "famille", ceux
qui font "péteux".
Il y a celui dans lequel vous
entrez en vous excusant d'être là, de n'être là que
pour voir, pour visiter. Vous vous effacez au passage des cavaliers et de leur
moniteur, fringants dans leurs culottes de cheval repassées, et leurs
bottes luisantes, la bombe sous le bras, le pull-col en V bien cintré.
Ils appellent leur moniteur par son prénom et le vouvoient, ou s'il est
âgé, disent plutôt "maître", ce qui est généralement
bien accepté par "maître".
"Maître" est
en culotte de cheval, lui aussi, mais bouffante. Il a une veste en tweed ou
ça y ressemble. Ses bottes sont en cuir, mais vieilli, le cuir, avec
ce qui est très joli, un petit laçage au niveau de la cheville.
Il arrive qu'il porte une casquette, mais alors on ne dit pas une casquette,
on dit une "coiffure", parce que c'est incorrect de faire une reprise
sans coiffure.
Il est bien vu qu'il ait un certain âge, et d'ailleurs son cheval aussi
a un certain âge.
Il est galant avec les dames, amical avec les messieurs, il ne fait généralement
pas de reprises aux enfants, ça, c'est le moniteur qui s'en occupe.
Les
jours de concours, en plus de la veste en tweed et au lieu du col roulé
en dessous, il porte un foulard blanc cassé, dans le col ouvert de sa
chemise, souvenir des cravates qu'il portait en dressage du temps où
il "sortait".
Il arpente des écuries où sont alignés des boxes parfaits,
équipés de barreaux jusqu'au plafond, avec des portes coulissantes
renforcées en fer, des abreuvoirs qui marchent, des chevaux molletonnés
de bandes jusqu'au jarret qui essayent de s'habituer à regarder entre
les barreaux.
La
sellerie est parfaitement rangée , et même si les bombes sont scalpées,
elles sont posées dans le placard à cet usage, avec les tailles
marquées dessus. Personne n'oserait mettre le désordre dans ce
club, c'est déjà beau d'en faire partie.
Au dessus du manège,
le club-house est vitré, et les cavaliers lorgnent les visiteurs qui
les observent sans un bruit du haut de cette tour de contrôle. Il n'y
a pas de bruit non plus dans la tribune, où quelques familles attendent
la fin de la cérémonie sur leurs chaises.
Un grand manège en "dur",
cela aussi est une chance, on ne va pas se mettre à regretter les trous
dans les murs, même s'il fait froid et sinistre lorsque tout est clôt
dans ce grand hangar sombre.
Les installations en général
sont d'ailleurs irréprochables, grande carrière, parc d'obstacles,
parcours de cross, deux manèges couverts, un instructeur et plusieurs
aides-moniteurs (stagiaires), une armée de l'ombre (stagiaires) qui fait
les boxes le matin. Les chevaux sont bien tenus, les poneys sont tous "français
de selle".
Bref ,vous êtes impressionné, et après avoir pris tous vos
renseignements , vous vous en allez les yeux encore écarquillés...
Vous vous dites qu'il doit être exaltant de faire parti de ce club, que
dis-je, de ce temple de l'équitation.
Bien-sûr,
vous n'avez croisé personne dans le club-house, pas de joyeuse bande
friponne en train de rigoler, pas d'adultes nonchalants discutant le "bout
de gras" avec le moniteur. Le bureau, avec son carrelage blanc, ses chaises
alignées, ses tarifs affichés, vous a rappelé la salle
d'attente du dentiste.
Vous ne vous êtes pas senti d'attaque pour aborder "maître"
qui siégeait aux abords de son manège au milieu d'un aréopage
de personnes élégamment vêtus. Ni pour passer la main entre
les barreaux à la rencontre d'un des pensionnaires.
Un "je ne sais quoi" vous a dit de ne pas traîner sans raison
dans la tribune, ni dans ce club, d'ailleurs, peut-être parcequ'aujourd'hui,
pour la balade, vous aviez enfilé un vieux jogging, et posé votre
vélo à l'entrée.
Du coup, vous êtes allé voir ailleurs.
A
quelques kilomètres de là, vous avez repéré entre
les arbres une agitation bruyante, des voitures stationnées n'importe
comment sur le bord de la petite route. Un petit panneau annonçait "Centre
équestre de Trucmuche".
Dès
l'entrée, vous vous êtes dit que c'était le foutoir. On
était Mercredi. Ça criait de partout. Une dame est venu à
votre rencontre, et vous a offert son sourire....et des renseignements. Avec
reconnaissance vous aviez repéré en arrivant que d'autres promeneurs
en vélo et joggings vert bleu mauve avaient eux aussi eu l'idée
de s'arrêter "pour voir les chevaux"..Et que ça
n'avait l'air de choquer personne.
Tarifs en main, vous vous êtes faufilé dans la cohue. Les shetlands
tenus par de minuscules cavaliers se dirigeaient vers le manège tout
encombré de cônes de signalisation pour l'occasion. Il y avait
"jeu".
Vous vous êtes demandé
où était le moniteur jusqu'au moment ou vous l'avez repéré.
Cela devait être cette femme que l'on voyait à droite, à
gauche, partout, la cigarette plantée au coin du bec, les cheveux en
vadrouille, distribuant conseils, ordres, filets aux uns, martingale à
un autre, marchant d'un pas pressé, puis finalement allant s'enfermer
avec la meute de shetlands dans le manège.
Cela devait être son prénom, ce diminutif claironné toute
les cinq minutes par l'un ou l'autre et à tout propos.
Dehors s'agitaient des tas d'enfants, des grands ,des petits, autour des chevaux
et des poneys. Jusque dans les écuries, on entendait les petites voix
papoter, des tas de petites mains flattant le bout de nez des grosses bêtes.
Ahuri, vous avez constaté
le désordre ambiant. Au bout d'une heure, (comment, vous étiez
déjà là depuis une heure?)vous vous êtes même
dit que c'était insupportable toute cette agitation. Mais vous ne pouviez
pas vous empêcher d'imaginer votre petite Laura au milieu de tout ça,
à l'aise comme à la colo, tutoyant toutes les mamans, emmenant
elle aussi son petit shetland au manège. Vous avez pris des renseignements
pour elle aussi...
La
taille n'a pas forcément de relation avec l'ambiance, mais on voit souvent
des petits clubs familiaux et des grands centres glacials.
Un petit club privé ne donne pas d'illusions sur ce qu'il est: il a été
fabriqué petit à petit, avec les années, suivant les désirs
et les rentrées d'argent du propriétaire qui est également
souvent l'enseignant. Les cavaliers sont venus s'inscrire sur l'indication d'une
bonne copine ou d'un voisin.
Il
y a souvent dans le même coin le grand centre associatif, qui change
de moniteur et de "bureau" toutes les cinq semaines (mais qui a droit
a des subventions d'autant plus généreuses qu'on peut le voir
de la nationale).
Le "petit club familial"
n'a pas souvent droit aux subventions, et vous verrez les même
têtes un petit bout de temps. Sa gestion est une affaire sérieuse
puisqu'elle conditionne sa survie, aussi rien n'est a négliger, depuis
le bon état des chevaux jusqu'à l'accueil des cavaliers. Enfin,
et surtout, un club privé est à l'image de celui qui l'a
créé et cette image peut vous plaire ou ne pas, mais elle
est la garantie d'une certaine ambiance.
Si vous détestez qu'on vous tutoie d'emblée, qu'on vous plaque
une grosse bise sur la joue quand vous arrivez et qu'on vous raconte par le
menu les petits potins des chevaux ,n'allez pas vous torturez inutilement, essayez
le golf.
Rien n'est plus difficile à
réussir qu'un club qui marche, financièrement et socialement,
puisqu'il y faut être à la fois excellent gestionnaire (ce qui,
avec les chevaux est diablement difficile), animateur et pédagogue. Sans
oublier solide comme un roc face à toutes les épreuves .
Lorsque vous tombez sur un club
aux structures suffisantes, avec de bons chevaux, et une bonne ambiance, accrochez
vous.
DANS UN CENTRE EQUESTRE:
Un"petit
club familial",ça ressemble comme deux gouttes d'eau à un
autre "petit club familial", la cour est boueuse ou poussiéreuse
suivant la saison , toujours parsemées de trous plus ou moins assassins
pour votre voiture. D'ailleurs, où allez vous la garer, votre voiture?
Pas devant les boxes, les chevaux ne pourront plus sortir, oui, mais le "parking"
est encombré pas l'énorme camion et le silo à grains qui
n'est pas encore monté. Alors vous faites comme tout le monde, vous vous
garez sur le bord de la route.
En parcourant des yeux l'ensemble
des lieux, vous sentez bien que la propriétaire a un jour eu la vélléité
de rendre son club coquet, mais qu'au fil des temps, les jolis bacs à
fleurs ont été utilisé comme poubelles et cendriers , les
espaces gazonnés ont disparus au profit des vélos et mobylettes.
Les boxes en cours de construction derrière le manège le sont
depuis dix ans. Et personne n'y peut rien mais la brouette de ciment n'a pas
bougé d'un pouce depuis, de même que les parpaings. Cela
sert de rangement pour les barres et les chandeliers.
Tous les coins envahis de ronces
et d'orties étaient destinés à disparaitre sous les dents
pressées de Lolette et Ponpon, les chèvres naines. Mais celles-ci
préfèrent nettement rester couchées dans le foin en mâchonnant
quelques brins, ou aller brouter exprès les talus du voisin.(Ou parfois
jouer dans le manège à se courir après).
Le paddock qui s'est rêvé
verdoyant et frais avec ses petits pommiers, peupliers ou autre, est devenu
un marécage gluant les jours de pluie ,ou envahi de taons les jours de
soleil. Il est si râpeux qu'il vous rappelle le paillasson de votre immeuble,
et les rustiques obstacles naturels qui le parsemaient disparaissent sous
l'impitoyable assaut des mauvaises herbes.
Les chevaux n'aiment pas les
mauvaises herbes. Qu'on se le dise une fois pour toute. Et les chèvres,
on l'a dit aussi, sont toujours occupées ailleurs. D'ailleurs, les chèvres
préfèrent nettement les fleurs. C'est plus poétique.
Les éléments indissociables
d'un "petit club familial" sont:
- les vieux bidons rouillés, qui serviront au choix, d'obstacles dans
la carrière ou d'éléments décoratifs dans le club.
-le tas de fumier, qui,doit rester accessible aux stagiaires, et
au tracteur, donc, en plein milieu.
-Le tracteur, qui a normalement une certaine patine, un certain nombre de pièces
d'origines diverses, et un air penché (avez vous noté l'éternel
fil de fer qui tient la cheminée d'échappement?). Il arrive qu'il
passe la nuit sur le tas de fumier, quand il est tombé en panne, ou s'il
est puni.
-L'atelier, ou vous ne devez entrer sous aucun prétexte. C'est l'Arche
perdue là-dedans, et seuls sont capables d'y retrouver quelquechose le
propriétaire des lieux ou le palefrenier "en chef" qui bricole
le tracteur.
Parmi les petits éléments, avec un oeil exercé , vous retrouverez
parsemés dans la cour et sur la dalle des licols enterrés, des
brosses mutilées, des guêtres camouflées dans les touffes
d'herbe. Et bien sûr les inévitables pulls, casquettes, gants abandonnés
ça et là au fil des jours.
Dans
un "petit club familial", il y a toujours quelque chose à réparer,
ou en train de l'être. Vous voyez bien qu'on est "en train"
de construire une vraie douche pour les chevaux. En attendant, il y a le bout
de tuyau qui serpente dans la boue. Et ne demandez pas à chaque fois
où se trouve le robinet pour laver les mors, il fuit, et on est en train
de fixer un évier en dessous. Mais avec le train train quotidien, chaque
chose en son temps. Le sac en plastique autour du robinet tiendra bien encore
quelques semaines, et le tuyau pour doucher les chevaux fonctionne très
bien en attendant . Ce qui risque d'être le plus long à venir,
ce sont les petits détails qui n'empêchent pas les chevaux de vivre:
le vestiaire ou la modernisation des toilettes.
Mais on ne vient pas au club pour ça, et on peut se changer dans la voiture...
LES ENSEIGNANTS:
Des
enseignants, il y en a de toute sorte, mais la plupart du temps, même
si à l'extérieur, ils sont presque normaux, dès qu'ils
ont franchi les portes du manège, ils hurlent.
Il peut arriver qu'il soient
même grossiers. Rassurez vous, c'est rarement après vous qu'ils
en ont, et il est de plus en plus rare qu'ils le soient.
Il faut dire que cela tient à la spécificité de ce sport.
Le moniteur crie souvent à l'intention du cheval. Il peut grâce
à cela éviter d'utiliser trop souvent la chambrière. Et
essayez de vous faire comprendre de quelqu'un qui se trouve à trente
mètres, vous êtes bien obligé de pousser un peu la voix!
Les chevaux, et c'est le but,
comprennent assez bien les ordres du moniteur, surtout les changements d'allure.
Si vous débutez, il est à la fois rassurant et inquiétant
de se dire qu'en prononçant le mot "galop", votre moniteur
vous lancera vers l'inconnu sans que vous ayez aucun moyen de l'en empêcher.
Mais c'est lui aussi qui fera repasser au pas votre monture sauvage. Il est
parfois obligé d'employer d'autres termes que ceux d'usage afin d'être
sûre que les cavaliers demandent eux-même le changement d'allure.
Par exemple "choucroute" pour le mot "galop", etc...
Un
cheval sait très bien quand on s'adresse à lui. Il sait également
si c'est fait sur un ton menaçant ou aimable, et il en tire les conséquences.
Voilà pourquoi un moniteur souffre souvent d'extinction de voix. Pour
la faire porter à travers tout un manège, il est obligé
de la pousser, ce qui donne une tonalité très particulière,
avec un allongement des syllabes: -"ALLLLLONS, GUYLLLAINEUUU, RRRREMET
TON CHEUVALLL AU PAAAAAAS!!! ou bien "POUR MARCHERÔTRÔT, MARCHEZÔTROOOOT!!!OUIIIIII!"
A mon avis, il en est des moniteurs comme des automobilistes, les femmes sont en général plus auto-critiques et progressent finalement plus que les hommes qui trouvent toujours qu'ils sont très bien comme ils sont.. Mais la particularité des femmes monitrices, quand elles forcent leur voix, c'est que cela donne parfois un son qui nous rend proche de l'exaspération. La voix type d'une monitrice est reconnaissable entre toutes.
Cela n'empêche qu'un moniteur est audible uniquement lorsqu'il est tourné
vers vous. Sil vous tourne le dos au moment d'expliquer les aides du départ
au galop, vous n'aurez plus qu'à compter sur la chance, et consulter
pour la prochaine fois votre manuel d'équitation.
De même, s'il commence
à réfléchir à son explication, vous allez sans doute
le voir baisser le menton, regarder la sciure, et à ce moment là,
pas de panique, personne ne comprend, le moniteur met simplement ses idées
en place. D'ailleurs, il arrive fréquemment qu'il soit même obligé
de monter à cheval pour vous faire une démonstration, car avoir
un mouvement dans le corps ne présuppose pas de l'avoir au bout de la
langue, prêt à être exposé en termes clairs.
Là , vous reconnaitrez les talents de pédagogue de votre
enseignant . S'il arrive au bout de ses explications sans vous dire à
un moment: "c'est difficile à expliquer, ça se sent ,c'est
tout", vous pouvez admirer.
Mais on demande toujours l'impossible à nos pédagogues: "On"
vous doit une définition imagée et concrète du tour
de main qui permet d'incurver ce bateau qu'est Bambi, ou de faire céder
Rock-en Roll qui a une encolure comme un tronc de séquoïa centenaire.
On
peut aussi distinguer l'ancienneté de l'enseignant . S'il se tient
bien droit, vous fait face franchement, vous sourie, vous parle avec une autorité
dénuée d'agressivité, vous avez sans doute à faire
à un moniteur relativement "frais", ou même pas encore
diplômé. Si au contraire, il est avachi dans un coin du manège,
assis en général sur un plot de signalisation retourné,
vous regarde avec un mélange de compassion et de répugnance, regarde
dehors lorsqu'il vous explique le mécanisme du trot enlevé,
c'est au moins un dix ans d'âge, si ce n'est plus.
L'avantage de ce dernier est
qu'il a des images bien rodées pour vous expliquer telle ou telle chose,
qu'il ne panique jamais quand les chevaux sautent sur les murs ou traversent
le manège à la vitesse de la lumière, qu'il ose vous faire
sauter dehors même si vous n'en êtes qu'à votre troisième
leçon, et ça marche.
L' inconvénient, c'est que vous avez parfois l'impression de déranger.
Un jeune moniteur a peur pour vous, vous stresse en vous demandant toutes
les cinq minutes "ça va?". Il ne vous sortira pas en balade
avant la quarantième leçon, mais vous avez l'impression à
chaque reprise de lui faire plaisir en étant là. C'est chouette.
Pour
moi, l'image marquante d'instructeur, c'est le "chef", qui enseignait
au club dans lequel j'ai monté les premières années.
Je crois que c'était
un ancien militaire, enfin, ainsi le veut la légende, toujours
est-il qu'il était constamment en beige: chemise beige, de type militaire,
et culotte de cheval beige, ou marron, vous savez, de celles dont on pourrait
remplir les jambes de tout un tas de choses, les fameuses culottes bouffantes
aux cuisses. Je me suis toujours plut à imaginer que c'était pour
le transport du pique-nique. En tout cas, rien à voir avec nos petits
caleçons riquiqui-moulants .
Le "chef" avait une
grande et belle gueule , ridée, soucieuse. Il était un peu
dégarni, avec un friselis de petits cheveux sur l'arrière du crâne.
Un léger accent du Sud-ouest qui donnait à sa voix caverneuse
un ton goguenard. Et une dégaine à la John Wayne. Il ne fallait
pas le déranger pendant la sieste, jusqu'à 4 heures environs,
après, il faisait ses reprises,....avec Moustache.
Moustache, c'était son
chien. Ou plutôt, "le chef" était l'homme de Moustache,
car celui-ci est arrivé un jour devant sa porte, d'on ne
sait où et n'est plus reparti.
Le job de Moustache était de
marcher sur la lisse autour de la carrière, pendant les reprises, et
recevoir un petit sucre et un petit bisou à la fin, du " chef"
.
Le "chef" a parié, un jour, qu'avec un immense cheval, qui
en plus s'appelait Fiasco, il sauterait 2m50! C'est beaucoup...même
pour un grand cheval, surtout que "le chef" était très
grand aussi, et sans doute pas léger. Il avait inscrit une marque à
2m50, un peu partout, pour la voir, pour se la mettre en tête. En plus,
ce cheval ne sautait pas si gentiment que ça, il était même
plutôt susceptible. Dans le jargon, on aurait dit de lui, "c'est
un grand trotteux qui a un petit vélo".
Parfois, quand l'envie lui en
prenait , le "chef" nous emmenait à fond de train dans la forêt
voisine. Comme je le savais, je me mettais juste derrière lui, pour moins
subir les effets d'affolement qui surgissaient derrière.
Je crois qu'il n'était
pas loin de vouloir passer par dessus les barrières qui fermaient les
allées aux voitures: de gros rondins de bois fixés solidement
à plus d'1m20 du sol. Il n'est jamais allé jusque là, mais
ça devait le démanger....
On rentrait en plusieurs morceaux, je veux dire que certains n'apparaissaient
qu'un peu plus tard, avec des traces de boue sur l'épaule ou la fesse.
Si j'avais été à sa place, j'aurais été morte
d'angoisse. De quel bois sont fait nos instructeurs à l'ancienne!
On voit moins ce type d'enseignants
maintenant. Il faut dire que les enfants ont changés aussi, il y aurait
plus de protestations de leur part. L'avantage de ces méthodes fortes,
c'est qu'en ayant peur du moniteur , vous aviez moins peur du cheval .
Pour ma part, je faisais partie
des enseignants angoissés, c'est une nouvelle génération,
souvent des femmes. L'angoisse, c'est à cause de ça . On
est des mères-poules en puissance, tous les cavaliers sont nos enfants,
c'est épuisant.
Je n'ai jamais pu emmener une balade sans suer sang et eau, passer mon temps
à regarder ma troupe, à la répertorier, à la couver
des yeux, à la préserver du moindre sursaut, à imaginer
le pire à chaque passage de route.
Je devais en outre lutter contre
les images que mon imagination débordante produisait à chaque
péripétie: la vision d'un camion anonyme et assassin arrivant
si vite et si près des chevaux que ceux-ci de terreur, se jetaient sous
les roues . Un tracteur innocent mais cachant son jeu déboulant, toute
fourche dehors, pour embrocher mes petits cavaliers ou les précipiter
dans le fossé. Cette voiture rouge vif, qui en klaxonnant au passage
à niveau, allait pousser mes poneys sur la voie ferrée, alors
même que la sonnerie retentissait.
En extérieur, tout m'était
hostile, le linge à sécher sur une corde, les poubelles bleu criard
barrant le sentier au bord de la route, le ruisseau à traverser dont
le fond trouble recèle milles pièges. L'angoisse était
à son comble au retour, lorsque je sentais frémir les chevaux
à l'approche du club, prêts à partir à un train d'enfer,
emmenant leurs cavaliers hurlant de terreur,et moi essayant de les ramener à
la raison d'un inaudible et désespéré "hoooolaaaa".
Rien de tout cela ne m'est jamais arrivé. La seule fois qu'un cheval
est rentré tout seul à l'écurie, son cavalier, casse-cou
de nature, en riait de plaisir, emmené à toute allure dans les
petits chemins tortueux qui menaient au club!
Personne n'est jamais tombé
en extérieur, sauf une fois: une petite fille est tombée
du pas, d'un shetland tenu en main, le plus petit de la bande, il devait faire
65 ou 70 cm au garrot. Elle est tombée sur l'herbe....et s'est fait une
fracture du coude!!!
Si votre enseignant n'est pas
mère-poule, il est peut-être du genre frimeur, ça devient
désuet, mais ça existe encore. C'est en général
un homme, jeune, qui plait aux filles, ou pense leur plaire, et utilise le prestige
de sa fonction au sein du club comme sex-appeal.
Il montera avantageusement Rupert pendant sa reprise, ce grand cheval noir ayant
la particularité de briller en public. Il le montera une cigarette au
coin des lèvres, ce qui lui fera cligner un oeil (la fumée), et
il galopera en remuant des épaules, la tête penchée vers
son public, ce qui n'est pas sensé l'empêcher de faire son cours.
Mais vous savez qu'il a autre chose en tête si Jeanne et Marion sont à
l'entrée du manège.
D'ailleurs,
s'il n'est pas à cheval, il se poste à l'entrée du manège
lui aussi, et vous l'entendrez s'exclamer toutes les cinq minutes: "ahhh,
Sophie, comment va?", "Agnès, ça faisait longtemps,
viens donc me raconter ce que tu deviens", et Sophie, ou Agnès viennent
s'exécuter, pendant que vous trottez dans la poussière .
Quand il est à cheval
pour de vrai, c'est à dire entre les heures de reprise, il est souvent
en colère après son cheval, et vlan, il lui envoie des grands
coups de talons dans le flanc, ou des grands coups de mors dans les dents. On
est donc sensé penser que le cheval ne travaille pas bien, est stupide
ou feignant ,ou quoi que ce soit d'autre. On n'est pas sensé imaginer
que son cavalier est déconcentré, ou incompréhensible dans
ses demandes. En général c'est quelqu'un d'autre (un stagiaire)
qui le lui a préparé, et un autre qui le lui dessellera. Il est
plutôt rare que cette catégorie de moniteur passe du temps au box
et pense aux gâteries qui pourraient récompenser sa monture, puisque
de toutes les façons sa monture ne mérite pas de récompenses,
ayant toujours mal travaillé!
Mais
, le plus fréquent , c'est qu'un autre que le moniteur vous fasse la
reprise, cet autre est alors baptisé Aide-moniteur.
Les aides-moniteurs sont plus
nombreux qu'il n'y parait. Il y a ceux qui en ont la fonction, reconnue et peu
rémunérée: stagiaires divers, préparations au monitorat,
etc... Et ceux qui se sont trouvés là au moment propice: "DIS-DONC
LOLO, TU VEUX PAS ME PRENDRE LES PETITS POUR LA BALADE DE QUATRE HEURES???"
Lolo, n'a pas eu le temps de se dissimuler derrière le camion,et puis,
ça ne lui déplaît pas totalement : les enfants l'adorent
, alors...
Bien
sûr elle n'a pas encore le 2ème degré, maintenant on dit
le galop 7, bien sûr elle n'est pas majeure, 16, 17 ans, mais elle est
très patiente avec les enfants, très diplomate avec les mamies
inquiètes qui sont venues voir leur petits, elle sourie tout le
temps, bref, elle est idéale, surtout quand elle traîne là,
au milieu de la dalle, sans but précis. La tentation est grande: "LOLO,
TU LES EMMENE A L'ETANG, T'ES SYMPA. JE T'ADORE...."
Il faut savoir que le maître des lieux, tout occupé qu'il est,
ne ménage pas les louanges quand aux bonnes volontés qui se trouvent
là . Une corvée doit toujours être demandée avec
le sourire et quelques compliments, sinon, ça sent trop l'arnaque. Et
puis, ces grandes filles, elles aiment tellement ça, s'occuper des autres...
En revanche, il n'est pas avare
non plus d'occupations plus motivantes en échange: sortir
un cheval, accompagner une balade avec le grand Bubu...Ces petits plaisirs,
mine de rien, entretiennent l'amitié, et donnent envie aux bonnes volontés
de se manifester.
Et puis, le monde est à
vous quand vous êtes à la tête de votre première reprise.
En général, les élèves s'en souviennent, et en redemandent..Vous
développez des trésors d'inventivité, des images saisissantes
pour faire comprendre le trot enlevé, vous vous sentez géniale,
ils comprennent vite, ils s'amusent.
Les poneys, pris par les figures
compliquées en oublient leur paresse. Tout le monde y gagne, si ce n'est
qu'un incident malheureux pourrait tout compromettre..A ce moment là,
retournez vous cacher derrière le camion, l'orage va souffler, vous n'avez
pas su les tenir, vous êtes incapable.. La prochaine fois...Il n'y aura
pas de prochaine fois, la leçon vous a suffit.
Mais
il y a autant d'aides moniteurs que de cavalières un tant soit peu débrouillardes
, et dans un club, il y en a toujours un certain nombre .. Qui sait, peut-être
cela va-t-il décider de votre vocation.
LA VOCATION:
Est-ce que toutes ces petites,
qui rêvent de prendre un jour la place de leur monitrice préférée,
ont réfléchi à tout ce que ça entraine, aux responsabilités,
aux horaires inexistants , aux repas de famille sautés pour cause
de concours de poneys, aux longues soirées près du feu ratées
parce que Nabucco a des coliques, ou que Mylord s'est encore enfui du paddock,
aux gerçure, aux pieds froids (il fait toujours froid dans un manège,
sinon, c'est qu'il y a de la poussière, souvent ,c'est les deux), aux
ongles cassés, à l'odeur si attirante, qui ne vous quitte plus,
à la voix qui se casse à force de crier: VOLTEUUUU, MELANIIIIIE!!
Donc,il
faut sérieusement se demander si on a la vocation, si on est pas plutôt
fait pour le canapé bien moelleux du salon, avec son tricot, et un peu
de musique, les enfants jouant gaiement autour de soi.
Et puis, pour trouver un mari,
c'est dur. Il y a quasiment 90% de filles à la base. Ou alors il faut
sortir en concours, et attention, c'est pas gagné: il faut savoir apprécier
le genre de personnages qu'on trouve dans ce milieu:
-Vous
avez les responsables de club, angoissés à longueur d'année
par le porte-monnaie (donc avec lui, pas moyen de s'acheter une petite robe
de temps en temps!) En plus, ils ont les ongles incarnés, ou noirs,
pas le temps de se raser, le dos en compote, le front déjà ridé
par les soucis! Ils vont vous dire tous les ans que ce n'est vraiment pas le
moment de faire un enfant, il y a justement Rebecca qui pouline, ça fait
assez de soucis et de frais vétérinaires comme ça. Vous
lui objecterez que vous n'êtes pas une poulinière, et que les frais
de grossesse et d'accouchement sont bien remboursés. Non, franchement,
même si vous êtes très amoureuse, laissez tomber.
-Ensuite,
vous avez le fils à papa, plein de sous, qui sort toute l'année
en concours, si bien qu'il connaît toutes les stars du moment, et qu'il
tutoie Pierre Durand. Il a un 4x4, avec son van accroché derrière,
ou mieux, un camion, avec studio, pont hydraulique, moquette. Il a bien sûr
de très beaux chevaux. Avec un peu de chances, il monte bien, n'est
pas trop brutal avec ses montures, et pas trop vilain. Mais
qu'est-ce que vous allez faire dans son sillage? De la figuration? Vous allez
faire parti de son fan-club, en bord de paddock, sauf que vous aurez l'avantage
de vous voir confier le matériel, de lui tenir son cheval pendant la
reconnaissance (pas question pour vous de monter dessus! ce cheval n'aime que
les hommes!) d'avoir le droit de l'encourager pendant le parcours, et d'essuyer
sa mauvaise humeur s'il ne fait pas un bon tour.
Vous aurez bien-sûr, au bout d'un moment le droit de monter un de ses
chevaux, mais il vous accablera de conseils ,de reproches, de mansuétude,
ça vous rappellera votre mère conduisant la voiture avec papa.
Sinon, vous avez les fous, les
très originaux, les carrément marginaux, les play-boys. Ceux que
vous admirez vraiment ne se marient qu'avec leurs chevaux ou quittent rapidement
le métier.
Non, croyez m'en, fuyez ce milieu
à toutes jambes, revenez en visiteuse, c'est tellement plus confortable.Et
vous vous rappellerez ce que votre maman vous disait, "fais un autre métier,
ma fille, et montes à cheval pour t'amuser"!
Remarquez,
les femmes ne sont pas mal non plus dans ce métier. Elles ne manquent
pas d'autorité, ce qu'on trouve très mignon chez elles quand elles
ont 9 ans, mais plus difficile à quarante. On ne trouvera pas forcément
le prix de la féminité parmi elles. Il faut avouer que le port
de la culotte de cheval, par dessus l'autre culotte de cheval, avec en général
une petite queue de cheval pour les cheveux, et une grosse veste molletonnée
pour emmitoufler tout ça, c'est très original, mais c'est à
se demander si les escarpins et les robes du soir ont jamais existé dans
l'univers féminin.
Je l'ai dit plus haut, en général, la voix porte,
....loin..., et l'habitude venant, ça peut aussi donner: "CHERIIIII,TU
M'APPORTES MON BRIQUEEEET, S'IL TE PLAIIIIT, MERCIIIII!"Parcequ'elles fument,
aussi, dans le meilleur des cas, des cigarettes normales, sinon, des roulées
infâmes qu'elles passent leur temps à faire au milieu du manège.
Le désagréable
de la situation, pour le mari, c'est aussi qu'elles ont plein de copains: le
vétérinaire, le maréchal, les moniteurs des clubs voisins,
et bien-sûr, les cavaliers rencontrés en concours.
D'ailleurs,
finalement, le mari de la monitrice n'est-il pas lui même vétérinaire,
maréchal, sellier ? Un savoir faire en plus n'est pas à négliger
pour le bonheur du club.
Bref
la vie d'homme ou de femme de cheval n'est pas une sinécure et vous transforme
assez vite en petit macho des familles ou en adjudante chef à la voix
rauque.
Bien-sûr, les chevaux
sont les grands responsables de cette transformation :
-Quand
vous aurez passé une nuit dans un box à surveiller Ponpon qui
fait des coliques , à lui frictionner le ventre de vinaigre, les genoux
dans le fumier, un oeil sur ses postérieurs qui se détendent brusquement
de temps en temps,
-Ou
bien couru pendant deux heures à la recherche de Lulu, qui a défoncé
sa clôture au passage d'une jeune et jolie ponette, puis suivi ses traces
dans les champs de blé voisins, en faisant de grands sourires au fermier
qui vient constater les dégâts,
-Essayé
de ramener derrière Fanfan, le grand selle français susceptible,
deux shetlands qui n'ont qu'une envie, retourner dans leur pré, avec
le grand Fanfan qui commence à lever le derrière sur ces importuns,
-Ou
bien encore longé une nationale aux abords d'une usine d'abattage, avec
dix enfants rigolards sur leurs chevaux plus qu'inquiets, en lorgnant le gros
camion rouge vif qui arrive derrière vous sans ralentir,
Vous verrez que votre caractère
ne parviendra plus à se modérer, à rester dans les limites
de l'humain moyen, qu'il vous faudra lutter, jurer, serrer les dents, ou au
besoin vous en servir pour cisailler une longe trop serrée .
Quand vous aurez l'impression que se promener en petite jupe en centre-ville
un rare samedi après-midi libre est un rêve éveillé,
alors que vous devriez être en train de gendarmer un troupe de fillettes
électrisées par une course relais, en mangeant la poussière
du manège , vous saurez.
Non,
sincèrement, vu de l'extérieur, on se dit, oh, quel métier
merveilleux, à cheval toute la journée, en vacances toute l'année!!
Mais bientôt, rien qu'à
l'idée de devoir travailler quatre ou cinq chevaux chaque jour, plus
les reprise, parfois 6 ou 7 si on est mercredi ou samedi , vous en avez
la nausée dès le matin , en priant le ciel qu'il vous envoie Pascale
ou Dominique pour prendre les petits de 4 heures et demi, et la ballade à
poneys....
Rêvez, rêvez au
club que vous aimeriez créer dans les vieux bâtiments de ferme
que votre père ne veut plus louer. Rêvez aux aménagements
géniaux que jamais personne d'autre n'a eu l'idée de faire, au
manège transformé en studio musical pour carrousels, au cross
exaltant que vous allez créer dans la prairie voisine...ne faites qu'en
rêver...
LES CAVALIERS:
Les
cavaliers du "petit club familial" sont de plusieurs sortes:
-les "tout neufs" qui commencent tôt, , ils ne savent rien,
ils vont tout apprendre de vous, ils vous écoutent comme le messie.
-Les "usagés", ils commencent très tard, ou ils ont été des "tout neufs" il y a très longtemps et pas longtemps, cela revient presque au même.
-Les "vieilles pratiques": ils recommencent
tard, mais ont déjà un certain acquis derrière eux, comme
cavalier indépendant ou comme ancien "pilier" de club. Ce sont
pratiquement les plus difficiles à aborder, exactement comme les chevaux
qui ont beaucoup roulé leur bosse et qui arrivent un beau matin dans
votre club. On ne sait pas ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont vécu, ce qu'ils
ont fait vivre aux autres: danger! Il peut y avoir des réactions inattendues..
En particulier chez les ex-cavaliers indépendants, qui ont eu un ou plusieurs
chevaux a eux.
Au début, ils sont
timides, maladroits, gentils. Ils ne savent pas quoi faire pour vous rendre
service .Puis, peu à peu, la confiance revient, ils se souviennent, et
là, vous ne pouvez plus les tenir, ils sont infernaux. Ils vont vous
réapprendre tout le B.A BA, les vieux trucs, les meilleures graisses
à pied, la meilleure façon de parler aux chevaux. Pour un
peu, ils vous raconteront que dans leur prairie, là-bas loin, ils ont
un peu été "le nouveau maître" de Pétaouchnok
les bains.
S'ils ont un peu de charisme,
méfiez vous, ils peuvent créer une mini-secte au sein de votre
petit club paisible...
Le "tout-neuf" adulte est plus difficile à manier que l' enfant:
il faut physiquement tenir compte de son manque de souplesse, de son poids,
de ses articulations qui craquent, et de toutes les barrières psychologiques
qui n'existent quasiment pas chez le jeune cavalier. Pire, il a le sens du ridicule.
Un adulte s'arrête au
milieu du manège quand il est fatigué, refuse de sauter, ou de
monter tel ou tel cheval, il a d'excellentes raisons a vous opposer, c'est très
difficile de contraindre un adulte .
Parallèlement, il se passionne pour la technique, lit beaucoup,
connaît tous les effets de rênes sur le bout des doigts, il peut
même vous décrire la façon de demander un appuyer. Il va
vous posez des questions à mille francs, il fait des objections intelligentes
et implacables, il vous remet en question...
Prenez
cette dame crispée, cambrée, qui souffre déjà de
voir sa mise en pli aplatie par le port de la bombe. Elle met des gants car
elle ne supporte pas l'odeur du crottin sur ses doigts. Elle a mis un jogging
pour monter, alors qu'elle déteste ça, elle se dit qu'elle a vraiment
l'air idiote sur ce cheval. Et elle en veut à cette femme au milieu
du manège qui essaye de ne pas la brusquer.
Elle est loin , la pub Hermès,
avec cette belle jeune fille au galop sur une plage .
Et cet homme, corpulent,
moustachu, il a acheté une bombe un peu trop petite, il vient de comprendre
le mécanisme du trot enlevé, ça fait: "mmmm, ouf,
mmm, ouf,"
Il montait peut-être à cheval, un peu, à l'armée,
il y a trente ans, ou son père, peu importe. Il est un peu rouge, maintenant.
Mais son fils vient monter le samedi, il commence à faire du concours.
Le père s'est dit qu'il achèterait un cheval pour eux deux....
Mais les adultes débutants peuvent aussi constituer de joyeuses
reprises pour peu que la confiance se soit installée entre chacun. Dans
ce rare moment de loisir, l'adulte devient parfois fripon, cabotin, moqueur
et bon-enfant. Dans ces occasions là, c'est un régal pour le moniteur,
chacun ayant laissé son "quand-à-soi" au vestiaire.
Dans
un tout autre lot de cavaliers, on va trouver les petites ado. Elles sont à
croquer, les petites ado, elles ont de douze à seize ans , dans leurs
chambres, elles n'ont pas mis la photo d'Hélène mais celle
de Japeloud ou de Catherine Durand. Dans un coin de l'armoire, il y a leurs
affaires de cheval, qui sentent à trois kilomètres, (je le sais,
il y avait les mêmes dans mon armoire!) qu'elles vont respirer de temps
en temps.
Au club, elles ont toutes leur chéri, un beau, ou un "mal-aimé",
qu'elle gâtent, qu'elles chouchoutent, qu'elles sortent sur la dalle,
devant tout le monde, pour le laver, le brosser, le peigner sans fin, le tresser
parfois, le montrer enfin....
Si
elles ont de la chance, qu'elles n'habitent pas trop loin, elles passent leurs
vacances là, leurs samedis aussi. Le dimanche, elles accompagnent parfois
ceux qui sortent en concours. Elles deviennent des piliers de club (j'en ai
parlé plus haut)
Le
nec ensuite, le stade au-dessus, c'est d'avoir sa propre malle, dans la salle
à malles, avec tout un attirail rutilant, qui sert ...ou pas : licol
tout neuf, bandes de repos, longe, guêtres, etc...et des posters de chevaux
scotchés sur la face interne de la cantine.
Les petites ados passent leur
temps à se manger le nez, à se critiquer, à faire des alliances,
des petits groupes dans les groupes, à se réconcilier. Si elles
ont un peu d'aplomb, un minimum d'expérience, elles vous conseillent
si vous avez eu l'imprudence de venir ce jour là, prennent un ton docte,
une raideur dans la nuque, grondent votre cheval comme une mère son
enfant: Allons, Ubu, soit mignon!
Elles pilotent les nouveaux
arrivants, ou les regardent d'un air ennuyé, selon leur caractère.
Elles sont charmantes, ou épouvantablement insupportables, selon qu'elles
sont sorties en concours ou pas, qu'elles ont eu des succès....ou pas.
Au
milieu d'elles, le groupe masculin semble singulièrement briller par
son absence. Je l'ai dit plus haut, il y a près de 90 % de filles dans
le sport équestre au début.
Parfois un garçon s'aventure, en général discret, intimidé,
appliqué....
Au milieu de cette population
passent quelques fantômes: les propriétaires, ceux qui ont un cheval
en pension complète, que personne d'autre ne monte. Souvent, ils viennent
aux heures tardives, aux heures indues, un silence se fait à leur passage:
Madame Machin sort son vieux Trotteur, qui a presque 20 ans, il est tout poussiéreux,
comme si elle n'arrivait jamais à le panser complètement. Elle
n'est pas toute jeune non plus, fait un sourire en passant. Elle ne montera
pas aujourd'hui, elle va juste le mettre en liberté. Quelques curieux
glissent un regard au manège, mais se désintéressent vite.
Madame Machin ne vient pas au club pour papoter, échanger des idées.
Elle a mis son cheval là, parce que c'est plus pratique, c'est tout.
Monsieur
Duchmol et sa fille sortent leur jument pur-sang. Elle est assez jolie, mais
elle boite par intermitence, sans doute une maladie naviculaire, murmure-t-on
. Ca ne fait rien, elle sort faire son petit tour au bois. On ira moins vite,
voilà tout.
Mademoiselle Frout Frout dresse tous les soirs à 19 heures
précises . Elle passe pour cette cérémonie son habit de
lumière, impeccable culotte couleur coquille d'oeuf, chemise blanche
et gilet. Son regard bleu acier balaie les terrestres spectateurs sans les voir,
le regard de velours sombre de son bel entier fait de même.
Les petites ado qui ont le bonheur,
elles aussi , d'être propriétaires par l'intermédiaire de
papa et maman ne rentrent pas vraiment dans cette catégorie silencieuse,
puisqu'elles sont déjà les stars du samedi après-midi et
distribuent avec parcimonie à leurs copines le privilège de mettre
le derrière sur leurs chéris.
Et puis il y a la catégorie
des cavaliers d'un jour: n'allons surtout pas oublier les scolaires et
autres avanies du même genre !
Ça commence très tôt le matin. Une sourde angoisse
monte dans les écuries, la monitrice a la voix hachée, elle fume
cigarette sur cigarette: les scolaires vont passer la journée là,
tout un car.
Tout le monde est sur le pont, la paupière tendue, le teint blême.
Il faut répartir les taches avant que la horde n'arrive. Ils seront trente,
répartis en trois groupes . En général, on en colle un
sur le cheval de voltige, un autre en balade à poney, le troisième
prend un cours de "balade d'écurie", c'est à dire qu'il
est promené de box en box, de la fosse à fumier au cellier à
grains, avec menaces au moindre écart: -"JULIE!
si tu n'arrêtes pas de jeter des cailloux à Joe iMMédiatement,
pas de balade à poney!"
-"m'en fiche, j'aime pas
les poneys, j'aime que mon chat!"
C'est à ce moment qu'on
voit l'unité d'un club: si tout le monde va voir sa tante ce jour là,
désolé, vous n'avez pas su galvaniser les motivations, créer
pour tous vos jeunes une deuxième famille. S'ils sont là, bravo,
vous pouvez demander les scolaires de toute la région. Profitez en.
Au début, ça fait très peur,quand déboulent d'un
autobus trente gamins surexcités, en K-ways bleus verts jaunes,
avec des tas de revendications et d'observations péremptoires: "eh,
madame, c'est un étalon? C'est lui que je veux! ""Eh, t'as
vu, il a fait caca, bèèèèè!" etc...
Il faut être zen, c'est un mauvais moment à passer, et puis, dès
que vous savez leurs noms, qu'ils se sont divisés en groupes, ils redeviennent
des enfants normaux, certains mignons, d'autres réellement casse-pieds,
vous pouvez enfin arrêter de hurler, pour faire un peu de pédago...
Enfin, ne comptez pas sur leurs accompagnateurs pour les surveiller, ils sont
aussi excités qu'eux, et aussi intenables parfois, et en plus ils vont
vous faire la causette tout le temps, et à l'inverse des enfants, vous
ne pourrez pas leur dire de se taire.
*****
MANIES ET MANIERES CAVALIERES:
A
un stade un peu plus avancé de pratique, il est très intéressant
d'observer les différentes façons de monter. Je veux parler des
façons de monter des "pros", de ceux qui ont passés
le cap du 7ème galop, bien que souvent on en observe les prémices
plus tôt.
-A
une époque, il y avait les "glouglous", c'est à dire
ceux qui au trot rentrait leur tête dans les épaules à chaque
foulée. Au trot, on ne voyait que ce mouvement très inélégant
des épaules montant et descendant derrière la tête. Peut-être
cela donnait-il au cavalier la sensation de rester fixe, puisque réellement
sa tête restait toujours au même niveau quand le reste du corps
bougeait avec le cheval.
Depuis, je pense qu'on leur à dit qu'il était préférable
d'être fixe au niveau des mains, plus qu'au niveau de la tête.
-Vous avez le mouvement "tournoyant
"des épaules, c'est très étrange. Au galop en suspension,
les épaules font un mouvement en huit au rythme du cheval, cela
permettant sans doute de cadencer sa monture , les mains risquant tout de même
à ce jeu là de manquer à leur devoir d'indépendance.
-Vous avez la fréquente
manie qui consiste à malaxer les rênes sous prétexte de
faire céder son cheval, et si cela ne suffit pas , les mains se mettent
à "tricoter" furieusement jusqu'à ce que le cheval agacé
lache son mors.
-Vous avez l'inévitable
mouvement vers le bas, ayant également pour but de faire céder,
et qui produit naturellement l'effet inverse: le cheval ouvre la bouche et tente
de s'échapper vers le haut!
La silhouette la plus courante est celle du cavalier qui monte le menton contre
la poitrine, les yeux fixés sur les oreilles de son cheval: "est-il
assez en place, ou non?"
Il est remarquable d'observer combien le couple se détend si le
cavalier se met à regarder les petits oiseaux....Et ne regardez pas les
autres, on est TOUS comme ça!
Enfin
comme je l'ai mentionné pour le moniteur-frimeur, une habitude du cavalier
irrascible qui travaille son cheval, est de lui rentrer dedans sous les prétextes
les plus futiles , dont le moindre n'est pas d'être regardé par
d'autres cavaliers aux moments critiques.(ohhh funeste déconcentration!)
Savoir rester humble devant ses propres bêtises ou incapacités
demande une énorme maitrise de soi . Il est bon de se rappeler à
chaque instant qu' "un cavalier monte toujours moins bien qu'il ne l'imagine
et mieux que les autres ne le pensent".
LES "CARACTERES":
L'une des choses les plus captivantes
à observer dans une micro société comme celle là,
ce sont les quelques "caractères -types" que l'on va y retrouver
à chaque fois et quasiment sans exceptions. Et il ne faudra pas s'étonner
de leur trouver également des similitudes physiques:
-"Celle
qui sait": Vous avez toujours et dans n'importe quelle structure, une personne
qui est là, semble-t-il en permanence, en tous les cas toujours quand
vous venez, qui n'a pas grand chose à faire sinon éventuellement
s'occuper de son cheval, mais toujours d'une façon mesurée et
économe, et qui est en fait la "commentatrice" attitrée
du club. C'est à dire que vous avez de fortes chances si vous n'êtes
pas totalement transparent (cavalier occasionnel ou trop récent) de vous
attirer dès le moment où vous poserez votre derrière sur
la selle, les remarques toujours frappées au coin du bon sens de votre
mentor.
-"Tu
ne devrais pas le laisser bouger au montoir"
En général, ça commence comme ça...
Au début, impressionné
par l'assurance du personnage, vous vous tenez coit, hochant la tête pour
dire que voui,vous comprenez, bien-sûr, où aviez vous la tête,
allons Bubu, n'avances pas!
Chaque étape de votre travail sera ainsi ponctué de phrases négatives
du type: "Tu ne dcvrais pas...", ou bien: "ne le laisses pas..."
car comme vous commencez à vous en apercevoir, la personne en question,
une jeune femme , en général, n'est pas d'un tempérament
très positif.
Si elle vous fait des remarques, c'est pour votre bien, et surtout, SURTOUT,
pour le bien de votre cheval. Elle se tient dans un coin du manège, ou
est assise à mi-fesse sur la balustrade de la tribune, son regard bleuâtre
ou grisâtre défie les lois du dynamisme, les épaules voussées,
elle vous contemple avec dégout. Mais ne vous effrayez pas, c'est une
expression habituelle.
Vous vous apercevrez au bout de quelques temps que son équitation ne justifie en rien l'autorité qu'elle a prise en la matière, qu'il est même possible qu'elle soit plutôt du genre froussard sur le dos du grand animal, mais c'est comme ça.
_"La jeune misanthrope":
La jeune misanthrope est tombée
dans la mauvaise humeur quand elle était petite, et même quand
elle sourie, ce qui est rare, elle garde les sourcils froncés.
Elle se fait donc très respecter par la plupart de ses camarades, et
même par les adultes environnants. Il ne faut pas la contredire, il faut
qu'elle réussisse en tout sinon elle se fâche, et tout est toujours
de la faute des autres.
-"L'expérimentatrice" ou "cobaye":
Elle est jeune, douée, souriante, toujours disponible, et prête à rendre service. C'est la "chérie" des moniteurs pour ce qu'il peuvent s'en servir pour détendre, essayer, endurer toutes les bêtes innommables ou inconnues ou surexcitées qui passent dans un club. Et en plus elle en redemande.
-" L'autoritaire":
Qui
peut également être "celle qui sait", ou non, elle n'est
pas plus vieille que les autres, mais son habitude, c'est de donner des directives.
En fait, elle se sent déjà un peu maman, et puis c'est du genre
responsable. L'avantage c'est qu'on peut lui confier l'organisation du prochain
gymkhana, les inscriptions, l'économat, etc... Elle aura
l'air de souffrir en le faisant, mais c'est une fausse impression.
Les "petits" ne passent pas devant elle sans qu'elle leur ai donné
une mission, un devoir, une admonestation, elle pourrait être "secrétaire
de collège".
LA FAÇON DE S'HABILLER:
Cela commence chez les "piliers",
et continue avec les "pros", il y a tout un code dans la façon
de s'habiller.
Depuis qu'il est tacitement admis que l'équitation est un sport pour
tous, certaines modes sont tombées en désuétude telle la
culotte de cheval "porte-sandwichs", la veste cintrée, le foulard,
et les bottes cirées.
On est passé au terrifiant caleçon moulant et élastique
qu'on se croit toutes obligées de porter malgré l'atteinte que
cela nous produit moralement. En plus il a été décliné
d'abord dans les teintes claires , ce qui nous a bien souvent donné la
tentation d'enfiler par dessus de longs, très longs pulls.
D'autant qu'à l'époque où j'étais "pilier",
l'usage, que dis-je, le code, était de ne surtout pas mettre de bottes
de cheval pour monter. Le plus courant était les chaussures de sport,
les mocassins, ou les para boots. Comme les leggings (ou mini-chaps) n'étaient
pas encore très courantes, on avait beaucoup de mérites a avoir
la jambe fixe.
On est depuis revenu à la botte de cheval en caoutchouc, classique, ou
aux mini-chaps. Mais il arrive qu'on distingue sous la guêtre, au lieu
des pratiques boots, ces énormes chaussures de légionnaires qu'adorent
les jeunes filles, agrémentées de lacets fluos.
Il fallait également pouvoir se passer de la bombe dès que possible,
ce qui ne s'accordait guère avec les consignes de sécurité.
Mais qu'est-ce qu'on avait l'air "pro" sans bombes!
Aujourd'hui, la génération s'est habituée à réfléchir
plus intelligemment à sa sécurité, et porte la bombe ,qui
s'est souvent enrichie d'un protège-nuque. Ce n'est plus une honte.
Mais les "pros" dégagés de l'autorité de l'enseignant
continuent à n'en point porter. Ce qui leur permet à leur grand
soulagement de les distinguer de la masse .Ils portent ,au choix, une petite
casquette en toile, ou un bob, ou rien.
Il y a eu la mode des gilets
molletonnés sur piqués, bleu marine ou vert forêt, sans
manches, avec dessous le gros pull à torsades style "chasseur
français".
Celle des longs manteaux en toile huilée, avec le col relevé,
et les longs pans tombant de chaque côté du cheval.
Il y a eu la casquette à carreaux, le bob. Plus rarement car il fallait
l'oser, le chapeau à larges bords façon cow-boy. Maintenant comme
partout, c'est la casquette de base-ball qui est à l'honneur, surtout
que les filles peuvent faire passer leur queue de cheval derrière ,au-dessus
de la patte de réglage.
Sinon,
la jeune cavalière passe par la haine viscérale des chemises et
pulls ajustés, et donne plutôt dans le vaste pendouillant. Le mérite
du moniteur est alors grand de distinguer l'aplomb du dos dans ces conditions.
Mais avant d'avoir atteint le stade de l'adolescence "camouflée",
elle n'hésitera pas à l'association maillot de bain une pièce
et culotte de cheval.(Quand le temps le permet)
LES SATELLITES:
Dans
ce registre particulier il y a les mamans piliers, elles sont là en même
temps que leurs filles, le mercredi, et le samedi, font parfois des crêpes,
aident les petits à désemmeler leurs filets, et surtout, elles
rangent: la sellerie, le club-house. En fait , elles font comme à la
maison , ne supportant pas qu'une bombe traîne par terre, que les tapis
soient rangés tout de travers. Ce sont elles aussi qui renseignent le
mieux les curieux, qui font la cour aux mammies, font mousser la monitrice,bref,
qui vantent la marchandise.
Ça
rassure les curieux de voir les mamans piliers, ça donne un air de bonne
santé, de famille bien tenue. On sait que nos enfants ne seront pas perdus
tant que traînera une "m-p" dans le secteur.
Une maman pilier peut devenir
ou avoir été une cavalière, mais ce n'est pas obligatoire,
en général elle monte moins bien que sa fille, mais elle lui fait
beaucoup de remarques. Et puis ,c'est a une "m-p" que l'on confie
la direction des révisions pour les examens, et c'est elle aussi qui
surveille les écrits ...ou les oraux des dits-examens . Elle a toujours
un oeil qui traîne pour surveiller les petits , et c'est une référence
pour tous les renseignements:- "Les tarifs? Il faut demander à Madeleine"
Parce que s'il fallait compter sur la monitrice, qui a un oeil sur sa reprise,
l'autre sur ce qui se passe sur la dalle, l'esprit partagé entre le "montoir"
de la reprise suivante,et Lolette, qui tousse, et cette petite Coquine , qui
finalement , avec ses airs de cheval de rame, mériterai d'être
un peu travaillée.
-"ON FAIT UNE VOLTTTTTEEUUU , MELANIE !!! TU M'ENTENDS!!!VOOOOLTTEUUU!!VOILAAAA,
OUIIIIII!!!
Il
y a une autre catégorie de parents qui rodent dans les clubs hippiques,
les parents des enfants-concours:
Ils ont acheté à
leurs enfants encore jeunes cavaliers, un poney, ou un cheval de prix, et rapidement
tiennent à ce que leur fils ou fille (plus souvent fille)
rentabilise en honneurs divers ce que cette bête aura coûté,et
souvent concrétise les vieux rêves de gloire des dits parents.
Ils arrivent dans leur coupé sport, lunettes de soleil sur les yeux.
Ils n'ont peut-être jamais monté à cheval, ils sont d'ailleurs
en tenue de ville, et devant eux, les enfants s'efforcent de faire les petits
chiens savants. Les remarques de plus ou moins bonne qualité fusent,
l'argent donnant sans doute de l'expérience.
L'enseignant a un rôle ambigu à jouer,ces bons clients sont à
ménager, mais ils le tiennent également sous leur joug. Leur but
principal est de faire concourir leurs enfants, si possible d'accumuler les
championnats. Aussi, les week-ends leurs sont réservés en priorité,
le camion est rempli de leur matériel, de leurs chevaux, de leurs désirs
enfin. Et pour eux, n'y a t-il rien de plus délectable que de parader
sur les terrains, de pouvoir dire qu'on a discuté avec Michel Robert.
L'enfant concours est malléable, il a
souvent attrapé la grosse tête lui aussi, mais devant ses parents,
ce n'est plus qu'un petit exécuteur de rêves...On le repère
dans les écuries à son aplomb devant les autres cavaliers, à
son matériel rutilant, à son despotisme enfin sur les quelques
bonnes volontés qui se pressent pour l'aider. Une héroïne
des concours, ça se ménage.
Le monde du concours est caricatural,
méditerranéen d'ambiance. Les ors luisent au soleil, les foulards
Hermes abondent, les grosses cylindrées aussi, les lunettes de soleil
sont de rigueur, et l'indifférence envers le genre humain est manifeste...On
dirait une réunion de Mafioso...
Mais
sachez qu'à ce niveau, le cheval n'est plus qu'un prétexte, autre
chose se joue dans cette société particulière , aussi ne
nous y attarderons nous pas.
LES CHEVAUX DE CLUB:
Dans
un club, il y a une population d'importance: ce sont les chevaux de rame, c'est
à dire les tontons, les avions, ou tout autre appellation affectueuse.
Ca fait souvent longtemps qu'ils sont là, même si longtemps qu'on
ne sait plus quel âge ils ont.
Si vous êtes au pays des
trotteurs, ce sont des trotteurs. Si vous êtes à côté
d'un centre d'entraînement pour galopeurs, ce sont des pur-sangs de réforme.
Et de plus en plus ce sont des chevaux dits de "loisirs" c'est à
dire qu'ils n'ont pas d'origine vraiment connue.
L'avantage de cette nouvelle
mode, c'est qu'ils sont plus adaptés à l'enseignement, pas très
grands, larges, rustiques, pour tout dire ,rassurants. Ils offrent un autre
confort au cavalier débutant que Silbar ou Le Béout, pur produits
de réforme aux allures dégingandées.
On avait l'impression il y a
quelques années, que les chevaux qui atterrissaient dans les reprises
de débutants étaient là parce qu'ils ne pouvaient pas faire
autre chose, Jamaïque avait l'air d'un basset artésien, Crist d'un
poulain jamais grandit, et Echo-M d'un cheval de clown fait de deux personnes
dans un déguisement. Quand à Echo B, il n'y manquait plus que
la clé pour le remonter. Ils nous ont parfaitement convenu, tout nous
aurait convenu, du moment que nous pouvions mettre le derrière sur un
cheval, mais un adulte hésitant aurait-il eu le courage d'affronter ces
spécimens de muséum?
Peut-être que le but inavoué
était justement de n'attirer que les irréductibles, les "mordus",
comme une région trie le touriste en vantant ses disgrâces.
J'ai
été éblouie un jour par un organisme bien connu de sport
et de loisirs qui proposait à ses cavaliers débutants toute une
cavalerie de camarguais de même taille et de même corpulence
, tous habillés de selles creuses . Voilà de quoi attirer le chaland!
Mais
il faut aussi penser que c'est l'identification facile de chaque cheval, par
son apparence et son comportement, qui déchaînera le mieux les
passions, les amours, les attachements indéfectibles chez les jeunes
cavaliers . Je prendrai l'exemple du bon gros:
-Dans tous les clubs, il y a
le "bon gros" . En général il se nomme Hector, ou Victor,
ou Jupiter, enfin un nom de poids, rassurant. Pourtant, ce ne sont pas,
loin de là, les plus attentionnés pour leurs cavaliers:
à chaque fois, on découvre que l'un ne sort pas du box si son
cavalier est un débutant, l'autre s'arrange pour lui monter sur les pieds,
un autre enfin, ne décolle pas du centre du manège . Malgré
tout, ce sont en général les plus chéris et les plus gâtés
, grâce à leur apparence.
Le bon Victor, que j'ai cité
plus haut, aurait pu passer pour une marque de fauteuil connue ou un élément
du règne minéral, lorsqu'il était monté par un débutant
peu énergique. Il ne bougeait pour ainsi dire pas du milieu de la carrière
. Éventuellement si vous le menaciez de la chambrière acceptait-il
de faire deux pas vers la piste. Mais il suffisait qu'un petit garçon
haut comme trois biscottes, mais véritable boule de nerfs, lui monte
dessus pour qu'il se mette en marche avec l'air pressé de "qui a
des choses à faire". Même chose si le moniteur l'enfourchait
à cru, avec un simple licol, ou même sans licol du tout .
Le bon Victor retrouvait aussitôt un air guilleret, une foulée
alerte ,et à l'occasion, allait même passer quelques croisillons.
Sinon, c'était le cheval
rêvé pour observer la décomposition des allures, un mélange
de trait breton et d'aï, ce singe immobile et souriant.
Je me souviens, on le prenait
parfois pour la voltige , et il était assez dur pour moi de sauter à
califourchon au galop, car il n'avait quasiment pas de temps de suspension,
celui qui est sensé vous enlever dans les airs . En fait, il galopait
à quatre temps: pa dou ga doum, pa dou ga doum. Et pour faire de la voltige
en ligne droite, pas de soucis pour la vitesse , il se maintenait au galop,
ce qui était déjà pas mal!!!
On
peut dire que les chevaux dit de débutants ou chevaux de rame sont
les plus difficiles, même s'ils sont plus placides.
Essayez un jour l'un de ceux
qui n'avance qu'au son de la voix du moniteur, ou qui coupe tellement les coins
qu'il passe sa reprise en cercle, ou bien celui qui ne galope qu'à gauche
depuis dix ans, qu'elle que soit la main....Pas faciles, je vous assure.
Bien sûr, ils auraient
besoin comme on dit d'une "remise en main", se faire gronder pour
leurs friponeries et ressentir les vibrants et colériques coups de talons
du "redresseur", mais un accord tacite s'est mis en place entre eux
et le moniteur,du genre: "Bon, je te laisse couper les coins et repasser
au pas de temps en temps, mais tu ne fais pas tomber mes cavaliers" . Le
marché est ainsi à peu près équitable et laisse
un brin de fantaisie à la cavalerie.
Autrement dit, ils sont parfois
poussifs, retors, paresseux, mais ils sont sûrs, on connaît leurs
tours par-coeur, et bien des maîtres de manège s'en contentent.
Leurs petites manies, d'ailleurs,
créent des dépendances. Les cavaliers qui débutent sont
rassurés de les connaître, et finissent par ne plus pouvoir s'en
passer!...
J'ai parlé plus haut
d'Echo-M, qui fonçait à toute allure sur les obstacles, et bien
c'était la coqueluche des premiers concours d'entraînement. Tout
le monde le voulait, pensez! Il n'y avait qu'à fermer les yeux, et il
partait sur son tour. Encore fallait-il prier pour qu'il le prenne dans le bon
sens. Il est arrivé qu'il fasse le parcours en sens inverse, mais
néanmoins dans le bon ordre..., et je peux ajouter, sans le secours de
son cavalier plus mort que vif!
Vous avez ceux qui rentrent
à la maison dès que l'occasion s'en présente, ceux, bien-sûr
qui passent leur temps à chercher de quoi manger s'ils sont dans la carrière
ou en promenade, ceux qui n'ont de cesse qu'ils n'aient fait passer les rênes
par dessus leur tête!
Dans les extrêmes, vous avez l'ancien cheval de cirque, superbe, Lucifer,
tout noir, sa longue crinière ondulant jusqu'au sol, qui vient s'asseoir
au milieu du manège lorsqu'il estime avoir suffisamment travaillé.
A côté de ce type de cavalerie, il y a les chevaux de propriétaires en demi-pension avec le club. L'avantage pour le club est de profiter des souvent bonnes montures que les parents offrent à leurs enfants, le désavantage, pour l'enseignant est d'hériter de la famille en plus du cheval, la quelle famille est très présente aux côtés du moniteur quand son rejeton est à cheval. Ce qui permet de dire qu'il faut bien choisir la famille qui met son cheval en demi-pension, si on veut conserver toute sa sérénité durant les reprises.
Parmi
les chevaux de club, vous avez souvent un spécimen proche de chaque espèce
animale: Il y a le chat, avec ses allures longues et souples, la chèvre,
qui saute sans plier les membres, la tête en l'air, et sur laquelle on
ne tient jamais toute une reprise, le chien, qui vous suit partout en vous flairant
les poches, le cochon, qui est aussi large que long, et qui grogne en trottant
(l'effort?)
De même qu'il y a les timides, les comiques, les agressifs, les paresseux,
les énergiques , etc.....
Je ne manquerai pas de citer
les "terreurs", c'est à dire ceux qui sont unanimement reconnus
pour inspirer la panique au cavalier débutant, le "mordeur"
qui vous pince le gras du bas du dos quand vous lui curez les pieds, le "rueur"
qui ne supporte pas le moindre frôlement de la part d'un autre cheval,
le "fonceur" qui ne pense qu'à foncer ou "la
biche aux abois" qui fait un écart à chaque fois qu'une souris
tousse dans l'écurie du fond.
Quand aux anecdotes qui concernent
toutes ces bêtes, elles sont légion.
On vous aura sans doute conté celle de ce cheval qui ouvrait sa porte,
la nuit, puis allait même ouvrir aux autres. Il y en a quasiment une de
cette sorte dans chaque club. Mais le plus amusant est de voir de ses
propres yeux le cheval qui, nonchalamment, tripatouille le loquet (sa
lèvre supérieure est très habile!)puis jette un petit coup
d'oeil aux alentours, et hop, donne un petit coup de nez dans sa porte. Il ne
reste plus qu'à faire la même chose à la porte du copain.
Et
celle ci, dont la véracité ne fait aucun doute: un jeune cheval,
qui sans doute souffrait d'insomnie, sortait de son box afin de pécher
quelques objets aux alentours, puis revenait les déposer délicatement
dans un petit coin de son appartement....Bien-sûr les palefreniers étaient
mis en cause: "Enfin Denis, pourquoi as-tu laissé une botte de paille
et une couverture dans le box de Kali?!!" jusqu'à ce que l'un d'entre
eux découvre le pot aux roses.
Et
cette autre , bien étonnante, celle du cheval rattier!! Il ne pouvait
sans doute plus souffrir de voir continuellement les souris traverser son box,
ou même lui dérober quelques grains, car selon cette histoire,
il déposait un petit tas de granulés dans un coin du box et lorsque
les souris attirées venaient les grignoter, pan, il les assommait d'un
coup d'antérieur! Étonnant, non!
Bref, un centre équestre est un peu comme un zoo, une famille d'individus hors normes pour peu que vous y regardiez de plus près.
LE COUPLE:
Parfois, on entend parler du
"couple cavalier-cheval", dans les manuels techniques en particulier.
Il existe en fait à chaque fois que vous vous mettez à cheval,
mais c'est la plupart du temps, comme dans les vrais couples, une histoire de
dominance. Et c'est à vous de dominer. On demande en réalité
à un cavalier débutant d'être même autoritaire, sous
peine de découvrir qu'un cheval sait très bien dominer à
son tour.
Ça
, c'est pour le début, mais si vous ne prenez pas la peine de revoir
votre point de vue un peu plus tard, qu'en sera-t-il de cette belle connivence,
de cette merveilleuse complicité qui ne sont pas que dans les livres.
Tous les moyens sont bons pour
communiquer avec le cheval, pour traduire votre amitié à
son égard, ou parfois votre admiration.
Si l'on y prend pas garde, on
ne s'applique souvent qu'à lui faire connaître notre désagrément,
notre colère, notre indignation s'il ne se plie pas à nos quatre
volontés . Mais un cheval, ça ne connaît pas de mots grossiers,et
il lui manque un traducteur syndiqué! Les manifestations de sa colère
peuvent passer pour de la désobéissance pure et simple, c'est
bien pratique.
Pourtant dans le fond de soi,
on sait parfois très bien ce qui se passe dans la tête de notre
monture, ces grincements de dents, ces quelques ruades sans gaité qu'elle
vous envoie même en fin de travail, ce bout de nez crispé, et ces
oreilles agacées ? C'est d'ailleurs souvent à ce moment là
que vous sachant en faute, vous aller redoubler d'énervement...contre
elle. Et ces petites injustices répétées conduisent bien
vite le travail à devenir un affrontement permanent.
Si on gardait à l'esprit
que le cheval est un animal foncièrement aimable et qui ne demande qu'à
vous faire plaisir? Ah, bien sûr, il peut comme les enfants, parfois mal
comprendre, mal interpréter votre demande ou avoir envie de fantaisie
. Une souffrance peut occasionner chez lui des réactions inhabituelles.
Mais si vous avez apprécié chez votre monture une bonne
volonté régulière, cherchez ce qui peut tout à coup
déclencher chez elle cette variation de comportement. Vous n'avez jamais
mal à la tête, vous ? Des petites déprimes passagères,
des courbatures, de l'ennui tout simplement?
Profitez en , le cheval ne vous
juge pas, lui. Vous avez tout loisir d'être honnête avec lui, de
reconnaître vos erreurs, de vous en excuser auprès de lui . Les
bienfaits qui en découlent n'ont pas de prix, vous aurez sa confiance,
sa concentration au travail, son application.
En étant juste avec
lui, vous êtes comme son parent. Il attendra de voir si vous êtes
inquiet de cette grosse machine verte et jaune là-bas, pour être
inquiet à sont tour. Il appréciera le gratouillis derrière
les oreilles, le petit sucre au bon moment, les moments de détente .
Vous saurez reconnaître à votre tour les moments ou il ne fait
pas d'efforts des moments ou il est en difficulté. Vous saurez
vous arrêtez à temps avant de l'écoeurer, vous saurez le
féliciter de son courage, de son application.
Mais en lui demandant d'être
concentré sur son travail, vous n'oublierez pas de vous concentrer vous-même,
d'oublier les spectateurs éventuels, les remarques, les autres chevaux,
vous essaierez de vous décontracter avant un exercice difficile en suivant
des yeux cette buse, là-haut qui tournoie, et votre cheval respirera
lui aussi.
Ce n'est pas parce que vous êtes dessus ,et lui dessous, comme dit la
chanson d'Henri Dès, que vous êtes le maitre, et lui l'esclave.
c'est juste une question de commodité....pour vous.
LE MONTOIR:
Le "montoir", c'est ce terrible agenda sur lequel vous vous êtes
inscrits la semaine passée, et dont vous attendez le verdict implacable:
aujourd'hui, à côté de votre nom, il y a celui, mal écrit,
trop rapidement écrit , d'un cheval.
Vous le connaissez, l'avez déjà monté, un grand soulagement
vous envahi, mais aussi une pointe de déception. Ne vous a -t-on pas
jugé digne de changer, de vous essayer sur un autre, voire un tout nouveau,
justement ce "Fiasco" qui effraie tout le monde par sa haute taille
et qui n'est là que depuis une quinzaine de jours..
Par contre si c'est justement celui là qui est inscrit à côté
de votre nom, c'est la panique, il faut trouver celui de vos connaissances qui
l'a déjà monté.
...Que lui mettre sur le dos, quel filet, quelle selle? Ou est-il, Est-ce qu'il
connaît les usages, l'amabilité dans le box, quand a-t-il été
monté pour la dernière fois...Les mains sont moites, mais il faut
garder le sourire, devant les autres, ils sont tellement jaloux, vous êtes
tellement fière, les jambes flageolantes.
Vous vous dirigez vers le manège, ou pire, la carrière (il va
faire le fou!C'est sûr!), la vue trouble, comme une débutante.
Les rênes se prennent dans vos jambes, vous avez oublié votre cravache,c'est
le bonheur, l'enfer.....
Sans oublier qu'aujourd'hui,
puisque vous en montez un nouveau, toute l'attention du moniteur sera dirigée
sur vous, attention aux erreurs de main,de jambes , même le dos avachi
ne passera pas, question de standing.
Le montoir, c'est l'enfer du débutant,
le moment terrible , mais si vous savez jouer un peu la comédie, allez-y
d'une petite larme, pour décontenancer le moniteur, il n'y a pas mieux.
Si, au contraire vous êtes
dans la catégorie des "risque-tout", vous aller vous arranger
pour avoir toujours le plus frais, le plus gai, quitte à l'échanger
avec un collègue plus pantouflard. Vous êtes alors celui ou celle
qui arrange bien l'enseignant au moment des drames: "Bon, Amélie,
tu peux prendre Kalwa, à la place de Sophie, il risque d'être un
peu pénible". Sophie sèche ses larmes avec un regard de remerciement..Et
vous en salivez d'avance, des coups de cul, de la débandade, vous, vous
adorez...
LES REPRISES:
Il y a reprise et reprise, rien
de commun en effet entre la reprise du vendredi matin, trois personnes au maximum,
avec des adultes, c'est calme, rassurant, paisible, et celle de 16 heures 30,
le Samedi après-midi: le foutoir joyeux et bruyant.
Forcément, ils sont dix ou douze, entre huit et quinze ans, sur des poneys,
des chevaux, ils se connaissent tous:
-"On joue, ouai ouai, on joue, dis, Babé?, le relais LE RELAIS!!!ouiiii",
ça c'était Julie, sacré caractère,c'est la plus
petite.
Entre temps, Christine est tombée, évidemment, elle avait mis
une croupière à Lolita, qui ne supporte pas, Quand à
Dominique, elle est au milieu, par terre, elle examine les flancs de son cheval,
il y aurait un taon par là que ça ne l'étonnerait pas..
Nelly boude, elle ne voulait
pas de Osiris, elle le trouve trop grand, pour jouer c'est nul!
Par contre la bande des shetlands est ravie, si on joue, ils vont gagner, à
tous les coups.
Patrice, l'unique garçon, se tait, il est partagé entre le désir
de faire autant de bruit que les filles et sa dignité de seul représentant
masculin, et puis...Anne lui a prêté son blouson sans manches,
ça le rend muet de fierté et d'adoration.
Au
milieu de tout cela, une monitrice aphone fait le sémaphore pour rétablir
le calme, et ...de guerre lasse, propose un jeu. On dressera plus tard..
Il
y a aussi la reprise des chefs, la reprise classe, celle à laquelle tout
le monde assiste , c'est souvent la dernière , à 18 heures, elle
réunit tout ce que le club compte de jeunes bons cavaliers . La monitrice
respire enfin, son rôle trouve alors ses lettres de noblesse, elle récure
sa mémoire à la recherche des meilleurs morceaux. On va travailler
l'épaule en dedans, ou bien le saut de vertical, avec foulées
annoncées . Elle peut réunir autour d'elle ses chers cavaliers,
les mordus, les motivés, qui comprennent à demi-mot, qui posent
des questions, qui progressent. Pour eux, elle cherche des images, des comparaisons
frappantes, elle parle du couple cavalier-cheval, du tact, et d'autres
bien belles choses.....
Dans un tout autre style, à
l'autre bout, il y a la reprise des touts petits, sur shetlands, ils ont sept
ans, parfois moins, ils ont à peine la force d'arrêter ces bulldozers
que sont les poneys, ils pépient sans arrêts, s'interpellent, appelleraient
presque maman la monitrice qui va venir leur remettre la bombe droite, relever
la mèche de cheveux qui les empêche de voir. Ils parlent à
leurs poneys, la tête bien droite, les mains hautes comme s'ils tenaient
une traîne, leurs jambes sont presque à l'horizontale de
chaque côté, chaussées de petites bottes rouges, jaunes
ou vertes...
On tremble de les voir traîner après la reprise sous les naseaux
interdits des géants qui les surplombent, mais , surprise, les chevaux
ont eux aussi le sens de la fragilité, ils sont le plus souvent timides
et respectueux avec les tout- petits.
Vous avez la reprise sportive
avec-trois-chutes-au-moins, la reprise planplan,en général celle
des débutants, ou des adultes, mais aussi la reprise téléphone,
pendant laquelle la monitrice n'a pas quitté son appareil (une question
d'engagements à régler).
Dans certains clubs, les reprises
sont toutes avec option "réunion des copains de la monitrice"
au milieu du manège, l'occasion pendant que vous tournez en rond
de se raconter les derniers potins des concours, et de casser du sucre sur les
clubs environnants. Il n'y a qu'en entendant tousser Plume au trentième
tour de trot enlevé que l'enseignant se souvient de vous faire repasser
au pas, ou vous fait changer de main.
La reprise en manège n'a en général rien à voir
avec la reprise en carrière qui est souvent sportive c'est à dire
avec-trois-chutes-au-moins.
Vous avez la reprise obstacle qui peut être toute différente si
vous êtes douze, ou si vous êtes deux ..Si vous êtes
douze, prenez un journal, chacun passe individuellement, ça risque d'être
long.
Vous avez également la balade. Elle peut être sportive (voir plus
haut) ou calme, suivant la personne qui vous emmène et sur qui...
A la différence de la
reprise d'obstacles, plus vous êtes nombreux à la balade, moins
vous risquez de vous ennuyez.
Vous avez la reprise gaie et la reprise triste, suivant les événements
du club, et il se passe toujours quelque chose dans un club. Si la monitrice
est également directrice du club, l'humeur des reprises ressemble à
s'y méprendre à la sienne. Ne vous croyez pas forcément
la cible de ses regards courroucés ou de ses critiques acerbes, elle
vient simplement de s'apercevoir que la livraison de granulés a été
tronquée d'une dizaine de sacs. Mais profitez-en pleinement
lorsque l'humeur est joyeuse pour demander à sauter, cela se passera
bien...
En ce qui concerne les reprises
d'adultes, vous ne verrez en général pas de dénomination
particulière les qualifiant ainsi sur le montoir. Pourtant, elles se
forment d'elles même comme par magie avec un seuil d'entrée qui
descent rarement en dessous de 18 ans. Bien-sûr, il y une question d'horaires.
Prenant en effet bien soin de ne venir que pendant les jours de classe, les
"vétérans" risquent moins l'affrontement de génération
qui fait très mal au moral en équitation comme en ski.
Ce n'est déjà
pas facile quand on commence à l'âge adulte, de se faire secouer
par Bubu, ou Totor, que tous les cavaliers du club considèrent comme
les plus faciles, de braves tontons pour tout dire. Si en plus vous devez affronter
le regard impitoyable de votre descendance, les sourires bienveillants et vaguement
compatissants de fillettes hautes comme trois allumettes ! C'est très
difficile de rester serein dans ces conditions.
C'est pourquoi, les adultes cavaliers ne viennent le samedi ou le mercredi que
pour accompagner leurs enfants, qu'ils ne se gênent pas pour critiquer,
d'ailleurs...Non mais!
Dans tous les clubs il y a des
reprises d'adultes , car pourquoi vouloir à tout prix piétiner
son amour-propre!
LA TRIBUNE:
La
tribune est ce long espace sonore qu'on ne sait qui a eu la malencontreuse
idée d'adjoindre au manège. Car, le plus souvent, le manège
est en bois, donc...la tribune aussi, surtout son plancher.
Samedi, à Quatre heures et demi, c'est la reprise des débutants
débrouillés, ...et de leur famille: Papa Maman Petite soeur et
le chien se sont précipités dès les premières minutes
dans l'escalier de la tribune: Ca fait un vacarme épouvantable, on dirait
qu'on démonte les décors de Nabuccho. Les chevaux ont l'habitude,
du moins, ceux de quatre heures et demi, les chevaux de rame, car si vous avez
eu la malencontreuse idée de venir vous glisser à ce moment là
dans le manège sur Rock-en-roll, fringant petit anglo-arabe, vous
n'avez pas fini de rigoler..Lui, la tribune, il ne connaît pas, et ce
qu'il en entend ne le rassure pas, mais pas du tout, ce qu'il vous fait savoir,
en effectuant un bel écart à chaque passage devant la grotte sonore
et sombre.
Dans quelques minutes, Petite
soeur demandera à monter sur la balustrade, histoire d'y voir un peu
mieux, ce qu'on comprend volontiers, ce qu'on lui pardonnerait, même,
si elle n'avait pas la fâcheuse tentation de secouer sa petite jupe rose
fluo à chaque passage de la reprise. Ce qui produit un effet épouvantable,
même sur la cavalerie la plus aguerrie.
Après quelques discrets
"Moins de bruit dans la tribune, s'il vous plaît", Il se peut
que le moniteur finisse pas éclater "PLUS PERSONNE DANS LA TRIBUNE!ON
SE CROIRAIT DANS UN CIRQUE ICI!"
La famille fluo descend alors à regrets , toujours bruyamment , l'escalier
de bois, ...et va se poster...à l'entrée du manège, avec
le chien.
LE MANEGE:
S'il
n'y avait pas de manèges, plus personne ne voudrait faire ce métier.
Faire construire un manège quand pendant cinq ou six ans vous avez fait
toutes vos reprises dehors, quelque soit le temps, c'est comme rentrer dans
un bar après une traversée de désert,ou se mettre au lit
après avoir fait 60 kilomètres en vélo, c'est le paradis.
Chose que tout un chacun imagine aisément.
On en a connu de petits, rapiécés,
tout en bois, avec tribunes, sans tribunes, glacials, torrides, toujours poussiéreux,
mais on les aime.Tous.
Celui dont je me souviens avec un zest de nostalgie était tout ajouré,
c'est à dire qu'il avait été fabriqué de planches
disparates, pas forcément droites, pas forcément de la même
longueur, mais uniquement avec ce matériau (tribune comprise).
Il n'était pas très grand, avec une épaisse couche
de sciure-crottin qui s'étalait là en terrain conquis, puisqu'elle
n'était pour ainsi dire jamais renouvelée. Quand il y avait du
soleil dehors, c'était très joli, cette lumière qui
passait dans la multitude de trous, d'espaces laissés pas les planches,
on aurait dit une cathédrale.
Il faisait assez frais dedans, et quand on pensait à l'arroser, il n'y
avait pas trop de poussière . Il y avait une large ouverture en A ,qui
donnait sur le tas de fumier, et une glace ternie, quelque part dans une des
longueurs . Pendant les reprises, les "piliers" (voir plus haut),
pas plus de trois ou quatre, tenaient compagnie au moniteur. Ils étaient
surtout là en cas de "pépin", c'est à dire de
chute de cavalier, pour récupérer le cheval, et éventuellement
monter dessus s'il y avait une difficulté à affronter.
Autant dire que les places étaient
chères et l'équilibre fragile, si on ne voulait pas que le moniteur,
se rendant compte de la population de plus en plus importante au milieu (la
tentation était grande d'être cavalier de secours) ne se décide
à un terrible: BON MAINTENANT ,TOUS DEHORS !
Dans
ce royaume, le moniteur a besoin d'un certain nombre d'aides matérielles
qui peuvent l'aider psychologiquement à traverser l'épreuve de
patience qu'est une reprise.
Souvent, il aura auparavant, avec l'aide de ses "piliers", raflé
les cônes de signalisation rouges et blancs sur les routes avoisinantes.
C'est parfait pour les slaloms, les coins, et à l'envers, empilés,
pour s'asseoir.
Parfois il s'octroiera royalement une chaise de jardin, bien qu'un enseignant
soit sensé arpenter la sciure à pas pesants.
Plus rarement c'est une botte de paille ou un vieux bidon qui feront office
de position stratégique.
Ensuite il y a le matériel d'obstacles: chandeliers, barres, taquets.,
qui sont au choix maintenus hors du manège, et trimballés douloureusement
à chaque occasion, ou bien tassés dans un coin du manège
ou au milieu. C'est là que le moindre vêtement , sac en plastique,
bombe, viendra tout naturellement prendre place, transformant ce matériel
noble en penderie.
La rencontre d'un cavalier et d'un chandelier est en général douloureuse,
car, comme un fait exprès, c'est toujours là dessus que Sécotine
vous jette en passant, ou que le grand trotteur Oscar vient se vautrer au galop.
Comme élément de sa séduction, le moniteur traîne
aussi parfois une chambrière derrière son dos. En réalité,
il vaut mieux qu'elle s'y trouve, sinon, c'est un des "assistants"
qui s'entraîne avec au milieu du manège, ce qui n'est guère
rassurant .
Parmi les éléments échoués dans la sciure, vous trouverez ,dans l'ordre: des fragments de cravache, dont on se demande ce qu'il ont pu frapper pour en arriver là, des morceaux de cuirs non identifiables ou des sacs en plastiques, car comme un fait exprès, les cavaliers ont toujours un sac en plastique dans la poche (les carottes) .
LA SELLERIE:
Il y a un endroit que vous allez fréquenter
assez souvent dans votre club, c'est la sellerie. Elles se ressemblent
toutes. Au début, il y a des selles neuves , des filets entiers accrochés
à des patères où sont soigneusement alignés les
noms des chevaux, en lettres grasses sur des petits Bristol pimpants. Dans un
coin, il y a le pot à cravaches, au fond le meuble aux multiples placards
renfermant qui, l'infirmerie, qui, les bandes de travail, de repos, cet autre
encore, où se rangent dans un ordre saint-cyrien les petites mallettes
de pansage, contenant CHACUNE! une brosse, une étrille et un beau cure-pied
bleu, ou rouge. Sur chaque selle un beau tapis neuf, et sur ces tréteaux
là-bas, d'autres tapis de rechange. On ne pourra pas dire que tout n'était
pas prévu! C'est impeccable.
Quelques années plus tard, revenons flâner dans cette sellerie:
Si la lumière fonctionne
encore, vous pourrez voir à quel point l'érosion ne touche pas
que les montagnes. Un ouragan sale est passé par là, a dispersé
les licols dans la cour, ainsi que les brosses et les étrilles. Il n'y
a plus de cures pied depuis longtemps, on se laissera guider par le hasard pour
en trouver un.
Les tapis grisâtres et
moites sont empilés dans un coin, les bombes ont traversé toutes
les épreuves, de la trépanation au scalp, les filets exposent
tristement leurs mors englués de scories diverses, malgré la mention
pâlissante: "nettoyez vos mors, SVP". Les selles elles aussi
ont passé difficilement les épreuves du temps, elles bâillent
à s'en décrocher l'arçon, et agitent leurs moignons de
contre-sanglons sur des sangles abandonnées.
Mais vous êtes venus un Samedi, et c'est la fin d'après-midi! Donc,
rien d'extraordinaire, et si une "m.p" encore d'attaque passe dans
le secteur, elle y redonnera pour un temps la nostalgique coquetterie d'autrefois,
si vous n'y regardez pas de trop près.
LE CLUB HOUSE:
Le club-house, c'est la tanière de votre
club, une espèce d'antre au sol bétonné, hideuse la plupart
du temps, avec un vieux poster de pur sang arabe tout poussiéreux au
dessus de l'entrée , des mégots par terre. (je vous rappelle que
pour des raisons de sécurité, il est interdit de fumer ailleurs!!).
Dans un coin il y a souvent le bureau, c'est à dire une table recouverte
de papiers divers, inscriptions au concours, règlements et reprise de
dressage, ordonnances vétérinaires, boites vides de vermifuges,
un cendrier débordé et le téléphone qui sonne sans
arrêts. Et par dessus tout cela, le grand cahier dans lequel se joue votre
vie, allez vous monter Night aujourd'hui, ou l'effrayant Jacki ?.
Dans le fond du Club-house,
il y a le fils de la maison, qui joue éternellement de la guitare, avec
une vieille cigarette roulée collée au coin de la bouche, il ne
monte pas à cheval, d'ailleurs , il ne fait rien d'autre que jouer de
la guitare. Ça fait une présence dans le club-house. Au moins
quand vous arrivez trop tôt, et vous arrivez toujours trop tôt,
(l'envie d'être là!), au lieu de compter les mouches sur les yeux
d'Echo-M, vous pouvez toujours venir vous asseoir là et l'écouter.
Il ne vous dérangera pas, il n'est pas bavard.
Dans un autre coin, il y a le vestiaire, c'est grand luxe, il y deux cabines,
et dedans, un amoncellement d'habits orphelins, de vieilles bombes désossées,
de bouts de cravaches, de miettes (le pain pour les chevaux!)et toujours quelques
paires de tennis (les parents savent-ils qu'ils pourraient les récupérer
là?)
Puis, a part les deux canapés
avachis en moumoute rouge passé, le coin-bar où se tiennent les
conciliabules. C'est très important le coin-bar, c'est là que
se voit la hiérarchie du club. Seuls viennent s'y asseoir les vieux piliers,
et encore pas tous, ils sont triés sur le volets, les fidèles
quoi. Et quelques inconscients, jeunes chiots égarés, impudents.
Sinon, les adultes qui viennent prendre un petit café après la
reprise, mais même eux se sentent "déplacés".
Quand vous poussez la porte
du club-house, que vous lancez votre bonjour intimidé donc brutal, vous
voyez se tourner quelques têtes , au bar, dans la pénombre, les
yeux luisent, un vague écho vous répond, vous feignez alors de
ne vous intéresser qu'au cahier du montoir, en essayant de capter quelques
bribes de conversation.Sur le dos de qui casse-t-on du sucre cette fois ci?
Puis vous vous échappez vers la sortie, la lumière aveuglante
vous absorbe et vous entendez la porte claquer (le blount!) derrière
vous.
C'est
au club-house qu'on fait les fêtes. Toute la bande d'étourneaux
des reprises du mercredi et du samedi est là pour faire l'ambiance, ils
amèneront tout le nécessaire, les jus de fruits, les gâteaux,
les disques et le tourne-disque, et le lendemain il y en aura encore quelques
uns , irréductibles, endormis dans les fauteuils autour de la chemin&eacut