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Birdy
 

                  Avant de partir, il vérifia qu'il avait bien emporté ses vêtements fétiches, sa vieille culotte de cheval, son grand pull bleu, dans un sac, il mit ses mini-shaps,  le reste l'attendait bien sagement là-bas, au centre.
    Sa mère l'attendait impatiemment près de la porte d'entrée. Entre eux deux, en ce moment, c'était plutôt tendu. L'année scolaire venait de se terminer et en ce qui le concernait, il savait déjà qu'il redoublait sa 6ème.
Malgré tout elle avait accepté qu’il retourne cet été chez son oncle. De toutes façons, c’était ça ou traîner dans le coin. Zazou, sa petite soeur, partait trois semaines en colonie de vacances, en Bretagne.
Mme Frappier n’avait pas de vacances cette année, le service dans lequel elle était aide-soignante venait d’être réaménagé, et elle n’avait pu obtenir qu’une semaine avant la rentrée des classes.
-J’ai demandé à ta tante Line de te faire un peu travailler,  tu me promets de l’écouter ?  Je suppose qu’elle sera plus patiente que moi. Allez, partons .
- Et Zazou, elle ne nous accompagne pas ?
- Elle est chez sa copine, tu lui feras un bisou en passant, elle est mieux ici.
Tom ne répondit pas, il savait que Zazou n’aimait pas les chevaux, ni la boue, ni la ferme de l’oncle, elle allait lui manquer.
Ils prirent l’ascenseur sans se regarder, Tom fixait ses baskets usagées. Il se rendit compte que sa mâchoire était serrée. Allons, dans une demi-heure, il serait au centre, chez Paul et tante Line.
- Tu n’oublieras pas de les remercier de t’accueillir une fois de plus.
- Oui , maman. Tu sais, je ne crois pas être un poids pour eux, là-bas.
  Je travaille, je leur donne un sacré coup de main. Il n’y a que toi pour me considérer comme un bon à rien.
Sa mère lui releva le front de la main, elle avait un sourire las,
- Ne te trompe pas, Tom, je n’ai rien contre toi, je voudrais juste que tu ne te laisses pas aller, je ne sais pas quoi faire, tu ne fais plus rien en classe, tu restes dans ta chambre, à écouter de la musique, tu traînes avec ces espèces de copains qui fabriquent je ne sais quoi.
Tom serra son sac contre lui d’un air buté, elle n’avait rien contre lui, si ce n’est qu’elle n’était d’accord avec rien de ce qu’il faisait ;

Dans la voiture qui filait vers la sortie de la ville, il garda obstinément le visage tourné vers la vitre ;  sa mère de temps en temps glissait une phrase anodine dans l’ambiance épaisse et hostile de l’habitacle.
- Tu as pensé à prendre ton anorak ? Et des pulls ? Tu sais qu’à 1000m, même en été, il peut faire froid.  N’hésites pas à téléphoner s’il te manque quelque chose, je viendrais d’un coup de voiture. Trente-cinq kilomètres, ce n’est pas la mer à boire.

        Il aperçut enfin dans un creux la ferme avec ses trois bâtiments en U, et ses toits de tuiles rouges.  La petite Citroën de sa mère s’engagea dans le chemin en cahotant.

                                        ***     ***
 
                Mme Frappier ne resta pas longtemps, elle fit l’effort d’accepter une tasse de café, mais repris bien vite la route de Limoges. Elle et son frère Paul ne s’entendaient pas très bien. Et cela ne s’arrangeait pas depuis que Tom s’était entiché de son oncle au point de vouloir passer toutes ses vacances chez lui. Elle avait bien peur que son fils ait décroché de ses études en pensant pouvoir travailler rapidement avec Paul, comme palefrenier ou elle ne savait quoi d’autre.
        Bien-sûr, il  s’était toujours désintéressé de ce qui se passait en classe, il ne rêvait que d’air libre et de nature.  Ses professeurs lui avaient bien souvent fait le reproche de passer son temps à regarder par la fenêtre au lieu d’écouter, sinon, disaient-ils, il serait capable, sans doute.
        Mais capable de quoi. Tom ne s’imaginait pas poursuivre ses études, et finir dans un bureau ou pire, dans un hôpital, comme sa mère.  La vie au centre lui plaisait, et c’était tout ce qu’il voyait.

L’oncle la regarda partir, attrapant Tom par les épaules.
        -Elle est toujours aussi pressée, ta mère, à ce que je vois. Enfin, tu es là, j’en suis bien content .
 
        Paul était un petit homme sec, d’une quarantaine d’années. La vie difficile qu’il avait connu depuis qu’il avait repris ce centre lui avait creusé le visage, deux plis cernaient sa bouche et son front était barré de fines ridules.   Lui et tante Line n’avait pas d’enfants, Tom se sentait chez lui en venant ici, il savait que les paroles de l’oncle n’étaient pas dites en l’air.
        -Va-vite t’installer, ta chambre t’attend, et puis tu me rejoins à l’étable.

Tom retrouva avec plaisir la petite pièce au-dessus de la cuisine,  où il y avait tout juste la place d’un lit, d’un poêle et d’une petite table en face de la fenêtre de toit ; Tante Line avait posé une grosse couette rouge sur la couverture ;  Tom s’y laissa tomber, s’enfonçant dans la plume douillette.
        Quelle différence avec l’appartement ! Ici, il se sentait revivre,  tout lui convenait, le rude plancher en bois, la cuvette sur la table pour se laver le museau le matin, les petits rideaux à carreaux à la fenêtre, et même le grincement de la porte de sa chambre.   Maman ne comprenait pas ça, elle qui n’aimait que le confort de son appartement  feutré.
        Au pied de son lit il retrouva la caisse qui contenait ses affaires, son casque, son gilet de protection, sa paire de boots adorée qu’il troqua contre ses baskets ;
        Il avait également enfilé sa culotte de cheval. Il décrocha de la patère la vieille veste de chasse que l’oncle lui avait donné, elle sentait un peu le moisi, la terre, le vieux bois, il adorait cette odeur. L’ayant revêtu, il respira un grand coup, et jeta un oeil dans la petite glace ronde près de l’entrée.
        

        Tom aurait treize ans d’ici quelques semaines, il était grand, plus que sa mère. Il était d’ors et déjà en train de perdre  son apparence enfantine, son nez, son menton, avaient pris soudain de l’ampleur, sa voix muait également. Il n’y avait plus que ses boucles brunes pour rappeler à sa mère l’enfant à la tête angélique qu’il était il y a à peine quelques mois.  
        Aussi avait-elle changé d’attitude à son égard, il constatait avec désespoir qu’elle se méfiait parfois de lui, et de ses amis aussi.
Avant, cela ne posait pas de problèmes qu’il aille jouer avec eux, qu’il en ramène parfois à la maison ; Mais maintenant, c’est comme s’ils étaient devenus encombrants.
        Bien-sûr ils avaient des mobylettes, et ils ne se contentaient plus de jouer au foot en bas de l’immeuble ; Mais quelle différence cela faisait-il d’aller simplement faire un tour en ville, au cinéma ? Quel danger y avait-il à ça ?
        Elle regardait Kamel, Mathieu et les autres comme s’ils étaient des délinquants en puissance, alors qu’elle les gavait de gâteaux il n’y a pas si longtemps .

        Tom secoua la tête, Paul l’appelait. Il descendit les marches du petit escalier en courant.

        Devant l’étable, Tom s’arrêta net. Il y a quelques mois, ce n’était encore qu’un vieux bâtiment ne servant qu’au rangement des outils, des machines. Et maintenant, il découvrait l’alignement de portes de bois clair, et de l’autre côté de la ruelle, la stabulation entourée d’un muret de parpaings, surmonté d’une lisse.
        - C’est toi qui a fait tout ça ? C’est génial ! Je le crois pas !
        Il ouvrait une porte, les loquets avaient même été huilés, il y avait une plaque en ardoise sur chacune d’elle, qui n’attendait plus que des noms.
        - Alors, tu vas les rentrer, les biquets ? C’est le grand patron qui t’a demandé ça ?
        Remarques, c’est vrai qu’à Pâques, c’était la galère pour les mômes, aller chercher les chevaux dans trente centimètres de boue, il y en a plus d’un qui a dû y laisser sa botte.  Même moi, j’en avais marre .
C’est vraiment bien ! Du beau travail, l’oncle !
- En fait, ça faisait longtemps que je voulais le faire, mais.....
Tom fit un signe pour montrer qu’il avait compris. Le manque d’argent à la ferme, était chronique.
- Et puis, effectivement, au printemps, le patron nous a fait l’honneur de passer dans notre misérable masure. Je plaisante, et il m’a proposé une aide financière pour améliorer les installations. Je n'ai pas dit non, c’est quand même dans mon intérêt.
Il a eu plusieurs remarques des clients pour les classes vertes, qui trouvait l’endroit superbe, mais un peu inconfortable.
Tu vas voir, on a amélioré les dortoirs, aussi. La couette que tu as trouvé sur ton lit, et bien ta tante Line en a fait faire trente comme celle là, pour améliorer le look des chambres, et les rideaux à carreaux, c’est son idée aussi.
        
        - Mais comment tu as fait ? Et tes récoltes ? Tu as dû avoir un boulot monstrueux ?
- Oui, mais tu sais qu’on a une nouvelle monitrice pour cet été, et plus, j’espère. Elle a eu la bonne idée de me proposer de venir avant. Elle travaille là depuis début Mai, en fait . Ce qui m’a drôlement arrangé.
  Elle s’est occupé des chevaux, du matériel, elle m’a même aidé pour le foin. Une perle ! Pourvu qu’elle se plaise ici. Tu vas faire sa connaissance à midi.
        - Dis donc, l’oncle, tu ne serais pas en train de .....
  - Allons, ne dis donc pas de bêtises . Personne n’est plus formidable, plus admirable que ta tante Line .
Paul fit une grimace comique , mais Tom savait qu’il était sincère. Malgré les disputes qu’il entendait parfois entre eux deux, ils étaient soudés comme les doigts de la main .
        -Ah !, et j’ai acheté un cheval...
-Alors ! Et tu ne le disais pas, on y  va tout de suite ! C’est quoi ?
        -Oh, une folie, je n’aurais jamais dû, mais j’ai craqué bêtement. Il y a deux semaines Gérard est passé à la maison avec son camion, il venait de récupérer un petit pur sang.  Il n'était pas très cher, une réforme de course.
Pour l’instant, il n’a l’air de rien, mais on va le faire grossir un peu, et travailler ; N’est ce pas ?
        Tom a comme un petit frisson d’excitation. Habituellement, il sert de cobaye à l’oncle, pour dresser les poneys, ou même débourrer un cheval, comme c’est arrivé l’année dernière.  L’oncle est un peu cassé, il a été jockey d’obstacles pendant un temps, il ne préfère pas tenter le diable, avec son dos en miettes.
Ce sera donc sans doute lui qui s’occupera de ce petit nouveau, sauf si...
        - Et la monitrice ? Elle ne veut pas s’en occuper ?
        
                -Anna ? Elle a déjà les huit autres à remettre au pas, je pense que tu ne sera pas de trop pour l’aider , et celui-là, je te le réservais .
Il est trop chaud pour les stagiaires, tu le prendras pour accompagner les ballades, et si tu arrives à en sortir quelque chose, ce serait pas mal .

        Les deux hommes montent en soufflant le chemin vers le parc.  
        
Tom , arrivé au sommet de la colline , contemple l’immense étendue herbeuse qui redescend de l’autre côté,  12 hectares d’un seul tenant. Il aime ce coin comme s’il y avait toujours vécu. Une buse tournoie là-haut en poussant son sifflement nostalgique.  Les chevaux sont en groupe près du round ball de foin .
Tom reconnaît Jarmik, puis Duke , toujours les oreilles couchées, le petit Kilim qui ressemble à un pur sang arabe malgré ses origines espagnoles, Ubu, le rouan, ... et puis, à quelques mètres, la ligne toute différente du nouveau. C’est un cheval presque noir ; la finesse de ses membres , l’élégance de sa silhouette tranche avec le groupe disparate et rustique.  Il a le premier redressé la tête vers les arrivants, ses oreilles semblent sculptées, leurs pointes délicates s’incurvent légèrement vers l’intérieur . Ses naseaux dilatés hument l’odeur inconnue.
        Tom le regarde, les yeux écarquillés. Un cheval comme celui là, il n’en a pas vu souvent par ici. Son coeur frappe fort dans sa poitrine, il se glisse par dessus la barrière en tube .
        Il s’approche, donnant à sa démarche le plus de naturel possible, il ne faudrait pas déjà l’effaroucher. Les autres se bousculent pour s’approcher de lui. Ils ont gardés en mémoire le bipède qui a toujours des bonnes choses dans les poches, une caresse, une gratouille. Tom s’arrête au milieu d’eux. Comme c’est bon de les sentir à nouveau. C’est à ce moment qu’il réalise combien ils lui manquaient.
        Paul l’a rejoint, ils flattent les encolures, les chanfreins doux qui se pressent contre eux, Duke, comme à son habitude tente d’avoir la meilleure place en intimidant les autres, il couche les oreilles, fouaille de la queue , mime un coup de dent.
        -Duke ! gronde Paul
Le nouveau s’approche à son tour timidement.
        - Je comprend que tu n’aies pas pu résister. Il est vraiment mignon. Et les autres, ils sont comment avec lui ?
        -Comme ça, fait l’oncle en désignant la ronde Marotte qui le chasse d’une esquisse de coup de pied.
        -Et les boxes ?
        -Je t’attendais pour les pailler, on fera ça demain, si tu veux. Effectivement, il y sera mieux pour grossir un peu. J’espère qu’il prendra un peu d’aplomb en plus des kilos, c’est un timide.
Tom est parvenu à approcher le cheval frissonnant, il tâche de ne pas le regarder dans les yeux, lève doucement la main jusqu’aux naseaux, puis laisse la bête le sentir. -Là, mon tout beau, là... C’est bien...
L’animal lui frôle les doigts, puis la manche, puis remonte au visage , aux cheveux. Tom pousse des gloussements .
        -Il est terrible, j’adore, fait-il , aux anges.

En revenant vers les bâtiments, Tom questionne Paul :
        -Il est débourré ? Ben oui, je suis bête, si c’est une réforme de course, mais,... tu l’a déjà vu monté ?
        -Moi ? Non ! Je te l’ai dit, je t’attendais . Si ça se trouve , il est à peine dressé. Mais je l’ai vu dans le rond de longe, je peux te dire qu’il se déplace, l‘animal !
        
 
Dans la cuisine, tante Line s’active. En ce moment , elle a beaucoup de travail avec l’intendance . Il faut que tout soit prêt pour les stages à venir, le premier est dans quelques jours. Le ravitaillement, le linge de maison, il faut tout vérifier, préparer les menus.
Odette, sa cousine, qui habite le village, vient l’aider pendant l’été, elle est très bavarde, et même un peu cancanière, mais ça amuse plutôt tante Line, et puis elle fait très bien les desserts.
        
        Assise devant la table, elle coupe ses carottes avec application ; Tom est arrivé, une douce douleur lui vient dans la poitrine, elle ne l’a pas vu beaucoup encore, il préfère la compagnie de Paul. Comme il a changé, il a grandit, forcit aussi, il a gardé son air de sauvageon. Tante Line a comme une timidité qui lui vient devant ce presque homme, ce n’est plus son petit Tommy à la bouille ronde, il a prit des angles, et dans son caractère aussi sûrement. Sa belle-soeur y fait allusion dans sa lettre.
        Pas étonnant qu’elle ait du mal, élever un enfant seule, quand on travaille tout le temps, et dans une grande ville, encore. La petite est plus facile.
        Ses mains adroites épluchent et coupent machinalement les légumes.
        
En entendant les deux hommes arriver, elle nettoie rapidement la table. Il est presque l’heure de déjeuner.
        
        Tante Line est infirmière de formation, elle aime bien les chevaux, mais de loin, elle a arrêté de travailler à l’hôpital lorsqu’ils se sont installés ici.
Elle et Elisabeth, la mère de Tom, sont amies depuis longtemps, elles ont travaillé plusieurs années au même étage. C’est grâce à Elisabeth, d'ailleurs, qu’elle a rencontré Paul, lorsqu’il était encore jockey.  Avec tout ce qu’il se faisait comme plaies et bosses, à l’époque, sans compter les fractures plus graves, c’était une providence qu’il soit tombé sur elle.
        Elle regrette ce travail.  Bien sûr, elle continue à occuper cette fonction pour le centre, et il ne se passe pas un séjour sans qu’elle ait un bleu ou une égratignure à soigner ou un petit coup de blues.
Mais les copines de l’hôpital, l’ambiance, le stress même, lui manque. Cette ferme isolée, elle aurait préféré un endroit plus vivant, surtout l’hiver.
Elle avait été presque heureuse, lorsque, les comptes faits, Paul s’aperçut au début qu’il n’arriverait pas à faire tourner le centre. Elle se voyait déjà, avec sa petite auto, repartir pour la ville.
Et puis  était venu ce monsieur, de Paris, un «organisateur de vacances », un «pourvoyeur de loisirs »,  proposant des fonds, amenant des enfants.  Adieu l‘hôpital, il y avait bien assez à faire ici maintenant ;
                Continuant à bavarder, Tom et Paul entrèrent et s’installèrent devant leur assiette, tante Line leur servi un morceau de viande fumante et s’assit à son tour ; elle les regarda d’un air interrogateur.
        -Alors ? La visite s’est bien passée ? Je suppose, Tom, que tu es tombé fou de ce jeune cheval, comme ton oncle !
        Elle dit cela d’un ton un peu ironique, comme si elle s’adressait à deux enfants ;
        Elle avait toujours ce ton là pour s’adresser à son mari, comme si de l’avoir connu jockey, était comme de l’avoir tenu dans ses bras, materné, consolé parfois, et il s’agissait bien de cela en réalité.
Tom, la bouche pleine, le jus dégoulinant son menton, hocha vigoureusement la tête :
        - hénial ! Fut tout ce qu’il parvint à articuler.
        Paul lui versa un peu de vin non sans deviner le regard désapprobateur de tante Line.
        - Tu vas voir, il va nous en faire une vraie bête de concours, n’est-ce pas Tom ?  Et toi ? Ça s’est bien passé ce matin ? Le livreur est passé, non ?
        - Oui, avec une heure de retard, mais ça ne fait rien, c’est un nouveau, un jeune, il ressemble à Buster Keaton, tout à fait aussi souriant !
Maintenant J’ai mon stock, on pourrait tenir un siège.
        - Si on peut nourrir une bande de gamins affamés, ce sera déjà parfait, fit Paul , toujours affolé par la quantité de nourriture absorbée pendant les stages. Et par les notes que cela occasionnait.
        Des montagnes de pain, de fruits, de légumes, des énormes pots de confitures, des plaques de beurre, sans compter la viande, les conserves de 5 kilos...
- Je ne sais pas comment tu arrives à t’organiser, conclut-il, réellement admiratif.
Contrairement à son neveu, il chipotait, repoussant tout ce qui pouvait contenir la moindre once de gras .
        
        - Et toi, tu en penses quoi de ce nouveau cheval, demanda Tom à sa tante, s’essuyant le coin de la bouche d’un revers de main.
Il se doutait en fait de la réponse,
        Haussant les épaules et les sourcils en même temps,  elle fit un geste d’impuissance, tenant toujours son couteau et sa fourchette.
        - Tâche de ne pas t’esquinter avec cette bête, ta mère ne nous le pardonnerait pas !
        Au fait, pour revenir à des choses désagréables, je lui ai promis de te faire travailler un minimum. Tu me promets que je n’aurais pas à te courir après ? On n’aura déjà pas beaucoup de temps. Je pensais te proposer le soir, juste après le repas ?
        Tom fit un vague mouvement  avec sa main juste avant d’engloutir un énorme morceau de pain plein de sauce.
        -Hi hu heux...
 
Après le repas, Tom partit seul faire le tour des bâtiments. Il avait envie de rencontrer Anna, mais pas officiellement.
        Il la trouva dans la carrière, en train de monter Duke.   
La dernière monitrice qui avait travaillé ici n’avait laissé un souvenir mémorable à personne. Elle montait d’une façon sèche, presque agressive. Il lui arrivait fréquemment de crier et d’injurier les chevaux et même parfois leurs cavaliers.
        Etonnamment cela n’avait pas soulevé de problèmes avec les enfants ni avec leurs parents. Etaient-ils habitués ?
Mais Paul en était malade. Il s’était retenu plusieurs fois de lui faire des remarques, mais après les vacances de Pâques, lui avait signifié qu’elle pouvait aller voir ailleurs.
        Anna montait apparemment beaucoup plus sereinement. Elle cherchait de toute évidence à convaincre Duke d’allonger ses allures. Il faut dire que ce n’était pas le plus courageux de la bande.
        Patiemment, elle le reprenait sur une petite demi-volte puis le poussait sur la diagonale qui suivait. La plupart du temps, le petit bai-brun passait à l’allure supérieure.

                - Vous savez, personne n’est jamais arrivé à faire ce qu’il voulait de Duke !
Je ne dis pas ça pour vous décourager...
Anna repassa au pas près du jeune garçon.
        - Bonjour, vous êtes Tom, c’est ça ?
        Tout en glissant sa main sous l’épaisse crinière, elle le regarda attentivement.
        - J’aimerais assez, justement, qu’il m’écoute, moi !
Elle avait dit ça d’un ton pincé, mais Tom vit qu’elle avait cette espèce d’ironie dans les yeux, la même que celle de tante Line.
        - Alors, pourquoi pas, fit-il en haussant les épaules.
Il fit mine de s’en aller, mais elle voulait en savoir un peu plus.
        - Qu’est-ce qu’il a de si particulier, ce petit cheval ? Il a eu des soucis ? Des blessures ?
        Tom s’approcha de Duke qui mit aussitôt ses oreilles en arrière.
        - Vous voyez, il est toujours comme ça, depuis le début. Pour le reste, je ne sais pas. Il faut demander à Paul.
        - Paul, c’est votre oncle, c’est ça ? Et vous venez lui donner un coup de main pendant les vacances ?
         - Je fais ce que je peux.
- Et le petit pur-sang tout maigre, dans le parc, il est pour vous ? J’étais là quand il est arrivé !
        
        Elle avait sauté de cheval et dessanglait Duke malgré son air courroucé.
        - Là, mon grand, du calme, elle passait sa main près de la sangle, en une lente caresse, Duke s’agaçait de plus belle, frappant le sol du postérieur.
        - Attention, vous allez vous faire chiquer !
Tom ne lui dit pas qu’en poussant un peu la voix, le cheval se serait aussitôt calmé. Il voulait voir ou allait la mener la méthode douce ;
        
        Mais lorsque Duke se retourna, la bouche ouverte, Anna lui assena une tape sur le bout du nez en tonnant :
        - Dis donc, malotru, tu veux que je t’aide ?
        Duke sursauta et se remit droit, les oreilles agitées de mille questions.
        - Bon ! Pour cette fois, il a compris, approuva Tom, rigolard.
        
        
Il observa la jeune femme qui remontait ses étriers. On ne peut pas dire qu’elle se mettait en valeur : c’était le problème dans ce métier. Avec son espèce de pull informe, pas moyen de voir vraiment.  
        Rien à voir avec Leila, qui était toujours habillée comme si elle allait faire une pub pour du parfum. Et elle se maquillait. Ses ongles rouges, ça ne plaisait vraiment pas à sa mère. Quand Leila fumait en bas dans l’entrée, les autres femmes de l’immeuble passaient à côté d’elle avec des airs coincés.
        
        - Vous allez pailler quand ? demanda Anna
        - Demain , fit précipitamment Tom, revenant sur terre. Il prit un air bourru en observant qu’elle ne s’était pas inclue dans ce travail.
        Si jamais elle osait lui demander de ramener Duke au parc...
Mais Anna poursuivit tranquillement son chemin jusqu’à la dalle, où elle termina de desseller le bai-brun.
        
        - Tu ne veux pas aller nous chercher ton petit maigreux ? Qu’on voit ce qu’il donne !
        - Mais...je ne sais pas si Paul a prévu ça pour moi, cet après-midi, il faut que je vois avec lui ;
        - Bon, comme tu voudras, je serai dans la carrière de toute façon.
        
        Tom regarda ses boots déjà pleines de boue et de sable, il réfléchissait ; D’habitude, les monitrices ne s’occupaient pas trop de lui. Apparemment, là, c’était différent. Sans doute, l’oncle en avait parlé à Anna, il fallait voir.
        Il se dirigea vers l’étable d’où lui parvenaient des bruits de marteau.
Paul s’échinait sur un abreuvoir. Le vieux tuyau rouillé qui amenait l’eau ne voulait rien savoir.  Il fallait remplacer les anciennes adductions par des tuyaux de plastique, plus faciles à changer en cas de gel.
        - Euh, pour le petit cheval...
        - Oui, oui, et bien, occupe-t’en ! Il est là pour ça. Vois avec Anna. Mais surtout, mets ton gilet et ton casque, hein ?
Il se redressa : - Non, plutôt, prépare le et va m’attendre dans la carrière, je te prendrais en longe pour commencer. Tu as vu la monitrice ? Oui ? Elle bosse les biquets, je suppose, hein ? Donc, elle n’aura pas le temps de s’occuper de toi.  J’arrive.
        Tom s’éloigna, soulagé.

        En redescendant son matériel de sa chambre, il croisa tante Line qui le saisit par le bras : - Tom, arrête-toi une seconde... que je te vois un peu, tu es arrivé ce matin, et je ne t’ai presque pas vu.
Elle le scrutait de ces yeux clairs, quelques mèches échappées de son chignon. Pour Tom  elle était une «vieille » de quarante ans, mais pour un regard plus adulte, son visage anguleux, ses pommettes hautes avait sans doute du charme.
        - Tu as drôlement poussé, tu sais, tu deviendrais presque intimidant maintenant !  Quelle taille fais-tu ? Au moins 1m70, non ? Il faut dire que ton père était très grand.
        Tom essayait de se dégager doucement, pour ne pas la vexer. Il avait des choses autrement plus urgentes à faire que de parler de son père.
Oui, il était grand, il paraît. Lui ne s’en souvenait plus. Les quelques photos qu’ils avaient de lui étaient mauvaises comme celles qu’on prend avec un appareil de base, et sans technique : il était flou, ou à moitié coupé.
        Tout ça ne l’intéressait pas de toute façon.
- Il faut que j’y aille, Paul m’attends..
Tante Line le regarda s’éloigner, il avait pris cette démarche un peu lourde qu’ont les adolescents , comme s’il portait des bottes d’égoutier. Heureusement, Elisabeth n’avait pas permis qu’il se rase ses boucles brunes comme il voulait le faire.
        Avec ce genre de coupe, on ne voyait plus que ces visages en pleine transition, de nez, de pomme d’Adam proéminente, de menton qui commence à se couvrir de petits poils noirs.
           A une période où ils parlent et réagissent sans nuances, avec brutalité, ou agressivité, ce manque de cheveux était une agression de plus , cela leur donnait une allure carcérale.
Petit garçon, elle pouvait l’attraper, le palper, lui faire des bisous sur ses joues roses et rebondies.  Elle l’imaginait mal à présent, se laisser tripoter de telle façon .
        Un soupir souleva sa poitrine menue. Il ne restait plus qu’à attendre qu’il veuille bien lui prodiguer lui-même un peu d’affection .
        Elle retourna compter ses serviettes à carreaux.
                        
                                        *****

        Le jeune Birdy releva la tête. Il regardait descendre vers lui ce bipède assez calme , qui chantonnait même une petite chanson. Méfiant tout de même, il préféra s’éloigner de quelques pas. Le bipède s’était arrêté . Voilà qu’il faisait demi-tour !
Le petit pur-sang s’alarma. C’était un comportement bien étrange auquel il n’était pas habitué. Que cela pouvait-il signifier ?
Il regarda autour de lui. Les autres à quelques dizaines de mètres commençaient  mollement à s’approcher de la créature, l’air insouciant. Sa cage thoracique se souleva et il souffla bruyamment. Il était tant de voir de quoi il s’agissait.
Il s’approcha donc lui aussi, tout en prenant bien soin de se tenir éloigné des postérieurs de Marotte.  Il se tenait maintenant derrière le curieux personnage ; son odeur, une sorte de mélange de terre et de ce fumet de bipède si particulier , n’était pas particulièrement désagréable. Soudain, la main du bipède se trouva devant lui, mais avant qu‘il ait eu l’idée de fuir, sa gourmandise lui fit plonger le bout du nez dans la main chaude, où l’attendait un quartier de pomme ; Délicieux .
Il recula néanmoins d’un pas. Quand même.
Tom ne bougea point. Dans ces cas là, lui avait dit Paul, c’est à dire s’il s’agit d’un cheval que tu ne connais pas, ou peureux ou jeune, laisse le venir, ne vas pas le chercher. S’il vient vers toi, tu as gagné.
Effectivement, sans que le garçon ait esquissé le moindre geste, le quatre ans revint humer la main qui n’avait pas bougé, puis le bras, puis comme la première fois, ce matin, le visage et les cheveux .
La différence c’est que la deuxième fois, c’était le cheval et non le garçon qui s’était volontairement approché.
Ensuite Tom glissa doucement le licol autour de la tête de Birdy. Celui-ci se laissa faire sans broncher.
Il n’y avait plus qu’à remonter la pâture. Sentir l’animal frissonnant lui emboîter le pas ! Tom commença à se détendre, la première étape n’était pas trop mal engagée.
Si Paul lui faisait confiance , non, c’était même plus que ça, il avait dit, « je te le réservais », comme si...
Avoir un cheval à soi, il en avait déjà rêvé, mais, pas comme ça . Cela paraissait trop simple.
Rien que la somme pour le payer, avec les 100Fr que lui donnait sa mère par mois, c’était inimaginable. Il ne pouvait même pas envisager ça dans les années à venir. A vrai dire, il n’envisageait rien du tout  pour les années à venir. En ce moment, tout le monde le tarabustait avec ça. Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Quelle filière ? Tu ne vas pas t’arrêter maintenant tout de même ? Et cet air que prenait sa mère.
L’air de quelqu’un qui ne s’attend à rien de bon. Elle était capable d’avoir cet air là pour pas mal de choses. S’attendre au pire. C’était ça , un air de « Je m’y attendais ! » .
Avec Zazou, par contre, elle avait toujours l’air d’être surprise : « Oh, ma chérie, quel beau dessin !» ou «Comme tu es bien coiffée ce matin, ma chérie ! Tu as réussi à faire tes nattes toute seule ! ».*
Mais Tom ne réussissait pas à en vouloir à sa soeur, ni à sa mère d’ailleurs, quoi qu’elle en pense.
Tout venait de lui, en ce moment, il ne sentait capable de rien de bon. En tout cas là-bas, chez lui.
Ses copains feraient une drôle de tête s’ils le voyaient ici. Il passait plutôt pour un type bagarreur, pas très cool. Et comme ça, on lui fichait la paix. Les grands ne venaient pas lui proposer de participer à leur petits trafics, ils préféraient s’adresser à des petits plus malléables.
La haute stature de Tom, ses épaules déjà assez carrées, son air de toujours regarder les autres sous ses sourcils, c’était une bonne protection contre les ennuis.
        Tout à coup, il sentit une secousse brutale : Birdy avait fait un écart, la longe lui fila entre les doigts, brûlant la peau.
Il essaya de la rattraper mais trop tard, le cheval filait déjà sur le chemin, en direction de la route.
        -Paul !  PAULLL ! ! ! ! hurla-t-il en se mettant à courir.
        Celui-ci surgit de l’étable, il jura en apercevant  Birdy prendre le virage.
-Oh ! Bon D... de Bon D... ! ! !  Prends la mobylette, grouille !  Je te suis avec la voiture. Pourvu qu’il n’aille pas jusqu’à la nationale , ce petit con.
        Tom avait pris en passant un seau où il jeta une poignée de granulés, il se sentait nul, mais ce n’était vraiment pas le moment d’y penser. Le seau brinquebalant à la poignée il démarra l’antique Peugeot en courant à côté. Il sauta  sur la selle et parti en cahotant.
Il essayait en parcourant le chemin de relever des indices, ce n’est qu’en arrivant sur la petite route départementale qu’il vit les traces de fer sur le goudron, des traces blanches qui montrait que Birdy avait tourné comme un fou. Il était malade ce cheval, complètement frappé. Tom était dans une colère !
Un peu plus loin, un crottin étalé sur plusieurs mètres ! Il n’avait pas ralenti ce cochon là !  En apercevant une camionnette arriver vers lui, il se mit au milieu de la route.  C’était l’éleveur de poulets , Paul ne pouvait pas le voir. Mais il ralentit et à la hauteur du garçon et baissa sa vitre :
- Tu cherches ton bestiau ? Il m’est passé à côté comme une bombe ! Il va se tuer !  Faut pas garder une bête comme ça de toute manière, c’est un bon conseil que je te donne, mon gars !
Il remonta sa vitre et partit.
Tom, l‘oeil plus mauvais que jamais, continua sa route. On arrivait après deux ou trois courbes dans le bas du vallon ; de chaque côté, des prés avec des barrières en barbelé d’au moins quatre rangs. Il fallait ça pour tenir des troupeaux de limousines ou de charolaises. Des pieds en acacia ou en châtaignier, tous les trois ou quatre mètres, ça faisait des clôtures impressionnantes. Paul ne mettait que du ruban électrique, moins dangereux pour ses chevaux.
Tom passait là , regardant fixement devant lui, quand dans l’angle mort de son oeil gauche, quelque chose lui parut anormal.
Il ralentit et fit lentement demi-tour. Au milieu du parc, et de quelques trente ou quarante bêtes , des grandes vaches blanches aux formes massives, se tenait son espèce de foutriquet de cheval, tout tremblant, reprenant son souffle en longues et bruyantes goulées d’air.
Tom jeta son engin sur le bord de la route, récupérant le seau. Il regardait la clôture, séparée de lui par un fossé. Pour franchir ça , il fallait faire un sacré bond, surtout en arrivant de biais . Et tout ça pour quoi ?
Birdy ne broutait même pas, il regardait le bipède , tranquille , au milieu des vaches, Tom pouvait même distinguer l’expression rigolarde du poulain au petit pli de peau sous l’oeil.  Les vaches continuaient à paître mollement, sans s’émouvoir.
Il entendit le moteur de la méhari .
Paul approchait avec une sorte de bâton auquel était fixé un noeud coulant, il s’en servait pour récupérer les poulains méfiants.  Quand il aperçut Birdy au milieu du troupeau il éclata de rire.
- On peut dire qu’on a touché le gros lot, toi et moi !  Désolé , garçon, je ne savais pas que ce cheval était cinglé au point de risquer sa peau pour des vaches.
....Quoique, à bien y réfléchir, ce n’est peut-être pas si bête. Je demanderai à Gérard s’il sait où il a été élevé.
Ils essayèrent d’abord d’attirer le cheval vers l’entrée du pré, mais Birdy ne semblait même pas voir le seau de granulés. Entrer comme ça dans un troupeau de bêtes à viande, ça ne les tentait ni l’un ni l’autre.
Paul se décida, il prit le seau dans une main, le bâton dans l’autre.
        - Aller, viens, viens, mon petit, viens voir tonton Paul, il avançait en serpentine vers le groupe de deux ou trois bovins au milieu desquels se tenait Birdy. Celui-ci, les oreilles virevoltantes, donna quelques coups de tête vers l’avant, moucha une fois, deux fois, mais le bruit des granulés rebondissant dans le fond du seau était trop fort. Il fit quelques pas vers Paul.
        - Bon, c’est bien ça, allez petit père, laisse toi tenter, avant que les grosses bêtes ne viennent me bousculer, moi et mon seau.
En effet, les grosses charolaises commençaient à venir, elles aussi.
- Vite Tom, ouvre un peu la barrière, tiens toi prêt ! L’oncle saisit lentement la longe qui pendouillait au licol de Birdy,
- Là mon tout beau, oui, manges un petit coup, voilà, ça y est, aller, on y va maintenant ;
Il se dirigea vers la sortie.
Une fois sur la route, Paul souffla.
        - Tu sais qu’on a eu de la chance. Moi, les vaches, c’est vraiment pas mon truc. Je t’ai raconté comment on s’était fait encercler un jour, j’avais emmené ta tante en randonnée dans le cantal. Je voulais lui donner le goût ... Depuis, J’ai jamais réussi à la convaincre de se remettre sur un cheval.
On mit la mobylette à l’arrière de la méhari et Tom ramena le fugueur.

Birdy le suivait, sage comme une image. Mais Tom avait l’intérieur de la main à vif, il se protégea en faisant descendre la manche de son sweat sur sa paume.
        - Si jamais tu recommences !
D’un autre côté, il fallait le comprendre, depuis qu’il était arrivé , il se faisait chasser par les autres, pas moyen d’atteindre tranquillement le round-ball de foin, ou l’abreuvoir, sans se faire menacer d’un coup de dent , ou d’un coup de pied...
        En arrivant dans la cour, Tom se dirigea vers l’étable.
        - Oui, j’allais te le dire , lança Paul qui était retourné à ses problèmes de tuyau, on va lui pailler un box, au moins, il ne fichera pas le camp.

                                                *** ***
        Assis sur la table de la cuisine, Tom se laissait patiemment soigner par tante Line, elle lui entoura la paume d’une bande puis colla un bon morceau de sparadrap.
        - Attends ici, je vais te donner quelque chose.
Elle ramena de son bureau une paire de gants.
- Tiens, ils devraient t’aller, ils sont en peau, Paul me les avaient donné, mais moi... Avec ça, tu peux même monter à cheval.
Tom ruminait son échec, c’est tout juste s’il parvint à dire merci.
        - Bon, ce n’est pas la peine de faire cette tête là, tu n’es pas le premier à qui ça arrive ! Au moins, maintenant tu te méfiera ! Tu es tombé sur une bête aussi tête de mule que toi ! N’oublie pas tes gants, et prend donc un morceau de pain, tiens ! Et du fromage !
Tom laissa retomber la porte derrière lui, claquée par le blount. Il avait perdu du temps, mais Birdy ne s’en tirerait pas comme ça aujourd’hui.
        
                                                ***
        
        Au box, le cheval lui parut moins stressé, mais il réagissait au moindre passage de la brosse en se contractant, et en se creusant.  Tom cura ses pieds étroits, encore couverts de fers en aluminium.
        Cela lui remit en mémoire les histoires de course de l’oncle. Le milieu n’était pas facile, certains lads étaient doux, d’autres brutaux, les chevaux arrivaient au centre d’entraînement encore poulains, à deux ans, passant de la prairie à la piste.
 Le débourrage était rapide, sans concessions.
        Il fallait lui faire comprendre que lui Tom, ne chercherait qu’à l’aider. Mais pour l’instant, il avait juste réussi à s’énerver après . Il voulait lui montrer qu’il l’aimait déjà, mais comment faire quand en face on ne veut rien, on ne cherche qu’à fuir.
Tom décida qu’il ne le monterait pas aujourd’hui. Il s’installa le plus confortablement possible dans un coin du box. Et s’assoupit.
        
        -Tooom ! Ouhou ! Tooom, Réponds ! Tu es où ?
La voix de l’oncle lui parvint enfin. Il se redressa, de la paille dans les cheveux, et se mit à la porte du box.
        - Ben, je suis là ! Pourquoi ?
        - Mais qu’est-ce que tu fiches là-dedans ? Tu ne vas pas jouer les animaux de compagnie pour ce cheval ! Tu vas lui donner de drôles d’habitudes ! Tu sais que ça fait au moins deux heures que tu roupilles là  ! Aller, va te nettoyer.  
Anna t’a attendu dans la carrière, elle est un peu en rage, tu t’expliqueras !
        
                                                ***

                
        
        Anna logeait pour l’été dans la petite annexe, derrière le manège . Elle y était encore quand Tom frappa à la porte.
        - Entre, je finis de prendre ma douche !
        Il s’installa, mal à l’aise, sur le coin d’une chaise.
Il y avait un sacré bazar dans la pièce, et une odeur de cheval et de cuir très prononcée. Des effluves de gel douche venait s’y ajouter. Il n’y avait qu’un rideau entre la petite salle d’eau et la chambre ; Tom frémit en pensant que peut-être elle sortirait de là avec sa serviette autour d’elle.
 Sur la table où s’amoncelait des journaux, papiers divers, un portable, des clés, il y avait un cendrier plein.
        - Je peux t’emprunter une cigarette ? demanda Tom
        - Pas de chance , ce n’est pas moi qui fume, de toute façon, tu es beaucoup trop jeune.
Il se tut. Elle ne fumait pas, Paul à sa connaissance non plus, quand à tante Line, ce n’était pas son genre. Il y avait un type qui venait ici, et pour y passer sans doute du temps, il y avait au moins une quinzaine de mégots.
        Anna sortit , habillée de frais. Elle avait quitté cet espèce d’uniforme de la monitrice : culotte de cheval, sweat informe, grosse chaussures, et dénoué ses cheveux.
        - Euh, tu es sûre que je ne te déranges pas ?
Elle s’installa sans  répondre sur la banquette  recouverte d’un  tissu chamarré.
        - Alors comme ça, primo tu te fais faire étendard pas le petit nouveau, et ensuite tu va dormir dans son box ! Tu n’es pas rancunier dis moi.
Je pensais qu’un garçon comme toi ne ferais ni une ni deux, et sauterais dessus pour le mater !
        - Je ne crois pas que ça aurait été mieux. Maintenant, il est tout à fait calme quand je vais dans son box ; Je voulais m’excuser pour...
        - C’est bon, c’est bon...On remets ça à demain pour Birdy ? On va manger ? J’ai une faim de loup. Je vois qu’on se tutoie, au fait ; Moi, personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient.
        - Ah ! Euh !  Ben ... Ben d’accord..
Il se maudit de rire bêtement. Habillée comme ça, elle était assez chouette.
 Juste un jean, une petite chemise, et puis ses cheveux sur les épaules. Il la suivit dehors. Elle ferma à clé.
        - Pour ce qui est de mon copain, tu n’auras pas beaucoup l’occasion de le voir, quand il vient, il part très tôt le matin.  Si tu entends dans ton lit un bruit de grosse moto, c’est lui. Il s’appelle Joël.
        Elle lui fit un clin d’oeil et Tom la détesta sur le champ.

Ils entendirent Birdy hennir.
        - On dirait que quelqu’un lui manque ! Alors , toi ou la mère Marotte ? Ou ses copines les vaches ! Va savoir...
        Lorsqu’ils entrèrent dans la longue pièce basse , il y avait déjà tout le monde, Christophe, qui aidait pour les cultures et entretenir le matériel agricole, Odette, la cousine bavarde, Paul, tante Line,  ils se retournèrent pour les voir arriver. Tom rougit et s’installa les yeux baissés.

        - Ne vas pas me le dévergonder , hein ? Anna ?  Fit Paul en gloussant.
Tante Line les regarda tous les deux d’un air scrutateur. Son petit Tom ? Quelle drôle d’idée.
De toute façon, il y avait Joël.
        - Et ton copain ? On ne le voit jamais ! Il faudra nous l’amener un de ces soirs, où as-tu dis qu’il travaillait ?
        - A l’usine de poulets, il est à la chaîne ; C’est juste pour la saison, il fait une licence d’histoire .
Anna prit le saladier et se servit abondamment. Paul lui versa un verre de vin.
Christophe lui jetait des coups d’oeil furtifs en engloutissant de larges morceaux de pain.
        - C’est bien toute cette jeunesse, fit Odette en lorgnant les uns et les autres ; C’est sûr d’ici quelques temps, il y aurait de quoi raconter. Il suffisait de les voir s’ébrouer comme des jeunes veaux, les regards, les cheveux dénoués, tout ça..
        - Vous entendez ? C’est le petit nouveau qui se sent seul ! fit Paul en entendant Birdy hennir, j’espère que demain, nous auront l’honneur de te voir dessus ? A moins qu’il ne trouve une autre astuce pour échapper au boulot.
Tom ne disait rien, il triturait la mie de son pain. C’était plus simple les autres fois, il était le petit, celui qu’on traite toujours gentiment. Maintenant, il se sentait jugé, ce cheval, cette fille, Paul qui se moquait de lui. Il se leva en poussant bruyamment sa chaise sur le sol carrelé.
        -J e vais me coucher...
        - Mais...Tu n’as rien mangé, s’alarma tante Line,  bon, je monte dans cinq minutes, je te porterai quelque chose, et puis, on travaillera un peu ! Pas de discussion, ajouta-t-elle en voyant l’air peu emballé de son neveu. Tu sais ce qu’à demandé ta mère.
        Il monta la petite volée d’escalier , les épaules voûtées. Derrière lui, le bruit des conversations reprit, mêlé au cliquetis des fourchettes.
                Il se mit à sa fenêtre, le soir tombait et Birdy hennissait toujours, par instants.
 
        Demain...Demain il s’en occuperait.
Bientôt, tante Line monta avec un épais sandwich de charcuterie. Ils se mirent à la petite table avec les quelques affaires qui permettrait de travailler sur les lacunes de Tom, dont la principale : l’orthographe.

                                                *****
        
        - Là, là, tout doux, mon mignon ;
Tom avait terminé de brosser le bai-brun, il lui mit le licol afin de le seller sur la dalle ;
        Mais Birdy n’aimait pas être attaché , visiblement ; plusieurs fois, il secoua la tête, et fit mine de reculer.
 - Tu ne vas pas encore me faire des problèmes ?
 Il trouva une parade en lui attachant un filet de foin devant le nez ;  Ce qu’il trouvait intéressant, avec les poulains , c‘est qu’il fallait toujours inventer de nouveaux trucs pour avancer.  Avec de l’imagination, il se disait qu’il pourrait s’entendre avec n’importe quel animal ;
Le seul fait par exemple, d’avoir dormi dans son box, la veille, avait permis à Tom de pouvoir approcher et toucher Birdy sans que celui-ci frissonne et s’inquiète. C’était déjà ça de gagné.
                Christophe fit démarrer le tracteur . Tom qui s’était baissé pour attraper le pied  du cheval se sentit bousculer violemment. Il tomba en arrière.
        Birdy venait de tirer au renard, ce qu’il désirait faire depuis le début, en fait.
Le licol claqua, et en se retournant, Tom ne put que constater que Birdy s’était échappé une seconde fois.
        - Oh, M... de m....J’en ai marre de ce ...de ce machin, là, on peut même pas appeler ça un cheval ! C’est un démon, une furie, une saloperie ;
        Tom martelait le sol du poing, des larmes jaillissait de ses yeux.
        Christophe qui avait assisté à la scène courut vers lui.
        -Oh, j’suis désolé, j’pensais pas ... Tu t’es fait mal ?
Le tracteur tournait toujours, allègrement, goguenard.
        Au moins, je sais où il est allé, se dit Tom en allant chercher un nouveau licol. Il allait couper par le parc, puisque celui des vaches était en contre bas derrière la colline. Pas de granulés cette fois, s’il ne vient pas, je le laisse dans ce maudit parc, avec ces maudites vaches. De toute façon , ça ne sert à rien que je m’occupe de lui, il ne veut pas de moi. Heureusement les autres n’avaient pas assisté à la scène, Anna était parti avec Paul chercher les shetlands avec le camion. Tante Line était trop occupée dans la maison.

        Il arriva par en haut, il fallait escalader chaque clôture,  sa culotte de cheval s’accrocha dans un des barbelés, se déchira, enfin il se retrouva dans le pré au charolaises.
        En bas il y avait la petite route par où ils étaient arrivés la dernière fois, le troupeau était rassemblé autour du tank à eau.  Comme prévu, Birdy se tenait au milieu d’elles , un bout de licol encore accroché autour de la tête.
        - Alors espèce d’andouille, tu te prend pour une vache, hurla Tom, les animaux tournèrent la tête vers lui.
L’une d’elle meugla sourdement, il y avait quelques petits veaux parmi elles, couchés entre leurs pattes.
        Tom s’avança bravement , le licol bien en vue. Il allait tout faire pour ne pas attirer gentiment le cheval. Maintenant , c’était à lui de choisir. Il lui avait fait le coup du « je te sent, je n’ai plus peur de toi », tout ça pour lui filer entre les doigts.
        - C’est la boucherie que tu veux, toi, c’est ça ?  Tom maugréait entre ses dents, il était encore à une vingtaine de mètres .
Soudain une des vaches qui avait meuglé s’avança vers lui, il ralentit, elle meugla de nouveau d’une façon profonde et grave, ses naseaux palpitaient, Tom se sentit vider de ses forces, elle allait attaquer. Effectivement, elle commença à trottiner vers lui, les autres arrivaient derrière elle, puis elle se mit au galop, Tom se retourna, mais il lui fallait gravir tout ce qu’il avait descendu.  Il balança le licol d’un côté, ses boots glissaient , la clôture était à plus de 100 m.  Il haletait , sans oser tourner la tête derrière lui.

        Son pied se tordit dans une touffe d’herbe, il tomba sur les genoux, il se mit aussitôt en boule, protégeant sa tête de ses mains.
Mais un autre bruit de galopade vint doubler celui, lourd et inégal de sa poursuivante.
Tom glissa un oeil entre ses doigts. Birdy ! Il n‘en revenait pas, Birdy arrivait à toute allure, il allait atteindre la croupe blanche, il la dépassait. Il se mit devant la bête massive et lui décocha ses deux postérieurs dans le mufle, la vache meugla de douleur en jetant la tête en arrière, un de ses naseaux saignait, Birdy se retourna vers elle mais il n’eut rien à faire de plus, elle s’était tourné vers ses congénères, le troupeau redescendait au petit trot, comme s’il ne s’était rien passé.
        Le bai-brun, nonchalamment se mit à brouter non loin de Tom toujours recroquevillé, le coeur battant à tout rompre. Il se retourna et s’allongea dans l’herbe. il sentait trembler tous ses membres, sa vue même était brouillée. Qu’aurait pu lui faire cette énorme bête ? Il ne le savait pas . Peut-être se serait-elle arrêté avant . Peut-être l’aurait-elle piétiné.  Il voyait la silhouette du fin pur-sang, à quelques mètres, le licol lui avait entamé la nuque, qui saignait un peu. Il n’arrivait pas à concevoir ce qu’il venait de voir. C’était un hasard, jamais ce cheval n’avait eu l’intention de le sauver, lui, alors que cinq minutes avant il ne voulait que le fuir. Tout ça était incroyable . Impossible.
Et pourtant.
        - Birdy ?  Fit-il doucement, le son de sa voix n’était qu’un filet étranglé.
Le cheval leva la tête, fixa un moment le bipède allongé non loin. C’était fragile ces animaux étranges à qui il manquerait toujours deux pattes. Ils ne savaient pas courir.  
        Le bipède se redressa, il avait l’air de flageoler sur ses jambes, exactement comme un poulain qui vient de naître. Il sentait une drôle d’odeur, acide, une odeur de peur.  Allait-il laisser approcher cette créature ? Son intention était certainement de l’accrocher une fois de plus dans un endroit bizarre, sans possibilité de s’échapper.
        Birdy  laissa néanmoins le jeune garçon venir près de lui, Tom défit délicatement le reste de licol, passa ses doigts sur la brûlure derrière les oreilles, il massa doucement la zone, évitant de toucher la blessure. Le cheval aimait bien entendre le son grave et doux de la voix de Tom, cela le calmait, le détendait, il cligna des yeux, descendit l’encolure.
        Tous les deux descendirent la prairie vers l’entrée du parc. Les vaches s’écartèrent respectueusement.  Celle qui était blessé se tenait derrière le tank à eau, sa carrière de cheftaine était terminée, une autre, plus jeune ferait cela tout aussi bien à sa place.

        
                Quelques instant plus tard, Paul qui descendait les poneys du fourgon s’arrêta net lorsqu’il vit apparaître à l’entrée de la ferme son neveu accompagné du pur sang qui le suivait sans rien.

        - Mais nom d’une pipe, Tom, ne le laisses pas vagabonder comme ça, voyons ! En plus, j’ai les petits à descendre, il va me mettre le bazar !
Tom, sans rien dire, continua son chemin vers les écuries, toujours accompagné du pur-sang qui ne regarda même pas en direction des poneys.
        Le garçon ouvrit la porte du box et Birdy rentra calmement. Un  carré de foin l’attendait au fond. Christophe avait du se charger de la distribution en son absence.

        Depuis le matin , en effet, tous les chevaux avaient été rentrés. Les boxes nouvellement paillés, tout était en place pour les stages, maintenant. On entendait le bruit sourd des mâchoires broyant le foin, les bêtes soupiraient, ronflaient, raclaient le sol de leur nouvel habitat, prenant la mesure de cet espace où ils n’avaient à craindre ni le coup de pied ni le coup de dent d’un jaloux ou d’un supérieur hiérarchique.    Une sorte d’atmosphère paisible régnait dans la demi obscurité de la longue étable en pierre.
        Paul et Anna rentrèrent à leur tour les poneys qui avaient passés deux mois au parc . Se retrouver dans cet espace plus restreint que représentait la stabulation était au contraire pour eux un changement plus stressant. Il y eu quelques couinements, quelques ruades, on entendit quelques bruits mats de sabots non ferrés sur le cuir épais des petits pensionnaires. Mais heureusement rien de très méchant. Ils s’aperçurent rapidement à leur tour que des rations de foin les attendaient .

        Paul s’accouda au mur de parpaing qui fermait la stabu, Tom vint en faire autant à côté de lui.
        - Alors ?, fit l’oncle , tu t’en sort ? Tu choisis la méthode « nouveau maître » ?
        Dans la bouche de l’oncle, Tom savait que cela signifiait tout et n’importe quoi, qu’il les prenait pour des charlatans, tous ces types qui dressaient leur bêtes sans contraintes ni attaches. Il n’y avait pas encore réfléchi, à vrai dire. Cela n’avait pas été du tout son intention, au départ. Il comptait s’occuper de Birdy de façon tout à fait traditionnelle. Le problème, c’est que le cheval refusait. Quelque chose s’était passé sans doute , avant qu’il arrive, qui lui faisait redouter toute forme de contrainte. Tom se disait maintenant qu’il ne pourrait pas faire semblant de l’ignorer.
        Expliquer ça à l’oncle, avec l’expérience qu’il avait, ce n’était pas facile.
        « Euh...commença-t-il sans savoir trop où il allait, ...Je ne sais pas trop, mais ...je pense.. Je pense que je dois essayer de ne plus l‘attacher...Tu comprends, fit-il en sentant son oncle s’agiter, tu comprends, il est ...il devient complètement fou quand on l’attache, mais ...je ne peux pas te dire pourquoi, en tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il me fait confiance. Du moment que je ne l’attache pas.
Il ne voulait pas parler à Paul de l’incident dans le parc des vaches ; Il ne voulait pas être pris pour un affabulateur, un menteur . Le fait de savoir qu’il y avait un lien entre lui et le jeune cheval lui suffisait. Pour l’instant ; On verrait plus tard.
        Paul soupira. Son intention n’était pas de décourager son neveu. Mais là, il avait l’impression  qu’il lui avait fait un cadeau empoisonné.  Tom essayait de relever le défi, mais de toute évidence , c’était beaucoup trop dur pour lui. Il n’y  avait qu’à voir son pantalon tout déchiré, son allure lamentable, les genoux et le blouson plein de boue, les mains écorchées.
        - Tu sais, si tu préfère, je t’en confie un autre ;.
        - Non ! Certainement pas, cria presque le garçon, laisses moi, laisse moi quinze jours, d’accord ? Et là, si je n’y arrive vraiment pas..
Paul hocha la tête, il lui suffirait de surveiller discrètement ces deux là, et de demander à Anna d’en faire autant, ou même de lui glisser quelques conseils par ci par là. Si Aline était au courant des problèmes qu’il y avait, elle en parlerait immédiatement à Elisabeth.
         Sa belle-soeur ! elle ne supportait si évidemment pas sa façon de vivre. L’idée que son propre fils se trouvait dans la même situation , c’était déjà un supplice pour elle, mais en plus, si elle apprenait qu’il prenait des risques !

                                                ****
                                
       
                Les enfants étaient presque tous arrivés, on attendait plus qu’un petit parisien qui venait passer ses vacances chez ses grand-parents. Dès le matin, Anna leur avait fait faire le tour des chevaux, des bâtiments, ils avaient installé leurs affaires dans les dortoirs, les parents, après avoir inspecté les lits , les douches et la cuisine, étaient partis rassurés.
Tante Line avait fait un premier repas digne de Pantagruel.
        
        Tom qui avait aidé Christophe et Paul a faire les boxes le matin, avait quartier libre l’après-midi. Les autres années, il donnait un coup de main à la monitrice pour aider les petits  à se mettre à cheval ou à poney, pour faire le gendarme dans les coins, pour installer les obstacles.
        Il aimait bien tenir ce rôle, mais quelque chose de bien plus important l’attendait pour les jours à venir. Un vrai défi.

        Il passa d’abord un quart d’heure dans le box de Birdy, à le caresser, à lui parler. Pour ne pas avoir à l’attacher sur la dalle, il lui suffisait de le brosser au box.
        Il tournait et retournait dans sa tête une question. Devait-il essayer de monter dessus tout de suite ? Il n’osait pas en parler à  Paul . C’était son problème à lui. Le matériel était là, posé contre le mur. Il avait pris une vieille selle qui en avait vu d’autres, un filet avec un mors épais sur lequel il avait glissé deux rondelles de caoutchouc, pur protéger le commissures.  Ce cheval avait été débourré, normalement. S’il en savait un peu plus !
        Soudain, une idée lui vint. Il laissa le cheval, les affaires, et prit la vieille mobylette. Gérard n’habitait qu’à une dizaines de kilomètres, avec un peu de chances, il ne serait pas parti.
        
                En arrivant dans la cour de ferme , il constata en effet que le vieux fourgon Citroën était là.   Dans le parc qui jouxtait le bâtiment, quelques chevaux attendaient leur sort. Tom savait très bien que certains finiraient à l’abattoir, il préféra ne pas les regarder et vint frapper à la porte à double battant. Le haut s’ouvrit et la tête ronde et rouge de Gérard apparut.
        - Tom ? Salut mon gars, qu’est-ce qui t’amène ? Y a des soucis au centre ? Besoin d’un cheval ? Tiens, j’en ai justement un petit , un trotteur, pas cher ! Très sage...
        - Non ..Non ..je ne vous déranges pas ? C’est... ce n’est pas Paul qui m’envoie. J’avais quelque chose à vous demander.
- Ben entre, petit ! tu veux une bière ? Marie ? Tu peux donner une bière ? C’est Thomas, le neveu de Paul !
        Une jeune fille aux longs cheveux bruns descendit l’escalier, l’air interrogateur .
        - C’est ma fille, Marie, ah, ben c’est vrai, tu ne la connais pas, elle tiens pas de moi, pas vrai ? il éclata d’un gros rire.
Tom bafouilla, il accepta le verre que lui tendait la jeune fille, ses yeux d’ardoise sombre le frôlèrent, il frissonna. Il ne buvait jamais de bière.
        Elle alla s’asseoir sur une marche de l’escalier.
        - Bon, alors, qu’est-ce que tu voulais me demander ?
        - ..Ben ...euh... Vous savez, le petit pur sang...
La figure joviale du marchand se figea.
- Y a un problème, J’en étais sûr, c’est une bête à problèmes . Je ne voulais pas la vendre à ton oncle, c’est lui qui m’a demandé ..Je ne sais pas d’où vient cette bête, mais...
        - Mais ? Vous ne savez vraiment pas ?
L’homme poussa un soupir, - Tu sais, petit, dans ce métier, y a de tout, du bon, et du moins bon, tu apprendra ça. Moi, j’ai racheté cette bête, j’aurais pas dû m’en mêler. Ce petit là, il a démarré dans un centre d’entraînement que je connais. Jusque là, pas d’embrouille. Le débourrage... Bon, c’est pas une école de dressage, hein, mais je connais le gars, il est sérieux, ses bêtes sont bien traités. Puis après, quand il a vu que le poulain faisait pas les temps, il a voulut s’en débarrasser. Et là, je sais pas pourquoi, c’est un gars qui fait de la vache à viande et du cochon qui l’a racheté.
        C’est un type qui touche à tout, il fait un peu d’élevage, qu’est-ce qui lui a passé par le crâne, est-ce qu’il voulait le faire courir ?
Mais tu parles, les premières fois que le petit s’est retrouvé là, je sais pas pourquoi, les chevaux ont toujours détesté l’odeur du cochon. Bref, il tenait plus attaché.  Si bien que pour lui apprendre, il lui avait fait un licol avec une chaîne dans un tuyau. Tu parles d’un apprentissage, le pauvre, il a faillit devenir fou ; Il pouvait rien en faire, il s’est lassé, il l’a mit avec ses vaches ; C’est là que je l’ai récupéré...
        Tom essayait de garder les idées claires, la bière lui donnait un goût amer dans la bouche et en même temps une légère impression de flottement, il sentait la présence de la jeune fille dans son dos, et le passé de Birdy qui se dévoilait maintenant...
        - Pour l’instant, je vois pas, mais si ton oncle veut, je vais trouver une solution pour le cheval..
        - Non, non ! Je...C’est moi qui m’en occupe !
        - Toi ! Mais il est fou ou quoi ? Je l’avais pourtant prévenu que c’était un cas ce bestiau là !  Y a des fois, j’ai du mal à le comprendre, le père Paulo.
        Et tu t’en débrouilles comment, si c’est pas indiscret ?
        - Ben ...
        - Un conseil, petit, moins tu lui en mettra sur le dos, mieux ça ira, je crois qu’il  a pris tout ce qui est cuir ou autre en horreur, c’est tout ce que je peux te dire. Mais si tu veux savoir ce que j’en pense, tu ferais mieux de laisser ce cheval à quelqu’un d’autre avant de te faire esquinter.
        Tom se leva en essayant de conserver son équilibre, il remercia le marchand, se tourna vers Marie qui lui fit un léger signe de tête.
        
        Le retour en mobylette fut plus que laborieux, et il faillit plusieurs fois partir dans le fossé. Pour une bière ! Heureusement que ses copains ne le voyaient pas, ils se seraient bien moqués de lui.

                En arrivant, il se glissa dans le box de Birdy et s’endormit.
 

                - Madame Anna, madame Anna, y a un monsieur qui dort dans le box !
        
La petite fille qui vient de passer devant Birdy avec Tintin, le gentil Camargue, s’est arrêté net. Il se passe de drôles de choses dans ce club ;

        -Eh ! Tom ! Réveilles-toi, tu fais peur à mes cavaliers !
Anna , à la porte du box, regarde, amusée, le jeune garçon se secouer.  - Et bien, c’est la deuxième fois, non ? C’est une technique de dressage ? Tu m’en parlera, ça m’intéresse ! Ce ne doit pas être trop fatigant ! En attendant, tu avais laissé tout le matériel par terre, heureusement que ton oncle n’a rien vu, tu sais comme il est maniaque !
- Tu peux aider les grands, s’il te plaît ? Pour desseller, histoire de ne
pas mettre le matériel sans dessus dessous. Tu leur montre pour le filet. Et rappelle leur de laver les mors ! Merci.
        Les plus petits vont monter les shetlands, et là, Anna sait bien qu’elle ne peut pas encore trop leur en demander. Entrer dans ce lieu clôt, parmi tous ces poneys en liberté, ils n’osent pas encore le faire, et passer un filet sur une tête de poney toute poilue et pleine de crins, ça n’est pas facile pour des petites mains.

        Dès que l’écurie s’est de nouveau vidée. Tom revient vers le box de Birdy, qui le regarde, toujours avec son regard calme.
        - Bon...Qu’en penses-tu, il fait beau, les petits sont partis faire une promenade avec Anna, les grands sont allés jouer.. On pourrait peut-être s’y mettre, maintenant que je connais mieux ton passé.
        Tom se demande  comment il pourra monter un cheval qui ne supporte pas d’être tenu ; Mais une idée lui vient.
        Il vérifie la cour, jusqu’au manège, personne ; Il ouvre la porte du manège. Puis revient vers Birdy. - Pas de blague hein, mon pépère. Il ouvre la porte du box et invite le cheval à sortir . Birdy hésite puis emboîte le pas à Tom, celui-ci essaye de ne pas changer son allure, de rester naturel, de ne surtout pas se retourner pour vérifier que le cheval est bien à ses côtés.
        Ils entrent ainsi tous les deux dans le manège sombre , traversé de rais de lumière.  Les oreilles du cheval virevoltent, tous ses sens sont en alerte dans ce lieu inconnu, mais il est libre , le bipède ne le tient pas, s’il y a danger, il pourra s’en aller.
        Tom a refermé la porte.  Il y a un grand silence,  il le laisse de longues minutes errer dans cet espace, humer la sciure, les odeurs inconnues, les crottins.   Une fois que son inspection est terminée, Birdy vient de lui-même près du garçon.
        Tom passe sa main sur le dos frissonnant, le tapote, puis fait de même sur toutes les parties du corps . Il ne sait pas bien ce qu’il fait, mais on verra bien.
        Il passe et repasse les mains sur la tête anguleuse, le chanfrein long et étroit, les douces ganaches, les yeux bombés qui se ferment au contact des doigts,  le haut du crâne, cette nuque si fragile, si malmenée, il laisse les oreilles tranquilles, pour l’instant.  Le poil est si ras qu’il a l’impression de sentir la peau, extrêmement fine et veloutée .  Ses doigts effleurent la veine saillante qui bat sous l’auge.
        
                Il amène tranquillement un de ces cubes qui servent à monter des cavaletti, il le pose près de Birdy.  Il monte sur ce cube de plastique de couleur violente, jaune, peut-être. Le bruit bizarre que cela produit fait frémir les oreilles du cheval qui regarde droit devant lui.
        Il pose ses deux mains sur le dos du cheval.  Il appuie sur ses mains.
        
Birdy, comme dans le souvenir de quelque chose , se met en position de recevoir un poids, il replace ses membres commodément.  Il est prêt, semble-t-il.
Tom se penche, se pose, son ventre est maintenant au contact du dos de Birdy ,une main est posée dans la crinière lisse et fluide, l’autre caresse maintenant le flanc opposé.
        Redressant lentement le buste vers l’encolure, il passe tout doucement sa jambe droite par dessus le corps du pur sang. Il est maintenant assis-couché sur Birdy, qui ne bronche toujours pas.  Il n’a pas cessé de lui murmurer des paroles apaisantes.
        Le sang tape dans la gorge de Tom et dans ses tempes, et dans ses dents, il faut maintenant qu’il avance son assiette, il sait que ce mouvement est désagréable ; Heureusement, sa culotte de cheval toute usée glisse sur le poil.