Dans la cuisine, tante
Line s’active. En ce moment , elle a beaucoup de travail avec l’intendance
. Il faut que tout soit prêt pour les stages à venir, le premier
est dans quelques jours. Le ravitaillement, le linge de maison, il faut
tout vérifier, préparer les menus.
Odette, sa cousine,
qui habite le village, vient l’aider pendant l’été, elle est
très bavarde, et même un peu cancanière, mais ça
amuse plutôt tante Line, et puis elle fait très bien les desserts.
Assise
devant la table, elle coupe ses carottes avec application ; Tom est arrivé,
une douce douleur lui vient dans la poitrine, elle ne l’a pas vu beaucoup
encore, il préfère la compagnie de Paul. Comme il a changé,
il a grandit, forcit aussi, il a gardé son air de sauvageon. Tante
Line a comme une timidité qui lui vient devant ce presque homme,
ce n’est plus son petit Tommy à la bouille ronde, il a prit des angles,
et dans son caractère aussi sûrement. Sa belle-soeur y fait
allusion dans sa lettre.
Pas
étonnant qu’elle ait du mal, élever un enfant seule, quand
on travaille tout le temps, et dans une grande ville, encore. La petite
est plus facile.
Ses
mains adroites épluchent et coupent machinalement les légumes.
En entendant les deux
hommes arriver, elle nettoie rapidement la table. Il est presque l’heure
de déjeuner.
Tante Line est infirmière
de formation, elle aime bien les chevaux, mais de loin, elle a arrêté
de travailler à l’hôpital lorsqu’ils se sont installés
ici.
Elle et Elisabeth, la mère de Tom, sont amies depuis longtemps,
elles ont travaillé plusieurs années au même étage.
C’est grâce à Elisabeth, d'ailleurs, qu’elle a rencontré
Paul, lorsqu’il était encore jockey. Avec tout ce qu’il se
faisait comme plaies et bosses, à l’époque, sans compter les
fractures plus graves, c’était une providence qu’il soit tombé
sur elle.
Elle
regrette ce travail. Bien sûr, elle continue à occuper
cette fonction pour le centre, et il ne se passe pas un séjour sans
qu’elle ait un bleu ou une égratignure à soigner ou un petit
coup de blues.
Mais les copines de l’hôpital, l’ambiance, le stress
même, lui manque. Cette ferme isolée, elle aurait préféré
un endroit plus vivant, surtout l’hiver.
Elle avait été
presque heureuse, lorsque, les comptes faits, Paul s’aperçut au début
qu’il n’arriverait pas à faire tourner le centre. Elle se voyait
déjà, avec sa petite auto, repartir pour la ville.
Et
puis était venu ce monsieur, de Paris, un «organisateur
de vacances », un «pourvoyeur de loisirs », proposant
des fonds, amenant des enfants. Adieu l‘hôpital, il y avait
bien assez à faire ici maintenant ;
Continuant
à bavarder, Tom et Paul entrèrent et s’installèrent
devant leur assiette, tante Line leur servi un morceau de viande fumante
et s’assit à son tour ; elle les regarda d’un air interrogateur.
-Alors ? La visite s’est
bien passée ? Je suppose, Tom, que tu es tombé fou de ce jeune
cheval, comme ton oncle !
Elle
dit cela d’un ton un peu ironique, comme si elle s’adressait à deux
enfants ;
Elle avait
toujours ce ton là pour s’adresser à son mari, comme si de
l’avoir connu jockey, était comme de l’avoir tenu dans ses bras,
materné, consolé parfois, et il s’agissait bien de cela en
réalité.
Tom, la bouche pleine, le jus dégoulinant
son menton, hocha vigoureusement la tête :
-
hénial ! Fut tout ce qu’il parvint à articuler.
Paul
lui versa un peu de vin non sans deviner le regard désapprobateur
de tante Line.
-
Tu vas voir, il va nous en faire une vraie bête de concours, n’est-ce
pas Tom ? Et toi ? Ça s’est bien passé ce matin ? Le
livreur est passé, non ?
-
Oui, avec une heure de retard, mais ça ne fait rien, c’est un nouveau,
un jeune, il ressemble à Buster Keaton, tout à fait aussi
souriant !
Maintenant J’ai mon stock, on pourrait tenir un siège.
- Si on peut nourrir
une bande de gamins affamés, ce sera déjà parfait,
fit Paul , toujours affolé par la quantité de nourriture absorbée
pendant les stages. Et par les notes que cela occasionnait.
Des
montagnes de pain, de fruits, de légumes, des énormes pots
de confitures, des plaques de beurre, sans compter la viande, les conserves
de 5 kilos...
- Je ne sais pas comment tu arrives à t’organiser,
conclut-il, réellement admiratif.
Contrairement à son
neveu, il chipotait, repoussant tout ce qui pouvait contenir la moindre
once de gras .
-
Et toi, tu en penses quoi de ce nouveau cheval, demanda Tom à sa
tante, s’essuyant le coin de la bouche d’un revers de main.
Il se doutait
en fait de la réponse,
Haussant
les épaules et les sourcils en même temps, elle fit un
geste d’impuissance, tenant toujours son couteau et sa fourchette.
-
Tâche de ne pas t’esquinter avec cette bête, ta mère
ne nous le pardonnerait pas !
Au
fait, pour revenir à des choses désagréables, je lui
ai promis de te faire travailler un minimum. Tu me promets que je n’aurais
pas à te courir après ? On n’aura déjà pas beaucoup
de temps. Je pensais te proposer le soir, juste après le repas ?
Tom
fit un vague mouvement avec sa main juste avant d’engloutir un énorme
morceau de pain plein de sauce.
-Hi
hu heux...
Après le repas,
Tom partit seul faire le tour des bâtiments. Il avait envie de rencontrer
Anna, mais pas officiellement.
Il
la trouva dans la carrière, en train de monter Duke.
La dernière monitrice qui avait travaillé ici n’avait laissé
un souvenir mémorable à personne. Elle montait d’une façon
sèche, presque agressive. Il lui arrivait fréquemment de crier
et d’injurier les chevaux et même parfois leurs cavaliers.
Etonnamment
cela n’avait pas soulevé de problèmes avec les enfants ni
avec leurs parents. Etaient-ils habitués ?
Mais Paul en était
malade. Il s’était retenu plusieurs fois de lui faire des remarques,
mais après les vacances de Pâques, lui avait signifié
qu’elle pouvait aller voir ailleurs.
Anna
montait apparemment beaucoup plus sereinement. Elle cherchait de toute évidence
à convaincre Duke d’allonger ses allures. Il faut dire que ce n’était
pas le plus courageux de la bande.
Patiemment,
elle le reprenait sur une petite demi-volte puis le poussait sur la diagonale
qui suivait. La plupart du temps, le petit bai-brun passait à l’allure
supérieure.
-
Vous savez, personne n’est jamais arrivé à faire ce qu’il
voulait de Duke !
Je ne dis pas ça pour vous décourager...
Anna repassa au pas près du jeune garçon.
-
Bonjour, vous êtes Tom, c’est ça ?
Tout
en glissant sa main sous l’épaisse crinière, elle le regarda
attentivement.
- J’aimerais
assez, justement, qu’il m’écoute, moi !
Elle avait dit ça
d’un ton pincé, mais Tom vit qu’elle avait cette espèce d’ironie
dans les yeux, la même que celle de tante Line.
-
Alors, pourquoi pas, fit-il en haussant les épaules.
Il fit mine de s’en
aller, mais elle voulait en savoir un peu plus.
-
Qu’est-ce qu’il a de si particulier, ce petit cheval ? Il a eu des soucis
? Des blessures ?
Tom
s’approcha de Duke qui mit aussitôt ses oreilles en arrière.
- Vous voyez, il est
toujours comme ça, depuis le début. Pour le reste, je ne sais
pas. Il faut demander à Paul.
-
Paul, c’est votre oncle, c’est ça ? Et vous venez lui donner un coup
de main pendant les vacances ?
- Je fais ce que je peux.
- Et le petit pur-sang tout maigre, dans
le parc, il est pour vous ? J’étais là quand il est arrivé
!
Elle
avait sauté de cheval et dessanglait Duke malgré son air courroucé.
- Là, mon grand,
du calme, elle passait sa main près de la sangle, en une lente caresse,
Duke s’agaçait de plus belle, frappant le sol du postérieur.
-
Attention, vous allez vous faire chiquer !
Tom ne lui dit pas
qu’en poussant un peu la voix, le cheval se serait aussitôt calmé.
Il voulait voir ou allait la mener la méthode douce ;
Mais lorsque Duke se retourna,
la bouche ouverte, Anna lui assena une tape sur le bout du nez en tonnant
:
- Dis donc, malotru,
tu veux que je t’aide ?
Duke
sursauta et se remit droit, les oreilles agitées de mille questions.
- Bon ! Pour cette fois,
il a compris, approuva Tom, rigolard.
Il observa la jeune
femme qui remontait ses étriers. On ne peut pas dire qu’elle se mettait
en valeur : c’était le problème dans ce métier. Avec
son espèce de pull informe, pas moyen de voir vraiment.
Rien à voir avec
Leila, qui était toujours habillée comme si elle allait faire
une pub pour du parfum. Et elle se maquillait. Ses ongles rouges, ça
ne plaisait vraiment pas à sa mère. Quand Leila fumait en
bas dans l’entrée, les autres femmes de l’immeuble passaient à
côté d’elle avec des airs coincés.
- Vous allez pailler quand
? demanda Anna
-
Demain , fit précipitamment Tom, revenant sur terre. Il prit un air
bourru en observant qu’elle ne s’était pas inclue dans ce travail.
Si
jamais elle osait lui demander de ramener Duke au parc...
Mais Anna
poursuivit tranquillement son chemin jusqu’à la dalle, où
elle termina de desseller le bai-brun.
- Tu ne veux pas aller nous
chercher ton petit maigreux ? Qu’on voit ce qu’il donne !
-
Mais...je ne sais pas si Paul a prévu ça pour moi, cet après-midi,
il faut que je vois avec lui ;
-
Bon, comme tu voudras, je serai dans la carrière de toute façon.
Tom
regarda ses boots déjà pleines de boue et de sable, il réfléchissait
; D’habitude, les monitrices ne s’occupaient pas trop de lui. Apparemment,
là, c’était différent. Sans doute, l’oncle en avait
parlé à Anna, il fallait voir.
Il
se dirigea vers l’étable d’où lui parvenaient des bruits de
marteau.
Paul s’échinait sur un abreuvoir. Le vieux tuyau rouillé
qui amenait l’eau ne voulait rien savoir. Il fallait remplacer les
anciennes adductions par des tuyaux de plastique, plus faciles à
changer en cas de gel.
-
Euh, pour le petit cheval...
-
Oui, oui, et bien, occupe-t’en ! Il est là pour ça. Vois avec
Anna. Mais surtout, mets ton gilet et ton casque, hein ?
Il se redressa
: - Non, plutôt, prépare le et va m’attendre dans la carrière,
je te prendrais en longe pour commencer. Tu as vu la monitrice ? Oui ? Elle
bosse les biquets, je suppose, hein ? Donc, elle n’aura pas le temps de
s’occuper de toi. J’arrive.
Tom
s’éloigna, soulagé.
En
redescendant son matériel de sa chambre, il croisa tante Line qui
le saisit par le bras : - Tom, arrête-toi une seconde... que je te
vois un peu, tu es arrivé ce matin, et je ne t’ai presque pas vu.
Elle le scrutait de ces yeux clairs, quelques mèches échappées
de son chignon. Pour Tom elle était une «vieille »
de quarante ans, mais pour un regard plus adulte, son visage anguleux, ses
pommettes hautes avait sans doute du charme.
-
Tu as drôlement poussé, tu sais, tu deviendrais presque intimidant
maintenant ! Quelle taille fais-tu ? Au moins 1m70, non ? Il faut
dire que ton père était très grand.
Tom
essayait de se dégager doucement, pour ne pas la vexer. Il avait
des choses autrement plus urgentes à faire que de parler de son père.
Oui, il était grand, il paraît. Lui ne s’en souvenait plus.
Les quelques photos qu’ils avaient de lui étaient mauvaises comme
celles qu’on prend avec un appareil de base, et sans technique : il était
flou, ou à moitié coupé.
Tout
ça ne l’intéressait pas de toute façon.
- Il faut que j’y aille,
Paul m’attends..
Tante Line le regarda s’éloigner, il avait pris
cette démarche un peu lourde qu’ont les adolescents , comme s’il
portait des bottes d’égoutier. Heureusement, Elisabeth n’avait pas
permis qu’il se rase ses boucles brunes comme il voulait le faire.
Avec ce genre de coupe,
on ne voyait plus que ces visages en pleine transition, de nez, de pomme
d’Adam proéminente, de menton qui commence à se couvrir de
petits poils noirs.
A
une période où ils parlent et réagissent sans nuances,
avec brutalité, ou agressivité, ce manque de cheveux était
une agression de plus , cela leur donnait une allure carcérale.
Petit garçon, elle pouvait l’attraper, le palper, lui faire des bisous
sur ses joues roses et rebondies. Elle l’imaginait mal à présent,
se laisser tripoter de telle façon .
Un
soupir souleva sa poitrine menue. Il ne restait plus qu’à attendre
qu’il veuille bien lui prodiguer lui-même un peu d’affection .
Elle
retourna compter ses serviettes à carreaux.
*****
Le
jeune Birdy releva la tête. Il regardait descendre vers lui ce bipède
assez calme , qui chantonnait même une petite chanson. Méfiant
tout de même, il préféra s’éloigner de quelques
pas. Le bipède s’était arrêté . Voilà
qu’il faisait demi-tour !
Le petit pur-sang s’alarma. C’était
un comportement bien étrange auquel il n’était pas habitué.
Que cela pouvait-il signifier ?
Il regarda autour de lui. Les autres
à quelques dizaines de mètres commençaient mollement
à s’approcher de la créature, l’air insouciant. Sa cage thoracique
se souleva et il souffla bruyamment. Il était tant de voir de quoi
il s’agissait.
Il s’approcha donc lui aussi, tout en prenant bien soin
de se tenir éloigné des postérieurs de Marotte. Il
se tenait maintenant derrière le curieux personnage ; son odeur,
une sorte de mélange de terre et de ce fumet de bipède si
particulier , n’était pas particulièrement désagréable.
Soudain, la main du bipède se trouva devant lui, mais avant qu‘il
ait eu l’idée de fuir, sa gourmandise lui fit plonger le bout du
nez dans la main chaude, où l’attendait un quartier de pomme ; Délicieux
.
Il recula néanmoins
d’un pas. Quand même.
Tom ne bougea point.
Dans ces cas là, lui avait dit Paul, c’est à dire s’il s’agit
d’un cheval que tu ne connais pas, ou peureux ou jeune, laisse le venir,
ne vas pas le chercher. S’il vient vers toi, tu as gagné.
Effectivement, sans
que le garçon ait esquissé le moindre geste, le quatre ans
revint humer la main qui n’avait pas bougé, puis le bras, puis comme
la première fois, ce matin, le visage et les cheveux .
La différence
c’est que la deuxième fois, c’était le cheval et non le garçon
qui s’était volontairement approché.
Ensuite Tom glissa
doucement le licol autour de la tête de Birdy. Celui-ci se laissa
faire sans broncher.
Il n’y avait plus qu’à
remonter la pâture. Sentir l’animal frissonnant lui emboîter
le pas ! Tom commença à se détendre, la première
étape n’était pas trop mal engagée.
Si Paul lui
faisait confiance , non, c’était même plus que ça, il
avait dit, « je te le réservais », comme si...
Avoir
un cheval à soi, il en avait déjà rêvé,
mais, pas comme ça . Cela paraissait trop simple.
Rien que la
somme pour le payer, avec les 100Fr que lui donnait sa mère par mois,
c’était inimaginable. Il ne pouvait même pas envisager ça
dans les années à venir. A vrai dire, il n’envisageait rien
du tout pour les années à venir. En ce moment, tout
le monde le tarabustait avec ça. Qu’est-ce que tu veux faire plus
tard ? Quelle filière ? Tu ne vas pas t’arrêter maintenant
tout de même ? Et cet air que prenait sa mère.
L’air de
quelqu’un qui ne s’attend à rien de bon. Elle était capable
d’avoir cet air là pour pas mal de choses. S’attendre au pire. C’était
ça , un air de « Je m’y attendais ! » .
Avec Zazou,
par contre, elle avait toujours l’air d’être surprise : « Oh,
ma chérie, quel beau dessin !» ou «Comme tu es bien coiffée
ce matin, ma chérie ! Tu as réussi à faire tes nattes
toute seule ! ».*
Mais Tom ne réussissait pas à
en vouloir à sa soeur, ni à sa mère d’ailleurs, quoi
qu’elle en pense.
Tout venait de lui,
en ce moment, il ne sentait capable de rien de bon. En tout cas là-bas,
chez lui.
Ses copains feraient une drôle de tête s’ils
le voyaient ici. Il passait plutôt pour un type bagarreur, pas très
cool. Et comme ça, on lui fichait la paix. Les grands ne venaient
pas lui proposer de participer à leur petits trafics, ils préféraient
s’adresser à des petits plus malléables.
La haute stature
de Tom, ses épaules déjà assez carrées, son
air de toujours regarder les autres sous ses sourcils, c’était une
bonne protection contre les ennuis.
Tout
à coup, il sentit une secousse brutale : Birdy avait fait un écart,
la longe lui fila entre les doigts, brûlant la peau.
Il essaya
de la rattraper mais trop tard, le cheval filait déjà sur
le chemin, en direction de la route.
-Paul
! PAULLL ! ! ! ! hurla-t-il en se mettant à courir.
Celui-ci
surgit de l’étable, il jura en apercevant Birdy prendre le
virage.
-Oh ! Bon D... de Bon
D... ! ! ! Prends la mobylette, grouille ! Je te suis avec la
voiture. Pourvu qu’il n’aille pas jusqu’à la nationale , ce petit
con.
Tom
avait pris en passant un seau où il jeta une poignée de granulés,
il se sentait nul, mais ce n’était vraiment pas le moment d’y penser.
Le seau brinquebalant à la poignée il démarra l’antique
Peugeot en courant à côté. Il sauta sur la selle
et parti en cahotant.
Il essayait en parcourant
le chemin de relever des indices, ce n’est qu’en arrivant sur la petite
route départementale qu’il vit les traces de fer sur le goudron,
des traces blanches qui montrait que Birdy avait tourné comme un
fou. Il était malade ce cheval, complètement frappé.
Tom était dans une colère !
Un peu plus loin, un crottin
étalé sur plusieurs mètres ! Il n’avait pas ralenti
ce cochon là ! En apercevant une camionnette arriver vers lui,
il se mit au milieu de la route. C’était l’éleveur de
poulets , Paul ne pouvait pas le voir. Mais il ralentit et à la hauteur
du garçon et baissa sa vitre :
- Tu cherches ton bestiau ? Il
m’est passé à côté comme une bombe ! Il va se
tuer ! Faut pas garder une bête comme ça de toute manière,
c’est un bon conseil que je te donne, mon gars !
Il remonta sa vitre
et partit.
Tom, l‘oeil plus mauvais
que jamais, continua sa route. On arrivait après deux ou trois courbes
dans le bas du vallon ; de chaque côté, des prés avec
des barrières en barbelé d’au moins quatre rangs. Il fallait
ça pour tenir des troupeaux de limousines ou de charolaises. Des
pieds en acacia ou en châtaignier, tous les trois ou quatre mètres,
ça faisait des clôtures impressionnantes. Paul ne mettait que
du ruban électrique, moins dangereux pour ses chevaux.
Tom passait là
, regardant fixement devant lui, quand dans l’angle mort de son oeil gauche,
quelque chose lui parut anormal.
Il ralentit et fit
lentement demi-tour. Au milieu du parc, et de quelques trente ou quarante
bêtes , des grandes vaches blanches aux formes massives, se tenait
son espèce de foutriquet de cheval, tout tremblant, reprenant son
souffle en longues et bruyantes goulées d’air.
Tom jeta son engin
sur le bord de la route, récupérant le seau. Il regardait
la clôture, séparée de lui par un fossé. Pour
franchir ça , il fallait faire un sacré bond, surtout en arrivant
de biais . Et tout ça pour quoi ?
Birdy ne broutait même
pas, il regardait le bipède , tranquille , au milieu des vaches,
Tom pouvait même distinguer l’expression rigolarde du poulain au petit
pli de peau sous l’oeil. Les vaches continuaient à paître
mollement, sans s’émouvoir.
Il entendit le moteur de la méhari
.
Paul approchait avec
une sorte de bâton auquel était fixé un noeud coulant,
il s’en servait pour récupérer les poulains méfiants.
Quand il aperçut Birdy au milieu du troupeau il éclata
de rire.
- On peut dire qu’on
a touché le gros lot, toi et moi ! Désolé , garçon,
je ne savais pas que ce cheval était cinglé au point de risquer
sa peau pour des vaches.
....Quoique, à bien y réfléchir,
ce n’est peut-être pas si bête. Je demanderai à Gérard
s’il sait où il a été élevé.
Ils essayèrent
d’abord d’attirer le cheval vers l’entrée du pré, mais Birdy
ne semblait même pas voir le seau de granulés. Entrer comme
ça dans un troupeau de bêtes à viande, ça ne
les tentait ni l’un ni l’autre.
Paul se décida, il prit le seau
dans une main, le bâton dans l’autre.
-
Aller, viens, viens, mon petit, viens voir tonton Paul, il avançait
en serpentine vers le groupe de deux ou trois bovins au milieu desquels
se tenait Birdy. Celui-ci, les oreilles virevoltantes, donna quelques coups
de tête vers l’avant, moucha une fois, deux fois, mais le bruit des
granulés rebondissant dans le fond du seau était trop fort.
Il fit quelques pas vers Paul.
-
Bon, c’est bien ça, allez petit père, laisse toi tenter, avant
que les grosses bêtes ne viennent me bousculer, moi et mon seau.
En effet, les grosses
charolaises commençaient à venir, elles aussi.
- Vite
Tom, ouvre un peu la barrière, tiens toi prêt ! L’oncle saisit
lentement la longe qui pendouillait au licol de Birdy,
- Là mon tout
beau, oui, manges un petit coup, voilà, ça y est, aller, on
y va maintenant ;
Il se dirigea vers la sortie.
Une fois sur la route,
Paul souffla.
- Tu sais
qu’on a eu de la chance. Moi, les vaches, c’est vraiment pas mon truc. Je
t’ai raconté comment on s’était fait encercler un jour, j’avais
emmené ta tante en randonnée dans le cantal. Je voulais lui
donner le goût ... Depuis, J’ai jamais réussi à la convaincre
de se remettre sur un cheval.
On mit la mobylette
à l’arrière de la méhari et Tom ramena le fugueur.
Birdy le suivait,
sage comme une image. Mais Tom avait l’intérieur de la main à
vif, il se protégea en faisant descendre la manche de son sweat sur
sa paume.
- Si jamais
tu recommences !
D’un autre côté,
il fallait le comprendre, depuis qu’il était arrivé , il se
faisait chasser par les autres, pas moyen d’atteindre tranquillement le
round-ball de foin, ou l’abreuvoir, sans se faire menacer d’un coup de dent
, ou d’un coup de pied...
En
arrivant dans la cour, Tom se dirigea vers l’étable.
-
Oui, j’allais te le dire , lança Paul qui était retourné
à ses problèmes de tuyau, on va lui pailler un box, au moins,
il ne fichera pas le camp.
***
***
Assis
sur la table de la cuisine, Tom se laissait patiemment soigner par tante
Line, elle lui entoura la paume d’une bande puis colla un bon morceau de
sparadrap.
-
Attends ici, je vais te donner quelque chose.
Elle ramena de son bureau
une paire de gants.
- Tiens, ils devraient t’aller, ils sont en peau,
Paul me les avaient donné, mais moi... Avec ça, tu peux même
monter à cheval.
Tom ruminait son échec, c’est tout juste
s’il parvint à dire merci.
-
Bon, ce n’est pas la peine de faire cette tête là, tu n’es
pas le premier à qui ça arrive ! Au moins, maintenant tu te
méfiera ! Tu es tombé sur une bête aussi tête
de mule que toi ! N’oublie pas tes gants, et prend donc un morceau de pain,
tiens ! Et du fromage !
Tom laissa retomber
la porte derrière lui, claquée par le blount. Il avait perdu
du temps, mais Birdy ne s’en tirerait pas comme ça aujourd’hui.
***
Au
box, le cheval lui parut moins stressé, mais il réagissait
au moindre passage de la brosse en se contractant, et en se creusant. Tom
cura ses pieds étroits, encore couverts de fers en aluminium.
Cela
lui remit en mémoire les histoires de course de l’oncle. Le milieu
n’était pas facile, certains lads étaient doux, d’autres brutaux,
les chevaux arrivaient au centre d’entraînement encore poulains, à
deux ans, passant de la prairie à la piste.
Le débourrage
était rapide, sans concessions.
Il
fallait lui faire comprendre que lui Tom, ne chercherait qu’à l’aider.
Mais pour l’instant, il avait juste réussi à s’énerver
après . Il voulait lui montrer qu’il l’aimait déjà,
mais comment faire quand en face on ne veut rien, on ne cherche qu’à
fuir.
Tom décida qu’il
ne le monterait pas aujourd’hui. Il s’installa le plus confortablement possible
dans un coin du box. Et s’assoupit.
-Tooom ! Ouhou ! Tooom,
Réponds ! Tu es où ?
La voix de l’oncle
lui parvint enfin. Il se redressa, de la paille dans les cheveux, et se
mit à la porte du box.
-
Ben, je suis là ! Pourquoi ?
-
Mais qu’est-ce que tu fiches là-dedans ? Tu ne vas pas jouer les
animaux de compagnie pour ce cheval ! Tu vas lui donner de drôles
d’habitudes ! Tu sais que ça fait au moins deux heures que tu roupilles
là ! Aller, va te nettoyer.
Anna t’a attendu dans
la carrière, elle est un peu en rage, tu t’expliqueras !
***
Anna
logeait pour l’été dans la petite annexe, derrière
le manège . Elle y était encore quand Tom frappa à
la porte.
- Entre, je
finis de prendre ma douche !
Il
s’installa, mal à l’aise, sur le coin d’une chaise.
Il y avait
un sacré bazar dans la pièce, et une odeur de cheval et de
cuir très prononcée. Des effluves de gel douche venait s’y
ajouter. Il n’y avait qu’un rideau entre la petite salle d’eau et la chambre
; Tom frémit en pensant que peut-être elle sortirait de là
avec sa serviette autour d’elle.
Sur la table où s’amoncelait
des journaux, papiers divers, un portable, des clés, il y avait un
cendrier plein.
-
Je peux t’emprunter une cigarette ? demanda Tom
-
Pas de chance , ce n’est pas moi qui fume, de toute façon, tu es
beaucoup trop jeune.
Il se tut. Elle ne fumait pas, Paul à sa
connaissance non plus, quand à tante Line, ce n’était pas
son genre. Il y avait un type qui venait ici, et pour y passer sans doute
du temps, il y avait au moins une quinzaine de mégots.
Anna
sortit , habillée de frais. Elle avait quitté cet espèce
d’uniforme de la monitrice : culotte de cheval, sweat informe, grosse chaussures,
et dénoué ses cheveux.
-
Euh, tu es sûre que je ne te déranges pas ?
Elle s’installa sans
répondre sur la banquette recouverte d’un tissu
chamarré.
-
Alors comme ça, primo tu te fais faire étendard pas le petit
nouveau, et ensuite tu va dormir dans son box ! Tu n’es pas rancunier dis
moi.
Je pensais qu’un garçon comme toi ne ferais ni une ni deux,
et sauterais dessus pour le mater !
-
Je ne crois pas que ça aurait été mieux. Maintenant,
il est tout à fait calme quand je vais dans son box ; Je voulais
m’excuser pour...
-
C’est bon, c’est bon...On remets ça à demain pour Birdy ?
On va manger ? J’ai une faim de loup. Je vois qu’on se tutoie, au fait ;
Moi, personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient.
-
Ah ! Euh ! Ben ... Ben d’accord..
Il se maudit de rire bêtement.
Habillée comme ça, elle était assez chouette.
Juste
un jean, une petite chemise, et puis ses cheveux sur les épaules.
Il la suivit dehors. Elle ferma à clé.
-
Pour ce qui est de mon copain, tu n’auras pas beaucoup l’occasion de le
voir, quand il vient, il part très tôt le matin. Si tu
entends dans ton lit un bruit de grosse moto, c’est lui. Il s’appelle Joël.
Elle lui fit un clin
d’oeil et Tom la détesta sur le champ.
Ils entendirent
Birdy hennir.
- On
dirait que quelqu’un lui manque ! Alors , toi ou la mère Marotte
? Ou ses copines les vaches ! Va savoir...
Lorsqu’ils
entrèrent dans la longue pièce basse , il y avait déjà
tout le monde, Christophe, qui aidait pour les cultures et entretenir le
matériel agricole, Odette, la cousine bavarde, Paul, tante Line,
ils se retournèrent pour les voir arriver. Tom rougit et s’installa
les yeux baissés.
-
Ne vas pas me le dévergonder , hein ? Anna ? Fit Paul en gloussant.
Tante Line les regarda tous les deux d’un air scrutateur. Son petit
Tom ? Quelle drôle d’idée.
De toute façon, il y
avait Joël.
-
Et ton copain ? On ne le voit jamais ! Il faudra nous l’amener un de ces
soirs, où as-tu dis qu’il travaillait ?
-
A l’usine de poulets, il est à la chaîne ; C’est juste pour
la saison, il fait une licence d’histoire .
Anna prit le saladier
et se servit abondamment. Paul lui versa un verre de vin.
Christophe
lui jetait des coups d’oeil furtifs en engloutissant de larges morceaux
de pain.
- C’est bien
toute cette jeunesse, fit Odette en lorgnant les uns et les autres ; C’est
sûr d’ici quelques temps, il y aurait de quoi raconter. Il suffisait
de les voir s’ébrouer comme des jeunes veaux, les regards, les cheveux
dénoués, tout ça..
-
Vous entendez ? C’est le petit nouveau qui se sent seul ! fit Paul en entendant
Birdy hennir, j’espère que demain, nous auront l’honneur de te voir
dessus ? A moins qu’il ne trouve une autre astuce pour échapper au
boulot.
Tom ne disait rien, il triturait la mie de son pain. C’était
plus simple les autres fois, il était le petit, celui qu’on traite
toujours gentiment. Maintenant, il se sentait jugé, ce cheval, cette
fille, Paul qui se moquait de lui. Il se leva en poussant bruyamment sa
chaise sur le sol carrelé.
-J
e vais me coucher...
-
Mais...Tu n’as rien mangé, s’alarma tante Line, bon, je monte
dans cinq minutes, je te porterai quelque chose, et puis, on travaillera
un peu ! Pas de discussion, ajouta-t-elle en voyant l’air peu emballé
de son neveu. Tu sais ce qu’à demandé ta mère.
Il
monta la petite volée d’escalier , les épaules voûtées.
Derrière lui, le bruit des conversations reprit, mêlé
au cliquetis des fourchettes.
Il
se mit à sa fenêtre, le soir tombait et Birdy hennissait toujours,
par instants.
Demain...Demain
il s’en occuperait.
Bientôt, tante
Line monta avec un épais sandwich de charcuterie. Ils se mirent à
la petite table avec les quelques affaires qui permettrait de travailler
sur les lacunes de Tom, dont la principale : l’orthographe.
*****
- Là, là,
tout doux, mon mignon ;
Tom avait terminé
de brosser le bai-brun, il lui mit le licol afin de le seller sur la dalle
;
Mais Birdy n’aimait
pas être attaché , visiblement ; plusieurs fois, il secoua
la tête, et fit mine de reculer.
- Tu ne vas pas encore
me faire des problèmes ?
Il trouva une parade en lui attachant
un filet de foin devant le nez ; Ce qu’il trouvait intéressant,
avec les poulains , c‘est qu’il fallait toujours inventer de nouveaux trucs
pour avancer. Avec de l’imagination, il se disait qu’il pourrait s’entendre
avec n’importe quel animal ;
Le seul fait par exemple, d’avoir dormi
dans son box, la veille, avait permis à Tom de pouvoir approcher
et toucher Birdy sans que celui-ci frissonne et s’inquiète. C’était
déjà ça de gagné.
Christophe
fit démarrer le tracteur . Tom qui s’était baissé pour
attraper le pied du cheval se sentit bousculer violemment. Il tomba
en arrière.
Birdy
venait de tirer au renard, ce qu’il désirait faire depuis le début,
en fait.
Le licol claqua, et
en se retournant, Tom ne put que constater que Birdy s’était échappé
une seconde fois.
-
Oh, M... de m....J’en ai marre de ce ...de ce machin, là, on peut
même pas appeler ça un cheval ! C’est un démon, une
furie, une saloperie ;
Tom
martelait le sol du poing, des larmes jaillissait de ses yeux.
Christophe
qui avait assisté à la scène courut vers lui.
-Oh, j’suis désolé,
j’pensais pas ... Tu t’es fait mal ?
Le tracteur tournait
toujours, allègrement, goguenard.
Au
moins, je sais où il est allé, se dit Tom en allant chercher
un nouveau licol. Il allait couper par le parc, puisque celui des vaches
était en contre bas derrière la colline. Pas de granulés
cette fois, s’il ne vient pas, je le laisse dans ce maudit parc, avec ces
maudites vaches. De toute façon , ça ne sert à rien
que je m’occupe de lui, il ne veut pas de moi. Heureusement les autres n’avaient
pas assisté à la scène, Anna était parti avec
Paul chercher les shetlands avec le camion. Tante Line était trop
occupée dans la maison.
Il
arriva par en haut, il fallait escalader chaque clôture, sa
culotte de cheval s’accrocha dans un des barbelés, se déchira,
enfin il se retrouva dans le pré au charolaises.
En
bas il y avait la petite route par où ils étaient arrivés
la dernière fois, le troupeau était rassemblé autour
du tank à eau. Comme prévu, Birdy se tenait au milieu
d’elles , un bout de licol encore accroché autour de la tête.
-
Alors espèce d’andouille, tu te prend pour une vache, hurla Tom,
les animaux tournèrent la tête vers lui.
L’une d’elle
meugla sourdement, il y avait quelques petits veaux parmi elles, couchés
entre leurs pattes.
Tom
s’avança bravement , le licol bien en vue. Il allait tout faire pour
ne pas attirer gentiment le cheval. Maintenant , c’était à
lui de choisir. Il lui avait fait le coup du « je te sent, je n’ai
plus peur de toi », tout ça pour lui filer entre les doigts.
- C’est la boucherie
que tu veux, toi, c’est ça ? Tom maugréait entre ses
dents, il était encore à une vingtaine de mètres .
Soudain une des vaches qui avait meuglé s’avança vers
lui, il ralentit, elle meugla de nouveau d’une façon profonde et
grave, ses naseaux palpitaient, Tom se sentit vider de ses forces, elle
allait attaquer. Effectivement, elle commença à trottiner
vers lui, les autres arrivaient derrière elle, puis elle se mit au
galop, Tom se retourna, mais il lui fallait gravir tout ce qu’il avait descendu.
Il balança le licol d’un côté, ses boots glissaient
, la clôture était à plus de 100 m. Il haletait
, sans oser tourner la tête derrière lui.
Son
pied se tordit dans une touffe d’herbe, il tomba sur les genoux, il se mit
aussitôt en boule, protégeant sa tête de ses mains.
Mais un autre bruit de galopade vint doubler celui, lourd et inégal
de sa poursuivante.
Tom glissa un oeil entre ses doigts. Birdy ! Il
n‘en revenait pas, Birdy arrivait à toute allure, il allait atteindre
la croupe blanche, il la dépassait. Il se mit devant la bête
massive et lui décocha ses deux postérieurs dans le mufle,
la vache meugla de douleur en jetant la tête en arrière, un
de ses naseaux saignait, Birdy se retourna vers elle mais il n’eut rien
à faire de plus, elle s’était tourné vers ses congénères,
le troupeau redescendait au petit trot, comme s’il ne s’était rien
passé.
Le
bai-brun, nonchalamment se mit à brouter non loin de Tom toujours
recroquevillé, le coeur battant à tout rompre. Il se retourna
et s’allongea dans l’herbe. il sentait trembler tous ses membres, sa vue
même était brouillée. Qu’aurait pu lui faire cette énorme
bête ? Il ne le savait pas . Peut-être se serait-elle arrêté
avant . Peut-être l’aurait-elle piétiné. Il voyait
la silhouette du fin pur-sang, à quelques mètres, le licol
lui avait entamé la nuque, qui saignait un peu. Il n’arrivait pas
à concevoir ce qu’il venait de voir. C’était un hasard, jamais
ce cheval n’avait eu l’intention de le sauver, lui, alors que cinq minutes
avant il ne voulait que le fuir. Tout ça était incroyable
. Impossible.
Et pourtant.
-
Birdy ? Fit-il doucement, le son de sa voix n’était qu’un filet
étranglé.
Le cheval leva la tête,
fixa un moment le bipède allongé non loin. C’était
fragile ces animaux étranges à qui il manquerait toujours
deux pattes. Ils ne savaient pas courir.
Le
bipède se redressa, il avait l’air de flageoler sur ses jambes, exactement
comme un poulain qui vient de naître. Il sentait une drôle d’odeur,
acide, une odeur de peur. Allait-il laisser approcher cette créature
? Son intention était certainement de l’accrocher une fois de plus
dans un endroit bizarre, sans possibilité de s’échapper.
Birdy
laissa néanmoins le jeune garçon venir près de
lui, Tom défit délicatement le reste de licol, passa ses doigts
sur la brûlure derrière les oreilles, il massa doucement la
zone, évitant de toucher la blessure. Le cheval aimait bien entendre
le son grave et doux de la voix de Tom, cela le calmait, le détendait,
il cligna des yeux, descendit l’encolure.
Tous
les deux descendirent la prairie vers l’entrée du parc. Les vaches
s’écartèrent respectueusement. Celle qui était
blessé se tenait derrière le tank à eau, sa carrière
de cheftaine était terminée, une autre, plus jeune ferait
cela tout aussi bien à sa place.
Quelques
instant plus tard, Paul qui descendait les poneys du fourgon s’arrêta
net lorsqu’il vit apparaître à l’entrée de la ferme
son neveu accompagné du pur sang qui le suivait sans rien.
-
Mais nom d’une pipe, Tom, ne le laisses pas vagabonder comme ça,
voyons ! En plus, j’ai les petits à descendre, il va me mettre le
bazar !
Tom, sans rien dire,
continua son chemin vers les écuries, toujours accompagné
du pur-sang qui ne regarda même pas en direction des poneys.
Le garçon ouvrit
la porte du box et Birdy rentra calmement. Un carré de foin
l’attendait au fond. Christophe avait du se charger de la distribution en
son absence.
Depuis
le matin , en effet, tous les chevaux avaient été rentrés.
Les boxes nouvellement paillés, tout était en place pour les
stages, maintenant. On entendait le bruit sourd des mâchoires broyant
le foin, les bêtes soupiraient, ronflaient, raclaient le sol de leur
nouvel habitat, prenant la mesure de cet espace où ils n’avaient
à craindre ni le coup de pied ni le coup de dent d’un jaloux ou d’un
supérieur hiérarchique. Une sorte d’atmosphère
paisible régnait dans la demi obscurité de la longue étable
en pierre.
Paul
et Anna rentrèrent à leur tour les poneys qui avaient passés
deux mois au parc . Se retrouver dans cet espace plus restreint que représentait
la stabulation était au contraire pour eux un changement plus stressant.
Il y eu quelques couinements, quelques ruades, on entendit quelques bruits
mats de sabots non ferrés sur le cuir épais des petits pensionnaires.
Mais heureusement rien de très méchant. Ils s’aperçurent
rapidement à leur tour que des rations de foin les attendaient .
Paul
s’accouda au mur de parpaing qui fermait la stabu, Tom vint en faire autant
à côté de lui.
-
Alors ?, fit l’oncle , tu t’en sort ? Tu choisis la méthode «
nouveau maître » ?
Dans
la bouche de l’oncle, Tom savait que cela signifiait tout et n’importe quoi,
qu’il les prenait pour des charlatans, tous ces types qui dressaient leur
bêtes sans contraintes ni attaches. Il n’y avait pas encore réfléchi,
à vrai dire. Cela n’avait pas été du tout son intention,
au départ. Il comptait s’occuper de Birdy de façon tout à
fait traditionnelle. Le problème, c’est que le cheval refusait. Quelque
chose s’était passé sans doute , avant qu’il arrive, qui lui
faisait redouter toute forme de contrainte. Tom se disait maintenant qu’il
ne pourrait pas faire semblant de l’ignorer.
Expliquer
ça à l’oncle, avec l’expérience qu’il avait, ce n’était
pas facile.
«
Euh...commença-t-il sans savoir trop où il allait, ...Je ne
sais pas trop, mais ...je pense.. Je pense que je dois essayer de ne plus
l‘attacher...Tu comprends, fit-il en sentant son oncle s’agiter, tu comprends,
il est ...il devient complètement fou quand on l’attache, mais ...je
ne peux pas te dire pourquoi, en tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il
me fait confiance. Du moment que je ne l’attache pas.
Il ne voulait pas parler
à Paul de l’incident dans le parc des vaches ; Il ne voulait pas
être pris pour un affabulateur, un menteur . Le fait de savoir qu’il
y avait un lien entre lui et le jeune cheval lui suffisait. Pour l’instant
; On verrait plus tard.
Paul
soupira. Son intention n’était pas de décourager son neveu.
Mais là, il avait l’impression qu’il lui avait fait un cadeau
empoisonné. Tom essayait de relever le défi, mais de
toute évidence , c’était beaucoup trop dur pour lui. Il n’y
avait qu’à voir son pantalon tout déchiré, son
allure lamentable, les genoux et le blouson plein de boue, les mains écorchées.
-
Tu sais, si tu préfère, je t’en confie un autre ;.
-
Non ! Certainement pas, cria presque le garçon, laisses moi, laisse
moi quinze jours, d’accord ? Et là, si je n’y arrive vraiment pas..
Paul hocha la tête,
il lui suffirait de surveiller discrètement ces deux là, et
de demander à Anna d’en faire autant, ou même de lui glisser
quelques conseils par ci par là. Si Aline était au courant
des problèmes qu’il y avait, elle en parlerait immédiatement
à Elisabeth.
Sa
belle-soeur ! elle ne supportait si évidemment pas sa façon
de vivre. L’idée que son propre fils se trouvait dans la même
situation , c’était déjà un supplice pour elle, mais
en plus, si elle apprenait qu’il prenait des risques !
****
Les
enfants étaient presque tous arrivés, on attendait plus qu’un
petit parisien qui venait passer ses vacances chez ses grand-parents. Dès
le matin, Anna leur avait fait faire le tour des chevaux, des bâtiments,
ils avaient installé leurs affaires dans les dortoirs, les parents,
après avoir inspecté les lits , les douches et la cuisine,
étaient partis rassurés.
Tante Line avait fait un premier
repas digne de Pantagruel.
Tom qui avait aidé
Christophe et Paul a faire les boxes le matin, avait quartier libre l’après-midi.
Les autres années, il donnait un coup de main à la monitrice
pour aider les petits à se mettre à cheval ou à
poney, pour faire le gendarme dans les coins, pour installer les obstacles.
Il aimait bien tenir
ce rôle, mais quelque chose de bien plus important l’attendait pour
les jours à venir. Un vrai défi.
Il
passa d’abord un quart d’heure dans le box de Birdy, à le caresser,
à lui parler. Pour ne pas avoir à l’attacher sur la dalle,
il lui suffisait de le brosser au box.
Il
tournait et retournait dans sa tête une question. Devait-il essayer
de monter dessus tout de suite ? Il n’osait pas en parler à Paul
. C’était son problème à lui. Le matériel était
là, posé contre le mur. Il avait pris une vieille selle qui
en avait vu d’autres, un filet avec un mors épais sur lequel il avait
glissé deux rondelles de caoutchouc, pur protéger le commissures.
Ce cheval avait été débourré, normalement.
S’il en savait un peu plus !
Soudain,
une idée lui vint. Il laissa le cheval, les affaires, et prit la
vieille mobylette. Gérard n’habitait qu’à une dizaines de
kilomètres, avec un peu de chances, il ne serait pas parti.
En
arrivant dans la cour de ferme , il constata en effet que le vieux fourgon
Citroën était là. Dans le parc qui jouxtait
le bâtiment, quelques chevaux attendaient leur sort. Tom savait très
bien que certains finiraient à l’abattoir, il préféra
ne pas les regarder et vint frapper à la porte à double battant.
Le haut s’ouvrit et la tête ronde et rouge de Gérard apparut.
- Tom ? Salut mon gars,
qu’est-ce qui t’amène ? Y a des soucis au centre ? Besoin d’un cheval
? Tiens, j’en ai justement un petit , un trotteur, pas cher ! Très
sage...
-
Non ..Non ..je ne vous déranges pas ? C’est... ce n’est pas Paul
qui m’envoie. J’avais quelque chose à vous demander.
- Ben entre, petit
! tu veux une bière ? Marie ? Tu peux donner une bière ? C’est
Thomas, le neveu de Paul !
Une
jeune fille aux longs cheveux bruns descendit l’escalier, l’air interrogateur
.
-
C’est ma fille, Marie, ah, ben c’est vrai, tu ne la connais pas, elle tiens
pas de moi, pas vrai ? il éclata d’un gros rire.
Tom bafouilla, il accepta
le verre que lui tendait la jeune fille, ses yeux d’ardoise sombre le frôlèrent,
il frissonna. Il ne buvait jamais de bière.
Elle
alla s’asseoir sur une marche de l’escalier.
-
Bon, alors, qu’est-ce que tu voulais me demander ?
-
..Ben ...euh... Vous savez, le petit pur sang...
La figure joviale du
marchand se figea.
- Y a un problème, J’en étais sûr,
c’est une bête à problèmes . Je ne voulais pas la vendre
à ton oncle, c’est lui qui m’a demandé ..Je ne sais pas d’où
vient cette bête, mais...
-
Mais ? Vous ne savez vraiment pas ?
L’homme poussa un soupir,
- Tu sais, petit, dans ce métier, y a de tout, du bon, et du moins
bon, tu apprendra ça. Moi, j’ai racheté cette bête,
j’aurais pas dû m’en mêler. Ce petit là, il a démarré
dans un centre d’entraînement que je connais. Jusque là, pas
d’embrouille. Le débourrage... Bon, c’est pas une école de
dressage, hein, mais je connais le gars, il est sérieux, ses bêtes
sont bien traités. Puis après, quand il a vu que le poulain
faisait pas les temps, il a voulut s’en débarrasser. Et là,
je sais pas pourquoi, c’est un gars qui fait de la vache à viande
et du cochon qui l’a racheté.
C’est
un type qui touche à tout, il fait un peu d’élevage, qu’est-ce
qui lui a passé par le crâne, est-ce qu’il voulait le faire
courir ?
Mais tu parles, les premières fois que le petit s’est
retrouvé là, je sais pas pourquoi, les chevaux ont toujours
détesté l’odeur du cochon. Bref, il tenait plus attaché.
Si bien que pour lui apprendre, il lui avait fait un licol avec une
chaîne dans un tuyau. Tu parles d’un apprentissage, le pauvre, il
a faillit devenir fou ; Il pouvait rien en faire, il s’est lassé,
il l’a mit avec ses vaches ; C’est là que je l’ai récupéré...
Tom
essayait de garder les idées claires, la bière lui donnait
un goût amer dans la bouche et en même temps une légère
impression de flottement, il sentait la présence de la jeune fille
dans son dos, et le passé de Birdy qui se dévoilait maintenant...
-
Pour l’instant, je vois pas, mais si ton oncle veut, je vais trouver une
solution pour le cheval..
-
Non, non ! Je...C’est moi qui m’en occupe !
-
Toi ! Mais il est fou ou quoi ? Je l’avais pourtant prévenu que c’était
un cas ce bestiau là ! Y a des fois, j’ai du mal à le
comprendre, le père Paulo.
Et
tu t’en débrouilles comment, si c’est pas indiscret ?
-
Ben ...
- Un conseil,
petit, moins tu lui en mettra sur le dos, mieux ça ira, je crois
qu’il a pris tout ce qui est cuir ou autre en horreur, c’est tout
ce que je peux te dire. Mais si tu veux savoir ce que j’en pense, tu ferais
mieux de laisser ce cheval à quelqu’un d’autre avant de te faire
esquinter.
Tom se leva
en essayant de conserver son équilibre, il remercia le marchand,
se tourna vers Marie qui lui fit un léger signe de tête.
Le
retour en mobylette fut plus que laborieux, et il faillit plusieurs fois
partir dans le fossé. Pour une bière ! Heureusement que ses
copains ne le voyaient pas, ils se seraient bien moqués de lui.
En
arrivant, il se glissa dans le box de Birdy et s’endormit.
-
Madame Anna, madame Anna, y a un monsieur qui dort dans le box !
La petite fille qui vient de passer devant Birdy avec Tintin, le gentil
Camargue, s’est arrêté net. Il se passe de drôles de
choses dans ce club ;
-Eh
! Tom ! Réveilles-toi, tu fais peur à mes cavaliers !
Anna , à la
porte du box, regarde, amusée, le jeune garçon se secouer.
- Et bien, c’est la deuxième fois, non ? C’est une technique
de dressage ? Tu m’en parlera, ça m’intéresse ! Ce ne doit
pas être trop fatigant ! En attendant, tu avais laissé tout
le matériel par terre, heureusement que ton oncle n’a rien vu, tu
sais comme il est maniaque !
- Tu peux aider les grands, s’il te plaît
? Pour desseller, histoire de ne
pas mettre le matériel sans
dessus dessous. Tu leur montre pour le filet. Et rappelle leur de laver
les mors ! Merci.
Les
plus petits vont monter les shetlands, et là, Anna sait bien qu’elle
ne peut pas encore trop leur en demander. Entrer dans ce lieu clôt,
parmi tous ces poneys en liberté, ils n’osent pas encore le faire,
et passer un filet sur une tête de poney toute poilue et pleine de
crins, ça n’est pas facile pour des petites mains.
Dès
que l’écurie s’est de nouveau vidée. Tom revient vers le box
de Birdy, qui le regarde, toujours avec son regard calme.
-
Bon...Qu’en penses-tu, il fait beau, les petits sont partis faire une promenade
avec Anna, les grands sont allés jouer.. On pourrait peut-être
s’y mettre, maintenant que je connais mieux ton passé.
Tom
se demande comment il pourra monter un cheval qui ne supporte pas
d’être tenu ; Mais une idée lui vient.
Il
vérifie la cour, jusqu’au manège, personne ; Il ouvre la porte
du manège. Puis revient vers Birdy. - Pas de blague hein, mon pépère.
Il ouvre la porte du box et invite le cheval à sortir . Birdy hésite
puis emboîte le pas à Tom, celui-ci essaye de ne pas changer
son allure, de rester naturel, de ne surtout pas se retourner pour vérifier
que le cheval est bien à ses côtés.
Ils
entrent ainsi tous les deux dans le manège sombre , traversé
de rais de lumière. Les oreilles du cheval virevoltent, tous
ses sens sont en alerte dans ce lieu inconnu, mais il est libre , le bipède
ne le tient pas, s’il y a danger, il pourra s’en aller.
Tom
a refermé la porte. Il y a un grand silence, il le laisse
de longues minutes errer dans cet espace, humer la sciure, les odeurs inconnues,
les crottins. Une fois que son inspection est terminée,
Birdy vient de lui-même près du garçon.
Tom
passe sa main sur le dos frissonnant, le tapote, puis fait de même
sur toutes les parties du corps . Il ne sait pas bien ce qu’il fait, mais
on verra bien.
Il passe
et repasse les mains sur la tête anguleuse, le chanfrein long et étroit,
les douces ganaches, les yeux bombés qui se ferment au contact des
doigts, le haut du crâne, cette nuque si fragile, si malmenée,
il laisse les oreilles tranquilles, pour l’instant. Le poil est si
ras qu’il a l’impression de sentir la peau, extrêmement fine et veloutée
. Ses doigts effleurent la veine saillante qui bat sous l’auge.
Il
amène tranquillement un de ces cubes qui servent à monter
des cavaletti, il le pose près de Birdy. Il monte sur ce cube
de plastique de couleur violente, jaune, peut-être. Le bruit bizarre
que cela produit fait frémir les oreilles du cheval qui regarde droit
devant lui.
Il pose
ses deux mains sur le dos du cheval. Il appuie sur ses mains.
Birdy, comme dans le
souvenir de quelque chose , se met en position de recevoir un poids, il
replace ses membres commodément. Il est prêt, semble-t-il.
Tom se penche, se pose,
son ventre est maintenant au contact du dos de Birdy ,une main est posée
dans la crinière lisse et fluide, l’autre caresse maintenant le flanc
opposé.
Redressant
lentement le buste vers l’encolure, il passe tout doucement sa jambe droite
par dessus le corps du pur sang. Il est maintenant assis-couché sur
Birdy, qui ne bronche toujours pas. Il n’a pas cessé de lui
murmurer des paroles apaisantes.
Le
sang tape dans la gorge de Tom et dans ses tempes, et dans ses dents, il
faut maintenant qu’il avance son assiette, il sait que ce mouvement est
désagréable ; Heureusement, sa culotte de cheval toute usée
glisse sur le poil.